‹ Causeries du lundiChapitre 40 sur 49 · MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

MADAME DE MAINTENON

Le moment est bon pour M™« de Mainlenon. Le goût s'est vivement reporté à toutes les choses du siècle «de Louis XIV , et, du moment qu'on y entrait surtout par le côté de l'esprit, elle était sûre d'y être comptée pour beaucoup et d'y tenir un des premiers rangs. L'esprit de M™* de Maintenon fait qu'on lui pardonne les torts que l'histoire est en droit de lui reprocher. Ces torts ont été fort exagérés dans le temps par la clameur publique. M"" de Maintenon , en général , n'eut point d'initiative dans les grands actes politiques d'alors. Excepté dans un ou deux cas , qui seraient à discuter, elle ne fit que favoriser de toutes ses forces et de tout son zèle les erreurs et les fautes de ce règne finissant. Sa principale affaire à elle fut de remplir, d'animer, d'amuser ou de désennuyer au dedans le cercle rétréci des dernières années de Louis XIV.* C'est cette attitude et ce rôle unique qu'elle affecte dans son langage , dans ses entretiens , dans sa correspondance , et, pour peu qu'on la lise avec suite, elle finit presque par vous convaincre. Elle est de celles que de loin ofi traite assez mal , mais qu'on n'aborde pas de près impunément. Elle impose par un ton de simplicité noble et ôe dignité discrète; elle plaît par le tour parfait et piquant qu'elle sait donner à la justesse. 11 y a des moments même où l'on dirait qu'elle charme ; mais , dès qu'on la quitte, ce charme ne tient pas , et l'on reprend de la prévention contre sa personne. Je ne sais si je rends bien l'impression des autres, mais c'est là exactement la mienne toutes les fois que je me suis approché plus ou moins de M*"* de Maintenon. Je voudrais en démêler les raisons et les faire entendre.

MADAME DE MAINTËNON. 284

M"" de Maintenon a trouvé, dans ces dernières années , un historien à souhait et de famille, doué de gravité et de délicatesse, M. le duc de Noailles. La dernière moitié de son Histoire est très-désirée : je profiterai amplement des deux volumes déjà publiés , en me permettant toutefois un peu plus de liberté ou de licence de jugement.

Née en 4635 dans la conciergerie de la prison de Niort, où son père était pour lors enfermé, Frapçoise d'Aubigné commença la vie comme un roman, le plus étrange roman qui pût arriver, en effet, à une personne avant tout raisonnable. Petitcr fille de l'illustre capitaine d'Aubigné du xvi« siècle , fille d'un père vicieux et déréglé, d'une mère méritante et sage, elle sentit de bonne heure toute la dureté du sort et la bizarrerie de la destinée ; mais elle avait au cœur une goutte du sang généreux de son aïeul , qui lui redonnait de la fierté, et elle n'aurait pas changé sa condition contre une plus heureuse , et qui eût été de qualité moindre. Enfant, elle suivit ses parents à la Martinique. Au retour , confiée aux soins d'une tante calviniste , elle fut , bien que née catholique , rejetée dans l'hérésie, d'où il fallut qu'une autre parente. M™* de Neuillant, la vînt arracher avec un ordre de la Cour. Placée dans un couvent à Niort, puis à Paris , ^evée par charité, la jeune d'Aubigné, devenue tout a fait orpheline, connut à chaque instant tout le poids de la dépendance. M"»" de Neuillant, si zélée pour son bien spirituel, mais misérablement avare, la laissait manquer de tout. Cependant la jeune personne commençait dans ses voyages à Paris à .voir le monde, et ses premiers pas furent des succès. C'était alors le temps « des belles conversations , de la belle galanterie, en un mot, de ce qu'on aj3pelait les ruelles. » L'esprit devenait aisément une position et presque une dignité. La jetcne Indienne, comme on la nommait à cause de son voyage d'Amérique , fut très-remarquée à première vue , et elle ne perdait pas à. l'examen. Le chevalier de Méré, bel-esprit en vogue alors, se fit son amoureux et son précepteur, etproclania ses louanges. Il nous la peint dès ce temps-là d'un caractère égal et uni en tout , a fort belle et d'une beauté qui plaît toujours. » Il la recommandait à la duchesse de Lesdiguières, q^i voyageait, comme d'une grande ressource pour l'agrément : « Elle est douce y reconnaissante, secrète^ fidèle, modeste^ intelligente , et, pour comble d'agrément, elle n'use de son

