‹ Causeries du lundiChapitre 44 sur 49 · PAR M. MIGNET · texte numérisé non relu

PAR M. MIGNET

(2 vol. in-8o. — Paulin, 185<.)

« Eh bien ! on peut dire tout ce qu'on voudra , maint noble cœur prendra parti pour Marie Stuart , niême quand tout ce qu'on a dit d'elle serait vrai. » Cette parole que Walter Scott met dans la bouche de l'un des personnages de son roman (l*Jbbé)y au moment où il prépare le lecteur à l'introduction auprès de la belle reine , reste le dernier mot de la postérité comme des contemporains , la conclusion de l'histoire comme de la poésie. Elisabeth vivante a triomphé , et sa politique , après elle, triomphe et. règne encore, si bien que protestantisme et Empire britannique ne sont qu'une seule et même chose. Marie Stuart a succombé, de sa personne et dans celle de ses descendants; Charles V* sous la hache, Jacques II par l'exil, ont continué et accru son héritage de fautes, d'imprudences et de calamités : la race entière a été retranchée et a paru mériter de l'être. Mais, vaincue dans Tordre réel et sous l'empire du fait ou même sous celui de la raison inexorable, la belle reine a tout regagné dans le domaine de l'imagination et de la pitié. Elle y a retrouvé, de siècle en siècle, des chevaliers, des amoureux et des vengeurs. Il y a quelques années , un Russe de distinction , le prince Alexandre Labanoff , s'est mis à rechercher avec un zèle incomparable, dans les

archives, dans les collections et les bibliothèques de l'Europe , toutes les pièces émanant de Marie Stuart , les plus importantes comme les moindres de ses lettres, pour les réunir et en faire un corps d'histoire , et à la fois un reliquaire authentique, ne doutant pas que l'intérêt, un intérêt sérieux et tendre, ne jaillît plus puissant du sein de la vérité même. C'est à l'occasion de ce Recueil du prince Labanoff que M. Mignet fit paraître, de 4847 à 1850, dans le Journal des Savants ^ upe série d'articles où, non content d'apprécier les documents produits, il introduisait pour sa part de nouvelles pièces jusque-là inédites, et apportait de nouvelles lumières. Depuis lors, lais? sant la forme de critique et de dissertation, M. Mignet a reprjg d'ensemble ce beau sujet et en a composé un récit complet , grave, serré, intéressant et définitif, qu'il publie en ce moment.

Dans l'intervalle , et il y a près d'un an ( 4 850 ) , a paru une Histoire de Marie Stuart par M. Dargaud , un écrivain d^ talent, et dont le livre a été beaucoup loué et beaucoup lu. M. Dargaud a fait, à sa manière, bien des recherches touchant l'héroïne de son choix ; il a fait exprès le voyage d'Angleterre et d'Ecosse, visitant en pèlerin tous les lieux , théâtre des séjours de Marie Stuart et de ses diverses captivités, fn puisant abondamment chez ses devanciers, M. Dargaud leur a rendu justice avec effusion et cordialité ; il a fait passer dans les nioindres lignes de son Histoire le sentiment de poésie et de pitié exaltée qui l'anime pour les souvenirs de la royale et catholique victime ; il a mérité une très-belle lettre que M"*« Sand lui a adressée de Nohant (40 avril 1851 ), et où elle le félicite en le critiquant à peine et en parlant surtout de Marie Stuart avec charme et avec éloquence. Si donc je- n'insiste pas plus longuement aujourd'hui sur l'ouvrage de M. Dargaud , c'est que j'avouerai ne point appartenir à cette école trop vive qui attendrit et amollit à ce degré l'histoire. Je ne crois pas que celle-ci doive être nécessairement ennuyeuse et triste , mais je pense encore moins qu'elle doive être à ce point émue, sentimentale et comme magnétique. Sans vouloir déprécier les qualités de M. Dargaud, qui sont trop dans le goût du jour pour ne pas se recommander d'elles-mêmes, je demanderai à suivre de préférence ui^iistorien plus sévère, et dont le jugement et la marche m'inspirent toute confiance.

Marie Stuart, née le 8 décembre 4542, six jourd avant la

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mort de son père, lequel était en lutte, comme tous les rois ses devanciers, avec sa turbulente noblesse, commença en orpheline sa destinée d*inconstance et de malheurs. Elle fut assaillie d'orages dès le berceau ,

« Gomme si , dès ce temps, la Fortune inhumaine « Eût voulu m'allaiter de tristesse et de. peine, »

ainsi que lui fait dire un vieux poè'te dans je ne sais quelle tragédie. Couronnée à l'âge de neuf mois, déjà disputée en mariage par les partis anglais et français , qui cherchaient à prévaloir en Ecosse, elle fut bientôt, par l'influence de sa mère, Marie de Guise, sœur des illustres Guise, accordée au dauphin de France, fils de Henri II. Le 43 août 4548, Marie StuarX, âgée de moins de six ans , débarqua à Brest ; fiancée au jeune dauphin qui devint François II, et élevée avec les enfants de Henri II et de Catherine de Médicis, elle resta en France, soit comme dauphine, soit comme reine, jusqu'à la mort si prématurée de son mari. Elle y vécut en tout comme une princesse française. Ces douze ou treize années de séjour en France furent sa joie et son charme , et le principe de sa ruine.

Elle s'y accoutuma au sein de la cour la plus polie, la plus savante, la plus galante d'alors, y brillant en sa fleur naissante comme Tune des plus rares merveilles et des plus admirées , sachant la musique et tous les arts ( divinœ Palladis artes), apprenant les langues de l'antiquité, soutenant des thèses en latin, commandant des rhétoriques en français, jouissant de l'entretien de ses poètes et leur faisant rivalité avec sa propre poésie. L'Ecosse , durant tout ce temps , ne lui parut que comme un pays barbare et sauvage, qu'elle espérait bleu ne jamais revoir, ou du moins ne jamais habiter. Elle se flattait de la gouverner toujours par sa mère, qui en était régente. Nourrie à une politique toute de cour et toute personnelle, on lui fit signer à Fontainebleau, lors de son mariage (4558), une donation secrète de l'Ecosse aux rois de France, vers le même temps où elle adhérait publiquement aux conditions que les commissaires arrivés d'Ecosse mettaient à ce mariage, et où elle leur promettait de conserver l'intégrité, les lois et les libertés de son ro)(8ume natal. C'est en «e même moment que, sous main , elle faisait don du royaume tout entier par un acte de bon plaisir et de pleine puissance. La Cour

dô France lui enseignait cette perfidie imprudente dès Tâge de seize ans. Une autre imprudence bien impolitique qui s^afficha avec éclat, ce fut lorsque Henri II, à la mort de Marie Tudor, fit prendre à Marie Stuart dauphine les armes d'Angleterre à côté des armes d'Ecosse? la présentant dès lors en rivale déclarée et en concurrente d'Elisabeth.

Quand Marie Stuart perdit subitement son mari ( 5 décembre 1560), et que, veuve à dix-h\iit ans, il fut décidé qu'au lieu de rester en son douaire de Touraine, elle retournerait en son royaume d'Ecosse pour y mettre ordre aux troubles civils qui s'y étaient élevés, ce fut un deuil universel en France dans le monde des jeunes seigneurs, des nobles dames et des poètes. Ceux-ci ont consigné leurs regrets dans maintes pièces de vers qui nous peignent au vif Marie Stuart à cette heure décisive , la première heure vraiment douloureuse de sa vie. On l'y voit fine , gracieuse , d'une blancheur de teint éblouissante, d'une taille et d'un corsage de reine ou de déesse , et L'Hôpital luimême, à sa manière, dans un grave Épithalame, l'avait dit :

Adspectu veneranda , putes ut Numen inesse :

Tantus in ore décor, majestas regia tania est!

d'une main longue, élégante et grêle (gracilîs), d'un front d'albâtre et brillant sous le crêpe , avec des cheveux d'or qui méritent une légère remarque. C'est un poète (Ronsard) qui a parlé de l'or de ses cheveux annelés et tressés, et les poètes emploient, on le sait, les mots un peu vaguement. M"**Sand, parlant d'un portrait qu'elle a vu enfant au Couvent des Anglaises, dit sans hésiter : « Marie était belle, mais rousse. » M. Dargaud parle d'un autre portrait où « un rayon de soleil éclaire , dit-il assez singulièrement , des boucles de cheveux vivants et électriques dans la lumière. » Mais Walter Scott, Téputé le plus exact des romanciers historiques, nous peignant Marie Stuart prisonnière dans le château de Lochleven , nous montre, comme s'il les avait vues, les tresses épaisses d'un brun foncé (e^arA; hrown) qui s'échappaient à un 'certain moment de dessous le bonnet de la reine. Nous voilà loin du roux, et je ne vois de moyen de tout concilier que d'en passer par ces cheveux « si beaux , si blonds et cendrés » qu'admirait Brantome, témoin très-oculaire ; cheveux que la captivité devait blanchir, et qui laisseront apparaître à l'heure de la mort et IV. 27

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aux mains du bourreau , cette pauvre reine de quarante-cinq ans toute chenue, comme dit L'Ëstoile. Mais à dix-neuf ans 0t au pnoment de son départ de France» la jeune ve^ve avait tout son éclat de beauté , n^était une certaine vivacité de teint qu'elle perdit à la mort de son premier mari et qui fît place à plus de blancheur.

Avec cela un esprit léger, gracieux, enjoué, la raillerie française, une âme vive et capable de passion, ouverte au dé^ir, un cœur qui xie savait pas reculer quand l'animait la fantaisie ou la flamme , on entrevoit reuchantement : telle était la reine aventureuse et poétique qui s'arrachait à la France ^n pleurant, et que des oncles politiques envoyaient pour ressaisir l'autorité au milieu de la plus rude et de la plus sauvage des Frondes.

L'Ecosse , depuis que Marie Stuart enfant en était partie , avait subi de grands changements : le principal était la Réformation religieuse qui y avait pris racine et qui s'y était éteur due avec vigueur. Le grand réformateur Knox prêchait la doctrine nouvelle, qui y avait trouvé des âmes énergiques et dures toutes faites pour la recueillir. La vieille lutte des barons et des seigneurs contre les rois se compliquait et se redoublait désormais de celle des cités et du peuple contre les croyances brillantes de la Cour et contre la hiérarchie catholique. L'eur fantement de la société moderne, de l'égalité civile, du respect des droits de tous , s'y opérait péniblement à travers des scènes barbares et au moyen du fanatisme même. Seule et sans conseil , aux prises avec les seigneurs et avec l^ noblesse comme l'avaient été ses aïeux, Marie Stuart, prompte, mobile, sujette à ses prédilections ou à ses antipathies, était déjà insuffisante : qu'était-ce donc, lorsqu'elle se trouvait de plus en face d'un parti religieux, né et grandi durant les années récentes, en face d'un parti raisonneur et sombre , moral et audacieux, discutant rationnellement et la Bible en main le droit des rois, et» poussant la logique sous la prière ? Sortie d'une Cour littéraire et artificielle , elle n'avait rien pour comprendre ces grands et sourd? mouvements des peuples , et pour les retarder ou les détourner à son profit en s'y accommodant : « Elle revenait, a dit M. Mignet , pleine de regrets et de dégoûts, au milieu des montagnes sauvages et des habitants incultes de l'Ecosse. Plus aimable qu'habile, très-ardente et nullement circonspecte, elle y revenait avec une grâce déplacée , ujae beauté dangereuse,

une itîtelligence vive mais mobile , une âme généreuse mais emportée , le goût des arts, l'amour des aventures , toutes les passions d'une femme, jointes à l'extrême liberté d'une veuve. » Enfin, pour compliquer le péril de cette situation précaire, elle avait pour voisine en Angleterre une reine rivale , Elisabeth , qu'elle avait offensée d'abord en revendiquant son titre, qu'elle n'offensait pas moins par une supériorité féminine et bruyante de beauté et de grâce, une reine capable, énergique, rigide et dissimulée , représentant l'opinion religieuse contraire , et entourée de conseillers habiles , constants et pleins de suite, compromis dans la même cause. Les sept années que Marie Stuart passa en Ecosse, depuis son retour de France ( i 9 août 4 564 ) jusqu'à son emprisonnement (18 mai 1568), sont remplies de toutes les erreurs et de toutes les fautes que peut commettre une jeune princesse légère , emportée , irréfléchie , et qui n'a d'adresse et d'habileté que dans le sens de sa passion, jamais en vue d'un dessein politique général. La politique de M™« de Longueville, durant la Fronde, me paraît de cette force-là.

Quant aux autres fautes , aux fautes morales de la pauvre Marie Stuart, elles sont bien connues et aussi démontrées aujourd'hui que fautes de ce genre peuvent l'être. M"« Sand , trèsindulgente, considère comme les trois taches capitales pour cette reine , l'abandon de Chastellard , les feintes caresses au malheureux Darnley, et l'oubli envers Bothwell.

