IV
times, mais ia plus pure, la plus angélique de toutes. M"** Necker avait tracé de M"^^ de Lauzun dàus sa première jeunesse uq Portrait délicat et senti qu'elle terminait en disant : « Les Portraits d'imagination sont les seuls qui lui ressemblent , » et dans lequel elle la recommandait vivement comme une vierge orpheline à son bon Ange gardien : a vous ! Ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les vertus de sa chère Emilie y Ange qui vous attachez à ses pas au milieu des dangers dont elle est environnée, faites qu'elle acquière encore de nouvelles vertus et de nouveaux charmes ; secondez ses touchants efforts, et hâtez ses progrès vers la perfection!... » — « Otez une comparaison recherchée et un peu d'emphase, ce portrait est délicieux, a dit un contemporain : il y a des traits fort spirituels ; il fait surtout plaisir à ceux qui ont connu, non Emilie , comme écrit M°»« Necker, mais Amélie , et il fait mal quand on pense que cette excellente femme, recommandée à un Ange pour ses derniers moments, a été livrée au bourreau. » De toutes les images, celle du bourreau est assurément la plus révoltante, la plus impossible à rapprocher de la figure de l'être aimable qui , jusqu'à la fin, avait gardé quelque chose de ce joh oiseau effarouché auquel la comparait M""^ Du Def« fand , et de cette timide jeune fille de onze ans qu'un baiser de Jean-Jacques laissait toute confuse et interdite.
C'est ainsi que ceux qui avaient fait le scandale dans l'ancienne société, et qui avaient le plus abusé , périssaient en entraînant daus leur chute les innocents mêmes qui en avaient souffert. Pour rendre les Mémoires de Lauzun un ouvrage pre^ que moral, pour infliger son châtiment à celui qui les a écrits, il n'y aurait qu'à ajouter à la fin du volume tous les éloges et les témoignages unanimes sur sa vertueuse femme, avec la date des deux supplices.
La destinée de ces Mémoires fut , au reste , singulière et nous suggérera encore plus d'une réflexion. Écrits, à ce qu'il paraît, par Lauzun pour amuser quelques femmes de ses amies, il s'en était fait des copies qui peu à peu se répandirent et circulèrent. Dans les premières années de la Restauration, la haute société fut avertie de l'existence de ces Mémoires et en resse«titune véritable épouvante. En effet, quelques-unes des femmes qui y étaient nommées pour leur conduite légère et leurs aventures de jeunesse , vivaient encore et avaient passé depuis à la
défense solennelle des bons principes , au culte de Tautel autant que du trône, M. de TaUeyrand , qui avait connu Lauzun, vint au secours de ces dames et de ces familles effrayées. Dans uae lettre signée de lui , qui fut insérée au Moniteur du %1 mars 4848, il disait:
(f Le énc de Lauzun, dont j'étais l'ami, avait écrit ^ Mémoires, il me les avait las. J'ignore en quelles mains il en a pu tomber quelques copies ; ce que je sais avec certitude, c'est qu'ils ont été horriblement £»lsiflé8.
« Tous ceux qui ont connu le duc de Lauzun savent que. pour donner du charme à ses récits, il n'av^iit besoin que des agréments naturels de son esprit; qu'il était éminemment un homme de bon ton et de bon goût, et que jamais personne ne fut plus incapable que lui de nuire volontairement à qui que ce fût. C'est cependant à cet homme- là qu'on ose attribuer les satires les plus odieuses contre des femmes françaises et étrangères, et les calomnies les plus grossières contre une personne auguste (Marie-Antoinette), qui, dans le rang suprême, avait montré autant de bonté qu'elle fit éclater de grandeur d'âme dans l'excès de l'infortune. Voilà ce qu'ofin>ent de plus saillant les prétendus Mémoires du duc de Lauzun, qui, depuis quelque temps, circulent manuscrits et dont j'ai une copie entre les mains. *
« Je garderais le silence sur cette œuvre de ténèbres , si je n'avais des raisons de croire que cette espèce de manuscrit dût être incessamment livré à l'impression.
« Les suppositions et falsfflcations d'ouvrages ne sont point une chose nouvelle. De tout temps, des ftmes passionnées ou mercenaires ont abusé des facilités que leur offraient des Mémoires particuliers, inédits, pour répandre, sous le nom d'autrui, le venin dont elles étaient remplies. Mais ce genre de crime semble devenir plus commun au lieu de diminuer; et il 8<àccroîlra, sans doute, si l'on se borne toujours à s'en plaindre sans y remédier. »
Et après avoir proposé un prcyet de loi assez vague et assez peu intelligible contre la diffamation et contre toute espèce d*imputation ayant un caractère personnel , M. de TaUeyrand continuait :
« Hais, ces lois n'existant point encore, je crois devoir à la mémoire d'un homme dont je fus l'ami > de déciarer qu'il n*a point fait, qu'il était inçapabU de faire^ et qu'il aurait eu horreur d'écrire les Mémoires qu'on a osé mettre sous son nom. Si je n'attends point qu'ils soient publics, c'est que, selon toute probabilité, ils paraîtront tandis que je serai à la campagne et sans que j'en sois instruit (1 ).
(1) Ils ne parurent que trois ans plu^ t^d, et provoquèrent encore à cette date un démenti du duc de Ghoiseul , qui se Ut au MonU^ur eu 13 décembre 1821.
«Je n'ai point voulu que ma réclamation, étant différée, arrivât trop tard.
u LB PRITtCB DB TALLBTRAUD. »
En écrivant ceci, M. de Talleyrand croyait faire une bonne œuvre; il faisait une œuvre agreiable du moins aux personnes de sa société , mais il mentait ^, et il mentait sciemment , ce qui est toujours fâcheux quand on veut faire un acte public au nom de la morale.
