MADAME DE MAINTENON. SI
femme d'un sens si droit lui laissa faire et qu'elle approuvait. La justesse d'esprit de M°^' de Mainlenon était bien à la mesure de celle du roi : mais lui , il avait la justesse un peu nue, et elle l'avait ornée et égayée.
Aima-t-elle Louis XIV? Il serait cruel d'élever un doute absolu sur ce point. Il semble pourtant que, des deux, ce fut lui encore qui l'aima le plus, ou , du moins, à qui elle était le plus nécessaire. Mourant, et quand il eut perdu connaissance, on sait qu'elle se retira avant qu'il eût rendu le dernier soupir. Près de quitter le moribond, elle voulut pourtant que son confesseur vît le roi et lui dît s'il y avait espoir qu'il reprît le sentiment. — a Vous pouvez partir, lui dit le confesseur, vous ne lui êtes plus nécessaire. » — Elle le crut, et elle obéit, partant aussitôt de Versailles pour Saint-Cyr. Cette conduite, qui lui a été reprochée, prouve une seule chose : elle était de ces femmes qui , dans ces instants de séparation et d'adieu suprême, s'en remettent à leur confesseur encore, plutôt que de prendre conseil de leur cœur.
Il n'y eut pas un seul moment d'abandon de cœur dans toute la vie de M*"« de Maintenon : là est le secret de l'espèce de froideur qu'elle inspire. Elle est le contraire d'une nature sympathique. Disons que, durant sa longue vie et au milieu de ses satisfactions secrètes d'amour-propre, elle eut constamment à souffrir et à se contraindre. Elle a tracé , de sa gêné et de son esclavage au milieu de sa grandeur, des tableaux qui sont sincères et qui donnent presque de la pitié pour elle. Dès l'heure du réveil jusqu'à celui du coucher, elle n'avait pas une minute, pas un interstice de répit; elle était toute à tous, toute à des princes pour qui elle se gênait sans cesse, et à un roi qui n'eût pas sacrifié la moindre de ses habitudes pour la personne même qu'il aimait et considérait le plus. Vieille, incommodée par le froid dans ces vastes appartements, elle ne pouvait prendre sur elle de mettre un paravent autour de son fauteuil, car le roi y venait , et cette irrégularité de coup d'œil lui eût déplu ; « Il fallait périr en symétrie, » Toutes les querelles, les zizanies, les complications de la famille royale retombaient sur elle : « Je viens d'être tirée, non à quatre chevaux, mais à quatre princes, » disait-elle un jour dans son excès de fatigue ; et il fallait, avec l'art dont elle se piquait, qu'elle tournât tous ces ennuis en agrément et en maniète de gaieté : elle n'en
gardait, de son côté, que les épines. Ajoutez la multitude d'affaires qui passaient par ses mains, celles de religion surtout et de conscience, car elle se croy mi Tabbesse universelle, a dit Saint-Simon; et elle-même s'appelle la femme d'affaires des évéques. Elle était le point de mire de toutes les demandes, de toutes les sollicitations: elle éludait tant qu'elle pouvait; elle se disait nulle, petite, sans crédit, une Agnès en politique ; on ne la croyait pas, et les imporlunités arrivaient de toutes parts, la saisissaient au passage malgré le soin qu'elle avait de se rendre rare et comme inaccessible : « En vérité, la tète est quelquefois prête à me tourner, disait-elle au moment où elle n'y tenait plus, et je crois que, si l'on ouvrait mon corps après ma mort, on trouverait mon cœur sec et tors comme celui de M. de Louvois. » Ne soyons donc pas trop sévère en jugeant son pauvre cœur qu'elle nous étale à nu ainsi.
Elle a raison , en un sens, de se comparer à un Louvois , à de grands ministres , aux grands ambitieux : je ne crois pas qu'on ail jamais poussé plus loin qu'elle l'esprit de suite , le culte de la considération et la puissance de se contraindre.
Femme , elle avait des mots énergiques pour peindre cette satiété de tourments et d'angoisses qu'elle s'était donnés et qu'il lui fallait dissimuler par le sourire : a J'en ai quelquefois, comme l'on dit, jusqu'à la gorge. » On sait son mot, un jour qu'elle regardait de petits poissons bien malheureux et bien agités dans leur bassin propre et dans leur eau claire : a Us sont comme moi , ils regrettent leur bourbe. »
Mais c'est à Saint-Cyr que M"' de Maintenon aimait surtout à se réfugier dès qu'elle avait un moment, à se cacher, à s'épancher, à se plaindre, à se faire plaindre, à rêver sur son incompréhensible élévation , à se montrer en victime portant en elle seule tous les chagrins du royaume : « Oh ! dites-moi , s'écriait-elle, éi le sort de Jeanne Brindelette d^Àvon (quelque petite paysanne) n'est pas préférable au mien? »
Ne sont-ce pas là des plaintes d'ambitieux et d'avare, de ces plaintes pareilles à celles de l'usurier d'Horace, qui, après avoir célébré le bonheur des champs, revient vite à la ville placer son argent à gros intérêt? En écoutant de la bouche de M"" de Maintenon le récit de ces doléances royales et en se rappelant son point de départ du passé , on se prend parfois à dire en souriant comme dans le Tartufe : a La pauvre
MADAMK UË MAINTENON. 293
femme l la pauvre femme ! » Et après l'avoir entendue un peu plus longtemps, on finit par le dire sérieusement avec elle : Oui, la pauvre femme en effet ! Vers la fin , elle en avait visiblement assez ; la fatigue physique l'emportait sur tout le reste, et la mort de Louis XIV fut, jusqu'à un certain point, pour elle un soulagement.