Chastellard, comme on sait, était un gentilhomme de Dauphiné , musicien , poëte , et du cortège des serviteurs et des amoureux de la reine, qui d'abord l'agréait assez. Chastellard avait été de la troupe qui fit escorte à Marie à son départ pour l'Ecosse, et, poussé par la passion , il y retourna quelque temps après ; mais il ne sut pas se contraindre et s'en tenir, comme il convenait , à une flamme poétique en attendant qu'il fît partager, s'il le pouvait, sa flamme réelle. Deux fois il fut trouvé caché sous le lit de la reine, et, à la seconde fois, elle perdit patience et le mit entre les mains de la justice du pays. Le pauvre Chastellard eut la tête tranchée; il mourut en récitant, dit-on, un hymne de Ronsard, et en s'écriant tout haut : « O cruelle Dame ! » Après un acte si rigoureux qu'elle laissait accomplir par crainte du scandale et pour mettre' son honneur au-dessus de toute atteinte et de tout soupçon, Marie Stuart n'avait, ce semble, qu'un parti à prendre, c'était de

rester la plus sévère et la plus vertueuse des princesses. Mais sa sévérité pour Chastellard , bien que faite pour étonner, n*est qu'une peccadille au prix de sa conduite envers Darnley, son second mari. En épousant ce jeune homme, soh vassal, mais du nom de Stuart et de sa propre famille (29 juillet 1565), Marie échappait aux diverses combinaisons politiques dans lesquelles on essayait de l'attirer pour un second mariage, et elle eût peut-être fait en cela une chose raisonnable, si elle n'eût pas fait avant tout un acte de caprice et de passion. Mais elle s'était éprise de Darnley en un jour, et elle s'en dégoûta de même. Ce grand et frêle jeune homme, tour à tour timide et vain , au cœur mol comme cire^ n'avait rien de ce qui impose à une femme et de ce qui la subjugue. La femme, telle que Marie Stuart, mobile, ardente et entraînée, avec le sentiment de sa faiblesse et de son abandon, aime à trouver son maître et par moments son tyran dans celui qu'elle aime, tandis qu'elle méprise vite en lui son esclave et sa créature, quand il n'est rien que cela ; elle aime mieux un bras de fer qu'une main efféminée. Moins de six mois après son mariage, Marie dégoûtée se consolait avec l'Italien David Riccio, homme de trente-deux ans pour lors environ , également propre aux affaires et aux plaisirs, qui la conseillait et la servait comme secrétaire , et qui avait ce talent de musicien si propre à en recouvrir et à en introduire quelque autre auprès des dames. Le faible Darnley s'étant ouvert de sa jalousie aux lords et seigneurs mécontents, ceux-ci, dans l'intérêt de leur politique, le poussèrent à la vengeance, et s'offrirent à le servir de l'épée. ^ Les ministres et pasteurs presbytériens s'en mêlèrent. Le tout fut machiné et dressé sous couvert de châtiment céleste avec un concert infini, et, qui plus est, moyennant des actes et des conventions formelles qui simulaientja légalité. La reine et son favori, avant qu'ils parussent s'en douter; étaient pris dans un réseau. David Riccio fut saisi par les conjurés un soir au souper (9 mars 1566), dans le cabinet de Marie, Darnley étant présent , et de là entraîné et poignardé dans la chambre voisine. Marie, à cette date, était enceinte de son mari de près de six mois. Dès ce jour, outragée, ulcérée dans son honneur et dans son affection , elle conçut contre Darnley un redoublement de mépris mêlé d'horreur, et jura de se venger des exécuteurs violents du meurtre. A cet effet, elle attend, elle dis*'

simule, elle prend sur elle pour la pi^emière fois de sa vie et contient ses mouvements. Elle ne devient politique , comme cela est le propre des femmes passionnées, que dans Tintérét de sa passion même et de sa vengeance.

Ici est le plus grave eC le plus irréparable endroit de sa vie. Même quand on s'est bien représenté ce que c'est que la morale moyenne du xvi« siècle avec toutes les perfidies et les atrocités qu'elle tolère» on est à peine préparé. Marie Stuart avait à cœur d'abord de se venger des seigneurs qui avaient prêté main-forte à Darnley, plutôt que de ce faible époux luimême. Pour parvenir à ses fins, elle se réconcilie avec ce dernier et le détache des conjurés ses complices. Elle le force à les désavouer, et achève ainsi de l'avilir et de l'abîmer dans son propre esprit. Elle s'en tient là avec lui tant qu'une nouvelle passion pour un autre ne se joint pas à ce mépris consommé. Elle accouche sur ces entrefaites (19 juin) , et le rend père d'un 'fils qui tiendra de tous deux par les mauvais côtés, et qui sera Jacques I" d'Angleterre, cette âme de casuiste dans un roi. Mais déjà une nouvelle passion est éclose dans le cœur ouvert de Marie Stuart; celui qu'elle choisit cette fois n'a ni la faiblesse de Darnley, ni les grâces de salon d'un Riccit) : c'est le comte de Bothwell , âgé de trente ans , laid , mais à l'aspect martial, brave, hardi , violent e!: capable de tout oser. C'eât à lui que cette tendre et flexible volonté va désormais s'enchaîner comme à son appui. Marie Stuart a trouvé son maître, et elle va lui obéir en tout sans scrupule, sans remords, comme il arrive en toute passion éperdue.

Comment se débarrasser d'un mari désormais odieux? Comment s'unir à un homme qu'elle aime et dont l'ambition n'est pas d'humeur à s'arrêter à la moitié du chemin? Ici encore, non pas pour excuser, mais pour expliquer Marie Stuart , on a besoin de se représenter la morale du temps : une partie des mêmes seigneurs qui avaient pris part au meurtre de Riccio , et qui s'étaient ligués de fait et par écrit, s'offrirent à elle et, pour rentrer en grâce, lui firent entrevoir le moyen de se débarrasser d'un époux à charge et trop importun. Elle ne répondit d'abord à cette ouverture qu'en parlant du divorce et delà difficulté de l'obtenir; mais ces hommes peu "scrupuleux, par la bouche de Lethington, le plus habile elle plus politique d'entre eux, lui dirent : « Madame, ne vous inquiétez de

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rien ; hous sommes ici les principaux de la noblesse et du Conseil de Votre Grâce, et nous trouverons bien le moyen de vous délivrer de lui sans aucun préjudice pour votre fils; et, quoique milord Murray, ici présent [le frère naturel de Miarie Stuart), soit un peu moins scrupuleux pour un protestant que Votre Grâce ne l'est pour une papiste , je suis sûr qu'il regardera à travers ses doigts, nous verra faire et ne dira rien. » Le mot était lâché, il ne s'agissait, pour Marie comme pour son frère Murray, que de regarder à travers ses doigts, selon l'expression vulgaire, et de laisser faire sans se mêler de rien. Elle dut s'en mêler pourtant ; elle dut attirer dans le piège , par un feint retour de tendresse , Darnley, alors convalescent de la petite-vérole. Elle dissipa sans trop de peine ses soup* çons , et reprit sur lui son empire. Elle le décida à venir en litîlère de Glascow à Kirk-of-Field , aux portes d'Edimbourg, dsns une espèce de presbytère peu convenable à rjscevoir un roi et une reine, mais très-propre au crime qu'on voulait commettre. Darnley y périt étranglé avec son page dans la nuit du 9 février ^ 567. La maison sauta au moyen d'un baril de poudre qu'on avait introduit pour faire croire à un accident. Pendant ce temps, Marie était allée à un bal masqué au palais d'Holyrood ; elle n'avait quitté le roi son mari que dans la soirée et quand tout avait été préparé dans le dernier détail. Bothwell, qui avait assisté quelque temps au bal d'Holyrood , était sorti d'Edimbourg après minuit, et avait présidé à tout le forfait. Ces circonstances sont désormais prouvées d'une manière irréfragable et par les dépositions des témoins, et par les confessions des acteurs, et par les propres lettres de Marie Stuart, dont M. Mignet, dans un éclaircissement final, met hors de doute l'authenticité. Elle sentait bien qu'en s' abandonnant à ce point aux projets de Bothwell , elle lui fournissait des armes contre elle-même, et qu'elle lui donnait sujet de se méfier à Son tour. Il pouvait se dire, comme plus tard Norfolk, que Voreiller d'une telle femme, pour y dormir, était peu sûr. Bans les préparatifs de cet horrible guet-apens , elle lui marquait plus d'une fois sa répugnance à tromper ce pauvre malade crédule qui se confiait en elle : « Si ne m'éjouirai-je jamais, disait-elle, à tromper celui qui se fie en moi. Néanmoins vous me pouvez commander en toutes choses. Ne concevez donc point de mol aucune sinistre opinion, puisque vous-même

êtes cause de cela : car je ne le ferais jamais contre lui pour ma vengeance particulière. » Ce rôle, en effet, de Clytetnnestré, ou de Gertrude dans Hamlet, ne lui était pas naturel et ne pouvait que lui être imposé. Mais la passion la rendait cette fois insensible à la pitié et lui faisait (c'est elle «qui l'avoué) le cœur dur comme diamant, Marie Stuart mit bientôt le comble à sa passion désordonnée et à son désir en épousant ce même Bothw^ell et en {-évoltant par là contre elle le peuple entier, dont la moralité, tout fanatisé qu'il était , ne se dépravait pas du moins et était plus droite que celle des seigneurs.

Le crime eut de l'écho par-delà les mers : L'Hôpital, ce représentant de la conscience humaine en un siècle affreux, apprit, dans la retraite de sa maison des champs, l'égarement de celle dont il avait* célébré le premier mariage et la grâce première ; il consacra son indignation par une nouvelle pièce de vers latins , dans laquelle il raconte les horreurs de cette nuit funèbre et ne craint pas de désigner l'épouse et la jeune mère meurtrière du père de son enfant encore à la mamelle.

Le 45 mai, trois mois, rien que trois mois après le meurtre, au premier sourire du printemps, se célébrait le mariage avec l'assassin. Marie Stuart justifie en tout le mot deShakspeare : « Fragilité , ton nom est femme î » Et nulle ne fut plus femme que Marie Stuart.

Ici, je ne saurais admettre le troisième reproche de M"« Sand, qui s'adresse à l'oubli de Marie Stuart pour Bothwell ; je vois, au contraire , dans les traverses et les périls qui suivirent immédiatement ce dernier mariage, que Marie n'a d'autre idée que de n'être point séparée de ce violent et subjuguant époux. Elle l'aimait si follement (avril 1567) qu'elle disait à qui voulait l'entendre, « qu'elle quitterait la France, l'Angleterre et son propre pays, et le suivrait jusqu'au bout du monde, vêtue d^uiiejupe blanche^ plutôt que de se séparer de lui. » Et bientôt après, foncée par les lords de s'arracher à Bothwell , et le leur reprochant amèrement, elle ne demandait qu'une chose, « c'était qu'on les mît tous deux dans un navire pour les envoyer là où la fortune les conduirait. » Ce ne fut que l'éloignement, la prison finale, l'impossibilité de toute communication, qui amenèrent forcément la rupture. Marie, prisonnière fen Angleterre, sollicita, il est vrai, des États d'Ecosse l'annulation de son mariage avec Bothwell , dans l'espérance où elle

était d'épouser le duc de Norfolk, qui faisait Tamoureux d'elle et de sa couronne, et qu-au reste elle ne vit jamais. Mais, Bothwéll en fuite et une fois détruit, pourraitron faire un reproche à Marie Stuart d'un projet duquel elle attendait sa restauration et sa délivrance? Sa passion pour Bothwéll avait été une fureur, et avait été poussée jusqu'à la complicité du crime. Cette fièvre calmée , Marie Stuart tourna son esprit vers les ressources qui s^otfraient, et parmi lesquelles était la promesse de sa main. Sa faute n'est pas là, et, au miTieu de tant d'infidélités et d'horreurs , ce serait pousser bien loin la délicatesse que de réclamer l'éternité du sentiment pour ces restes d'une passion effrénée et sanglante. Ce qui est dû à de semblables passions, quand elles ne laissent pas après elles la haine, et ce qui leur va le mieux, c'est l'oubli. .

Une telle conduite et de tels actes, qui se couronnèrent par sa fuile inconsidérée en Angleterre et par l'imprudent abandon de sa personne aux mains d'Elisabeth, semblent bien peu propres à faire de Marie Stuart l'héroïne touchante et pathétique qu'on est accoutumé do chérir et d'admirer. Et pourtant elle mérite toute cette pitié, et il suffit, pour la lui rendre insensiblement, de la suivre dans la troisième et dernière partie de sa vie, durant cette longue, injuste et douloureuse captivité de dix-neuf années (i 8 mai 4568—5 février h 587). Aux prises sans défense avec une rivale cauteleuse et ambitieuse, sujette à tous les contre-coups du dehors, victime d'une politique avare et tenace qui ne lâche point sa proie et qui met un si long temps à la torturer sans la dévorer, elle ne s'abandonne pas un seul moment, elle se relève. Cette faculté d'espérance, qui l'a tant de fois trompée, lui devient ici une grâce d'état et une vertu. Elle émeut le monde entier dans l'intérêt de son infortune et le soulève par un charme puissant. Sa cause s'agrandit et se transforme. Ce n'est plus la femme passionnée et légère, punie pour ses fragilités et ses inconstances, c'est l'héritière légitime de la couronne d'Angleterre, qui est exposée dans son donjon aux yeux du monde, une catholique fidèle, inébranlable, et qui refuse de sacrifier sa foi à l'intérêt de son ambition et même au salut de sa vie. La beauté et la grandeur de ce rôle étaient faites pour saisir l'âme tendre et naturellement croyante de Marie Stuart. Elle s'en pénètre et le substitue dès le premier instant à tous ses anciens sentiments personnels, qui peu à peu expirent et

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qui s'apaisent en elle avec les occasions fugitives qui les avaient soulevés. Elle ne parait pas plus s'en souvenir que du bruit des vagues et de l'écume des flots sur ces lacs brillants qu'elle a traversés. Durant dix-neuf ans, toute la Catholicité s'agite, se passionne pour elle, et elle est là, à demi héroïne et à demi martyre, qui fait le signal et agite sa bannière à travers les barreaux. Captive, ne l'accusez pas de conspirer contre Elisabeth ; car, dans ses idées de droit divin et de royauté absolue, de souveraine à souveraine, l'une des deux fût-elle prisonnière de l'autre, ce n'est pas conspirer que de chercher le triomphe de sa cause , c'est simplement poursuivre la guerre. Du moment d'ailleurs que Marie Stuart est prisonnière, qu'on la voit accablée, privée de tout ce qui console, infirme, hélas! et déjà blanchie avant l'âge ; quand on l'entend , dans la plus longue et la plus remarquable de ses lettres à Elisabeth (8 novembre 4582), lui redire pour la vingtième fois ; « Voire prison sans aucun droit et juste fondement a jà détruit mon corps, duquel vous aurez bientôt la fin s'il y continue guère davantage , et n'auront mes ennemis beaucoup de temps pour assouvir leur cruauté sur moi : il ne me reste que l'âme , laquelle il n'est en votre puissance de captiver; » quand on a entendu ce mélange de fierté et de plainte , la pitié pour elle l'emporte, le cœur a parlé; ce doux charme dont elle était douée, et qui agissait sur tous ceux qui l'approchaient, reprend le dessus et opère sur nous à distance. Ce n'est ni avec le texte d'un greffier, ni même avec la raison d'un homme Vd'Êtat qu'on la juge, c'est avec le cœur d'un chevalier, ou, pour mieux dire, d'un homme. L'humanité, la pitié, la religion, la grâce poétique suprême, toutes ces puissances invincibles et immortelles se sentent intéressées dans sa personne, et crient pour elle à travers les âges. « Porte ces nouvelles, disait-elle au vieux Melvil au moment de mourir, que je meurs ferme en ma religion , vraie Catholique, vraie Écossaise, vraie Française, » Toutes les croyances, tous les patriotismes et les nationalités invoqués ici par Marie Stuart, lui ont fait un long écho et lui ont répondu avec pleurs et avec amour.

