‹ Causeries du lundiChapitre 41 sur 49 · MADAME DB MAINTENON · texte numérisé non relu

MADAME DB MAINTENON

onze années. Qu'on essaie d'imaginer ce que suppose d'iiabileté de détail cette réserve savante qui entretient si longuement et sait contenir, sans l'étouffer, le désir. •

Si l'on peut entrevoir ici en M"" de Maintenon^ pour peu qu*ori y réfléchisse , la femme de quarante-cillq ans la plus experte et la plus consommée en Fart de noiier une trame, une intrigue mi-partie de sensualité et de sentiment, sous couleur de religion et de vertu , on doit reconnaître aussi le talent d'esprit qu'elle dut y mettre et ce charme de conversation par lequel elle amusait, éludait et enchaînait un roi moins ardent qu'autrefois et qui s'étonnait de prendre goût à cette lenteur toute nouvelle. La reine étant venue à mourir subitement en 4683, M""' de Main tenon se trouva devant une perspective d'ambition inespérée, et elle en sut tirer parti comme de tout, avec solidité , considération , et un couvert de modestie suprême. Elle en vint à être épousée secrètemeiit du roi à une date qu'on croit être 1685. Il y eut trois ou quatre personnes, y compris son confesseur, qui l'appelèrent Fotre Majesté à huis-clos : c'était assez pour son orgueil. Il lui suffit, pour tous les autres, d'être un personnage à part, non défini et d'autant plus respecté, jouissant de sa grandeur voilée sous le nuage et du sens merveilleux d'une destinée qui perçait assez, comme dit Saint-Simon , sous sa transparente énigme. C'était là comme en toutes choses ce mélange de gloire et de modestie, de réalité et de sacrifice, qui lui agréait tant et qui composaît son idéal le plus cher.

Avec sa parole qui servait si bien son esprit merveilleusement droit, elle définissait sa position, un jour qu'à Saint-Cyr on remarquait autour d'elle, en la voyant se fatiguer à la marche et ne pas se ménager, qu'elle ne se comportait pas comme les grands : « C'est que je ne suis pas grande^ répliqua-t-elle, je suis seulement élevée, »

De tous les portraits de M"»® de Maintenon, celui qui nous la montre le mieux dans cette attitude dernière et réfléchie d'une grandeur voilée, est, selon moi, un portrait qui se voit à Versailles dans les appartements de la reine (n° 2258) : elle a plus de cinquante ans, elle est tout en noir, belle encore, grave, d'un embonpoint modéré, d'un front élevé et majestueux sous le voile. Ses yeux grands et longs, en amande, et trèsexpressifs, sont d'une douceur remarquable. Le nez paraît IV. 25

S90 GAUSERI'SS DU I^UNOI.

noble et charmant; la narine un peu ouverte indiquerait la force. La bouche, petite et gracieuse, est fraîche encore. Le menton arrondi s'accompagne d'un double, menton à peine dessiné. Le costume est tout noir, varié à pçine par une draperie de dentale blanche sur les bras et les épaules. Une guimpe haut-montante cache le cou. Telle était M"« de lUaintenon à demi reine, imposante à la fois et contenue, celle qui disait : « Ma condition ne se montre jamais à moi par ce qu'elle a d'éclatant, mais toujours par ce qu'elle a de pénible et de sombre. »

Dans cette position élevée , quel service M°*® de Maintenon a-t-elle rendu à Louis XIV, et à la France? A la France, aucun , — si Ton excepte le jour où elle demanda à Racine une comédie sacrée pour Saint-Cyr. A Louis XIV, en particulier, elle rendit le service de le retirer des amoûrç que Tâge eût pu rendre déshonorants; elle coopéra tant qu'elle pu t. à ce qu'elle considérait religieusement comme son salut. Humainement, elle remplit ses instants, elle amusa tant qu'il y eut moyen et combla ses heures, et, une fois entrée dans la famille royale , elle y apporta, avec un surcroit de zèle et d'exactitude, cette inépuisable multiplication d'elle-même qu'elle avait portée plus jeune chez les Montchevreuil , les Heudicourt , les Richelieu. Elle fut la personne essentielle, conseillante et consolante, raisonnable et tout à la fois agréable de cet intérieur royal au hiilieu de toutes les affaires et les afflictions. Là est son rôle et sa fonction, bien plus que dans la politique, quoiqu'elle y ait trop trempé encore toutes les fois qu'il s'agissait d'un intérêt de famille , comme dans l'agrandissement du duc du Maine. L'esprit de Louis XIV, on le sait, était très-juste; mais, en vieillissant, cet esprit était juste sans mouvement et sans invention , et seulement en quelque sorte pour les choses qui lui étaient soumises et dans les termes où elles lui venaient sur la table du Conseil : il n'allait pas les chercher de lui-même au delà. L'esprit de M"* de Maintenon, très-juste également, ne rétait aussi que dans un cercle restreint, pour les choses de famille et de société, pour ce qui se passait dans l'intérieur d'une chambre : elle ne voyait pas et rte prévoyait pas au delà de la muraille. En tout, ni l'un ni l'autre n'avaient rien qui dépassât l'horizon tracé. Cestce qui fit que, cet horizon se resserrant avec les années, ce roi de bon sens fit tant de fautes que cette

Page 1