Deux côtés seulement la laissent très-recommandable aux yeux de la postérité : la fondation de Saint-Cyr d'abord , et son talent d'excellent écrivain. Saint-Cyr demanderait une étude à part. M"' de Maintenon y-imprima son esprit, et elle y brille dans un cadre fait tout exprès pour elle. Elle y satisfait sa passion d'éduquer, de morigéner autour d'elle , son goût de Minerve et de Mentor qui se développe en vieillissant, et à la fois elle s'y détend , elle s'y attendrit un peu. C'est son œuvre à elle, son travail propre et chéri , presque maternel : « Rien ne m'est plus cher que mes enfants de Saint-Cyr ; 7 'en aime tout, jusqu'à leur poussière. » C'est toujours une si belle chose qu'une fondation destinée à élever dans des principes réguliers et purs la jeunesse pauvre, qu'on hésite à y apporter de la critique, même la plus respectueuse. Louis XV pourtant, qui ne manquait pas de jugement, était sévère sur le fait de Saint- Cyr: « M™* de Maintenon, disait-il, s'est bien trompée avec d'excellentes intentions. Ces filles sont élevées de manière qu'il faudrait, de toutes, eii faire des dames du Palais, sans quoi elles sont malheureuses et impertinentes (i). » Je ne serais pas étonné, en effet, que, dans cette institution formée sous l'influence unique de M"»* de Maintenon , il ne se fût glissé un peu de vaine gloire. Qu'il suffise de rappeler aujourd'hui , à l'honneur de SaintCyr, qu'il fut , en naissant , l'occasion dUEstlier et d!Athalie. De tels accidents sont faits pour immortaliser un berceau.
C'est encore à M™« de Maintenon écrivain qu'il faut en revenir pour lui accorder toute l'estime durable. On n'a pas d'édition complète et tout à fait exacte de ses Lettres, mais ce qu'on a permet d'asseoir un jugement et confirme ce qu'a si bien dit Saint-Simon de ce « langage doux, juste, en bons termes, et naturellement éloquent et court. » Ce caractère de brièveté et de concision heureuse est particulier à M"** de
0) Mémoires de Madame du Hausset.
Mainteiion, et il ne lui est commun qu'avec M"" de La Fayette. Toutes les deux coupent court au style traînant, négligé, irrégulier, que les fëmmeà (quand elles n'étaient- pas M™* de Sévigné) se permettaient trop au xvii® siècle. M"»* de Maititenon aida autant que personne et tint la main à cette réforme dôilt le XVIII® siècle hérita : « Je me corrigerai des fautes de style que vous remarquez dans mes lettres, lui écrivait le dUc du Maine ; mais je crois que les longues phrases seront pour moi un long défaut. » M"" de Maintenon dit et écrit en perfectioil. Tout tombe juste, il n'y a pas un pli dans ce style-là. Un seul point de plus et vous arriveriez au tendu et à la sécheresse. M"" Du Deffand, qui est Httérairement de la même école, a très-bien rendu l'efiet que font les Lettres de M"*" de Maintenon , et on ne saurait tnieux les définir :
« Ses Lettres sont réfléchies, dit-elle; il y a beaucoup d'esprit, d'un style fort simple; mais elles ne sont point animées, et il s*en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de M^o de Sévigné ; tout est passion, tout est en action dans celles de cette dernière : elle prend part à tout , tout l'aiTecte, tout l'intéresse ; M^^ de Maintenon , tout au contraire, raconte les plus grands événements, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place; sans sentiment, sans imagination, eile ne se fait point d'illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes choses ; elle s'ennuie de la vie , et elle dit : // n'y a que la mort qui termine nettement lex chagrins et les malheurs... Il me reste de cette lecture beaucoup d'opinion de son esprit, peu d'estime de son cœur, et nul goût pour sa personne ; mais, je le dis, je persiste à ne la pas croire fausse. »
Elle no paraît point fausse , en effet, dans ses Lettres , elle n'est que discrète et un peu serrée. Pour se compléter l'idée de M"" de Maintenon, il convient, en les lisant, d'y ajouter un certain enjouement de raison , une certaine grâce vivante qu'elle eut jusqu'à la fin , même dans son austérité ; qui tenait à sa personne, à son désir de plaire en présence des gens, mais qui n'allait pas jusqu'à se fixer par écrit.
Je n'ai pourtant fait qu'ouvrir la tranchée sur M"*' de Maintenon. On n'avance pas vite avec elle : j'aurai à y revenir quelque jour en la prenant en tête-à-tète avec M""* des Ursins.
Lundi 4 août 4851.