Que reprocher d'ailleurs à celle qui , après dix-neuf ans de supplice et de torture morale, dans la nuit qui précéda sa mort, chercha dans la Vie des Saints, que ses filles avaient coutume de lui lire tous les soirs, un grand coupable à qui Dieu eût

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pardonné? « Elle s'arrêta à la touchante histoire du bon Larron, qui lui sembla le plus rassurant exemple de la confiance hu* maine et de la clémence divine, et dont Jeanne Kennedy (l'une de ses filles) lui fit lecture : « C'était un grand pécheur, dit-elle, liiais pas si grand que moi ; je supplie Notre-Seigneur, en mémoire de sa Passion, d'avoir souvenance et merci de moi comme il l'eut de lui à l'heure de sa mort. » Ces sentiments vrais et sincères, cette humilité contrite de ses derniers et sublimes moments , celte intelligence parfaite et ce profond besoin du pardon , ne laissent plus moyen de voir en elle aucune tache du passé qu'à travers les larmes.

Le vieil Etienne Pasquier sentait ainsi. Ayant à raconter dans ses Recherches la mort de Marie Stuart, il l'oppose à l'histoire tragique du connétable de Saint-Pol, à celle du connétable de Bourbon, qui lui ont laissé un mélange de sentiments con- ' traires : « Mais en celle que je discourrai maintenant, dit-il, il me semble n'y avoir que pleurs , et , par aventure ^ se trouvera-t-il homme qui, en lisant, ne pardonnera à ses yeux. »

M. Mignet, qui a dû examiner toutes choses en historien et ne donner à l'émotion que de courts passages, a très-bien exposé et démêlé les différentes phases de cette captivité de Marie Stuart et les ressorts qui furent en jeu aux divers moments : il a particulièrement éclairé d'un jour nouveau , et à l'aide des papiers espagnols provenant des Archives de Simancas, les préparatifs si lents de l'entreprise tentée par Philippe II, de cette croisade infructueuse et tardive qui ne se décida qu'aprèa la mort de Marie Stuart et qui aboutit au naufrage fastueux de l'invincible Armada.

Au sortir, pourtant , de ce brillant et orageux épisode de l'histoire du xvi® siècle, qui vient de nous être si fortement et si judicieusement rendu , tout plein encore de ces temps de violence , de trahison et d'iniquité , et sans avoir l'innocence de croire que l'humanité en ait fini à jamais avec de tels actes, on se prend à se féliciter malgré tout, à se réjouir de vivre en des âges d'une morale publique améliorée et plus adoucie; ou s'écrie avec le sieur de Tavannes, au moment où dans ses Mémoires il vient de raconter cette vie et cette mort de Marie Stuart : « Heureux qui vit sous un État certain, où le bien et le mal sont salariés et châtiés selon les mérites!... » Heureux les temps et les sociétés où une certaine niorale générale et

un respect humain de Topinion , où le Code pénal aussi , mais surtout le contrôle continuel de la publicité, interdisent, même aux plus hardis , ces résolutions criminelles que chaque cœur humain, s'il est livré à lui-même, est toujours tenté d'engendrer !

Lundi 18 août 1851 .

(•Arlicle Bonald, dans les Prophètes du Passé, Par M. BarJbey d'Aurevilly, — 1851.

Tout le inonde , ou du moins une grande moitié du monde , dit tous les jours que la société est au bord de Fabime, qu'elle s'en va périr avec la propriété, avec la famille , avec toutes ses institutions angulaires et fondamentale^ , qu'on est en face de la barbarie pure. Ce cri d'alarme ^ qui échappe aujourd'hui aux modérés même et aux satisfaits d*hier, reporte naturellement le souvenir vers les hommes qui ont poussé ce même cri il y a cinquante ans , qui n'ont cessé de le proférer jusqu'à leur dernier soupir, et qui , dans notre jeunesse , nous semblaient des vieillards augustes et moroses , de lamentables augures. Avaient-ils donc raison contre toutes nos hardies idées d'alors, contre nos jeunes espérances ? et leur donnerons-nous raison à notre tour ? Ce n'est point la question que je vais traiter ; assez d'autres la traitent sans moi. Mais je profiterai d'une publication récente, où un écrivain d'une plume brillante et vaillante, M. Barbey d'Aurevilly, prend hautement le parti de ceux qu'il appelle les Prophètes du Passé , et nous retrace , à côté de la grande figure de Joseph de Maistre, la figure ingénieuse et forte de Bonald , pour dire mon mot sur ce dernier, et pour assigner les principaux traits de sa manière.

C'est de ce même M. de Bonald que M. de Lamartine, après l'avoir chanté en poète dans sa jeunesse , vient de donner un portrait tout aimable et adouci à la fin du second tome de son

Histoire de la Restauration, Voilà, ce me semble, des occasions et des appuis pour qui veut aborder l'étude d'un caractère. Qu'on veuille être tranquille d'ailleurs : je n'ajouterai pas un mot à ce que je crois vrai sur ce penseur supérieur et respectable.

Le vicomte de Bonald , que nous avons vu mourir le 23 novembre 4840, âgé de quatre-vingt-six ans accomplis, était né le 2 octobre 1754 à Milhau, dans le Rouergue. Il sortait d'une de ces vieilles familles provinciales qui avaient servi à la fois avec honneur dans les parlements et dans les armées. Il vint faire ses études dans une pension à Paris, puis à Juilly chez les Oratoriens. Il ne prit de cette éducation que la partie fructueuse et solide , et ce qui s'y mêlait déjà de philosophique et de libre ne l'atteignit pas. Il sortit de là pour être mousquetaire , assista aux derniers moments de Louis XV, reçut un jour au passage un regard charmant de la jeune et nouvelle reine Marie-Antoinette : il paraît que ce furent là les plus vifs souvenirs de ce jeune mousquetaire au cœur simple , à la figure noble et pleine de candeur. M. de Bonald échappa entièrement par ses mœurs à la corruption du xviii« siècle : il échappa non pas seulement à ce qui corrompt , mais aussi peut-être à ce qui adoucit. Rentré dans ses foyers à vingt-deux ans , lors de la suppression du corps des mousquetaires (1776) , il se maria et vécut de la vie de ses pères. Il fut maire de Milhau , sa ville natale, depuis le 6 juin 1785 jusqu'au 23 juillet 1790, date à laquelle il fut nommé à Rhodez membre de l'Assemblée de Département. Mais il donna bientôt sa démission de cette dernière place , et il crut de son honneur d'émigrer. Toutes ces circonstances de la vie de M. de Bonald sont racontées avec simplicité , et avec un sentiment très-vif de religion domestique , dans une Notice écrite par l'un de ses fils, M. Henri de Bonald.

M. de Bonald avait donc bien près de quarante ans , et il n'avait pas songé à écrire ni à devenir auteur. Les grands événements dont il était j.émoin et en partie victime dégagèrent en lui la pensée forte et un peu difficile , et ce fut aux coups redoublés de l'orage qu'il sentit qu'il avait des vérités à exprimer. Après le licenciement de l'armée des Princes , redevenant homme de famille , il vint se fixer à Heidelbèrg et se consacra à l'éducation de ses deux fils ahiés, qu'il avait emmenés avec IV. 28

lui. Au milieu de ces soins tout paternels, il composa son premier écrit , qui contient déjà tous les autres , et qu'il fit imprimer à Constance par des prêtres émigrés qui y avaient établi une imprimerie française : Théorie du Pouvoir politique et RELIGIEUX DANS LA Société CIVILE , démontrée par le raisonnement et par r histoire, par M. de B..., gentilhomme français , 4796. C'est le titre exact: M. de Donald avait pris pour épigraphe cette phrase de Rousseau dans le Contrat Social : a Si le Législateur, se trompant dans son objet, établit un principe différent de celui qui naît de la nature des choses, rÉtat ne cessera d'être agité jusqu'à ce que ce principe soit détruit ou changé , et que l'invincible T^ature ait repris son empire. » — M. de Bonald se réservait de prouver qu'ici la Nature n'était autre chose que la société même la plus étroitement liée et la plus forte , la religion et la monarchie.

Ce livre de Bonald appartenait à cette littérature française du temps du Directoire et extérieure à la France , qui se signala par de mémorables écrits et des protestations élevées contre les productions du dedans : cette littérature extérieure produisait de son côté, à Neuchâtel , en Suisse , les Considérations de Joseph de Maistre sur la Révolution française, 4796 ; à Constance , le livre de Bonald ; à Hambourg, la Correspond dance politique de Mallet du Pan en cette même année 4 796^ et ie Spectateur du Nord , brillamment rédigé par Rivarol , l'abbé de Pradt, l'abbé Louis, etc. ; à Londres, V Essai sur les Révolutions de Chateaubriand, 4797. On voit que là pensée plus ou moins restauratrice , refoulée par le triomphe de ridée philosophique et révolutionnaire, réagissait à son tour et faisait chaîne autour de la France.

Le livre de Bonald , introduit en France et expédié de Constance à Paris, fut en grande partie saisi et mis au pilon par ordre du Gouvernement : il n'eut donc pas d'effet et fut alors comme non avenu (4). Mis même en circulation et livré à la

(1) Un fait des plus singuliers et qui m'a été révélé par l'inspection des papiers de Sicyès, c'est que M. de Bonald, au moment de la publication de son ouvrage , le lui envoya, en l'accompagnant de ce billet mystérieux :

« Quelque masque hideux qui puisse te couvrir, Sieyès , je doute encore et je veux m'éclaircir !

i< Donnez , sans vous compromettre , cours à mon ouvrage , dont on

publicité , il n'aurait pu avoir d'ailleurs aucune influence à cause de sa forme obscure , difficile et dogmatique. Ce sont de ces ouvrages qui ne sont faits que pour être médités et extraits par quelques-uns (4 ) .

M. de Bonald , qui est le premier dans sa préface à reconnaître les défauts de sa manière , pense pourtant que les livres sont faits pour exercer de l'influence, et c'est pour cela qu'il écrit, a Depuis rjÉuaw^fi/e jusqu'au Contrat Social^ dit-il et répétera-t-il depuis en maint endroit, ce sont les livres qui ont fait les révolutions. » Les révolutions , qui ont changé en bien ou en mal l'état de la société , n'ont eu d'autre cause que la manifestation des vérités ou la propagation des erreurs. Pour lui , il croit que, depuis plusieurs siècles , c'est l'erreur qui se propage , et il veut rappeler les lois fondamentales et la vérité. Cette vérité , c'est qu'il n'y a qu'une , une seule constitution (entendez-vous bien?) de société politique , et une , une seule constitution de société religieuse, la réunion et l'accord de l'une et de l'autre coniposant la vraie société civile. Cette unique constitution de société politique est la constitution royale pure ; cette unique constitution de société religieuse est la religion catholique : hors de là, point de salut, même ici-bas , et nulle stabilité. C'est sur cette doctrine , chez lui fondamentale , et qui est le résultat du raisonnement comme la donnée de la foi , qu'il va discourir jusqu'au dernier jour,

vous enverra des exemplaires en vous adressant au sieur Montel, imprimeur à Constance en Souabe, ou en le faisant réimprimer.

« Servez-vous, pour le répandre, de tous les moyens qui sont en votre pouvoir, même par une dénonciation formelle à la Convention.

« Votre secret sera dans le cœur d'un honnête homme, et il n'en sortira que lorsque le temps sera venu. »

£t au dos, on lit de la main de Sieyès .- « C'est M. de Bonald , auteur de trois volumes sur la Théorie du Pouvoir politique... ^ qui me fit parvenir son ouvrage par la voie du citoyen Barthélémy, ambassadeur en Suisse, avec ce singulier billet. »

Évidemment^ M. de Bonald espérait par là tenter ou piquer d'honneur le métaphysicien politique adversaire ; mais Sieyès ne donna pas dans cette séduction ou dans cette chevalerie d'un nouveau genre.

(1) Marie-Joseph Chénier a insisté , dans son Tableau de Ic^Littéra^ (ure, sur les inconvénients de la méthode de M. de Bonald, mais il l'a fait sans rien reconnaître ni deviner des parUes supérieures de la pensée. En cela, comme dans son analyse de Chateaubriand, Chénier a prouvé qu'il n'était qu'un demi-critique.

dire, redire sans cesse et répéter (car, s'il est l'homme qui varie le moins, il est celui qui se répète le plus) , et enchaîner toutes sortes de pensées élevées , fines ou fortes, souvent mal sonnantes et tout à fait fausses , mais le plus souvent vraies encore d'une vérité historique relative au passé. M. de Bonald est le publiciste de la famille, de la royauté patriarcale, de l'autorité antique et immuable, de la stabilité sacrée.

On ne le comprend bien que quand on se le représente à sa date de 4796, en situation historique pour ainsi dire, en face des adversaires dont il est le contradicteur le plus absolu et le plus étonnant , non pas avec des éclairs et des saillies de verve et de génie comme de Maistre , mais un contradicteur froid , rigoureux , fin , ingénieux et roide. Jamais les Condorcet en politique , les Saint-Lambert en morale , les Condillac en analyse philosophique, n'ont rencontré un jouteur plus serré et plus démontant ; car notez que, pour les réfuter, il ne dédaigne pas de prendre un peu de leur méthode ; il mêle un peu d'algèbre à son raisonnement, il a des formules pour revenir au Ciel , et il se sert des mots exacts avant tout , il les preise et les exprime pour leur faire rendre tout l'esprit qu'ils recèlent et toute la pensée. Enfin il prend une partie de leurs armes à ses adversaires et les retourne contre eux , en remontant pied à~ pied.