J'ai sous les yeux une lettre de reraercîment et d'action de grâces qui lui fut adressée à la date du 28 mars , le lendemain de l'article , par une noble dame d'alors , M*"" la duchesse d'Es... Ony lit (4) :
» Je désire qu'on sente ici , mon Prince, Timporlance du service que vous rendez. Personne ne lit Thistoire, et c'est dans les Mémoires que se forme l'instruction des salons. Vous me prouviez, Kautre jour, que leur opinion avait un grand poids. Une lettre de vous, ôtant à ces Mémoires leur authenticité, les anéantit, et les étrangers, que nos malheurs ont rendus si importants, n'y verront plus qu'un roman. Tout ce qui attaque les mœurs de la reine ôte quelque chose du respect dû à Madame ( la duchesse d'Angoulême). Vous avez donc rendu un service très-important. Avant-hier, ils étaient dangereux; aujourd'hui. Us ne sont plus, »
Mais ici on a droit d'interrompre la personne du monde qui juge de la sorte si à la légère, et de lui dire :
« Non , Madame , il n'est au pouvoir d'aucun homme, si élevé qu'il. soit par son nom et son influence, de récaser ainsi et de mettre à néant d'un trait de plume des indiscrétions, fussentelles scandaleuses et préjudiciables à tout un ordre de la société. Un Caton lui-même , à défaut de M. de Talleyrand , ne le pourrait pas. L'ancienne société a jugé à propos de vivre d'une certaine manière, d'user et d'abuser de tous les biens qui lui ont été accordés. Ce n'est pas les hommes qu'on accuse ; d'autres, à leur place, eussent fait de même : des plébéiens parvenus eussent fait comme les Lauzun , et seulement avec moins d'élégance. Mais enfin l'ancienne société, ayant vécu de la sorte, ne pouvait avoir droit à tous les bénéfices , ni ajouter à l'excès des prodigalités et des jouissances passées la considération
(0 Cette lettre autographe se trouve en tête de l'exemplaire des Mémoires de lauzun appartenant à la Bibliothèque nationale.
finale qu'elle ne devrait qu'à la parfaite discrétion et au silence. L'ancienne société a abusé ; elle a été punie et détruite, et cette punition, celte ruine se justifie aujourd'hui même avec éclat par les aveux successifs qui sortent de son propre sein. Les Mémoires de Lauzun existaient avant le démenti de M. de Talleyrand ; ils existent et comptent deux- fois plus après ; car on en sent mieux l'importance. Ils ne semblent que frivoles au premier abord ; ils ont un côté sérieux , bien plus durable , et l'histoire les enregistre au nombre des pièces à charge dans le grand procès du xviii« siècle. »
Je n'ai voulu ici que faire entrevoir cette façon de les considérer; il est, en toutes choses, une conclusion élevée et raisonnable, qu'il ne faut jamais perdre de vue.
(lUg^UiuiUetiftH-
( 3« volutn^ de ses Po^sîe^,. )
II y a toute une moitié de la France qui rirait si nous avions la prétention de lui agiprendre ce c^ue c'est que Jasmin , et qui nous répondrait en nous récitant de ses vers, et en nous racontant mille traits de sa vie poétique ; mais il y a une autre moitié de. la France, celle du Nord , qui a besoin , de temps en temps, qu'on lui rappelle ce qui n'est pas sorti de son ^ein , ce qui n'est pas habituellement sous ses yeux et ce qui n'arrive pas directement à ses oreilles. C'est pour cette classe nombreuse ^ de lecteurs que je voudrais aujourd'hui expliquer, avec plus d'ensemble que je ne l'ai pu faire autrefois, ce qu'est véritablement Jasmin , le célèbre poêle d'Agen , le poëte de ce temps-ci qui a le mieux tenu toutes ses promesses.
Jasmin , né à Agen vers la fin du dernier siècle , est un homme qui doit avoir environ cinquante et un ans, mais plein de feu, de sève et de jeunesse; à l'œil noir, aux cheveux qui, il y a peu de temps, l'étaient encore, au teint bruni , à la lèvre ardente, à la physionomie franche, ouverte, expressive. Né pauvre, de la plus honnête mais de la plus entière pauvreté , d'une famille où l'on mourait de père en fils à l'hôpital , il a raconté lui-même les impressions de son enfance dans ses Souvenirs^ un petit poème plein d'esprit, de finesse, d'allégresse et de sensibilité. Jasmin y laisse voir un des principaux traits de son talent : il a la gaieté sensible, et, même quand il pleure,
on voit rire toujours dans ses larmes un rayon de soleil. Cependant Jasmin , arrivé à l'âge de gagner sa vie , s'était fait coiffeur ou barbier, et dans sa boutique proprette , dans son petit salon de la promenade du Gravier, il chantait selon l'instinct dasa naturç, en usçint de cette facilité d'harmonie et de couleur qu'offre à sçs enfants i'beureux patois du Midi. II rasait bien, U chantait mieuic, et peu à peu chalands et curieux de venir, si bien qu'un peu d'aisance, un petit ruisselet argentin, comme il dit, le visita, lui le premier de sa race, et qu'il devint même propriétaire de sa modeste maison. Sous cette première forme , Jasmin , auteur de jolies romances , de poèmes bjorlesques ou même d'odes assez élevées , de ces pièces diverses recueillies et publiées en 183& à Agen, sous le titre : Les Papillotes^ Jasmin n'était encore qu'un aimable, gracieux et spirituel poète, fait pour honorer sa ville natale, mais il n'avait pas conquis le Midi. C'est à partir de 1836 que son talent montra qu'il était capable de s'élever à des compositions pures, naturelles, touchantes, désintéressées : il publia le joli poème intitulé : V Aveugle de Castel-Cuillé, dans lequel il nous fait assister aux fêtes, aux joies du village, et à la douleur d'une jeune fille, d'une fiancée que la petite-vérole vient de rendre aveugle et que son amoureux délaisse pour en épouser une autre. La douleur de la pauvre abandonnée , son changement de couleur, son attitude, ses discours, ses projets, le tout encadré dans la fraîcheur du printemps et dans Tallégrese riante d'alentour, porte un caractère de nature et de vérité auquel les maîtres seuls savent atteindre. On est tout surpris, en voyant ce simple tableau , d'être involontairement reporté en souvenir à d'autres tableaux bien expressifs des anciens, et de Théocrite par exemple. C'est que la vraie poésie, en puisant aux mêmes sources, se rencontre et se réfléchit par les mêmes images.
