‹ Causeries du lundiChapitre 33 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

IV

Lundi 30 juiDimi.

Il y a eu deux Lauzun qui tous deux ont couru brillamment la même carrière , celle d'homme à la mode : le Lauzun du temps de Louis XIV et celui du règne de Louis XVi. De loin , sans les confondre , on tient compte volontiers de leur double gloire , on les voit un peu l'un dans l'autre , et l'éclat du nom y a gagné. Qui dit Lauzun tout court veut dire ce qu'il y a de plus recherché et de plus suprême en fait d'élégance , de fatuité et de bel air. J'ai touché, il y a quelque temps, l'autre Lauzun à propos de la grande Mademoiselle qu'il avait su rendre folle de lui : il ne mérite pas un plus long regard. Mais le Lauzun de Louis XVI, élevé sur les genoux de M™« de Pompadour et mort duc de Biron sur Téchafaud révolutionnaire, mérite bien un chapitre à part , et ce chapitre peut ne pas être aussi frivole qu'on le croirait.

Le duc de Lauzun , d'ailleurs , a laissé des Mémoires , et par là il appartient de droit à la littérature. Il y a quelques années on aurait hésité à prendre pour texte sérieux ces Mémoires qui passaient pour un assez mauvais livre et des plus amusants. £n les relisant , je puis assurer qu'à part les premières pages, qui ont de la nouveauté et de la singularité , la lecture devient bien vite d'une uniformité assez fastidieuse. Cette série de bonnes fortunes racontées sur le même ton, et où l'inconstance essaie parfois à faux des notes de la sensibilité , finit par ennuyer, par dégoûter même ; le cœur en est affadi. Ce n'est plus qu'un livre médiocrement amusant que ces Mémoires de Lauzun : le Don Juan de Byron les a fait pâlir. Puisqu'on en peut causer comme d'une chose morte , et que le poison a péri avec

LE l^UG DE LAUZUN. 219

le parfunj, parlohs-en donc sans complicité, sans pruderie , et comme d'un des témoignages les plus curieux des mœurs d'une époque qui a commencé par être frivole et qui a fini par être sanglante.

Armand-LQui$ de Gontaut-Biron , né en avril 4747, perdit sa mère en naissant , et fut élevé dans le boudoir de M^« de Pompadour, dont son père était Tun des grands courtisans, u L'embarras de me trouver un bon gouverneur engagea mon père, dit-il , à confier ce soin à un laquais de feu ma mère, qi^i savait lire et passablement écrire , et que l'on décora du titre /de valet de chambre, pour lui donner de la considération. » Notez déjà ce tour d'esprit et d'ironie plaisante : ce sera celui de Lauzun. Enfant , il avait des maîtres de toute sorte , mais il n'en prenait qu'à son aise. U lisait et écrivait continuellement pour M"*"" de Pompadour, qui usait de ses petits talents. Son enfance fut celle d'un joli enfant gâté , celle de Chérubin. Il lisait avec cela beaucoup de romans qui ne contribuaient pas à lui régler l'esprit. Quant à sa carrière, on ne lui laissa pas le temps d'y songer : « On me fit entrer à douze ans, dit-il , dans le régiment des Gardes (françaises) , dont le roi me promit la survivance, et je sus , à cet âge , que j'étais destiné à une fortune immense et à la plus belle place du royaume , sans être obligé de me donner la peine d'être un bon suj,Qt. »

A quatorze ans, il commença sa carrière de Richelieu et de Don Juan. Sa mère , qui était morte en le mettant au monde, était sœur de la duchesse de Ghoiseul , femme du premier ministre. Il se trouvait donc tout initié à ce monde des Ghoiseul , des Stain ville, et y fit ses premières armes, ses premiers ravages. On mariait alors les gens de qualité de très-bonne heure. Son père y pensa pour lui et arrangea son mariage avec M"* de Bouflers, petite-fille et héritière de la maréchale de Luxembourg. La plus délicieuse et la plus jolie des Bouflers et le plus brillant des Biron , Lauzun trouva moyen de faire de cela une union mal assortie. A première vue, il prit la charmante enfant en aversion, l'épousa néanmoins (le 4 février 4766) , et il faut voir de quel ton il parle d'elle dans ses Mémoires , contrairement à ce que disent tous les contemporains, qui' n'ont pour cette douce femme si sacrifiée qu'un concert d'admiration et de louanges.

