‹ Causeries du lundiChapitre 39 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

IV

Nulle part d'ailleurs plus que dans cet écrit de son époque septuagénaire, Buffon n'a manifesté tout ce qu'il valait par la clarté et par la plénitude de l'expression , par le courant vaste et flexible de la parole appliquée aux plus grands objets et aux plus sévères. C'est ainsi qu'en vieillissant il mûrissait et se développait sans cesse, acquérant chaque jour avec lenteur, ajoutant à ses idées et retrouvant une sorte de fraîcheur et de renouvellement jusque dans l'approfondissement mêine.

Montesquieu vieillissant était fatigué, et le paraissait : BufTon ne l'était pas. Une comparaison de Buffon avec Montesquieu serait féconde, et achèverait de préciser et de définir les traits caractéristiques de sa forme de nature et de son procédé de talent. Buffon reconnaissait à Montesquieu du génie , mais il lui contestait le style : il trouvait , surtout dans VEsprit des Lois, trop de sections , de divisions, et ce défaut, qu'il reprochait à la pensée générale du livre , il le retrouvait encore dans le détail des pensées et des phrases ; il y reprenait la façon trop aiguisée et le trop peu de liant : « Je l'ai beaucoup connu, disait Buffon de Montesquieu, et ce défaut tenait à son physique. Le Président était presque aveugle, et il était si vif que, la plupart du temps, Il oubliait ce qu'il voulait dicter, en sorte qu'il était obligé de se resserrer dans le moindre espace possible. » C'est ainsi du'il expliquait ce qui paraît parfois d'éeourté dans le langage de Montesquieu. Lui , Buffon, avait au contraire la faculté de retenir de mémoire ses vastes écrits, et il se les déployait ensuite à volonté dans toute l'étendue de la trame, tant pour la pensée que pour l'expression.

En revanche, la conversation de Montesquieu était pleine de traits, de saillies et d'images, et ressemblait à ses écrits. Elle était coupée comme son style, vive, inattendue, semée de brusqueries et d'à-propos : il ne manquait jamais la balle quand elle lui venait. On a fort raillé , au contraire, la conversation de Buffon comme n'étant pas du tout à la hauteur de son style : je le crois bien ! après un travail d'un si grand nombre d'heured par jour, et une application si constante de l'esprit qui avait porté et soutenu tant de choses, il avait besoin de se détendre, et la parole allait alors en famille et entre amis comme elle pouvait. Pourtant , M°*« Necker, si excellente à consulter en tout ce qui est de Buffon , nous a parlé du piquant et de l'instruc* tif de sa conversation, et nous en a cité plus d'un exemple. Il

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serait , en effet, bien singulier qu'il en eût été autrement. Un esprit riche de tant de connaissances et de tant d'idées ne pouvait être commun que par oubli (4). Seulement, il fallait l'attendre , le saisir à §es heures et savoir l'écouter. Buffon , en causant, n'aimait ni les contradictions ni les interruptions; il se taisait et gardait le silence à la première objection qu'on lui faisait : « Je ne puis me résoudre, disait-il , à continuer la conversation avec lin homme qui se croit- permis , en pensant à une chose pour la première fois , de contredire quelqu'un qui s'en est occupé toute sa vie. » Cela le conduisait à avoir des familiers et des admirateurs à domicile, qui ne le contredisaient jamais; il les supportait aisément. Il souffrait qu'on parlât de lui et de son génie à bout portant , et il en parlait lui«méme avec bonhomie, comme en parlait déjà son siècle et comme allait faire la postérité.

(4) « Je me trouvni heureux, dit Gibbon en ses Hémoiretj de faire la connaisBftnoe de M. de Buffon , qui unissait à un sublime génie la plus aimable simplicité d'esprit et de manières, »

Lundi 28 juillet 4851.

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