Jasmin , en s'élevant à ce genre de compositions nouvelles, suivait encore son naturel sans doute , mais il s'était mis à le diriger, à le perfectionner; cet homme, qui avait lu peu de livres, avait médité en lisant à celui du cœur et de la nature , et il entrait dans la voie de Tart véritable où un travail secret et persévérant préside à ce qui paraîtra le plus éloquemment facile et le plus heureusement trouvé. En 4834, il avait été trèsfrappé d'un fait qu'il faut l'entendre raconter lui-même, et qui décida de sa poétique future. Un incendie éclata de nuit dans
Agen. Un jeune homme, enfant du peuple, bien doué, et d'une derai-éducation , fut témoin d'une scène déchirante, et, comme Jasmin avec quelques amis arrivait sur les lieux, Tenfant encore plein d'émotion la leur raconta :
«Je ne Toublierai jamais, dit Jasmin , ii nous fit frémir, n nous fit pleurer... C'était Corneille, c'était Talma! J'en parlai le lendemain dans quelques-unes des meilleures maisons d'Agen; on voulut voir le jeune homtne, on le fit venir, on lui fit raconter le même fait; mais la fièvre de l'émotion en lui s'était éteinte, il fut phraseur, maniéré , exagéré ; bref, t^ voulut faire et il ne fit pas. Alors je compris que, dans nos moments d'émotion et de fièvre, parlant et agissant , nous étions tous laconiques et éloquents, pleins de verve et d'action , vrais poètes enfin lorsque nous n*y songions pas ;eiie compris aussi qu'une Muse pouvait, à force de travail et de patience , en arriver à être tout cela en y songeant. M
Cette observation si fine et si juste doit servir à expliquer le procédé de Jasmin dans les divers poèmes qu'il a depuis composés : rjveugle (1835), puis Françounette (1840), Marthela-Folle {\ 844), les deux Frères Jumeaux (1 845), la Semaine d'un Fils (1849). Dans toutes ces compositions. Jasmin a une idée naturelle, touchante ; c'est une histoire, ou de son invention, ou empruntée à la tradition d'alentour. Avec sa facilité improvisatrice, encore aidée des ressources du patois dans lequel il écrit, Jasmin pourrait courir et compter sur les hasards d'une rencontre heureuse comme il n'en manque jamais aux gens de verve et de talent : mais non , il trace son cadre , il dessine son canevas, il met ses personnages en action , puis il cherche à retrouver toutes leurs pensées, toutes leurs paroles les plus simples, les plus vives, et à les revêtir du langage le plus naïf, le plus fidèle, le plus transparent, d'un langage vrai, éloquent etsobre, n'oubliez pas ce dernier caractère. Il n'est jamais plus heureux que lorsqu'il entend et qu'il peut emprunter d'un artisan ou d'un laboureur un de ces mots qui en valent dix. C'est ainsi que ses poèmes mûrissent pendant des années avant de se produire au grand jour, selon le précepte d'Horace que Jasmin a retrouvé à son usage , et c'est ainsi que ce poète du peuple, écrivant dans un patois populaire et pour des solennités publiques qui rappellent celles du moyen-âge et de la Grèce, se trouve être , en définitive , plus qu'aucun de nos contemporains de l'école d'Horûce que je
Yiens de nommer, de Fécole de Théocrite, de celle de Gray et de tous ces charmants génies studieux qui visent dans chaque œuvre à la perfection.
Quand je trouve poussée à ce degré chez Jasmin cette théorie du travail , de la curiosité du style et du soin de la composition, lui qui â d'ailleurs le jet si prompt et si facile, quel retour douloureux je fais sur nos richesses poétiques si dissipées par nos grands poètes du jour! Jocelynî Jocelynl quel délicieux poème vous auriez été , si la nature prodigue qui vous a conçu avait été capable de vous porter avec cette patience , de vous élever et de vous mener à bien avec cette sollicitude maternelle 1 II est vrai qu'un poè'me comme Jocelyn, exécuté et traité avec le soin que Jasmin apporte aux siens , coûterait huit ou dix années de la vie, et l'on n'aurait guère le temps de faire à travers cela une dizaine de volumes sur les Girondins ou les, Jacobins , et une Révolution de Février, la chose et le livre à la fois , et toute cette série d'improvisations que nous savons et que nous oublions , ou que nous voudrions oublier.
Cette manière élevée et sobre dont Jasmin conçoit l'art du poët&, il l'a exprimée avec bien de la gentillesse et de l'esprit en une occasion singulière. Pendant une de ces tournées qu'il fait depuis déjà seize ans dans le Midi , et qui sont une suite de ' récitations et d'ovations continuelles , un poète du département de l'Hérault , un poète en patois , appelé Peyrottes , potier de son état , et qui s'est fait une certaine réputation bien après Jasmin, lui envoya, par lettre, un défi. Jasmin était alors de passage à Montpellier :
« Monsieur, lui écrivait Peyrottes (2.4 décembre t847), j'ose, dans ma témérité qui est bien près de la hardiesse (je ne donne pas Peyrottes comme très- fort sur les synonymes), vous proposer un défi. Seriez-vous assez bon pour Tacceptef ? Dans le moyen-âge, les troubadours n'auraient pas dédaigné la provocation que, dans ma hardiesse, je viens vous faire.
« Je me rendrai à Montpellier aux jour et heure que vous voudrez. Nous nommerons quatre personnes connues en littérature pour nous donner trois sujets que nous devrons traiter en vingt-quatre heures. Nous serons enfermés tous les deux. Un factionnaire veillera à la porte. Les vivres seuls entreront.
« Enfant de l'Hérault, je tiens à l'honneur et à la gloire de mon pays! Gomme, en pareille circonstance, une bonne action est de rigueur, on fera imprimer les trois sujets donnés, au proQt de la Crèche de Montpellier.