Parler de M"*» de Lauzun à propos de M. de Lauzun , est la

plus grande vengeance qu'on puisse tirer de celui-ci , el je ne m'en ferai pas faute. C'est cette même Amélie de Bouflers dont Rousseau a si bien parlé dans ses Confessions , et qu'il vit pendant son séjour à Montmorency :

« Mm«jde Luxembourg, dit-il, avait amené à ce voyage'(1760) sa petite-AIIe, M^e de Bouflers, aujourd'hui Mm* la duchesse de Lauzun. Elle s'appelait Amélie. C'était une charmante personne. Elle avait vraiment une figun% une douceur, une timidité de vierge. Rien de plus aimable et de plus intéressant que sa figure ; rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu'elle inspirait. D'ailleurs, c'était un enfant; elle n'avait pas onze ans. Mme la maréchale, qui la trouvait trop timide, 'faisait ses efforts pour ranimer. Elle me permit plusieurs fois de lui donner un baiser; ce que je fis avec ma maussaderie ordinaire... »

Le pauvre Jeap-Jacques fait des réflexions à perte de vue sur ce baiser, qui ne le rendait pas moins interdit que la pauvre petite. M*"* Du Deffand a peint cette même gracieuse personne quelques années plus lard (20 février 1767) : « La petite Lauzun arriva... La petite femme est un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui sif&e ; elle fait de petits sons qui n'aboutissent à rien ; mais, comme son plumage est joli , on l'admire , on la loue sans cesse ; sa timidité plaît , son petit air effarouché intéresse. » Elle ajoute bien quelques mots de mauvais augure, mais qui ne se sont pas vérifiés. L'aimable oiseau resta toujours aussi timide, et le mariage ne l'enhardira pas. Quant au petit Lauzun , M"* Du Deffand le vit aussi. Il y avait alors à Paris une lady Sarah Bunbury, des plus grandes dames de son pays , des plus originales et des plus agréables. Lauzun en devint amoureux et en fut aimé. Elle soupait un soir chez M™* Du Deffand, elle l'en avertit. « Quoique je n'eusse pas été chez cette M™» Du Deflfand depuis cinq ou six ans , dit Lauzun , je parvins à m'y faire mener par M"" de Luxembourg qui y soupait aussi. » C'est là que lady Sarah , en sortant de souper, lui glissa un billet qui contenait son aveu en trois mots : / love you.,, Lauzun, qui ne savait pas encore l'anglais , se mit à l'étudier et fit à quelque temps de là un voyage en Angleterre pour y rejoindre lady Sarah. Cette M™" Du DefTand dont . il parle si négligemment l'a très-bien jugé dans une lettre d'alors à Horace Walpole. Elle vient de parler du duc de Choiseul :

« Le petit Lauzun, ajoute-t-elle, n'est point bien avec lui;... il trouve son voyage ridicule; il n'a pas voulu lui confier ses dépêches, et il a

écrit à M. de.Guerchy (rambassadeur) pour lui recommander d'avoir attention sur sa conduite. La grand'maman ( la duchesse de Gboiseul ) Taime assez. Nous avions soupe il y a quelques jours avec lui, et nous le trouvâmes assez plaisant. Ayez quelques attentions pour lui , mais ne vous en gênez pas le moins du monde. »