Je ne citerai de sa Théorie du Pouvoir que deux ou trois endroits remarquables et qui peuvent s'entendre sans recourir à la formule. Développant pour la première fois cette pensée qu'il a depuis résumée ainsi et qui fait loi : Iai littérature est V expression de la société^ M. de Bonald examine dans leurs rapports la décadence des arts et celle des mœurs : « Ce serait, ce me semble , nous dit-il , le sujet d'un ouvrage de littérature politique bien intéressant, que le rapprochement de l'état des arts chez les divers peuples avec la nature de leurs institutions. » Et il en donne à sa manière un aperçu, indiquant que la plus grande perfection des arts et des lettres, comme il les conçoit, répond généralement à l'état le plus parfait des institutions sociales, c'est-à-dire à la monarchie. Dans un chapitre intitulé : Des Gens de Lettres^ il saisit trèsfinement les qualités distinctives de cette nouvelle espèce, née ou développée seulement au xviii* siècle ; il dénonce les inconvénients d'un pareil corps vaguement introduit dans l'État

et y devenant une puissance; il essaie de la restreindre et d'assigner les termes dans. lesquels il conviendrait, selon lui, de renfermer toute discussion littéraire , soit par rapport à la religion , soit par raj)port aux mœurs. Rien n'est curieux comme cette sorte de Charte , ou plutôt de Loi Spartiate et hébraïque, que M. de Bonald «méditait d'imposer aux écrivains, et cela pendant les plus grandes saturnales de la presse, en plein Directoire. 11 n'entendait pas restreindre moins rigoureusement les arts du dessin , il était sans pitié pour les statues : « Gouvernements, s'écriait-il , voulez-vous accroître la force de l'homme? gênez son cœur, contrariez ses sens. Semblable à une eau qui se perd dans le , sable si elle n'est arrêtée par une digue , l'homme n'est fort qu'autant qu'il est retenu. » Se croyant déjà révenu à Lycurgue ou à Moïse , il proposait sérieusement à l'Administration de faire faire des éditions châtiées et exemplaires des auteurs célèbres : on extrairait de chaque auteur ce qui est grave, sérieux , élevé , noblement touchant, et on supprimerait le reste : « Tout ce qui serait de l'écrivain social serait conservé , tout ce qui serait de Vkomme serait supprimé ; et, si je ne pouvais faire le triage , dit-il , je n'hésiterais pas à tout sacrifier. »

Telle est la pensée que M. de Bonald énonçait en 4796, qu'il continuera d'énoncer et d'exprimer pendant toute la Reslaur^ition, et qu'il voudra réaliser tant bien que mal en 4827, comme président du dernier Comité de censure ; peut-on s'étonner de la suite d'après le début? Qu'un tel régime de littérature Spartiate ou romaine, comme le pourrait régler un Caton l'Ancien, soit souhaitable ou regrettable , je n'examine pas cette question, qui n'est autre que l'éternelle querelle entre les vieilles mœurs et le génie des arts ou de la pensée; mais est-ce possible dans l'état actuel et prochain de la société, et sur les pentes nouvelles où se précipite le monde? M. de Bonald n'en doutait pas. Là est le rêve.

Sa prévention était telle, qu'à peine si lui et les siens passaient l'esprit proprement dit à leur parti et pour la défense de leur cause. Un jour (le fait est de toute vérité), M. de Marcellus était allé voir M. Michaud dans les beaux jours de ta Quotidienne : « Eh bien î lui dit M. Michaud, vous devez être content, il y a de l'esprit dans notre journal. » — « Oui, répondit Tami de M. de Bonald, et c'est précisément ce que je

n'y Qime pas : il y a toujours quelque chose de sataaiqae dans Tesprit. » On croit entendre M. de Bonald lui-même.

En tout, M. de Bonald, par la forme et la direction de son esprit, est hébraïque, romain, patricien à l'antique, et l'ennemi dçs Grecs. Jamais il ne parle des Grecs qu'avec mépris et dédain, comme d'une nation de femmes et d'enfants^ ne songeant qu'au plaisir, et qui, dans leurs arts, ôtèrent la pudeur même à la chasteté {\) ; ou encore comme d'une nation d'athlètes devenue bien vite un peuple de rhéteurs et de sophistes, et qui, en philosophie, a ne cherchèrent jamais la sagesse que hors des voies de la raison. » Il ne fait guère d'exception favorable parmi eux que pour les Spartiates et les Macédoniens, peuples plus forts et plus durs : mais les 'Athéniens, .il les rudoie, il les ignore, il les supprimerait s'il le pouvait. C'est que lui-même, avec de la force et de l'ingéniosité, il a râpreté de son Rouergue et de ses montagnes ; c'est le moins Athénien des esprits. « Il n'aimait pas les Grecs, a dit quelqu'un , et les Grecs le lui ont bien rendu : il manque d'atticisme. » Il manque de grâce , de délicatesse et de charme. ,

Je vais droit au défaut capital et radical du talent élevé de M. de Bonald, et que, même dans les hautes et sévères doctrines qu'il professait, il aurait certes pu éviter. M. de Maistre a*des ailes, M. de Bonald n'en a jamais. Pour revenir au monde des idées et au ciel métaphysique de Malebranche, M. de Bonald nous fait repasser par la filière des mots et par la mécanique du langage de Condillac. J'ai voulu faire une expérience qui n'a rien de bien pénible. A côté des pages denses et serrées de M. de Bonald, j'ai lu quelques pages de Bossuet, dans le même ordre d'idées absolues ; la Politique tirée de VÉcriture. Quand on lit ce bel ouvrage de Bossuet, on est à l'instant comme un voyageur qui se sent porté sur un grand fleuve aux ondes pleines, majestueuses et sonores sous le soleil. Avec Bonald, au contraire, on est comme si l'on s'embarquait d'abord sur un fleuve assez peu navigable ; puis le patron vous fait entrer dans un canal, et vous met à bord d'un bateau esactemenit fermé, où l'on descend et où l'on est sans plus voir la lumière ni le ciel , et l'on ne peut sortir la tête et re-

(1) Le mol est de Montesquieu, et Bonald s'en autorise.

garder sur le pont que par intervalles, pour, apercevoir en effet d'assez hautes et grandes perspectives , m^is en regrettant de les perdre de vue si souvent. Tel est véritablement l'effet que produit la méthode à demi scolastique de Bonald, mise en regard de la marche naturelle et large de Bossuet dans les mêmes matières.

Donald ne s'inquiète pas d'émouvoir, et il ne sait pas persuader. Cette abeille qui , non loin de lui , visita l'austère de lilaistre lui-même dans ses rochers de Savoie, qui caressa et nourrit si longtemps Chateaubriand enfant sur ses grèves, il ne la connaît pas. Il a , même dans les choses vraies qu'il énonce, de ces expressions et de ces manières de dire qui sont le contraire de l'insinuant. Ce n'est pas de lui que le poète aurait dit jamais que a la déesse de la Persuasion résidait sur ses lèvres. » Pour montrer le degré de rigu'eur et d'absolu de la vérité qui se mesure à l'étendue même des lumières et de la certitude, il a pu écrire : « L'homme le plus éclairé sera l'homme le moins indifférent ou le moins tolérant ; et l'Être souverainement intelligent doit être, par une nécessité de sa 7iature^ souverainement intolérant des opiniojis (\), » Voilà Dieu compromis, dans la bouche d'un homme pieux, par une expression malheureuse. C'est ainsi qu'un autre jour, dans un discours à la Chambre des Pairs, il dira, en parlant de la peine de mort, que punir un coupable du dernier supplice, c'est le renvoyer devant son juge naturel. L'expression est exacte sans doute pour un croyant, mais ce sont là de ces exactitudes qu'évitent les charitables et à la fois les habiles, ceux qui veulent gagner et amener l'esprit des hommes, et qui savent les endroits sensibles de leur cœur. De toutes les façons, c'est la plus opposée à l'appel attrayant de Fénelon.

« On ne persuade pas aux hommes d'être justes, pensait M. de Bonald, on les y contraint. La justice est un combat. » Mais souvent, tout en contraignant les hommes, il est bon de leur laisser croire qu'on les a persuadés.

Un des chapitres les plus cités de ce premier écrit [la Théorie du Pouvoir) est celui qui a pour titre : Jésus-Christ. U y a

(0 Celte phrase de M. de Bonald peul se lire au tome X des OEuvres in-80, qui est le tome premier des Mélanges Itltéraires, pùiruques et philosophiques ( Paris, 1810), page 258. Les mots soulignés en sont textuellement tirés. L'auteur a depuis expliqué sa pensée, mais il s'agit

de la force, de la dignité, un sentiment profond, à la fois historique et religieux ; mais ce chapitre me parait gâté encore et interrompu dans ce qu*il a de simple et de grave par des raisonnements de théoricien et d'homme de parti. Considérant la personne de THomme-Dieu dans tous ses états et toutes ses conditions, M. de Bonald dira : a Dans la famille, il est fils, il est parent, il est ami ; dans la société politique, il est sujet et même il ^^i pouvoir ; dans la société religieuse, il est pouvoir et même il e^i sujet, » Cette antithèse de pot/t^oir et de sujet tient à la formule fondamentale "de Fauteur; mais comment ne pas l'oublier ici ? comment songer à poursuivre sa démonstration didactique en un tel exemple? C'est ainsi encore que, plus de trente ans après, dans son dernier ouvrage (car, chez M. de Bonald, le dernier ouvrage ressemble au premier), dans sa Démonstration philosophique du Principe constitutif de la Société, il déduira d'une construction philosophique et presque grammaticale la nécessité de l'Homme-Dieu. M. de Bonald ne sent pas que cela choque et refroidit celui qui le lit. Homme de foi, il manque de cette effusion qui soulève et qui entraine. Il n'a pas, en parlant de Jésus-Christ, cette naïveté et cette tendresse que Pascal avait eue et avait notée comme les signes distinctifs de l'esprit chrétien : il n'a pas les raisons du cœur, celles que le raisonnement ne sait pas.

Ce que je dis là du premier écrit de M. de Bonald, se peut dire de tous les écrits qu'il publiera depuis. Rentré en France sous le Directoire, il fut de ceux qui, sous le Consulat, travaillèrent à relever les ruines morales de la société, et il publia en \SOi son Traité Du Divorce et sa Législation primitive.

Son Traité Du Divorce fut une noble et bonne action, et dont le fruit subsiste encore. Homme de famille, M. de Bonald, en s'occupant d'un tel sujet, était sur le fond et sur le roc même de sa conviction. 11 sentait plus que personne la portée politique et publique d'une question où quelques-uns ne voyaient qu'un règlement de l'ordre privé et qu'une facilité domestique. Il y avait longtemps qu'il s'était dit : a C'est par l'état social des femmes qu'on peut toujours déterminer la nature des institutions politiques d'une société. » On peut regretter

bien moins ici de Texplication que de Timpression première et de l'espèce de plaisir qu'il prend à présenter son idée sous une forme rebu^ tunte et choquante,

seulement que, là comme ailleurs, il ait compliqué les excellentes raisons de tout genre qu'il produisait, par d'autres trop absolues, trop abstruses e). trop particulières. On dirait par moments qu'il obscurcit ses propres clartés à plaisir. Pour prouver la religion des premières familles et le sacerdoce des premiers patriarches, qu'avait-il besoin de passer par des espèces d'équations et de proportions où il fait entrer ses termes favoris, cause, moyen, effet, qui répondent ici à père, mère, enfant f et tout ce qui s'ensuit? Mais, à côté de ces travers tout à fait désagréables du dialecticien, on aime à dégager de belles et justes pensées comme celle-ci, qu'il ne faut pas que la loi conspire avec les passions de l'homme contre sa raison : a Ainsi, du côté que l'homme penche, la loi le redresse, et elle doit interdire aujourd'hui la dissolution à des hommes dissolus, comme elle interdit, il y a quelques siècles, la vengeance privée à des hommes féroces et vindicatifs. » La conclusion de ce Traité Du Divorce, adressée sous forme d'allocution aux législateurs du Gode civil , est d'une grave et réelle éloquence ; l'âme de l'homme de bien et du bon citoyen s'y fait jour par des accents qui ne se laissent pas méconnaître ; on y entend ce cri vertueux et ce vœu de réparation, qui s'élève de la société après chaque grand désordre, et qui ne demande qu'à être régulièrement dirigé : « Commandez-nous d'être bons , et nous le serons. Faites oublier à l'Europe nos désordres à force de sagesse , comme vous avez effacé notre honte à force de succès. Vous avez fait de la France la grande nation par ses exploits, faites-eu la bonne nation par ses mœurs et par ses lois. C'est assez de gloire, c'est trop de plaisirs ; il est temps de nous donner des vertus. »

La Législation primitive qui paraissait tout à côté du Génie du Christianisme, et dans le-mème sens réparateur, était d'un genre bien différent : a La vérité dans les ouvrages de raisonnement, disait M. de Bonald , est un roi à la tête de son armée au jour du combat : dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, elle est comme une reine au jour de son couronnement, au milieu de la pompe des fêtes, de l'éclat de sa Cour, des acclamations des peuples, des décorations et des parfums. » Dans la Législation primitive, le corps du livre, qui ne se compose que d'une suite de propositions et d'axiomes souvent très-contestables, rangés et numérotés comme les pierres

d'un édifice non construit, ou comme une table de matières, a paru et paraîtra toujours d'une lecture difficile et ingrate. D'autres parties subséquentes s'y joignent, qui n'y tiennent que par voie de digression ; je ne sais pas d'ouvrage si étroitement raisonné et si mal composé (4). Mais ce qui est à lire, c'est le Discours préliminaire , où tout M. de fiouald se trouve avec son système.