« le T0Héteml8 bien ontrer en liée avee tous pour U (lé<daraation, mais' un di^t de iangoB iirè§'pr9$i»nci me le défend. 9
Et un Post-Scriptum de la lettre provocatrice disait :
« le vous préviens, tfonsieur, que je Aiis distribuer, dès à présent, cjl^lKa dj» cette lettre i diveme» perspnnes de Ho&tpeiiier. «
Ainsi , voilà Jasmin mis çn demeure d'improviser et pris par le point d'honneur. Va-t-il aller sur le terrain ? Écoutons sa charmante réponse et la leçon qui s'adresse à d'autres enpore qu'au poêfte potier :
« Monsieur,
« le n'ai reçu qu'a?ant-hier, veille de mon départ, votre cartel poé- U^pe; mais je dois vons dire que, l'èussé-je reçu en temps plus opportun, je n'aurais pu l'accepter.
« Quoi! Monsjieur, vous propof^es à ma qiuse, qui aime tant le grand air et sa liberté, de s'enfermer dans une chambre close, qqrdée par quatre sentinelles qui ne laisseraient passer que, des vivres, et, là, de traiter trois sujets donnés en vingt-quatre heures J... trois sujets en vJngt-qUatre heures* vous me faites frémir, Monsieur. Dans le péril où vous voulez mettre ma muse, je dois vous avouer , en teute huiiDiUté, qu'elle est assez naïve pour s'être éprise du faire antique au point de ne pouvoir m'accorder (jue deux o,u trois vers par jour. Mes cinq poëmes : VAvèugle, Mes Souvenirs, Françouneite, Marthe-la-Folle, les Deux Jumeaux, m'ont coûté douze années de travail, et ilsnefont pourtant en tout que deux mille quatre cents vers.
.V Les dïancesi vaus le voyez, ne seraient pas égales; à peine nos deux muses seraient-elles prisonnières, que la vôtre pourrait bien avoir terminé sa triple besogne avant que la mienne, pauvrette, eût trouvé sa première inspiration de commande.
« Je n'ose donc pas enlrey en lice ^vec YQ^us ; le coursier qnj traîne son char péniblement, mais qui arrive pourtant, ne peut lutter contre la fougueuse locomotive du chemin de (ér. L'art qui produit les vers un à un ne peut entrer en concurrence avec la fal^nque...
« Donc, ma muse se déclare d'avance v^ncu,e , et je vous ^utoyse à faire enregistrer ma déclaration.
« J'ai l'honneur. Monsieur, dç vous 8«^luer.
« Iacqsbs Jashi^. »
« p. $. —Maintenant que vous connaissez la muse, en deux mots connaissez l'bpmme :
(< J'aime la gloire, mais jamais les succès d'autrui ne sont venus tron-
C'g^t 9àXisi qjt^ Jasmin répondait à la fois oomme uo enfant de la nature, et comme eût fait un élève de Théocrite et d'Horace.
Il faut en venir à le citer, à le traduire de manière à faire apprécier de tous quelques-unes de ses qualités propres. Son troisième volume de Poésies , qui est sur le point de paraître, me fournit maint sujet soit dans le genre de TÉpitre, soit dans celui du Poè'me. Je prendrai pour exemple, de préférence , Marthe t'innocente , Marthe 1^ idiote. C'est un petit poè'me dédié à M""* Menriessier-Nodier, en mémoire et en reconnaissance de ce que Nodier le premier salua et annonça Jasmin de ce côté-ci de la Loire. Marthe était une pauvre ûlle qui vécut trente ans dans Agen de la charité publique^ « et que noys autres, petitâ drôles, dit le poète, nous tourmentions sans crainte quand elle sortait pour remplir son petit panier vide. — Pendant trente ans on a vu la pauvre idiote , à notre charité tendre les mains souvent. Dans Agen on disait , quand elle passait : Marthe sort , elle doit avoir faim ! On ne savait rien sur elle, et cependant chacun Taimait. Seulement les enfants , qui de. rien n'ont pitié, qui rient de tout ce qui est triste, lui criaient : Marthe, un soldat! et Marthe, qui avait peur des soldats, fuyait vite. » — Pourquoi fuyait-elle ? C'est ce que se demande un jour la fnuse de jasmin, à une heure de rêverie où l'image de cette pauvre fille , avec sa grâce de vierge sous les haillons, lui revenait en pensée, et, après avoir bien quêté de ses nouvelles à travers champs , s'être bien enquis à travers vignes et pâquerettes , voici ce qu'elle a trouvé.
Un jour, près des bords que la rivière du Lot baise fraîchement de son eau claire et fine , dans une maisonnette cachée sous les ormes touffus , tandis qu'à la ville prochaine les jeunes garçons tiraient au sort , une jeune fille pensait , puis priait Dieu, puis se levait et ne savait tenir en place. Qu'avait-elle? Si jeune pourtant, si belle, et d'une beauté si pure et si délicate entre ses compagnes ! d'où lui viennent ses inquiétudes , ses pâleurs subites? Vous le devinez : ce jour-là, son sort se décide avec celui d'un autre. Quelqu'un entre en cet instant : « c'est Annette , sa voisine ; au premier coup-d'œil on voit bien que dans le cœur celle-là a des chagrins aussi : un moment après, on devine que le mal dans son cœur glisse et ne prend pas racine. » Et les deux filles parlent de leurs chagrins, mais chacune à sa manière. Annette , effrayée de l'inquiétude où elle voit son amie , dit à Marthe qui l'interroge et qui croyait déjà lire à son front une nouvelle ; « Je n'en sais rien encore ;
amie, prends courage; voici midi, nous le saurons bientôt; mais tu trembles comme un jonc ! Il me fait peur, ton visage ! et si Jacques partait , tu en mourrais peut-être ?» — ^Je n'en sais rien, » répond Marthe avec une simplicité profonde. Annette la console ; elle se cite en exemple avec une légèreté malicieuse et naïve : a Tu as tort ! mourir ! que tu es enfant I J'aime Joseph ; s'il part , je pourrai m'affliger, je pourrai laisser tomber quelques larmes ; mais va, tout en l'aimant je l'attendrai sans mourir. Nul garçon ne meurt pour une fille, et ils n'ont pas tort; ce n'est que trop vrai : personne ne perd plus que celui qui s'en im. » Supposez à ces simples paroles un rhythme plein d'aisance et de douceur. C'est ainsi que Jasmin fait ses dialogues , et qu'il retrouve , à force de réflexion , la nature toute pure. Pour amuser leur inquiétude et chasser leurs chagrins tout en s'en occupant, les deux jeunes filles tirent les cartes. Ce jeu est décrit avec grâce et vivacité, La superstition est peinte au naturel. Les deux jeunes filles, Vaimante et la légère , apportent au jeu un même intérêt de curiosité et d'effroi : « Les deux bouches sont sans parole , les quatre yeux riants, effrayés, suivent le mouvement des doigts. » Tout allait bien , les cartes promettaient ,* presque tous les piques étaient dehors , quand, pour dernière carte, la fatale dame de pique tombe et vient crier : Malheur! Au même moment le bruit du tambour et des fifres annonce le retour joyeux des garçons, de ceux qui ont de bons numéros. Laquelle des deux jeunes filles va reconnaître celui qu'elle aime? C'est la légère, la moins éprise, c'est Annette qui reconnaît Joseph parmi les favorisés. Pour Jacques, il a pris le numéro 3, et il part. Deux semaines après , Annette , celle qui se serait consolée ,* est mariée à son fiancé. Jacques vient prendre congé de Marthe en pleurant. Jacques n'a ni père ni mère , il n'a qu'elle au monde à aimer. Il promet, si la guerre l'épargne, de revenir lui apporter sa vie. Nous ne sommes qu'à la fin du premier chant , ou, comme on dit , à la première pause.