On voit que M"»* Du Deflfand n'était pas en reste de dédain avec le petit Lauzun. Elle le trouvait assez plaisant : c*e6t là, en effet, le tour de son esprit. Il se croyait plus bizarre et plus extraordinaire qu'il n'était; mais il était drôle, amusant, légèrement railleur, excellent dans la demi-ironie. Parlant de la guerre de Corse, où il voulait aller (4768) : « Une probabilité d'avoir des coups de fusil était trop précieuse poiir la négliger , dit-il ; je n'étais pas assez bien avec tous mes parents pour quH/s craignissent de me faire tuer. *» Quand il se ruina , parlant des propos divers et de l'attitude du monde à son égard , il caractérise le procédé de chacun : « Quant à ^ M"" la duchesse de Grammont, elle dit avec modération que fêtais un menteur et un fripon. » Le ressort de cette plaisanterie, on le voit, est toujours dans une certaine disproportion entre le commencement et la fin de ce qu'on dit , disproportion qui a l'air d'échapper à celui qui parle, et qui étonne. Lauzun saisissait et rendait à ravir les ridicules des gens. Quand il part pour la guerre d'Amérique, il nous peint en traits fort gais les officiers généraux les uns après les autres : tout l'état-major y passe. A un voyage qu'il fait dans le Palatinat, et où il est des mieux accueillis par une baronne de Dalberg, il dit plaisamment : a On aime, dans les pays étrangers , à se faire honneur de ce qu'on a. La baronne me mena à une fête chez TÉlectrice Palatine, à Ockersheim , où elle ne fut pas fâchée de me montrer, ainsi qu'un petit cheval isabelle, à crins blancs, qu'on lui avait envoyé de Mecklembourg , et qui lui était arrivé en même temps que moi. Nous fûmes tous deux examinés avec attention. » Lauzun avait quelque chose du genre d'esprit du chevalier de Grammont. Vu et lu aujourd'hui sur le papier, ce genre d'esprit, bien qu'agréable, paraît assez mince : porté brillamment alors par un homme beau , brave, généreux, à grandes manières, cela avait toute sa valeur, et tournait les têtes.

Et puis ce n'étaient pas seulement les paroles, mais les actions du duc de Lauzun qui avaient de l'extraordinaire et qui

enlevaient par leur imprévu. Une des plus jolies, c'est le tour qu'il joga à un honorable chasseur de renards qui aspirait à la main de miss Marianne Harland » une jeune Anglaise des plus mignonnes et un peu plus qu'espiègle, qui s'était prise de goût pour Lauzun. Ce gros amoureux, appelé sir Marmaduke, avait formé un projet des plus galants : a C'est dans quinze jours les courses d'Ipswich , écrivait miss Marianne à Lauzun ; i^ a fait faire une coupe d'or plus lourde que moi , qui sera gagnée par un cheval qui lui a coûté deux mille louis. » Il ne demandait que la faveur de mettre la coupe d'or aux pieds de sa belle. Que fit Lauzun ? Il avait de bons chevaux de course en Angleterre, il envoya l'un de ses meilleurs coureurs à Ipswich : « Un petit garçon vêtu de noir suivit bien ses instructions, resta modestement pendant toute la course derrière le cheval de sir Marmaduke, et, à cent pas du but, passg comme un éclair. » On lui donna la coupe , il la porta à miss Marianne en y mettant un petit billet tout préparé à l'avance , qui disait : « Sir Marmaduke étant arrivé un instant trop tard, permettez-moi de suivre ses intentions et de mettre la coupe à vos pieds. » Miss Marianne reconnaissait l'écriture de Lauzun et disait : // est charmant ! et toutes les femmes le répétaient de même.

Dans la guerre de Corse, un trait assez piquant peint les mœurs françaises d'alors. Lauzun , qui servait comme aide-decamp, y avait tourné la tête à une M"* Chardon , jeune et jolie femme d'un intendant militaire, pleine d'imagination et de caprice. Un jour, à l'attaque et au siège d'un village tout près de Bastia , on était venu de la ville pour assister à l'affaire comme à un spectacle. M"' Chardon y était à cheval et se tenait près du commandant, M. deMarbeuf. M. Chardon avait dû retourner à Bastia pour y organiser une ambulance. Cependant il y eut un moment où l'affaire devint plus chaude, et Lauzun eut ordre de faire une charge avec quelques dragons. M"** Chardon voulut l'y suivre, et on ne put l'en empêcher. Elle affronta gaiement les coups de fusil et ne revint que pêle-mêle avec les dragons, et après le résultat obtenu. Mais voici le trait essentiel : « Toute l'armée garda le secret de cette charmante étourderie, avec une fidélité que Ion n'eût pas osé espérer de trois ou quatre personnes. » On garda le secret à M™® Chardon , parce qu'elle avait été brave, et on la traita comme un cama-

fade qu'on ne veut pas compromettre. II y a bien dç Fancien^e délicatesse française dans ce trait-là.