Ce système, que je ne puis qu'indiquer brièvement, est celui-ci : M. de Bonald, homme de foi, d'une religion profonde, orthodoxe, et qui chez lui n'a jamais été ébranlée, croit fermement à la parole des Livres saints et à la création de l'homme telle qu'elle est consignée dans le récit de Moïse. Il croit donc que Dieu a fait l'homme à son image, et M. de Bonald a une manière de presser le sens des mots qui le mène à en tirer de longues et précises conséquences. De cette ressemblance et de cette similitude de l'homme avec Dieu, il résulte qu'il y a société, au pied de la lettre, entre Dieu et l'homme, et que celuici a reçu de Dieu la loi, la pensée et la parole, sans laquelle la pensée humaine n'est pas. Et ce que Dieu a fait pour le premier homme, l'homme à son tour le fera pour ceux qui naîtront de lui : il leur enseignera la parole^ et par elle la vérité, ce fonds commun et ce patrimoine de la famille , et de la société qui n'est que la réunion des familles. Ce n'est donc que hors de lui et par la société que l'homme s'instruit et s'élève ; il importe donc que ce fonds premier de vérité sociale ne soit point altéré, ou, s'il l'a été, qu'il soit réintégré et rétabli dans sa pureté primitive, comme il le fut, et même à un plus haut degré de perfection, lors de la venue de Jésus-Christ. Depuis lors les altérations ne sauraient plus être que passagères. C'est là l'espoir de Bonald, et, malgré les apparences contraires qui sont faites pour troubler les faibles, c'est là sa foi. Car il lui paraîtrait absurde et sacrilège de penser que Dieu a laissé un seul moyen de connaissance et de vérité aux hommes , et que ce moyen est à jamais détourné ou intercepté. Il croit donc en

(0 J'aime à noter les mots vrais, et que d'ordinaire on n'écrit pas. M. de Bonald , en causant, avait de ces mots d'homme d'esprit , et sur lui-même. Quand on lui parlait de la différence de succès qu'il y avait eu entre la Législation primitive et le Génie-du ChriétianismepabMés dans le même temps, il disait .- « C'est tout simple .- j'ai donné ma drogue en nature, et lui, il l'a donnée avec du sucre. »

définitive au triomphe de la religion chrétienne catholique sur toutes les religions , et de la constitution monarchique pure sur tous les gouvernements , comme il croit à une vérité géométrique, comme il est convaincu de l'égalité des diamètres d'un même cercle^ c'est la comparaison qu'il emploie quelque part.

Ainsi, dans la société, M. de Bonald croit à un ordre parti* culier, aussi naturel et aussi nécessaire que Tordre général de l'univers : il marche donc dans sa voie, tranquillement, fermement sous l'œil de Dieu et de ceux qu'il a préposés, comme au temps de Moïse et du Décalogue, comme au temps de Grégoire VII et d'Innocent III , comme au temps de saint Louis. Que lui importe le xviii* siècle et que Voltaire soit venu ? Voltaire ne lui paraît que le plus grand des beaux^esprits. V Esprit des Lois de Montesquieu ne lui semble écrit bien souvent qu'avec la même. légèreté qui a dicté les Lettres persanes. Quand M. de Bonald parle de Bossuet, il se sent presque son contemporain , il l'appelle habituellement M. Bossuet : a Mais saint Augustin, saint Léon, M. Bossuet, l'Évangile même, dit-il, n'ont sur les chrétiens que l'autorité que leur donne l'Église. » Par condescendance pourtant, et afin de montrer que la vérité accepte toutes les armes, M. de Bonald prend des mains du xviii® siècle les divers problèmes , tels que ce siècle les a posés. Comme dans un. siège méthodique, il chasse et repousse l'ennemi le long des tranchées mêmes que celui-ci a pratiquées, et c'est ainsi qu'il revient paï* une voie étroite à une philosophie élevée.

Ce mélange de moyens étroits, de croyances bornées et de hautes vues, est perpétuel chez lui. Son raisonnement est serré et dense, et si subtil , qu'une fois qu'on est au dedans, on ne voit presque plus le jour, ni ce Ciel qu'il veut précisément nous montrer (1). Le plus sûr et le plus commode pour juger des belles parties de Bonald, c'est de briser, de secouer en quelque sorte son réseau , et de ne voir que les pensées mêmes qui s'en détachent. Alors, quantité de définitions et de sentences d'or apparaissent : par exemple cette définition de l'homme ,^ que d'autres avant lui avaient trouvée, mais qu'il a réinventée

(1) Joubert, dans ses Pensées^ a une image toute pareille en jugeant Bonald.

et mise en honneur de nouveau : a L'homme est une intelligence servie par des organes. » Voici quelques-unes encore de ces belles pensées, et qui sentent le moderne Pythagore :

« En morale, toute doctrine moderne, et qui n'esi paB aussi ancienne que l'homme, est une erreur. »

«< Le but de la philosophie morale est moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils ignorent, que de les faire convenir de ce qu'ils savent, et surtout de le leur faire pratiquer. »

« Ce sont moins les connaissances qui nous manquent, que le courage d'en faire usage. »

« La Révolution a commencé par la déclaration des Droits de l'homme, et elle ne finira que par la déclaralion des Droits de Dieu. »

M. de Donald est un des écrivains dont il y aurait ainsi le plus de grandes ou spirituelles pensées à extraire ; on ferait un petit livre qu'on pourrait intituler Esprit ou même Génie de M. de Bonaldy et qui serait très-substantiel et très original. Lui-même il a publié en 4817 un volume de Peiisées^ mais dans lequel , comme tous les auteurs en ce genre, il en a laissé passer un trop grand nombre. Je n'en ferai remarquer que quelques-unes qui me semblent des plus justes, des plus modérées, et tout à fait iucontestables :

« Le bon sens, dans le gouvernement de la société , doit remplir les longs interrègnes du génie. »

u L'irréligion sied mal aux femmes ; il y a trop d'orgueil pour leur faiblesse. »

u N'en croyez pas les romans : il faut être épouse pour être mère. »

« A un homme d'esprit il ne faut qu'une femme de sens : c'est trop de deux esprits dans une maison. ■

On sent dans ces dernières pensées l'homme de la famille, l'époux au cœur antique, l'homme simple et qui retrouvait dans le cercle domestique la bonhomie et l'aménité. Et ceci encore :

» Des sentiments élevés, des affections vives, des goûts simples, font un homme. »

Homme public, il avait sur le rôle de la France et sur sa magistrature en Europe des idées qui ont été souvent redites par d'autres et exagérées depuis; mais il n'exagérait rien, quand il disait énergiquement :

« Un ouvrage dangereux écrit en français est une déclaration de guerre à toute l'Europe. »

Il a, sur la corruption du goût et sur les rapports du talent et des mœurs, des conseils sobres et sains, qui rappellent Vauvenargues :

« Le beau en tout est toujours sévère. »

u Une conduite déréglée aiguise l'esprit et fausse le jugement. »

M L'auteur d'un ouvrage sérieux a complètement échoué si on ne loue que son esprit. »

<c Les çrandet pensées viennent du cœur, » a dit Yauvenargues. Cette maxime est incomplète, et il aurait dû ajouter .- « Les grandes et légitimes affections viennent de ta raison. »

M. de Bonald , dans ses écrits, à travers leur forme grave et tendue j avait une ironie fine et souvent piquante; cela se dégage mieux dans ses Pensées :

» Des sottises, dlt-il, fuites par des gens habiles ;,des extravagances dites par des gens d'esprit; des crimes commis par d'honnêtes gens, -^ voilà les révolutions. »

C'est joli , c'est juste, et ce n'est pas trop dur. Il se demandait encore,' et c'est surtout aujourd'hui le cas de nous demander tous avec lui :

« Que s'est-il donc passé daifs la société, qu'on ne puisse plus faire aller qu'à force de bras une machine démontée , qui allait autrefois toute seule, sans bruit et sans effort (1)? »

Sous la Restauration , M. de BonaJd ne fit qu'appliquer aux choses publiques, et aux discussions politiques dans lesquelles il fut mêlé , son invariable doctrifie de tous les temps. Logique, conséquent et sincère, il rappliquait dans les plus grandes comme dans les moindres choses. De même qu'à la Chambre des Députés et ensuite à celle des Pairs il prenait parti pour toutes les propositions et les mesures rétrogradantes , membre du Conseil-Général de son département, il s'opposait le plus

(4) Sans bruit et sans effort, cela 'vous plaît à dire: quand on remonte dans Thistoire , on ne trouve que bruit et qu'effort à chaque siècle; cependant il n'en est pas moiqo vrai qu'il y avait dans l'ancienne société, an milieu de tous ses dérangements, un ou deux grands ressorts qui continuaient d'aller ou qui reprenaient vite le dessus, et qui se sont brisés depuis.

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qu'il pouvait à une grande route, qui même lui aurait été utile pour sa terre, persuadé que ,« rapprocher les hommes, comme il le dit, n*est pas le plus sûr moyen de les réunir. » Opposé en tout^à la<ten!iance de la société tnoderne, à tout ee qui c^itralise et mobilise, il comprenait daçs un même anathème les grandes capitales, le télégraphe, le crédit et tous ses moyens;., il. aurait voulu en revenir à la monnaie de fer de Sparte. Nul n'a mieux su. que lui tout ce dont il ne voulait pas. Il avait pour principe qu'en* tout état de cause, il est bon de résister à i» i^ouveauté , fût-elle une vérité : cela lui fait faire quarantaine^Tèl qifil était, il mérita «ne double .réputation durant tout ce temps dei quinze 9|)nées , la réputation d'oracle et d'homme de génie dans soa parti, parmi le^petil nombre des esprits opiniâtpe^ et. ipimuables, et mém^, jusqu'à un certain poiiU, «dans tq^s les rangs des royalistes intelligents : auprès des autres , des libéraux ,W1 passait pour un gentillâtre spirif del , entêté, pei^t-être un peu cruel , 6t il jouissait de la plus magnifique iftâpopularité^Tout cela doit s'apaiser et se tempérer aujourd'hui. ^

Dans le commerce habituel, « il était indulgent et doux, nous dit M. de Lamartine, comme Tes hommes qui se croient possesseurs certaine et infaillibles de leur vérité. » Ses lettres 4 Joseph de Maistre , récemment^publiées , ncms le montrent simple en effet, suivant de tout: point ses idées et les pratiqi^nt, trêâ-occupé des détails, çt révenant souvent d'une manière naturelle , mais cependant marquée , à ses soucis de famille et d'intérêts domeàiques. Homme privé , il avait de la bonhomie , de la finessoi, mais sans brillant et sans grandeur.

Publipiste, malgré ses hîtutçg parties, je ne lui trouve pas les vrais signes du génie, qui sont l'ouverture d'instinct , le renouvellement de. vue, la prescience et la découverte de vérités nouvelles :^il n^à fait^que rédiger et resonstruire , sous forme origin^O', idéale, et parfois btparre, les doctrines du. passé, sans admettre ni concevotr aucune des transactions et des transformations par où elles pouvaient se lier à f avenir. Philosophiquement (si j'ose avoif un avis), ï\ me paraît bien supérieur à ce qu'il est comme politique. Dans ses^d^x volumes de Recherches sur lés premier^ Objets des Commissances morales^ il a défendu la philosophie spiritualiste par les armes les plus aiguisées et les plus habiles* qu'elle ait maniées de nos

jours. Les physiologistes de l'Ëcole de Lucrèce et de Ld Marck qui pourront et oseront lui répondre (car la querelle à mort, est entre eux et lui) sont encore à naître (i).

Ses relations avec de Maistre et avec Chateaubriand achèvent de le définir : un écrivain , selon moi , n'est bien défini que quand on a nommé et distingué à côté de lui et ses proches et ses contraires* A Tégard de Joseph de Maistre, Bonaid, à un an près du même âge, n'est ni un disciple ni un précurseur : « Je n'ai été ni son disciple ni son maître, dit-il quelque part. Nous ne nous sommes jamais vus; mais je le regarde comme un de nos plus beaux génies, et m'honore de Tamitié qu'il m'accordait, et de la conformité de nos opinions. Il m'écrivait peu avant sa mort : Je n'ai rien pensé que vous ne l*ayez écrit; je n^ai rien écrit que vous ne rayez pensé. L'assertion, si flatteuse pouf moi , souffre cependant, de part et d'au* tre , quelques exceptions. » Elle en souffre surtout quant au mode de talent et de nature. En disant les n^êmes choses que Bonald, Joseph de Mafs'tre est hardi, impétueux, varié; il semble presque un génie libéral par la verve et la couleur de l'expression ; il a des poussées et des sorties qui déjouent le système; tandis quelîautre, vigoureux, subtil, profond, roide et strict, s'y renferine invariablement (2).

(I } La question philosophique pour Bonald por^ tout entière sur les origines, sur Torigine des idées qu'il ramène à celle de la parole, et par conséquent Sur l'origine même des êtres parlants.* Bonald est le chef des partisans de la Cr^aflon contre ceux .qui soutiennentune origine huajaine purement naturelle. Les éciébtiques distingués, tels que in. Damiron, qui se sont entremis dans le débat, se tiennent dans l'entre-deux et ne s'expliquent pas nettement. Êtes-vous pour la^ Création de l'homme par Dieu prise au pied de la lettre, ou pour une génération à la manière des naturalistes purs ? il n'y a point de milieu. Le vif de la question pour Bonald est là. Si vous êtes pour le récit de Mo'tee, vous Stes juif, chrétien, catholique; Bonald ne vous lâche pas qu'il n'ait tiré du premier fait toutes ces conséquences. Le déiste pour lui n'existe pas : « Un déiste, dit-U, est un l^omme qui, dans sa courte existence, n'a pas eu le temps de devenir athée. » — (Voir un morceau intitulé De l'Origine du Langage, par M. Ernest Renan, inséré dans la Revue La Li" berté de Penser , 1848.)