Le mois de mai est revenu ; le poète le décrit comme tout poète méridional le saura toujours décrire. Au milieu de la joie de tous et des chansons , une seule voix bien douce se plaint. C'est celle de Marthe qui chante cette ravissante complainte , dont voici le premier couplet :
« Les hirondelles sont revenues, je vois mes deux au nid, là-baut; on
ne les a pas séparées, elles, comme nous autres deuxt Elles descendent, ,les voici, je les ai presque dessus; qu'elles sont luisantes et jolies! Elles ont toujours au cou le ruban que Jacques y attacha pour ma fête , Tan passé, quand elles venaient becqueter dans nos mains unies les moucherons d'or que nous choisissions. »
Il faudrait citer le texte , pour donner idée de cette poésie toute rayonnante et scintillante encore au milieu de sa tristesse. La poésie de Jasmin est tout émaillée de ces vers charmants, qui font luire aux yeux les objets , qui font briller sur la vitre le soleil du matin , et étinceler la maisonnette à travers le bouquet de noisetiers : mais ici cet éclat de description se confond avec le pur sentiment. ,
La pauvre Marthe continue sa complainte et son entretien avec ses hirondelles. Pourtant elle dépérit, une fièvre lente la dévore ; elle est mourante , et bientôt le prêtre la recommande à rÉglise aux prières de tous. Cest alors qu'un oncle bienfaisant a deviné sa peine, et qu'il lui dit à son chevet un mot qui la réveille et qui lui rend la santé. Cet oncle a compris qu'il s'agit pour elle de Jacques : il vend sa vigne , et, avec ce premier fonds, si Marthe guérit et. travaille, on aura bientôt de quoi acheter le congé du soldat. Marthe espère , elle renaît , elle travaille. Mais l'oncle meurt : elle ne se décourage point. Elle vend sa maison , et, légère, elle court porter au curé la somme complète :
« Monsieur le curé, lui dit Marthe à genoux, je vous porte tout ce que j'ai; maintenant vous pourrez écrire ; achetez sa liberté, puisque vous m'êtes si bon ; ne dites pas qui le sauve ; oh ! il devinera bien assez ; ne me nommez pas encore , et ne tremblez pas pour moi : j'ai la force à mon bras, je travaillerai pour vivre; pitié! Monsieur le curé, pitié! rendez-le-moi. >»
La troisième partie commence. Il ne s'agit plus que de retrouver Jacques. Ce n'était pas facile à cette époque des grandes guerres. Le prêtre de campagne sait bien des choses de son troupeau; il lit dans les cœurs. Un pécheur le fuit, il le sait, il le va chercher. « Mais , du fond de son presbytère, l'homme du Ciel aurait mieux su déterrer le péché, la maligne pensée, que le soldat sans nom au milieu d'une armée , el qui , depuis trois ans , n'avait pas écrit. » Cependant le bon curé en viendra à bout. En attendant, Marltie pauvre, mais à demi heu- IV. 21
reuse déjà et confiante, travaille. Elle traraiHe nuit et jour pour réparer aotant qu'elle peut ce qu'elle a donné et pour avoir à donner encore. Et la nouvelle de sa touchante action faisant bruit déjà dans les prairies, tout le pays s'était pris d'amour pour elle : « C'étaient, la nuit, de longues sérénades, des guirlandes de fleurs à sa porte attachées, et le jour, des présents choisis que les filles enfin à sa cause entraînées venaient lui présenter avec des yeux tout amis. » Ânnette surtout était en tète de cette bonne jeunesse. Bref , on traitait déjà Marthe comme une fiancée , comme une épousée , quand un jour, un dimanche matin , le bon curé lut apparaît après la messe, un papier à la main. C'est une lettre de Jacques; il est retrouvé, il est libre , il arrive le dimanche suivant. Ajoutez que Jacques n'a pas deviné d'où lui est venu ce bienfait inespéré. Fauvre enfant orphelin , ou, qui pis est , enfant trouvé , il s'est imaginé que sa mère enfin s'était fait connaître. Ainsi il va arriver et tout apprendre d'un seul coup : il aura tontes les heureuses surprises à la fois. Huit jours se passent : l'autre dimanche est venu. Après la messe , il faut voir teut le village assemblé comme s'ils attendaient un grand seigneur, et Marthe, la fille au front pur, à côté du vieux prêtre, tous riants et plantés là, debout , à l'entrée du chemin : vous avez le tableau , et le grand chemin devant "vous dans sa longueur :
« Rien au milieu , rien au bout de cette longue raie plafe , rien que l'ombre déchirée ^morceaux par le soleil ( encore un de ces vers lïeureux qui peignent sans rien interrompre ). Tout à coup, un point noir a grossi; il se remue... Deux hommes... deux soldats... Le plus grand, c'est lui ! ... Qu'il va bien ! A Tarmée, il a grandi encore! ... Et ils s'avaifcent tous deux... L'autre, quel est celui-là ? 11 a l'air d'une femme... Oh ! c'en est une, étrangère. Qu'elle est belle, gracieuse! elle est mise en canlinière. Une femme, mon Dieu! avec Jacques-! Où ya-t-elle? Marthe a les yeux sur eux, triste comme une morte ; et même le prêtre, et même l'escorte, tout frémit, tout est muet ; eux deux s'avancent davantage... Les voici à vingt pas, souriants, hors d'haleine. Mais qu'est-ce maintenant? Jacques a l'air en peine, il a vu Marthe... Tremblant, honteux, il s'est arrêté... Le prêtre n'y lient plus : de sa voix forte, pleine, qui épouvante le péché : « Jacques, quelle est cette femme ?» Et, comnie un criminel, Jacques baissant la tête : « La mienne. Monsieur le curé, la mienne... Je suis marié. »'Un cri de femme part, le prêtre âe re~ tourne... » ^
Ce cri, on le sent, c'est celui de Marthe : mais ne croyez pas qu'elle pleure ni qu'elle soupire. La pauvre fille , en fixant
Jdcques gracieusement, n*a qu'un éclat de rire , un rire coixvulsif. Elle est folle et ne guérira jamais.— Telle est en abrégé riiistoire dont le poè'te a su faire une suite de scènes vives, sensibles et touchantes.