C'est le plue joli endroit, selon moi, des Mémoires de Layzun. L'épisode de la princesse Czartoryska, de cette intéressante femme dont il a dit : « Rien n'était perdu avec une âme si tendre, on ne pouvait être plus aimable à aimer ; » cet épisocle serait touchant s'il était le dernier et s'il couronnait u^e vie de légèreté et d'erreurs par un sentiment fidèle et sincère/ Mais on se lasse de voir Lauzun, à peine sorti d'une passion et d'un malheur, recourir si vile à une distraction quelconque. On sent que la vanité , la fatuité est encore le fond de cette âme qui , par moments , semblait digne d'une direction meilleure. Toutes les fois qu'il veut exprimer un sentiment un peu profond et vrai , il est puni , la passion et la poésie manquent à son langage. Ce n'est pas parce qu'il aime, mais parce qu'il aime à tort et à travers, et qu'il ne quitte l'une que pour passer à l'autre, c'est pour cela qu'il lasse et qu'il ennuie. Oui, par moments , Lauzun relu ennuie : quel châtiment ! quelle leçon!

La partie des Mémoires de Lauzun qui a le plus excité la curiosité, est celle qui touche la reine Marie-Antoinette, dont il fut quelque temps très-distingué et dont il voudrait bien se donner pour le favori. C'est au retour de Pologne, au printemps de 1775, que M. de Lauzun commença d'attirer l'attention de la reine. Il avait vingt-huit ans alors, et passait dans ce monde oisif pour un personnage extraordinaire , et dont la destinée avait été des plus bizarres. Des aventures galantes , romanesques, des voyages, des courses de chevaux, une grande magnificence de train, lui avaient valu cette rare renommée. Il était le prince (Je la niode, et l'on ne jurait que par lui. L'ambition commençait à lui venir : tout récemment, avant et pendant son voyage de Varsovie,, il avait adressé des Mémoires à la Cour de Russie, à celle de France, relativement aux affaires de la Pologne ; il avait des plans grandioses sur ce sujet de circonstance. Dans la vue de réparer les fâcheux eflTets du partage, il conçut l'idée d'unir d'intérêt et d'amitié les deux souveraines, l'impératrice de Russie Catherine, et Marie-Antoinette, et d'être le lien de cette union. Mais, on le sait très-bien aujourd'hui par l'accord de tous les témoignages , Marie-Antoinette n'était pas femme à s'occuper volontiers de politique ;

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elle n'y vint que tard dans les années de la Révolution, et quand il le fallut absolument. Jusque-là, ce qu'aimait par goût cette gracieuse, élégante et aimable reine, c'était uiie vie douce, agréable, une vie égayée et ornée, au sein d'une société aussi particulière et aussi familière qu'il était possible à la Cour. Le projet politique de Lauzun eut pour effet de l'effrayer ; mais, si elle rejetait le projet, elle n'eût pas été fâchée de retenir et de s'attacher le négociateur, qui avait bien, en effet, tout ce qu'il faut pour séduire une femme et une reine, et à qui il ne manquait' ici aucun motif pour s'y appliquer. Les lilémoires de Lauzun eu cet endroit, surtout si on les complète par les exemplaires manuscrits qui contiennent quelques détails de plus, tendent à montrer qu'il n'eût tenu qu'à lui, à un certain jour, d'abuser de la tendre préférence que lui témoignait la reine : a Je fus tenté, dit-il, de jouir dul)onheur qui paraissait s'offrir. Deux réflexions me retinrent : je n'ai jamais voulu devoir une femme à un instant dont elle peut se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que M"'® Czartoryska se crût sacrifiée à l'ambition. »

Quoi qu'il en soit de celte réserve dont il se donne avantageusement tout l'honneur, Lauzun continua, durant dix-huit mois ou deux années environ (1 775-i 777) , de courir les chances de la faveur la plus périlleuse et la plus enviée. Le chevalier de Luxembourg, qui l'avait précédé comme favori, était déjà mis de côté, et le duc de Coigny, qui allait succéder, ne faisait que de poindre. On a beaucoup parlé d'une certaine plume de héron blanche que la reine avait remarquée au casque de Lauzun, qu'elle avait désiré avoir, et qu'il avait donnée à M"'^' de Guemené pour la lui offrir. La reii\e avait porté cette plume dès le jour suivant ; « et lorsque je parus à son dîner, dit Lauzun, elle me demanda comment je la trouvais coiffée ? Je répondis : Fort bien. — Jamais, reprit-elle avec infiniment de grâce, je ne me suis trouvée si parée ; il me semble que je possède des trésors inestimables. » Tout cela avait été trèsremarque et était devenu pour la reine une source de gronderies de la part de ses intimes, conjurés contre* Lauzun. Pauvre Cour, qui s'amusait ou s'effrayait si fort d'une plume blanche, quand déjà toute la monarchie était sapée et que le respect des peuples se convertissait sourdement en haine et en mépris!