282 GAUSERIBâ DU LUNPI.

esprit ^ue.paur divertir ou pour se faire aimer. » Quand M"« d'Aubipé, de retour «n Poitou , écrivait à ses jeunes amiea de Paris , ses lettres circulaient comme des chefs-d'œuvre et venaient à l'appui de sa réputation naissante. C'est vers ce temps qu'elle connut Scarron le cul-de-jatle, homme d'un esprit si gai et qui passait alors pour l'avoir délicat. A tout le précieux d'alentour, Scarron opposait comme antidote le burlesque et le boufiFon. II vit M"« d'Aubigné et eut le mérite de s'intéresser tout aussitôt à elle. En y réfléchissant, il trouva que la plus simple manière de lui témoigner cet intérêt et de lui faire du bien était encore de l'épouser. Elle y consentit et en donnait assez naïvement la raison : « J'ai mieux aimé l'épouser qu'un couvent. » Elle n'a jamais parlé de ce pauvre estropié qu'avec convenance , estime , comme d'un homme qui avait de la probité et une bonté d'esprit peu connue de ceux qui ne le prenaient que par son enjouement. La voilà donc à dix-sept ans (1652) , dans sa première fleur de beauté, mariée à un mari infirme et qui ne pouvait lui être de rien , au milieu d'une société joyeuse et la moins scrupuleuse de propos comme de mœurs : il lui fallut tout un art précoce et un sentiment vigilant pour se faire considérer et respecter de cette jeunesse de la Fronde. Elle y réussit et fit dès lors cet apprentissage de prudence et de circonspection , qui allait être le métier et l'orgueil de toute sa vie. Scarron mort (4660), la situation de cette belle veuve de vingt-cinq ans , sans ressource aucune , devenait plus précaire, plus dangereuse que jamais. Représentons-BOus-la, en effet, dans cette beauté première que M"* de Scudéry nous a décrite fidèlement :

<c Lyriane (c'est M^e Scarron, qui est censée, dans Ctélie, la femme du Romain Scaurus), Lyriane était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point, et qui sert seulement à )a bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très-agréable, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste; et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer. »

Tous les témoins du même temps s'accordent sur cette beauté,

MADAME DS HAINTENOIS. 283

cette taille aisée, cet esprit, et sur ce coin de Venjouement : « Tous ceux qui la connaissent, dit le Grand Dictionnaire de^ Précieuses , sont assez persuadés que c'est une des plus en^ jouées personnes d'Athènes. » Et elle-même, vers la fin de sa vie, se représente comme « gaie par nature et triste par état. » C'est là un côté qui nous échappe aujourd'hui et que les Lettres de M"" de Maintenon ne nous laissent qu'entrevoir. Nous n'avons qu'une partie de son esprit dans ses Lettres., le goût, le bon ton , la raison parfaite et le tour parfois piquant ; mais ce qui animait la société, cet enjouement qu'elle mêlait discrètement à ses récits , à ses histoires , ce qui pétillait de brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d'action , comme dit Choisy, tout cela a disparu et ne s'est point noté. On n'a en quelque sorte que le dessin et la gravure de l'esprit de M"* de Maintenon , on n'en a pas le coloris.

,11 y eut donc pour M"*® Scarrôn un moment critique après la mort de son mari , mais tous ses amis s'empressèrent à la servir et y parvinrent. Elle eut une pension de la Reine-mère , et elle put, pendant quelques années, jouir d'une vie assez selon son goût. Logée dans un couvent près la place Royale , elle voyait de là le meilleur monde ; elle était sans cesse à l'hôtel d'Albret et à celui de Richelieu. Vieille et au comble des honneurs, elle parlait de ces années de jeunesse et de pauvreté comme des plus heureuses de sa vie :

« Tout le tempe de ma jeunesse a été fort agréable, disait-elle à ses filles de SaintrCyr : je n'avais nulle ambition, ni aucune de ces passions qui auraient pu troubler le penchant que j'avais à ce fantôme dé bonheur (le bonheur mondain). Car, quoique j'aie éprouvé de la pauvreté et passé par des états bien différents de celui où vous me voyez, j'étais contente et heureuse. Je ne connaissais ni le chagrin, ni l'ennui; j'élais libre. J'allais à l'hôtel d'Albret ou à celui de Richelieu, sûre d'y être bien reçue, et d'y trouver mes amis rassemblés, ou bien de les attirer chez moi, en les faisant avertir que je ne sortirais pas. »