La langue dans laquelle Jasmin écrit est le patois du Midi, mais ce mot est bien vague et ne donnerait pas une juste idée de son doux idiome et du travail d'artiste avec lequel il l'a réparé. La langue du Midi de la France, la plus précoce de celles qui naquirent du latin après la confusion de la barbarie, cette langue dite provençale-romane était arrivée à une sorte de perfection classique durant le xii® siècle, de 1150 à 1200 ; elle avait produit en poésie des œuvres diverses et des plus distinguées, et elle était en plein épanouissement lorsqu'elle fut violemment dévastée et ravagée au commencement du xiii« siècle, dans la guerre dite des Albigeois (1208-1229). Elle fut écrasée brutalement dans sa fleur et comme noyée dans le sang de ceux qui la cultivaient. Durant qielque temps elle lutta encore et essaya de se maintenir à l'état littéraire ; mais, tout centre politique étant détruit dans le Midi, cette langue, la première née ou -du moins la première formée des modernes , tomba décidément en déchéance et passa à l'état de patois. Je définis un palois une ancienne langue qui a eu des malheurs^ ou encore une langue toute jeune et qui n'a pas fait fortune. La provençale était dans le premier cas. Depuis lors, cette langue éparse et morcelée avait encore eu ses poètes particuliers en Béarn,,à Toulouse, dans le Rouergue, en différents lieux ; mais ces poètes d'un naturel aisé ne faisaient aucun effort pour sortir de l'esprit du crû , et pour élargir l'horizon tout local où les avait confinés la fortune. Jasmin, dans la seconde partie de sa carrière , a eu l'honneur et le mérite de sentir qu'il y avait à revenir, pour tout le Midi, à une sorte d'unité d'idiome, au moins pour la langue de la poésie. En débutant dans son patois d'Agen, il trouva une langue harmonieuse encore, mais très-atteinte par les invasions françaises, qui y avaient importé des tours et des moft contraires au génie primitif. Il eut à se défaire lui-même de ses premières habitudes, â débarrasser la superficie de la pierre, comme il dit, de ces couches étrangères qu'y avaient appliquées deu}[ siècles civilisateurs. Il y réussit avec délicatesife et sans marquer l'effort. La langue qu'il parle aujourd'hui.
la langue qu'il chante, n'est celle d'aucun lieu en particulier, d'aucun coin de Gascogne, de Languedoc ni de Provence; c'est une langue un peu artificielle et parfaitement naturelle, qui s'entend également par tous ces pays et que les Catalans eux-mêmes comprennent. Il y introduit discrètement des mots pittoresques de son invention , des diminutifs , de vieux mots rafraîchis, mille alliances et mille grâces dont autrefois nousmêmes nous n'étions pas absolument dépourvus dans le français d'Amyot et de Montaigne, mais que la régularité classique nous a retranchées. Jasmin en jouit et en use dans son joli dialecte si bien restauré, mais il n'en abuse jamais.
C'est aux critiques nés de l'autre côté de la Loire de suivre plus en détail cette étude de la tangue de Jasmin et des questions piquantes qui s'y rattachent. Pour le style , Jasmin me paraît être une sorte de Manzoni languedocien. Je livre aux hommes compétents la définition pour ce qu'elle vaut , et je leur laisse le soin de la dégager ou de la modifier. Ce que je voudrais ici surtout, ce serait de montrer l'homme à l'œuvre et en action. Il y a dans Jasmin, à côté du poète, un déclamateur et un acteur, et tous ces hommes en lui concourent, à l'aide de son harmonieux dialecte , à lui obtenir cette prodigieuse action qu'il exerce sur les organisations du Midi. Il serait difficile et injuste de faire dans ce succès la part à l'un des éléments plutôt qu'à l'autre : ils sont également nécessaires et se tiennent. Ce qui fait que la poésie de Jasmin pro« duit tant d'effet, c'est que tout en lui est d'accord, tout coule de source : on sent que l'homme* et le poè'te ne sont qu'un ; et, comme l'homme est à la hauteur du poè'te, on s'abandonne bien vite, en l'écoutant, à la sincérité de l'impression qu'il partage.