Dans toutes ces relations avec la reine , Lauzun avait peutêtre des intentions généreuses , mais certainement il avait des poses chevaleresques : il se posait comme un homme prêt sans cesse à se sacrifier, à faire bon marché de son avancement, il se présentait comme n'étant dévoué qu'à elle : « Suis-je à moi ? N'êtes-vous pas tout pour moi ? C'est vous seule que je veux servir, vous êtes mon unique souveraine... » A travers ipille échecs et mille traverses qu'il rencontrait à chaque p^s, il continuait de jouir, selon son expression de fat, de la plus ridicule faveur dont on puisse se former une idée. Un mot que la reine lui dit à une course où elle avait parié dans un sens et lui dans un autre , et où elle avait perdu : a Oh I monstre, vous étiez sûr de gagner ! » ce mot familier fut entendu et donna l'éveil. On comprit que le goût qu'inspirait Lauzun n'avait pas cessé. Les ennemis nombreux qu'il avait en Cour, la petite coterie Polignac particulièrement, cette société intime de la reine, résolut une bonne fois de le perdre, et pour cela on n'eut qu'à mettre en jeu avec un certain art, avec un certain concert, la foule de ses créanciers , car cette vie de chevaux, de courses, de paris à l'anglaise, de voyages et de train magnifique en tous pays, n'avait pu se mener sans de ruineuses profusions. Il faut écouter à ce sujet Lauzun luimême nous disant avec une splendide insolence : « J'avais alors des dettes considérables, et, quoi que l'on en ait dit, cela n'était pas fort extraordinaire. M™« de Lauzun ne m'avait apporté que 450,000 livres de rente... » Il y a dans ces seuls mots : ne m'avait apporté que 150,000 livres de rente, tout un ancien régime évanoui, et toute une justification trop évidente d'une Révolution qui, somme toute, et en face de pareilles énormités, a été légitime.

Puisse le travail, puisse l'aisance modérée, l'aisance toujours achetée et toujours surveillée qu'il procure, puisse la moralité qu'il introduit et qu'il entretient dans toutes les classes, devenir de plus en plus l'habitude et la loi de la société nouvelle ! Nous nous consolerons, à ce prix, de n'avoir plus les élégants Lauzun.

A la date où Lauzun faisait ce raisonnement de prodigue, Franklin arrivait comme ambassadeur de son pays à la Cour de France, Franklin représentant le génie du bon sens, du travail et de l'économie, tout l'opposé d'un Lauzun.

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Ici, en 17T7, à Tâge de trente ans, la destinée de Lauzun reçut un échec dont il ne se releva jamais. Il ne s'en tira avec ses créanciers que moyennant un arrangement qui changea les conditions de son existence. Cet homme ruiné resta encore avec des revenus qui eussent honorablement nourri bien des familles laborieuses; mais le prestige du premier, du fabuleux, du libéral et inépuisable Lauzun, avait reçu une atteinte mortelle. Le héros de roman s'était heurté contre la réalité et s'y était brisé : il va essayer, dans la seconde partie de sa vie, d'être un héros d'histoire, mais la fortune lui en refusera l'occasion , et, en la lui refusant, elle ne sera que juste, ^"est pas César ou même Alcibiade jusqu'au bout, qui veut. Je viens de relire dans Plutarque la Vie d'Alcibiade : il fut grand général à un certain moment, il rendit du milieu de l'exil des services signalés à sa patrie, releva l'honneur de ses armes sur terre et sur mer, et on put croire qu'Athènes n'aurait pas succombé sous Lysandre, si elle ne s'était pas privée une seconde fois d'Alcibiade. Lauzun ne fut rien de tel , et Besenval , un rival , il est vrai , mais qui n'en est pas moins clairvoyant, l'a trèsbien défini :

« Somme romanesque^ n'ayant pu être hé^'otque, comme lui dirait une femme; voyant mal, s'élant fait aventurier au lieu d'être un grand seigneur et d'avoir un jour les Gardes Françaises , auxquels il avait préféré un petit régiment de îiussards; du reste, plein de bravoure, de grâce dans Tesprit, d'élégance dans la tournure. Sa mauvaise lête l'a entraîné dans un parti qui ne devait pas être le sien. Dieu veuille qu'il n'en soit pas puni par ceux mêmes qui l'ont égaré! »

Cela fait allusion au parti du duc d'Orléans où se jeta Lauzun avec tous les mécontents de Cour, les ambitieux évincés et les endettés.