(â) De Maistre a lu Catulle comme l'avait lu Fénelon, et il en citait un jour quelques vers dans une lettre à Bonald ; celui-ci en paraît un peu étonné ; « Vous m'avez fait dire les plus jolies choses par Catulle, répondait-il, et, si je n'en avais vu le nom au bas, ayant un peu mtblié

Quant à Chateaubriand , il était de quatorze à quinze ans plus jeune que Bonald, c'est-à-dire d'une autre génération. Unis en 4802, compagnons d'armes dans le même combat, dans la même cause de la Renaissance littéraire et religieuse. Chateaubriand salua du premier jour la Législation primitive dans deux articles de haute critique insérés au Mercure; et on a vu comment Bonald , à cette époque, comparait la vérité glorifiée par Chateaubriand à une reine. Peu à peu les antipathies d'esprit et de nature pourtant se déclarèrent; et la politique les fit éclater après 1815. Ils paraissaient plus unis que jamais pour la défense des mêmes principes , dans le Conservateur, mais les vues et les arrière-pensées différaient. Bonald restait ce qu'il avait été dès l'abord, l'homme de la tour et du clocher antique et gothique, tandis que Chateaubriand, livré à ses brillants instincts, se faisait déjà l'homme du torrent : « C'est le grand champion du Système constitutionnel, écrivait Bonald à^Joseph de Maistre en 1821 ; il va le prêcher en Prusse, et n'y dira pas de bien de moi, qu'il regarde comme un homme suranné qui rêve des choses de l'autre siècle... C'est un très-grand coloriste, et surtout un très-habile homme pour soigner ses succès. » Bientôt, et après le passage de Chateaubriand au ministère, dans les luttes de 4826—1827, les discussions sur la liberté de la presse amenèrent entre lui et Bonald une rupture ouverte, dans laquelle le vieil athlète porta au brillant transfuge des coups acérés, directs, et qui auraient paru des blessures profondes , si on y avait pris garde : mais dès lors le bruit et le triomphe de l'opinion couvraient tout.

L'avenir , je le crois , réservera à M. de Bonald une assez haute place : à mesure que les âges s'éloignent et que les institutions s'évanouissent, on sent le besoin d'en résumer de loin l'esprit dans quelques figures et dans quelques noms. Le nom et le personnage de M. de Bonald sont une de ces représenta- Xious les plus justes et les plus fidèles qu'on puisse trouver de l'ordre monarchique et religieux pris au sens le plus absolu ; il a été l'un des derniers sur la brèche et n'a pas cédé une ligne de terrain en théorie. Je ne pense point, malgré l'adhésion si distinguée de M. Barbey d'Aurevilly, que M. de Bonald soit à

ce grave auieur^ j'aurais cru les vers de vous , tant ils sont faciles et agréables, »

]a veille de trouver beaucoup de disciples; mais les adversaires, ceux qui pousseront le plus par leurs systèmes vers les formes encore mal dé6nies de la société nouvelle, croiront s'honorer eux-mêmes en le respectant, et en saluant enjui un champion du moins qui a eu jusqu'au bout Tintrépidité de sa croyance et qui n'a jamais fléchi.

Lundi 95 août 1851.

Essai sur AHYOT,

PAR M. A. DE BLIGNIERES.

(1 vol. — 1851.)

L'Éloge d'^myot a été proposé par l'Académie française pour sujet du prix dit d'Éloquence qu'elle a décerné en 4849; M. Amédée Pommier a obtenu le prix, M. de Blignières l'accessit. Depuis cette époque, M. de Blignières a revu son travail et. l'a complét^^Ne prenant son Éloge d'Amyot distingué par l'Académie que comme un discours préliminaire, il a composé un livre tout ptein de recherches et de dissertations sur les di>^rs ouvrages d'AiiTyot, sur sa langue, sur sa vie; il y discute toyiis les points qui ont prêté à la controverse et à la critique; il s'a(9plique à les éclaircir à l'avantage de son auteur, avec zèle, érudition et curiosité. Ce^livre fait beaucoup d'honneur à M. de Blignières, qui est professeur de rhétorique dans l'un de pos Collèges de Paris (Stanislas); la science dont il fait preuve n'est pas la seule chose qui plaise en lui ; son alfection pour Amyot décèle ses mœurs, une âme qui aime les Lettres, et qui les aime avec cette humanité d'autrefois, avec cette chaleur communicative , qui est propre à gagner la jeunesse, et que* possédaient les vieux maîtres. Le jeune professeur de rhétorique a évidemment en lui de l'aimable, de l'abondant, quel^es-unes de ces qualités d'Amyot qui se retrouvaient dafts Hollin , et qui mettent du charme jusque dans un enseignement sévère. Je ne trouverai à reprendre dans son livre

que ({uelques développemeirts un peu trop complaisants, et quelques longueurs : en cela encore, il semble gu'il ait voutu tenir d'Amyot (1). * .

C'est à celui-ci que je m'attacherai aujourd'hui. Amyot est un des noms les plus célèbres de notre vieille littérature ; on dit le bon Amyot y sans trop savoir, comme le bon. Henri If^^ comme le bon La Fontaine, Aucun nom littéraire de son siècle (si l'on excepte Montaigne) ne jouit d'une faveur aussi universelle. Quand il s'agit d'une jolie et gracieuse naïveté de langage , on dit aussitôt pour la définir : C'est de la langue d'Amyot. Ce simple traducteur de Plutarque* s'est acquis la gloire personnelle la plus enviable ; ou le traite comme un gi^ie naturel et original. Il semble qu'à travers ses traductions on lise dans sa physionomie , et qu'on l'aime comme s'il nous avait donné ses propres pensées.

Un poëte italien moderne, Leopardi , enviant la gloire de ces opportuns et heureux traducteurs italiens qui se sont enchaînés à quelque illustre classique des anciens pour n'en plus être séparés, s'écrie : « Qui ne sait que Caro vivra autant, que Virgile, Mouti autant qu'Homère, Bellotti autant que Sophocle? Oh ! la belle destinée de ne pouvoir plus mourir, sinon avec un immortel! » Tel est le iotet le bonheur d'Amyot. Il a contribué à rendre Plularque populaire, «t Plutarque le lui a rendu en le faisant immortel.

C'est justice, quand on y regarde bien. Et cependant toute faveur, eu se prolongeant dans la postérité, rencontre ses épreuves et ses retours, et la réputation d'Amyot n'a pas été sans quelque flux et reflux. On s'est demandé si , en un siècle aussi riche que le xvi", en un siècle qui possédait un si grand nombre d'écrivains énergiques, colorés, vifs, naïfs,^ou mîme gracieux par endroits, il était juste de transférer tout Thonneur de la naïveté, de la grâce et de l'éloquence sur un simple traducteur. Examinant ses traductions en elles-mêmes, des érudits et des critiques exacts y ont relevé des fautes, des inadvertances, des infidélités de divers genres. Mais, tout cela dit , le tout examiné et débattu , Amyot garde sa place et ia gardera; et il la mérite. Il la mérite, nous dit Montaigne,

(I) L'homme dont nous parlions ainsi ^ M. Ernest de Biignières , est raort deux mois après, à Lyon, le fer octobre 1851, dans sa vingt-septième année.

344 GAUSEUfES DU LUNDI.

excellent juge, pour la iiaiveté et pureté du langage en quoi il surpasse tçus les autres^ pour la constance d'un si long travail, pour la profondeur de son savoir^ ayant pu développer si heureusement un auteur si épineux et ferré que Plutarque (car il n'est pas besoin de savoir le grec pour sentir qu'on est porté avec Amyot dans un courant de sens continu , et que, sauf tel ou tel point de détail, il est maître de son sujet et dans Fesprit de l'ensemble): « Mais surtout, ajoute Montaigne, je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants, étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier. » Et il ajoute avec un vif sentinient de ce bienfait : a Grâce à lui , nous osons à cette heure et parler et écrire; les dames en régentent les maîtres d'école : c'est notre bréviaire. » Rien ne saurait prévaloir contre un tel témoignage. Il est juste que la récompense des écrivains se mesure à l'étendue de'l'influence qu'ils exercent, quand cette influence est toute bienfaisante et salutaire. Âmyot a rendu des services, 4° un service inappréciable à la langue, en la répandant et en la popularisant dans ses meilleurs tours, dans son économie la plus ample et la plus facile, dans sa diction la plus large et la plus sincère, à l'aide de l'intérêt qui s'attachait aux Vies de Plutarque ; 2° il a rendu un service non moindre à la raison et au bon sens public en faisant circuler Plutarque, et ses trésors de vertu antique et de morale , dans toutes les mains^ à l'aide d'une langue si claire , si facile , si diffuse, si courante et si riante. II y a eu bien du bonheur dans un tel choix : comment s'étonner qu'il soit entré de la faveur dans la justice et quelque entraînement dans la reconnaissance ?

Jacques Amyot , dont la meilleure vie et la plus complète a été écrite par l'abbé Lebeuf , était né à Melun le 30 octobre 1513, de parents pauvres et qui, pourtant, le firent étudier. Bien jeune, il vint à Paris continuer comme il put ses études de grammaire ; il servait en môme temps de domestique à quelques écoliers. Sa mère, Marguerite des Amours (c'est un nom assorti pour la mère d' Amyot) , avait soin de lui envoyer chaque semaine un pain par les bateliers de Melun. On dit que le soir, faute d'avoir de quoi acheter une lumière, il lisait à la lueur des charbons embrasés : on a raconté la même chose du

AHYOT. ' 345

jeune Drouot, lisant enfant près du four de son père. Ces débuts d'Amyot, qui sont un peu la légende de cet âge héroïque de rérudition ^ ont du charme. Â l'époque où il étudiait, il fallait acheter cher le savoir : les nouvelles méthodes apportées par/Budé, et favorisées par François l"^ s'introduisaient à peine. N'apprenait pas le grec qui voulait. Amyot, appliqué, patient, un peu lent, dit-on, dut conquérir sa science à force d'opiniâtreté et d'ardeur. Maître ès-arts à dix-neuf ans , il alla ensuite à Bourges pour y étudier le droit; il y devint précepteur et bientôt professeur des langues grecque et latine à l'Université de la ville. Les dix ou douze années qu'il passa à Bourges furent des années fécondes , et dans lesquelles il posa les fondements de tous ses grands travaux. Il traduisait le roman de Théagène et Chariclée^ mais il méditait déjà son Plutarque : et en général, tout ce qu'il fit dans l'intervalle, sa jolie traduction de Daphnis et Chloé, sa traduction honorable de Diodore de Sicile^ ne furent que des manières de prélude et de passe-temps; il réservait toutes ses forces pour spn grand ouvrage.

François l'" fut informé des premiers travaux d'Amyot et de ses projets : il vit la traduction du roman de Théagène et Chariclée, qui fut imprimée l'année même de sa mort (i 547) ; il eut connaissance de quelques Vies de Plutarque qu' Amyot lui présenta comme essai : il lui commanda de poursuivre une si généreuse entreprise, et, pour l'y encourager, il le nomma abbé de Bellozane : ce fut le dernier bénéfice que conféra ce roi ami des Lettres, car il mourut peu après.

Amyot, assuré de la subsistance, et croyant que, François I" n'étant plus, la fortune en France se retirait de lui, tourna ses regards vers l'Italie, cette vraie patrie de la Renaissance, et où l'appelaient tant de précieux manuscrits à consulter. Il saisit une occasion que lui ofl'raitM. de Morvilliers, de Bourges, nommé ambassadeur à Venise, et il le suivit au delà des monts (4). Ces. quatre ou cinq années environ qu'Amyot passa en Italie, à Venise et à Rome, lui furent grandement profitables, tant pour l'étude des textes que pour le commerce des

(1) Il reste quelque incertitude sur la date précise du départ d'Amyot pour Rome; il se pourrait qu'il fût parti un peu avant la mort de François I«r; ce sont des détails peu importants et que ses meilleurs biographes ne me paraissent pas avoir éclaircis.

hommes, et aussi pour la connaissance des affaires. A un mom^l (en 'septembre 4554), il joua même un certain rôle, ,ayanl été envoyé par son ambassadeur au Concile de Trente pour Y porter les lettres de protestation du roi : mais il ne faut pas s'exagérer le rôle d*Amyot , qui ne fut que très-secondaire en cette renovitre comme en toutes les occasions politiques auxquelles il se trouva mêlé. Ce n'était à aucun degré un homme d'État qu'Amyot /c'était un homme d'étude, plein de diligence, de curiosité, de patience, et admirable par la façon étendue, agréable ^t ingépue avec laquelle il présentait les fruits de son labeur. Le.c^irdinal deTournon, l'ayant connu à Rome et apprécié pour ses qualités studieuses et morales, parla de lui à la Cour^, lorsque le roi Henri II cherchait un précepteur pour ses deux ^fils^Jes ducs d'Orléans et d'Anjou (depuis Charles IX et Henrj III), et Amyot fut choisi (4554). Pour justifier l'honneur d'un tel choix, 'Amyot redoubla de zèle dans son grand travail à ses heures de loisir, et il publia en 4559 les Vies complètes de PJutarque traduites, qu'il dédia à Henri II. . •

n'est piquant de remarquer que, cette môiçé année 4*^59, il publiait , sans y mettre son nom il est vrai , les Amours pastorales de Daphnis et difi Chloé, ce libre et agréable roman qu' Amyot, dans sa traduction, rendait plus délicieux encore, en lui prêtant une naïveté de diction qui manque quelquefois ^u texte grec et qui n'est ici qu'ujie convenance de plus. Rien ne peint mieux la morale d'une époque et d'une Cour qu'une telle publication de la part d'un homme d'Église, précepteur en titre des fils du roi ^ une licence de cette force et qui paraît, chose toute simple. -Que l'on se figure, si l'on peut, le précepteur d'un fils de roi, depuis Bossuet jusqu'au digne et docte précepteur de M. le comte de Paris, s'avisant d'égayer par une piÂIication de ce genre, les travaux de son grave préceptorat. Ajoutons toutefois, pour aider à l'explication , qu'au xvi^ siècle le culte de Taotiquité était tel , qu'H purifiait au premi^ moment tout ce qui en sortait.