Laissons de côté les improvisations obligées et les compliments en madrigaux qu'il est obligé de répandre sur son chemin , en retour de chaque hommage et de chaque hospitalité triomphale qu'il reçoit : lui-même il se juge sur ce point aussi sévèrement qu'on pourrait le faire ,^ et, quand la reconnaissance chez lui est sérieuse, il demande du temps et du recueillement pour l'exprimer : « On n'acquitte pas, dit-il, une dette poétique avec des impromptus ; les impromptus peuvent être la bonne monnaie du cœur, mais ils sont presque toujours la mauvaise monnaie de la poésie. » Prenons donc Jasmin par
ses côtés charmants et sérieux , tout à fait durables. Un des épisodes les plus touchants, les plus honorables et les plus caractéristiques de son existence de poëte-troubadour, est son pèlerinage pour l'église de Vèrgt. Le digne curé d'une petite ville du Périgord, M. Masson, voyant son église en ruines et la ferveur de son troupeau s'en ressentir, s'adressa en \ 843 à Jasmin pour lui demander de l'aider, dans une tournée, à recueillir des souscriptions. Jasmin ne se fît pas prier : « L'Église m'attendait, dit-il, son curé m'a choisi ; j'ai pris la galopée. » Et le voilà , pèlerin à côté du prêtre , qui court de ville en ville. Oh 1 qu'il voudrait que ses vers comme autrefois ceux du chanteur célèbre (car Jasmin a bien un peu entendu parler d'Amphion) pussent faire monter vitement toitures et murailles 1 Et ne croyez pas pourtant que , le clocher dressé , il allât se comparer avec orgueil à ce chanteur fameux :
«< Non ! lorsque monteront tuiles et chevrons , mon âme sentira quel.que chose de plus doux. Je me dirai .- J'élais nu ; TÉglise, je m'en souviens, m'a vêtu hien souvent pendant que j'étais petit. Homme, je la trouve nue ; à mon tour je la couvre... Oh! donnez, donnez, tous ! que je goûte la douceur de faire pour elle une fois ce qu'elle a tant fait pour moi. »
Et en entendant ces vers si sentis, chacun donnait avec larmes, et le poè'te nageait dans son cœur de voir le chapeau'du curé se remplir à la ronde.
Cinq mois après cette première quête, le 24 juillet 4843, l'église de Vergt, pour laquelle il avait tant couru, était bénite et consacrée par six évêques devant trois cents prêtres et plus de quinze mille personnes de tous rangs accourues pour la cérémonie. Jasmin y était, un peu perdu d'abord dans la foule. Il avait composé pour cette solennité une pièce nouvelle intitulée : Le Prêtre sa7is Église^ et inspirée des mêmes sentiments élevés et droits. Il y montrait l'influence d'une belle église sur la population du Midi, qui aime à se fîgurer dès icibas le ciel ouvert et dont la piété dépend quelque peu des représentations extérieures. Toute la journée cependant était prise par les cérémonies religieuses; on devait dîner à la hâte. Au moment de se mettre à table , l'archevêque de Reims (M. le cardinal Gousset), le consécrateur de l'église rebâtie, dit à i Jasmin : a Poè'te, on nous a parlé de votre pièce sur la circon-
stance, nous serons heureux si vous voulez nous la confier ce soir, avant de partir, à quelques-uns. » — ^ « A quelques-uns, Monseigneur ! répliqua Jasmin. Est-ce que vous pourriez croire qu'une Muse a travaillé quinze jours et quinze nuits pour ne faire qu'une confidence le jour de la fête? Aujourd'hui , c'est fête à Vergt pour la religion , mais aussi pour la poésie qui la comprend et qui l'aime. L'église a six pontifes, la poésie n'a qu'un sous-diacre, mais il faut qu'il chante officiellement son hymne, ou il la remportera vierge, et sans que personne l'ait entendue. » M. l'archevêque, homme d'esprit, et qui comprend la race des poètes, promit d'essayer au dessert d'introduire la pièce ^e vers entre le fromage et le café : a Mais vous aurez un fort rival dans le café !» — « Il sera vaincu, Monseigneur, » répondit Jasmin. On était au dessert, il n'y avait pas un instant à perdre, et les deux cent cinquante convives allaient échapper. Déjà l'évêque de Tulle, M. Berteaud, qui devait prêcher pour la Consécration, s'était esquivé pour se préparer à son sermon ; on le rappelle. Jasmin commence et récite la pièce qu'on peut lire dans son troisième volume : Le Prêtre sans Église. Un seul fait dira le succès mieux que tout. M. Berteaud qui devait prêcher une heure après sur l'infinité de Dieu, ayant entendu le poète, changea subitement son texte ; il annonça au début de son sermon qu'il allait prêcher sur le prêtre sans église, et développer le sujet si heureusement indiqué par un autre. De tels exemples, où tant de sentiments délicats et généreux se confondent des deux parts dans un sentiment religieux supérieur, semblent ramener la poésie à ses plus nobles origines et ne se peuvent raconter sans émotion.
La vie de Jasmin, de ce gai et riant poète, est remplie de ces traits graves et touchants. En 1840, dans son voyage de Toulouse, où il avait gagné pour la première fois son titre envié de poète universel de tout le pays languedocien, il avait vu une jeune personne, alors dans la prospérité, W^^ Thérèse Roaldès, « marier sa riche musique à ses pauvres chansons. » Trois années après, le malheur avait passé sur cette maison, et W^^ Roaldès, par piété filiale, était réduite à chercher dans son talent une ressource. Jasmin fit avec elle comme avec le prêtre de Vergt ; il fit des tournées heureuses et fructueuses, et l'ivresse même du poète, qui semblait, avant tout, heu-
reu^ de réciter ses vers, n'était ici qu'une délicatesse de plu#.
Les tournées de Jasmin sont assez marquées, on peut le croire, d'incidents gais , fous, enthousiastes, d'incidents tout gascons : ceux-là sautent aux yeux d'eux-mêmes; j'ai mieux aimé m'àrrêtér sur les autres.