M"* Scarron sut-elle se conserver tout à fait sans reproche et sans péché durant ces longues années de veuvage et de demimondanité? Il s'est engagé là-dessus des discussions qui me paraissent assez oiseuses et de curiosité pure. Je laisse à de plus osés de mettre la main au feu pour des questions de ce genre ; il me suffit, et il doit sufBre à ceux qui cherchent avant tout le caractère du personnage, que M'*'de Maintenon ait eu

dans l'ensemble une ligne de conduite pleine de réserve et de convenance. Le témoignage le plus grave qu'on puisse alléguer contre elle estVm mot de son amie Ninon , au sujet de M. de Villarceaux , leur ami commun ; mais , dans ce même malin propos , Ninon convient qu'elle ne sait pas jusqu'où allèrent les choses, et que M"™® Scarron lui parut toujours « trop gauche pour l'amour. » Voilà un éloge, si l'on veut, et presque une garantie. Le fait est, si l'on met toute malice à part, que M"" Scarron , durant ces années les plus périlleuses , paraît n'avoir jamais été troublée par ses sens, jamais poussée par son cœur, et qu'elle était retenue par les deux freins les plus forts de tous, un amour de la considération qui , de son aveu, était sa passion dominante, et une religion précise et pratique dont elle ne se départit jamais : « J'avais , a-t-elle dit, un grand fonds de religion , qui m'empêchait de faire aucun mal , qui m'éloignai t de toute faiblesse, qui me faisait haïr tout ce qui pouvait m' attirer le mépris, » Je ne vois pas de raison pour douter de cette parole, sauf accident.

En ces années de jeunesse, le trait principal de son caractère et de sa position dans le monde me paraît avoir été celui-ci : elle était de ces femmes qui , dès qu'elles ont un pied quelque part, ont à l'instant l'art et le génie de se faire bien venir, de se rendre utiles, essentielles, indispensables en même temps qu'agréables en toutes choses. Dès qu'elle était dans un intérieur, elle y était initiée comme pas une, et , par une sorte de vocation et de talent, elle y présidait bientôt insensiblement, et sans titre officiel , à tout ce qui s'y faisait d'habituel et de journalier soit dans le ménage, soit dans le salon. Une fois accueillie , en un mot , elle ne l'était pas à demi ; par la parole comme par l'action , elle y devenait l'âme , la ressource, l'agrément du li-eu.

Telle M"* de Maintenon était chez ses amies , M"»* d'Heudicourt , M*"" de Montchevreuil , telle à l'hôtel d'Albret et à celui de Richelieu ; d'une attention à plaire à tout le monde et d'une complaisance industrieuse que Saint-Simon a notée avec raison et qu'il a peinte aux yeux comme il sait faire : car, au milieu de ses exagérations , de ses injustices et de ses inexactitudes, il y a (ne l'oubliez pas) de grands traits de vérité morale dans ce qu'il dit de M"' de Maintenon ; mais l'explication qu'il donne de ce zèle empressé a plus de dureté qu*il ne convient ,

maj)Ame: de haintenon. 28ô

et je m'en tiendrai à celle qui nous est indiquée par M°" de Maintenon elle-m.éme. Elle se représente à nous (dans ses Entretiens ) comme laborieuse , active , levée dès six heures du matin , prenant chaque occupation à cœur par inclination naturelle, non par intérêt, et , en ce qui était des femmes de ses amies , tenant à les obliger aussi pour se distinguer, pour s'en faire aimer, et par un esprit d'amour-propre et de gloire :

« Dans mes tendres années, dit-«lle , j'étais ce qu'on appelle un bon enfant; tout le monde m'aimait .- U n'y avait pas jusqu'aux dômestiques de ma tante qui rie fussent charmés de moi. Plus grande, je fus mise dans des couvents : vous savez combien j'y étais chérie de mes maitresses et de mes compagnes , toujours par la ntême raison , parce que je ne songeais, du matin au soir, qu'à les servir et à les obliger. Lorsque j^/us avec ce pauvre estropié, je me trouvai dans le beau monde, où je fus recherchée et estimée. Les femmes m'aimaient parce que j'étais douce dans la société, et que je m'occupais beaucoup plus des autres que de moi-même. Les hommes me suivaient parce que j'avais de la beauté et les grâces de la jeunesse. J'ai vu de tout, mais toujours de façon à me faire une réputation sans reproche. Le goût qu'on avait pour moi était plutôt, une amitié générale, une amitié d'estime, que de l'amour. Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce fût; je voulais l'éire de tout le monde, faire prononcer mon nom avec admiration et avec respect^ jouer un beau personnage ^ et surtout être ap" prouvée par des gens de bien : c'était mon idole, »