Mais, auparavant, Lauzun servit avec honneur dans la guerre d'Amérique , et ses Mémoires se terminent précisément avec cette guerre (4783). Il est remarquable pourtant que cet homme qui, par bel air, ne paraît s^occuper que de femmes, et qui croirait déroger à son personnage s'il ne prenait note du moindre minois qu'il rencontre , n'entre pas dans plus de développements quand il aborde les choses sérieuses et les hommes considérables. On entrevoit bien , en le lisant, le cas qu'il fait de Washington , mais sa plume ici est aussi empressée à courir qu'elle était complaisante sur les tableaux frivoles du début.

C'est qu'à moins d'être un homme du premier ordre, un homme qui en réunit et en assemble plusieurs en lui , on ne saurait , eût-OD trente ans et même cinquante, s'affranchir jamais du cachet qu'une pareille vie première imprime à l'âme, à là volonté, à toute l'existence. Il est fâcheux d'avoir ^té un roué et un fat si brillant : à moins d'être décidément un grand homme^ on ne vient plus à bout d'être un homme simplement solide et estimable.

Lau^un , devenu duc de Biron , l'a prouvé. Je ne prendrai que deux faits qui montrent sa faiblesse de caractère. Il s'était donc attaché ^u parti du duc d'Orléans. Au commencement de 89, ce fut ce même brillant Lauzun, alors duc de Biron , que le duc d'Orléans dépêcha un jour à Rivarol pour l'engager à publier une brochure sur ce qu'on appelait les dilapidations de la Cour. Rivarol , à ce qu'on raconte et à ce qu'il racontait lui-même, parcourut d'un air dédaigneux le canevas qu'on lui présentait. Âpres un moment de silence, il dit au plénipotentiaire : « Monsieur le duc , envoyez votre laquais chez Mirabeau; joignez-y quelques centaines de louis,, votre commission est faite. » La réponse de Rivarol était souverainement injuste à l'égard de Mirab«au , mais elle n'était que justement insolente pour ce qui était du duc d'Orléans et de M. de Biron, son négociateur.

Environ deux ans après , au mois d'avril \ 791 , le duc de Biron tenta auprès de M. de Bouille, qui commandait à Metz, une démarche d'un tout autre genre , et fut porteur de propositions toutes royalistes, de la part encore du duc d'Orléans ou de son parti :

« Le duc de Biron , dit M. de Bouille, vint me voir à Metz , dans les premiers jours d'avril : membre de TAssemblée constituante, ami du duc d'Orléans , constamment attaché à son parti , il ne fut jamais, à ce que je pense, 16 complice ni même le confident de ses crimes. Il avait été employé sous mes ordres, et j'avais conçu beaucoup d'amitié pour lui, uon-seulement à cause de ses qualités aimables , mais pour sa loyauté, sa franchise et son esprit de chevalerie. Dans les conversations que nous eûmes ensemble, il me parla avec beaucoup de vérité sur la situation de la France, avec intérêt sur celle du roi, avec mépris sur l'Assemblée et sur les partis qui la divisaient; il me témoigna un désir extrême qu'on rendît au roi sa dignité, sa liberté, son autorité; à la * monarchie son ancienne constitution, ou du moins à quelques changements près, que les circonstances rendaient inévitables.

« Je ]ui témoignai mon étonnemenl que Tami du duc d'Orléans... me parlât ainsi. Je lui dis que je ne le croyais pas associé à sa conduite criminelle, mais que, constamment attaché à ce prince, lié à sou parti, il aurait dû l'abandonner, puisqu'il pensait ainsi.

« Il excusa le duc d'Orléans;... il m'ajouta qu'il ne l'approuvait pas, mais qu'étant l'ami de ce prince, et engagé dans son parti, il n'avait pas cru de son honneur de l'abandonner. »

M. de Bouille s'étonne avec raison de voir l'honneur ainsi déplacé. La vie de Lauzun est remplie de cette chevalerie appliquée à faux.