Les années suivantes ne furent .pour Amyot que des années de prospérité et d'honneur.. Sur le pieilleur pied à la Cour, Voyant son élève chéri, le petit Charles IX, devenu roi dès l'âge de onze ans, et ne cessant jusqu'à la fin de lo considérer comme le plus gentil et le plus doux de« princes (naturâ mitissimus

erat) ; également estimé et honoré de son autre éièvè Henri HJ, grand-aumônier de France st)us tous deux» bientôt i^Y^ae d'Auxerre, Amyot avait réalisé^ le 'plus beau i^ve 4'un savant et d'un lettré au xvi^ siècle. Il continaâ de ju8ti6er les faviiurs de la fortune en publiant, en 4572, les CËuvres n)|»rales de Plutarque,. qu'il dédia à son éleva et maître le cq^ Charles IX, par reconnaissance pour ses bienfaits, « et aussi, dit-il, pour témoigner à la postérité et à ceuxqutn'oitt pa» cet heur de vous connoître familièrement, que Notre Seigneur a mis en vous une singulière bonté de nature... » Aia3iot )Kcrivait cela TasDée même de la Saint-Barihélemy. Saos^^prendre à ia kttre (es; imprécations de d'Aubigné su^ le roi qiiL;,eut ie fnalheur d'ittta* cher son nom à celte nuit funeste , on conviendra quMl y avait au moins de l'illusiipn ({e précepteiil^ et de père naj^rricier dans Amyot. — Quant au petft roi, il jugeait son bon maître Joot eu le comblant : on 'rapporte«qu'i1 le raillait parfois sur lion avarice et sa parcimoi^e, et enfin, lui qui se" connaissait en vers et qui en faisait 'même dicissez bons^ il ie permettait âe trouver durs ceux qu'^opyot mêlait à ses traductions : Âmyot, très-peu poëte en cela , jpe l'en trouvait pas moins aimable.

Ainsi comblé des honneurs et des avantages de sa profession , on ne voit pas qu'Amyot d'ailleurs »if été aucuneoAht ambitieux en pohîique : ce n'était pas» un de cea précepteurs comme le cardinal de Fleury, qui essaient de t' insinuer ^ans les grandes affaires et de domii^er à jamais l'eà^rit de ceux qu'ils ont façoni^é». Amyot n'avait pas une si hat^le po|;toe ni une si ferme idée de lui-même. Danè saDédit jce d^ Vies de Plutarque à Henri II, il paclfe de lui hufcblement* plus^hum* blement même qu'on ne le voudrait : « Nou quiij'eusse opinion qu'il pût issir {sortir) de moi', dil-i\ , persoime si has^ et si petite en^, toute qûaliUj chœe (|yi mérîtât id'êlre mise devant les yeu* de Votre Majesté * » Au COnyle ^e Trente, en septembre M 554 , ayant eu à présenter les letjres de protestation du roi aux Pères du Concile^ et Ifouvant l'assemblée peu disposée à les rec^voif : «f Je Jilois Je pluijfoûx qii^je pouvais^ écrit-il à son ambassadeur, 4ne*sen|^nt si niai , et assez pour me faire mettre en prison si j^eusse'ifh peu trop avan* parlé. » Certes, un simple secrétaire , mais qui eût été de l'étoffe d'un Mazarin ou d'un d'Ossat, ou même^d'unj?leury, se gérait exprimé et se serait présenté autrement. Amyot, toutes

les fois quMl n'est pas soutenu par rame d'un ancien, dans son style comme dans ses pensées , descend un peu bas , se rabaisse ou se traîne : ce n'est qu'un grand lettré et un excellent traducteur. Évêque, il remplit ses devoirs avec diligence, exactitude et régularité. Transporté brusquement des grâces païennes de.Longus ou des beautés naturelles de Plutarque à rétude de la théologie et à la Somme de saint Thomas , il s'y applique, il y réussit même; il s'efforce de s'y plaire et de se persuader que cela ne l'ennuie pas. Il s'exerce à parler à son peuple d'Auxèrreun langage clair, pur et lucide, et l'on se figure, en effet, quel pouvait être le caractère doux, abondant et moral de.ces homélies, prononcées d'une voix un peu faible par le bon évêque Amyot. On nous le peint encore dans les années paisibles de son épiscopat, aimant la musique, faisant volontiers sa partie dans son intérieur avec ses chanoines et ses chantres avant ses repas : a il se plaisait même à jouer des instruments, et souvent, avant le dîner, il touchait d'un clavecin, pour §e mfettre à^ble l'esprit plus dégagé après ses études sérieuses. » Ce goût du boji évêque alla jusqu'à entraîner des abus, et il s'introduisit daqs sa cathédrale des nouveautés de chant qui scandalisèrent les classiques, les amateurs zélés de l'ancien plain-chant grégorien. Pourtant ce fut sous Amyot et auprès de lui qu'un chanoine, son commensal et son économe, inventa l'Instrument de chœur d'un très-convenable usage, et quH)n appelle serpent. Aux .yeux des purs et austères partisans de la gravité dans la psalmodie, cela répare un peu ses fautes; Bon, 'facile, amateur de musique^un peu timide en publi«, un peu perdu dans les détails. Vif d'humeur, mais revenant aisément, francj ouvert et candide, tel on nous peint et tel aisément on se figure en effet le bon Amyot, que le malheur, vers la fin 'de ^on existence heureuse , vint tout à coup visiter. L'assassinat de MM.de Guise, aux États de Blois, donna le signal aux mécontents et aux ligueurs d'Auxerre : un supérieur des Cordeliers , Clauc^e Trahy, publia et prêcha partout que l'évêque Amypt avait tout su, tout approuvé, et qu'en absolvant le roi dont jl était l'aumônier, il s'était fait son complice. Je n'ai pas* à m'étendre sur ces scènes de la Ligue qui firent , en quelques mois , du riche et florissant Amyot , « le plus affligé, détruit et ruiné pauvre prêtre qui soit, comme je crois, dit-il, en la France» (9 août 4589). — Pauvre Arayotl

ses dernières années furent tristes et amères. En procès avec son Chapitre, menacé et insulté , le pistolet au poing , par cet odieux cordelier ligueur, maître ïrahy, et par ses paroissiens, placé entre les crimes de Blois et les avanies d'Auxerre, >l put faire la différence des grands hommes de Plutarque aux misères et au fanatisme de son temps. Il u*alla point jusqu'à Henri IV^, et eut le malheur encore plus que le tort de ne pas le prévoir, de ne pas espérer en lui. Il mourut le*46 février 4593 dans sa quatre-vingtième année, sans avoir entrevu le retour au mieux et le salut ici-bas. Plutarque, du moins , dans sa ville de Chéronée , revêtu des magistratures honorables et prêtre d'Apollon, put vieillir avec douceur et sérénité au milieu de la philosophie et des Muses, et atteindre, dit-on, presque nonagénaire, jusqu'à Taurore du règne d'Antonin-le-Pieux.

Il est difficile d'essayer un jugement sur les ouvrages d'Amyot et de les apprécier au vrai sans avoir à la fois sous les yeux les textes et les traductions : mais non, — prenons cellesci, comme on l'a fait presque toujours, comme des écrits originaux d'un style coulant, vif, abondant, familier et naïf, qui se font lire comme s'ils sortaient d'une seule et unique veine. A tout instant, des expressions heureuses, trouvées , ce qu'on peut appeler l'imagination dans le style, s'y montre et s'y joue, ni plus ni moins que si l'auteur était chez soi et s'animait, chemin faisant, de sa propre pensée. Ce sont là les mérites de ce traducteur incomparable , venu à un moment décisif et où il pouvait se permettre ce qui , depuis lors, n'eût plus été également accordé. Je commencerai par citer tout d'abord de lui une page célèbre, et qui rassemble, dans un exemple sensible, la fleur de ses plus habituelles et coutumières qualités. Il s'agit de Numa et de ses premiers actes de législateur et de civilisateur qui adoucirent le- naturel féroce des premiers Romains; j'ai regret d*altérer dans ma citation l'orthographe ancienne qui , dans ses longueurs mêmes, et par la surabondance de ses lettres inutiles, contribue à rendre aux yeux la lenteur et la suavité de l'effet ;

» Ayant donques Numa fait ces choses à son entrée , pour toujours gaigner de plus en plus Tamour et la bienveillance du peuple, il commença incontinent à tâcher d'amollir et adoucir , ne plus ne moins qu'un fer, sa ville, en la rendant, au lieu de rude, âpre et belliqueuse qu'elle étoît, plus douce et plus juste. Car, sans point de doute, elle IV. 30

étoit proprement ce que Platon appelle une ville bouillante, ayant premièrement été fondée par hommes les plus courageux et les plus belliqueux du monde qui, de tous côtés, avec une audace désespérée s'étoient illec ( là) jetés et assemblés : et depuis s'étoit accrue et fortifiée par arme» et guerres continuelles, tout ainsi que les pilotis que l'on fiche dedans terre, plus on les secoue et plus on les affermit et les faitpon entrer plus avant. Parquoi Numa, pensant bien que ce n'étoit pas petite ne légère entreprise, que de vouloir adoucir et ranger à vie pacifique un peuple si haut à \9, muin, si fier et si farouche, il se servit de Taide des Dieux, amollissant petit à petit et attiédissant cette fierté de courage et cette ardeur de combattre , par sacrifices , Jdtes , danset et processions ordinaires que il célé^roit lui-même... »

Et plus loin, marquant que, durant le règne de Numa, le temple de Janus , qui ne s'ouvrait qu'en temps de guerre , ne fut jamais ouvert une seule journée, mais qu'il demeura fermé •continuellement l'espace de quarante-trois ans entiers :

« Tant étoieut, dit-il, toutes occasions de guerre et partout éteintei et amorties : à cause que , non-seulement à Rome , le peuple se trouva amolli et adouci par l'exemple de la justice, clémence et bonté du roj, mais aussi aux villes d'alenviron commença une merveilleuse mutation de mœurs, ne plus ne moins que si c'eût été quelque douce haleine d'un vent salubre et gracieux qui leur eût souffié du côté de Rome pour les rafraîchir : et se coula tout doucement es cœurs des hommes un désir de vivre en paix, de labourer la terre, d'élever des enfants e» repos et tranquillité, et de servir et honorer les Dieux : de manière que par toute l'Italie n'y avoit que fêtes, jeux, sacrifices et banquets. Les peuples hantoient et traflquoient les uns avec les autres sans crainte ne danger, et s'entrevisitoient en toute cordiale hospitalité, comme si la sapience de Kuma eût été une vive source de toutes bonnes et honnêtes ^ choses, de la(]^uelle plusieurs ruisseaux se fussent dérivés pour arroser toute l'Italie, et que la tranquillité de sa prudence se fût de main en main communiquée à tout le monde... »

J'abrège à regret cette phraâe coulante et infinie d'Amyot , qui n'est pas terminée encore; mais on a senti le charme qui pénètre, et ce génie de l'expression qui, sans lutte, sans effort, s'anime et s'inspire de son modèle. C'est déjà au xvi* siècle la langue du Télémaque ou celle de Bernardin de Saint-Pierre , ou encore celle de Massillon, ayant de plus sa fraîcheur native. Notez, chemin faisant, que d'expressions vives, parlantes, toutes fidèles, ou mieux que si elles étaient littéralement fidèles, car elles sont trouvées , une ville bouillante , attiédir cette fierté de courage, un peuple si haut à la main, se couler tout doucement es cœurs des hommes, etc. : que de jolis mots

ÂMYOT. 354

qui sentent leur jet de veine et leur liberté naïve! Un esprit tout critique et chagrin pourrait relever dans ces pages mêmes des redondances et cette disposition d'Amyot à tout étendre et à tout allonger ; on nage avec lui dans les superfluitéssans doute : là où Plutarque ne met que deux motS) il en met trois et quatre, et six ; mais que>nous importe si ces mots sont des plus heureux et de ceux mêmes que le lecteur qui ne sait que le français va d'a})ord reliBver avec sourire et avec charme? Amyot délaie quelquefois l'expression de Plutarque , mais le plus souvent il se contente de la développer et de la déplier pour nous l'offrir plus légère. A côté de ces pages de la Vie de Numa , il faudrait en rappeler d'autres également connues de la Vie de Lycurgue , et dans lesquelles est nettement et vivement défini le caractère des jeunes guerriers Spartiates avant et pendant le combat (chap. XLIV — XLIX). Quand de telles pages s'écrivent dans une langue et que cela dure pendant toute. la teneur d'une traduction de si longue haleine, elle n'a plus rien à désirer, ce semble, dans sa prose.

L'ordinaire d' Amyot est , sans contredit , le simple langage délié et coulant de la narration , ou encore ce langage mêlé et tempéré qui s'adresse aux passions plus douces : mais , là où son modèle l'exige, il sait atteindre à « ce langage plus haut, plein d'efficace et de gravité, et qui , courant roide ainsi qu'un torrent, emporte l'auditeur avec soi. » En ce qui est sobre, simple et grand, nulles pages ne sont plus belles que celles de la mort de Pompée. M. de Chateaubriand en jugeait ainsi à son retour d'Orient , en les relisant la mémoire encore pleine du souvenir des plages historiques qu'il avait visitées : « C'est , selon moi , disait-il , le plus beau morceau de Plutarque, et d' Amyot , son traducteur. »

Dans les Traités moraux de Plutarque, que de charmantes pages aussi , riches de sens , pleines d'aisance et de naturel , et qui ont un air de Montaigne! Ce. sont tous ces trésors si neufs alors, trésors de morale, trésors d'héroïsme, qu'Amyot, le premier, versa si copieusement à la fois et si limpidement dans le torrent de la circulation au xvi* siècle , de ce siècle corrompu et fanatique, comme pour l'épurer et l'humaniser, et dont la reconnaissance universelle , le cœur de tous les honnêtes gens, lui sut un gré infini.