Et encore, à propos de cette contrainte qu'elle s'imposa de tout temps , et de cette contradiction de tous ses goûts où elle comprima sa nature :

« Mais cela me coûtait peu , quand j'envisageais ces louanges et cette réputation qui devaient être les fruits de ma contrainte. C'était là ma folje. Je ne me souciais point de richesse; j'étais élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt .- je voulais de l'honneur, »

Cet aveu nous donne la clef principale de la conduite de M"" de Maintenon pour l'ensemble des premières années : active, obligeante, insinuante sans bassesse, entrant avec une extrême sensibilité dans les peines et les embarras de ses amis et leur venant en aide, non point par amitié pure, non point par sensibilité véritable, ni par principe de tendresse et de dévouement, mais parce que, tenant plus que tout à leur jugement et à leur appréciation, elle entrait nécessairement dans tous les moyens de s'y avancer et de s'y placer au plus haut

degré : la voilà bien comme je me la figure. L'intérêt matériel et positif fut toujours secondaire à ses yeux , malgré sa position de gène, et elle le subordonnait à cet autre intérêt moral fondé sur l'estime qu'on faisait d'elle. Elle avait besoin d'être singulièrement distinguée et admirée de ceux auprès de qui elle vivait, quels qu'ils fussent, et qu'on dît d'elle : C'est une personne unique. Sa grande coquetterie est là, c'est une coquetterie d'esprit; en avançant, ce fut une ambition et une carrière. D'un tempérament infatigable et d'une patience à toute épreuve, si ce que vous lui demandez en touchant la fibre de l'amour-propre et de l'honneur n'est qu'impossible pour un autre, elle le fera. Quand , plus tard , elle sera devenue la personne indispensable de l'intérieur de Versailles, la compagne du roi , la ressource des princes, celle dont nul dans la famille royale ne pouvait se passer un seul instant, elle se montrera capable de miracles en fait de sujétion et d'ennui. Tout occu* péîe des autres, sans les aimer, elle tiendra bon avec sourire et ]3onne grâce à son esclavage de toutes les heures : « J'ai été vingt-six ans, dit-elle, sans dire un mot qui marquât le moindre chagrin. »

Vers la fin , par une de ces illusions de l'amour-propre qui sont si naturelles, elle se figurait qu'elle avait reçu des grâces singulières pour ce rôle nouveau, qui n'était que la suite, le perfectionnement et le couronnement de tous les autres rôles qu'elle avait tenus dès sa jeunesse; elle regardait sa vie comme un miracle. On le lui avait tant dit, qu'elle se voyait en réalité une Esther, destinée par la Providence à sanctifier le roi , dût-elle en être elle-même un peu martyre. Quand les dames de Saint-Cyr la pressaient dans sa retraite dernière d'écrire sa vie , elle s'en défendait, en disant- que ce serait une histoire uniquement remplie de traits merveilleux tout intérieurs : « Il n'y a que les saints qui pourraient y prendre plaisir. » Et elle croyait parler humblement en s'exprimant ainsi. Mais il n'est pas besoin d'être saint pour prendre plaisir à ces ressorts » secrets du cœur, qu'elle-même nous a assez franchement dévoilés.

M"* de Montespan était maîtresse en titre du roi , lorsque, rencontrant M"*« Scarron chez M'^'d'Heudicourt, leur amie commune, et la trouvant si active, si dévouée, si discrète, si domestique en quelque sorte en tout honneur et avec dignité ,

MADAME DE MAINTBNON. ^7

elle ne put s'empêcher de penser que ce serait une acquisition précieuse si elle la pouvait avoir pour élever en secret les deux enfants naturels qu'elle avait de Louis XIV. Dans les idées du temps, c'était une espèce d'honneur qu'un tel choix. M"« Scarron pourtant fit le discernement de ce qui s'y mêlait d'équivoque et dégagea le point précis avec justesse : « Si ces enfants sont au roi, répondit-elle aux avances, je le veux bien; je ne me chargerais pas sans scrupule de ceux de M™" de Montespan ; ainsi il faut que le roi me l'ordonne ; voilà mon dernier mot. » Le roi ordonna, et M™« Scarron devint gouvernante des enfants mystérieux.