« Je lui répondis, continue M. de Bouille : Mais comment, vous qui êtes un honnête homme et qui avez de l'esprit, n^avez-vous pas pris l'ascendant sur votre ami , et n'avez- vous pas dirigé sa conduite vers un but utile et honnête? Il me dit : Si le duc tT Orléans est faible, je le suis encore plus que lui, »

Nous saisissons l'aveu, c'est la seule moralité que je veuille tirer ici. Quelle qu'ait été la part de volonté et de caractère que Lauzun avait primitivement reçue de la nature , l'usage qu'il en avait fait dans sa première vie avait certes contribué à la diminuer en lui et à l'énerver. Sa première carrière l'avait bien préparé aux faiblesses de la seconde.

Quel assujettissement de caractère, au fond , et quel esclavage sous le faste de ces rois de la mode , qui en sont les premiers courtisans , et qui ont l'air de diriger les caprices de leur temps , quand ils en dépendent !

M. de Bouille ajoute que, le lendemain , le duc de Biron viqt chez lui, et lui remit par écrit sa convei^sation de la veille, afin, de lui prouver que c'était sincère et qu'il y pouvait compter. Personnellement , ceux qui ont connu M. de Biron ont toujours mêlé à leur jugement sur lui un sentiment de regret et un hommage pour ses qualités brillantes , faciles ou généreuses. Compromis à tort , à la suite du duc d'Orléans , dans le torrent d'accusations que soulevèrent les journées des 5 et 6 octobre, on voulait le faire partir comme ce prince pour l'Angleterre : « M. de Biron sort de chez moi , écrivait Mirabeau au comte de La Marck ; il ne part point : il l'a refusé, parce qu'il a de l'honneur. »

Devenu général de la République française, tour à tour employé à l'armée du Nord , puis en chef à celle d'Italie, puis en Vendée , Biron désirait et appelait une occasion de se signaler

qui recula toujours, et dont peut-être il n'était pas homme à profiter. La Fayette, qui l'avait vu de près et qui le juge sans rancune, dît, à propos d'un premier échec que Bïron essuya près de Valenciennes , qu'avec toutes ses qualités brillantes, il était (c dépourvu du tact militaire si indispensable à la guerre, » et^ue son esprit lui en faisant plus vivement sentir le défaut , il était sujet à tomber dans l'irrésolution (4). Il ne fut jamais donné à Biron de réparer ses torts par une action d'éclat avant l'échafaud. Il y monta le 31 décembre 93, accusé d'avoir, par son inaction et son peu de secours, a favorisé les succès des brigands de la Vendée sur le territoire français. » Il n'avait que quarante-sept ans. On raconte que l'exécuteur se présentant le matin, pendant qu'il déjeunait dans sa prison , pour l'avertir qu'il était l'heure de partir : « Vous me permettrez bien encore une douzaine d'huîtres , » lui dit gaiement Biron , et il lui offrit un verre. On ajoute que, dans un sentiment plus élevé, il s'écria à l'instant de la mort : a J'ai été infidèle à mon Dieu , à mon Ordre et à mon Roi : je meurs plein de foi et de repentir (2). »

On aime à penser qu'en ce moment de suprême équité , un antre nom , une autre infidélité , lui serait revenue encore en mémoire, et qu'il se serait dit quelque chose de plus à luimême s'il avait pu prévoir que, quelques mois après, sa femme, cette modeste, charmante et vertueuse femme dont il a si indignement parlé ,*et dont tous , excepté lui , ont loué l'inaltérable douceur, la raison calment soumise, et les manières toutes pleines de timidité et de pudeur, monterait à son tour sur l'échafaud. Sortie de France pour la seconde fois depuis le commencement de la Révolution , elle eut l'imprudence de revenir d'Angleterre à Paris au printemps de 1794, dans l'espoir de sauver quelque partie de sa fortune qu'elle employait surtout en bienfaits , et elle périt avec tant d'innocentes vie-

(1] Dumouriez dit la même chose dans ses Mémoires j à Toccasion de cette même affaire.- • Biron partit de Valenciennes et vint campera Quiévrain. C'était un très-brave homme, d'un esprit doux,, d'un caractère agréable et de très-bonne volonté ; mais il n'était pas grand militaire. »

(2) On trouve de curieux, et précis détails sur celtQ fln repentante, et pourtant insouciante et toujours épicurienne , de Biron , dans les Mémoires de fliallet du Pan, tome 11, page 492 (1851).

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