La jeunesse, qui se plaît aux choses d'amour, ne lui a pas

SU un moindre gré , alors et depuis, de sa ravissante traduction du petit roman de Daphnis et Chloé , chef-d'œuvre que Paul- Louis Courier a retouché, corrigé et réparé quant au sens, tout en y respectant les belles et naïves expressions du premier interprète , et en les imitant de son mieux dans les parties inédiles qu'il a retrouvées. C'est dansJ'étude de ce petit tableau qu'il est plus facile de se rendre compte du procédé d'Amyot quand il traduit. Dans le style de Lgngus, ce ne sont, à bien des endroits , que phrases à compartiments , avec des membres symétriques accouplés artistement et ayant volontiers des sortes de rimes et d'assonances : tout cela sent le jeu et la recherche du rhéteur. Amyot , au contraire , entre dans le récit bonnement , avec plus de rondeur ; il lie les phrases , il y mêle de petits mots explicatifs, qui en rompent le rhythme par trop régulier et affecté. Cette intention fréquente d'antithèses, soit dans les idées , soit dans les mots , a disparu. Il y met du liant ; sa phrase court comme une phrase naturelle et d'un auteur original , qui n'a pas songé à lutter et à jouter. C'est un peu une traduction faite comme par La Fontaine , ou bien , l'oserai-je dire? par l'aimable saint François de Sales, si on se l'imagine un seul moment, jeune , non encore saint, helléniste et amoureux :

« Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondoit, ta terre se découvroit et l'herbe dessous poignoit; les autres pasteurs menèrent leurs bêtes aux champs : mais* devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servoient à un bien plus grand pasteur; et incontinent s'en coururent droit à la caverne des Nymphes, et de là au pin sous lequel étoit l'image de Pan , et puis dessous le chêne où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux... puis allèrent chercher des fleurs, pour faire des chapeaux aux images (le bon Amyot, par piétés n'a osé dire : pour faire des couronnes aux Dieux), mais elles ne faisoient encore que commencer à poindre par la douceur du petit béat de Zéphyre qui ouvroit la terre, et la chaleur du soleil qui les échaufToit. » .

Si vous croyez que ce petit béat de Zcphyre soit dans le grec , vous vous trompez fort ; c'est Amyot qui lui prête ainsi de cette gentillesse et de celle grâce d'ange , en revanche sans doute de ce qu'il n'a osé tout à côté appeler Pan et les Nymphes sauvages des Dieux.

Dans ses préfaces , dans ses dédicaces , dans le petit nombre de pages de son crû , sauf de rares endroits , Amyot est faible ;

ii écrit moins bien pour son compte que quand il traduit. On a dit de son style qu'il semblait alors étrangement pesant et tralnassier. Le root est dur, mais, une fois lâché, ii reste vrai. Âmyot, de son chef, pense peu ; il tourne dans les banalités morales : ii ne s'arrête plus et ne sait où finir sa phrase ni où la couper. M. de Blignières, qui tâche de couvrir le plus finalement qu'il peut les côtés faibles de son auteur, est forcé luimême d'en convenir. On trouverait pourtant chez Amyot, parlant en son nom , quelques pages d'une éloquence douce et de vieillard; mais sa force , son talent est ailleurs : il n'a son génie propre que quand il est porté par un autre et quand il traduit ; il n'est original et tout à fait à l'aise que quand il vogue dans le plein courant de pensée de l'un de ses auteurs favoris. Et c'est en cela qu'il est vraiment le premier et le roi des traducteurs : autrement il ne serait qu'un auteur original qui se serait mépris.

On a commencé à entrevoir quelques-uns des reproches qu'encoururent ses traductions et qui s'entremêlaient aux louanges. Dès le temps de Montaigne , quelques lecteurs plus difficiles relevaient les fautes d'Amyot. Un jour, étant à Rome, à la table de notre ambassadeur, devant la plus docte assistance , Montaigne eut maille à partir sur le chapitre du Plutarque d'Amyot, que plus d'un convive estimait beaucoup moins qu*il ne le faisait. On allégua des passages positifs, et Montaigne convint de bonne foi qu'il fallait en rabattre de cette exactitude de détail qu'il avait supposée. Mais je doute qu'il ait rien rabattu de son admiration générale pour l'excellent auteur, et, selon moi, il a eu raison.

Ces deux points , en effet , peuvent se soutenir, et ne sont nullement incompatibles. Amyot a pu commettre , dans sa traduction de Plutarque, toutes les fautes et les inexactitudes soit de sen&, soit historiques, géographiques, mythologiques, etc., dont on l'a taxé, et que Méziriac disait avoir remarquées jusqu'en plus de deux mille passages; et cependant son mérite d'écrivain n'en est nullement atteint; car ce mérite est d'un tout autre oirdre , et il n'en est pas moins vrai , comme l'a dit Vaugelas, que personne n'a mieux su que lui le génie et le caractère de notre langue , n'a usé de mots et de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces : « Tous les magasins et tous les trésors du vrai

langage français, continue Vaugelas avec son entliousiasnoe du bien parler et du bien dire , sont dans les ouvrages de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées ; et, bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons. parade. » Tout cela rqste juste et incontestable. Amyot, plus que personne, a aidé à cet établissement insensible et a préparé cette maturité de la langue par sa longue et pleine influence, et il Ta fait non-seulement par pratique et par instinct, mais en se rendant compte aussi de ce qu'il voulait. Il voulait avant tout, en effet, un style exact, net, châtié, élu enfin , c'est-à-dire choisi et élégant dans son naturel : a Nous prendrons, disait-il, les mots qui sont les plus propres pour signifier la chose dont nous voulons parler, ceux qui nous sembleront plus doux, qui sonneront le mieux à V oreille^ qui ^mnXplus coutumièrement en la bouche -des bien parlants , qui seront bons françois et non étrangers. » Voilà ce que se proposait Amyot et ce qu'il a réalisé en effet , dans le vaste et fertile développement de ses traductions. Avec un génie qui , certes , était inférieur à bien des égards à celui de Ronsard , il a fait tout autrement que lui , il s'est proposé tout le contraire , et , prosateur de plus en plus accueilli , il a mérité de la postérité toute^la faveur qu'elle retirait au malencontreux poète. On a été, je le crois , injuste et dur à l'excès envers l'un , mais on n'a été que justement favorable à l'autre.

J'ai voulu relire la pièce la plus grave qu'on a écrite contre Amyot et que je ne trouve pas du tout à mépriser : c'est le Discours de la Traduction^ par M. de Méziriac, qui fut lu à l'Acadéaue française à la fin de l'année 4635, et dont Amyot fait tous les frais. Méziriac, mathématicien, géographe, mythographe, savant érudit en toute matière , y relève avec une extrême rigueur toutes les fautes et les oublis du bon Amyot dans son Plutarque ; il en parle avec hauteur et supériorité comme d'un « bon écolier de rhétorique, qui avait une médiocre connaissance de la langue grecque, et quelque légère teinture des bonnes Lettres. » Il est curieux de voir, en lisant ce morceau, de combien de bévues , aux yeux des érudits de profession, se compose une gloire littéraire et populaire. Mais la question

pour Amyot n'est pas de ce côté : elle n'est pas avec les Scaliger, les Méziriac et les érudits en us; elle est avec le pablic, avec les lecteurs de toutes classes, avec tout le monde. Ce sont là, Montaigne en tête, ses vrais juges. J'admets volontiers qu'Âmyot, tout instruit qu'il était, n'ait toutefois été queca qu'on peut appeler un grand humaniste , un Kollin ayant le génie du style. Ses fautes , qu'un Méziriac relève si aigrement, d'autres érudits plus cléments et d'un goût meilleur les corrigeront sans grand'peine. Les Brotier, les Clavier, les Courier, donneront des éditions d'Amyot où les fautes auront disparu et où le langage excellent restera : et pour nous postérité, quand il s'agit d'Amyot, voilà notre héritage.

J'ai parlé de Bollin , et ce nom revient à propos ici ; car il me semble que cet homme de bien que Montesquieu a appelé « l'abeille de la France, » appartenait aussi à cette classe d'esprits modérés , humbles, je dirais presque un peu bas quand ils étaient livrés à eux-mêmes, et qui, pour avoir toute leur valeur, avaient besoin d'être doublés et soutenus de l'antiquité. £h bien ! Bollin de même a été critiqué en toute sévérité par Gibert, par l'abbé Bellanger, et ces critiques rigoureux ont presque partout raison contre lui , ce qui n'empêche pas Montesquieu d'avoir eu raison à son tour dans sa louange mémorable.

Or, Amyot est un Bollin plus fort , venu cent cinquante ans auparavant, qui a eu l'initiative dans son genre, qui a le premier donné l'exemple d'une grande traduction d'après le grec en français, et qui a eu le génie de la diction toutes les fois que la pensée d'un ancien lui a souri.

Pour ne rien omettre d'essentiel , et pour ne pas sembler trop ignorant moi-même, je rappellerai cependant encore qu'en laissant même de côté ces inexactitudes de détail , il est une infidélité générale qui a été reprochée , surtout de nos jours , à Amyot : c'est d'avoir prêté à Plutarque une physionomie de simplicité , ou du moins de naïveté et de bonhomie , qui n'est pas dans l'original : « La hardiesse de Plutarque, dit M. Villemain, disparaît quelquefois dans l'heureuse et naïve diffusion d'Amyot. » — « Amyot, ajoute M. Vinet, nous en impose sur le vrai caractère de Plutarque ; mais ce 'qui est admirable, c'est que rien ne dénonce cette falsification involontaire, d M. de Chateaubriand avait déjà dit de Plutarque : a Ce n'est qu'un

agréable imposteur en toursTiaïfs. » Amyot lui ôte Timposteur, et lui prête le naïf. D'autres, comme Montaigne, on l'a vu, ont parlé du style de Plutarque comme d'un auteur épineux et ferré, a Tous les doctes savent, dit Méziriac, que le style de Plutarque est fort serré et ne tient rien de l'asiatique. » Mais croyez-vous qu'Amyot tout le premier ne sût pas ces choses? Dans son avertissement aux Lecteurs^ en têle des Vies de Plutarque , il s*excuse de ce que le langage de sa traduction ne paraîtra point peut-être aussi coulant que celui de ses traductions précédentes; mais un traducteur, dit-il, doit être 6dèle au ton , à la forme de style de son auteur, et, si sa nouvelle traduction paraît moins aisée que les autres, il faut tenir compte de la façon d'écrire ^/ws aiguë, plus docte et pressée que claire, polie ou aisée, qui est propre à Plutarque. C'est ce qui faisait dire à Montaigne que le véritable auteur qu'il proposait comme un travail naturel à la vieillesse du bon Amyot , c'était Xénophon , parce que le style du bonhomme, dit-il, « est plus chez soi quand il n*est pas pressé et qu'il roule à son aise. » Il resterait à voir si de nos jours, à force de se piquer de mieux entendre le vrai Plutarque, on ne s'est pas exagéré quelques défauts de ce grand et incomparable biographe.

Ajoutons enfin que le lecteur moderne prête lui-même au style d'Amyot plus de bonhomie qu'il n'en a en réalité. C'est l'effet de tout style vieilli de paraître naïf et enfant; et Amyot, de son temps et dans sa nouveauté, ne paraissait pas tout à fait tel à cet égard que nous le sentons aujourd'hui. Que les érudits me permettent encore de leur soumettre une pensée. Il n'est pas plus juste de dire de Plutarque que c'est un sophiste, qu'il ne le serait de le dire de saint Augustin. Plutarque , comme saint Augustin , a les défauts de son temps : ce qui n'empêche pas son originalité et sa générosité propres. N'oublions jamais que Montaigne l'a appelé le plus Judicieux auteur du monde. De nos jours, on a imputé d'une part à Plutarque plus de rhétorique peut-être et d'artifice qu'il n'en a par nature , et de l'autre on a prêté à Amyot plus de niaïvelé et de bonhomie qu'il ne convient, et on a ainsi exagéré le désaccord.

Au reste, cette légère et plutôt heureuse infidélité de l'excellent traducteur a été pour beaucoup dans son charme et dans sa gloire. La confusion de Plutarque et d'Amyot a été conti-

nuelle, et, malgré tout ce qu'ont pu faire quelques critiques, celte association n*a pu se rompre. Henri IV écrivait de Plutarque : « L'aimer, c'est m'aimer. » Et c'était par Amyot qu'il l'aimait. Ainsi de presque tous les lecteurs. Le Plutarque d* Amyot ^ ce Plutarque un peu plus naturel que l'autre- peutêtre et plus débonnaire (et tant mieux!) s'est à jamais logé, comme un seul et même trésor d'antique prud'homie et de vertu, dans la mémoire et dans la reconnaissance humaine. Ce sont là des idées que l'érudition elle-même est bien venue à respecter. Il y a de la. religion aussi (et que gagnerait-on à y rien retrancjier?) dans ces choses de Plutarque et d'Homère. On ferait de la réputation d'Amyot le plus piquant chapitre, ou plutôt M. de Blignières l'a fait. On a vu les louanges de Vaugelas proclamant Amyot l'un des pères de notre langue. Amyot, avec son excellent français de Melun , était beaucoup plus agréé alors de l'Académie naissante que Montaigne suspect de néologisme et de gasconùme, Boileau raillait Tallemant, qui se mêlait de traduire Plutarque , en l'appelant le sec traducteur du français d'Amyot. Racine lisait Amyot à Louis XIV, et, à force d'adresse, il le lui faisait goûter. Fénelon,. dans sa Lettre à VAcadémiey citait Amyot comme exemple de ce qu'il y a de plus regrettable dans le vieux langage. Au commencement du xviii® siècle, Massillon me paraît souvent un Amyot en chaire, par l'ampleur et l'économie de ses phrases, comme par la riche et un peu diffuse abondance de sa morale. Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre protitèrent beaucoup d'Amyot; Rousseau enfant n'avait pas de lecture plus favorite que Plutarque, et il s'y abreuvait par Amyot aux sources de la plus pure et de la moins genevoise des langues. Bernardin de Saint-Pierre, qui cite perpétuellement Plutarque, ne le fait que dans le texte d'Amyot. Un critique de nos jours que j'aime à citer comme le plus fin et le plus délicat des esprits, M. Joubert, qui parle admirablement de Plutarque et sans superstition, a dit : « Toute l'ancienne prose française fut modifiée par le style d'Amyot et le caractère de l'ouvrage qu'il avait traduit. En France, la traduction d'Amyot est devenue un ouvrage original. » C'a été mon point de départ, et ce sera là aussi mon unique conclusion.

Lundi i«r septembre I85i.

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