Ces qualités sérieuses et dignes ,' recouvertes d'une poésie fraîche, riante et sensible, ont profité à Jasmin. Homme, elles lui ont procuré la considéraCion qui ne suit pas toujours la renommée ; poète, elles l'ont amené à la perfection de son talent et au goût,- à ce goût naturel , qui tient à l'usage complet et sûr de toutes les louables facultés. Dans ces pièces familières du genre de l'Épître et de l'Idylle, je n'en sais pas qui le peigne mieux que celle qui a pour titre : Ma Vigne, adressée à une dame de ses compatriotes qui habite Paris. Jasmin , un certain jour, vers 4845, est devenu propriétaire en effet, non plus seulement de sa maison au Gravier, mais d'une petite vigne tout proche de la ville , et qu'il a baptisée aussitôt par cette inscription : J Papillote, comme qui dirait : à Babiole, à Bagatelle. Cette vigne réunit toutes les conditions que Pline le Jeune exigeait pour la petite propriété du poète et de l'homme d'étude : Tantum soli ut... reptare per limltem..., omnes viticulas suas nosse et numçrarç arbusculas possint. On en peut compter les ceps aisément :
« Neuf eerisier», voilà mon bois, s'écrie Jasmin, qui n'a lu ni Pline le Jeune, ni le Hoc erat in voiis d'Horace, ni le Vieillard de Vérone de Glaudien ; dix rangs de vigne font ma promenade; des pêchers, ils sont mieiis; des noisette^, elles sont miennes; des ormeaux, j'en ai deux; des fontaines, j'en ai deux. Que je suis riche! Ma muse est une métayère; oh! je veux vous peindre, pendant que je tiens le pinceau, notre pays aimé du ciel.
« Ici, nous faisons tout naître rien qu'en égratignant la terre ; qui en possède un morceau sç prélassé chez lui ; il n'y a pas de petit bien sou^ notre sole.il ! »
Suivent les plus jolies descriptions, les plus chantantes, les plus embaumées : mais le moral s'y joint toujours. C'est sur celte vigne que compte le poète pour empêcher ses amis de lui échapper, pour les lui rattacher avec son fruit savoureux. Les souvenirs en ce lieu lui reviennent en foule :
« Je vois la prairie où je sautillais ; je vpis la petite île çù je broussaillais, où j'ai pleuré..., oùj'ai ri...
u Je vois plus loin le bois feuillu, où, près de la fontaine, je me faisais songeur, depuis que l'on m'avait dit qu'un fameux écrivain avait doré le front d'Agen, en faisant retentir ses vers au bruit de cette onde d'argent. »
Cet écrivain fameux , qui troublait TenfaDce de Jasmin , le croirait-on? c*est Scaliger, Jules-César Scaliger, qui avait été rhonneur d'Agen au xvi* siècle, et dont la tradition. et la légende ont fait un poète presque populaire. Illustre Scaliger, il ne s'est jamais trouvé si gentiment chanté et célébré. Mais, de souvenir en souvenir, Jasmin s'aperçoit, dans son propre clos, de plus d'une haie épaisse qu'enfant il a trouée, de plus d'un pommier qu'il a ébranché, de plus d'une vieille treille où on lui a fait la courte-échelle pour atteindre le fin muscat, et il se promet , à son tour, de ne pas être pfus dur aux autres qu'on ne l'a été pour lui :
« Que voulez-vous? ce que j'ai dérobé, je le rends, et je le rends avec usure; à ma vigne, je n'ai pas de porte; deux ronces en barrent le seuil; lorsque des picoreurs, par les trouées, je vois le nez, au lieu de m'armer d'une gaule, je m'en retourne, je m'en vais pour qu'ils y puissent revenir. »
Remarquez ici comme la bonté et la charité se déguisent dans le rire. La Figne die Jasmin est un de ces petits chefsd'œuvre qu'on ne peut attendre que de ces poètes accomplis en qui le sentiment et le style s'unissent pour satisfaire à la fois l'âme et le goût.
Qu'ai-je à dire encore sur ce côté sérieux du poète? Faut-il lui faire un mérite d'avoir su résister à toutes les tentations mauvaises qui n'ont pas été sans l'assiéger ? Nul poète n'a reçu autant d^éloges que lui , et nul ne se gène moins à paraître les aimer, mais il a cela de particulier que ces éloges ne lui ont fait faire aucune folie : il a porté son ivresse de poète avec un rare bon sens : « Je ne sais aucun faux pas de lui^ » me disait quelqu'un qui le connaît bien. Avant la Révolution de Février, en avril 1847, dans la pièce intitulée : Hicke et Pauvre ou les Prophètes menteurs, il montrait la bienfaisance des uns désarmant la colère et l'envie des autres, et faisant mentir les sinistres prédictions; il montrait aux plus pauvres la charité mieux comprise que jamais, se déployant partout, donnant d'une main et quêtant de l'autre; et aux riches, il disait :
n N'oubliez pas un seul moment que des pauvres la grande couvée se réveille toujours avec le rire à la bouche, quand elle s'endort sans avoir faim. » Dans son poème Fille et Campagne^ composé pour la fête du Comice-Agricole de Villeneuvesur-Lot (septembre 4849) , il montrait les avantages qu'il y a à ne pas déserter son sol natal pour Jes glorioles et les ambitions des villes; il faisait porter une santé par le plus sage et le plus vieux , a non à V esprit nouveau^ plein de venin , mais à Tainé de l'esprit, au bon sens. » 11 n'était content que quand il avait ramené aux champs son jeune Monsieur égaré, et quand il lui avait fait dire : « La campagne fut mon berceau , maintenant elle sera ma tombe : car j'ai compris la terre, j'ai sondé ce qu'elle vaut. » Ce jeûne homme, égaré par les idées modernes, pourrait être caractérisé dans sa maladie morale avec plus de particularité sans doute et plus de ressemblance; l'intention suf6t pourtant; l'auditeur achève la pensée. Heureux de la conversion, le poëte s'écrie en finissant, dans un sentiment qui déborde le cadre de son poëme : a C'est beau de sauver la sainte poésie, mais c'est cent fois plus beau de sauver son pays î » — C'est après avoir entendu ce poëme et tant de pièces inspirées par un même sentiment moral élevé, qu'on a pu dire avec raison : « Si la France possédait dix poètes comme Jasmin, dix poètes de cette influence, elle n'aurait pas à craindre de révolutions. »
J'allais oublier de dire que ce troisième volume de Jasmin est dédié à M. Dumon d'Âgen, l'ancien ministre, et qui avait eu autrefois mille attentions et mille bonnes grâces pour lui. Ce n'est certes pas se compromettre que de dédier un volume de poésies à M. Dumon, qui reste un homme de tant d'esprit et de littérature : mais c'est s'honorer et bien prendre son temps que de lui dire devant tous aujourd'hui : Je vous suis autant que jamais ^reconnaissant.
Lundi UjuUIet 1854.