Elle s'est peinte admirablement dans la vie singulière qu'elle menait en ces années (1 670-1 672 ) . Elle prit une grande maison solitaire du côté de Vaugirard, s'y établit à l'insu de tout son monde, y soignant les précieux enfants, présidant à leur première éducation, à leur nourriture, faisant la gouvernante, la ménagère, la garde-malade, tout enfin, et reparaissant le matin en visite , comme si de rien n'était , à la porte de ses amis du beau monde, car il fallait d'abord que personne ne se doutât de son éclipse. Peu à peu pourtant le secret fut moins rigoureux et le nuage s'entr'ouvrit. Le roi, qui venait voir ses enfants, connut donc M"*" Scarron ; mais le premier effet qu'elle produisit sur lui ne fut point favorable : « Je déplaisais fort au roi dans les commencements. Il mê regardait comme un belesprit à qui il fallait des choses sublimes , et qui était trèsdifficile à tous égards. » Il y eut un temps où M"** de Montespan dut faire quelque effort pour rompre la glace et pour initier cette personne de son choix auprès du roi; on peut juger plus tard des fureurs et des amertumes.

Ici, on aura beau épuiser toutes les explications et les artifices de l'apologie , on ne fera jamais que M"*'' de Maintenon (car elle en eut le titre vers ce temps), installée par M"** de Montespan, prenant intérêt en apparence à sa passion et à toutes les vicissitudes qui y survenaient , lui écrivant encore le 1 3 mars 1 678 : « Le roi va revenir à vous , comblé de gloire , et je prends une part infinie à votre joie, » n'ait pas joué à un certain moment un jeu double, et n'ait pas conçu une idée personnellement ambitieuse. Elle ne conçut point tout d'abord sans doute l'idée de ce que rien ne pouvait présager, elle ne se dit certes point qu'elle deviendrait l'épouse secrète, mais avérée.

du monarque : oUe sentit seulement la possibilité d'une grande influence et elle y visa. Ce roman extraordinaire se conduisit et se construisit fil à fil, par un jeu serré, patient et des plus adroits. M"* de Maintenon, une fois qu'elle a un pied à la Cour, fait semblant de n'être pas faite pour y vivre et de n'y rester qu'à son corps. défendant. C'est là une de ses ruses et dont peut-être elle est à demi dupe elle-même. Je ne puis mieux la comparer dans ses projets perpétuels et ses menaces de retraite qu'à M. de Chateaubriand, qui voulait toujours, comme on sait, fuir le monde pour un ermitage et s'en retourner chez les sauvages américains : « Je retournerais en Amérique^ disait M"«de Maintenon, si l'on ne me disait sans cesse que Dieu me veut où je'suis. » Elle avait un confesseur, l'abbé Gobelin, qui sut lui dire de très-bonne heure, en lui montrant la place (place encore sans nom et nullement vacante, car la reine vivait) qu'il y avait à occuper auprès de Louis XIV : Dieu votes veut là ! M"' de Maintenon se laissait persuader et restait, et rien* n'est curieux comme de la voir entre les deux maîtresses du roi (M™ de Montespan et M"»« de Fonlanges), allant de l'une à l'autre, raccommodant, conseillant, conciliant^ décousant sous main, se faisant de fête sans en avoir l'air, et par-dessus tout (c'est son faible et sa méthode) voulant être plainte de sa situation et voulant se retirer sans cesse. Il n'y eut jamais de glorieuse et d'habile plus confite en modestie et plus raffinée. « Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable, » disait M™" de Maintenon en appliquant ce mot à sa conduite d'alors. Permis à elle de s'applaudir et de s'absoudre; je n'appellerai jamais cela de la vertu.

Elle négociait à travers tout- sa véritable et intéressante affaire, son influence propre. Une femme de cœur et franche du collier n'aurait accepté ni supporté un tel rôle un seul instant. M"* de Maintenon fila cette liaison ambiguë durant des années. « Le roi a trois maîtresses, lui diasit M™* de Montespan avec fureur, — moi de nom, celte fille (Fontanges) de fait, et vous de cœur. » —

a Ce maître vient quelquefois chez moi, malgré moi, et s'en retourne désespéré sans Hre rebuté y » disait M"* de Maintenon dans son humilité triomphante. Ou encore : « Je le renvoie toujours affligé et jamais désespéré, » Cette toile de Pénélope à faire et à recommencer sans cesse dura environ

Page 1