‹ Causeries du lundiChapitre 45 sur 49 · DE · texte numérisé non relu

DE

Recueillis et mis en ordre par M. A. Sayous.

(3 vol. iD-8o, Amyot et Cherbuliez, 4851.)

a La Révolution compte quatre écrivains :

M'»« de Staël ,

Burke^

Rivarol , dans le louraal politique-national ,

Maliet du Pan. »

C'est l'abbé de Pradt qui a dit cela en tête d'un de ses écrits {les Quatre Concordats) ; et sans regarder toutes les paroles que jetait cet homme d'esprit, comme autant d'oracles, il est juste de tenir compte de ses jugements, surtout quand il s'agit du style de pamphlets, de brochures politiques, de ce style qui prend et mord sur le public, même en matière sérieuse : l'abbé de Pradt s'y connaissait. Des quatre noms qu'il cite, trois aujourd'hui sont unanimement salués et reco*nnus : M"*® de Staël et Burke sont hors ligne; Rivarol, moins relu, a laissé un nom brillant et comme un lointain phosphore. Mais Maliet du Pan, qui le connaît aujourd'hui parmi les jeunes générations

OU même parmi les générations intermédiaires? Il n'y a que ceux qui lisaient avant 1800, qui se souviennent de lui. Grâce aux Mémoires qui vont paraître dans quelques jours et que nous sommes heureux d'annoncer au public, chacun désormais va le connaître, lui rendre la justice qui lui est due, et le voir au rang estimable qu'il mérite d'occuper.

lifallet du Pan était un Genevois adonné de bonne heure aux études solides et aux considérations critiques, qui vint à Paris vers 4783 et y fut chargé par Panckoucke de rédiger la partie politique du Mercure. Quand la Révolution éclata , quand les luttes de l'Assemblée constituante occupèrent Tattention de l'Europe, Mallet du Pan, dans le Mercure, fut le seul écrivain qui sut, sans insulte ni flatterie, donner une analyse raisonnée de ces grands débats. Ses comptes-rendus prirent dès lors la plus giande importance : « Pendant trois années, son analyse des débats fut lue dans toute l'Europe comme un modèle de discussion aussi lumineuse qu'impartiale, » disait Lally-Tolendal. Et Bonald, triomphant cette fois de toute prévention contre un écrivain calviniste et ami d'une sage liberté, parlait en 1 796 (\ ) des « excellents tableaux politiques, et l'on pourrait dire prophétiques, de la Révolution française, que M. Mallet du Pan insérait au Mercure de France, » Ne quittant son poste d'écrivain courageux et indépendant qu'à la dernière extrémité, à la veille des 20 juin et des 40 août 4792 , Mallet du Pan fut chargé par Louis XVI d'une mission de confiance auprès des souverains, laquelle n'eut point d'effet. Il fit imprimer à Bruxelles, en 4793, des Considérations sur la Nature de la Révolution de France, petit écrit qui fit sensation en Europe, et dont Burke, après l'avoir lu, déclara qu'i/ lui semblait l'avoir fait. C'est à Mallet du Pan, alors retiré en Suisse, que Joseph de Maistre, sans le connaître personnellement, adressait son premier écrit politique en manuscrit, avec prière de le faire imprimer s'il l'en jugeait digne. Le billet du catholique et ultramontain de Maistre à celui qu'il prenait afhsi pour parrain de son premier écrit, commençait par ces mots : « Monsieur, qui vous a lu vous estime,., » Avec cela, Mallet du Pan était l'ami le plus rapproché d'opinion des Malouet, des Meunier, des Montlosier, plus tard des Portalis. Souvent consulté, mais

(4) Dans la note 8« du livre II de sa ThéorieMu Pouvoir,

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en pure perte, par les ministres dirigeanta des grandes puissances, Mallet du Pan resta en Suisse, tant qu'il y eut une Suisse véritablement républicaine et indépendante. Forcé de la quitter et expulsé par les menaces du Directoire, il n'eut de refuge qu'en Angleterre : il y reprit sa plume indépendante, disant des vérilés à tous, et aux incorrigibles émigrés tout les premiers. Son Mercure Britannique est une publication à consulter pour Thistoire du. temps. Il mourut d'épuisement à l'œuvre et à la peine, le 10 mai 4800, dans sa cinquante-etunième année, pauvre et pur, hautement estimé et considéré de tous ceux qui l'avaient connu. Son fils, avec sa veuve, demeuré en Angleterre, placé aussitôt dans un poste honorable et modeste par les amis de son père, a continué d'y habiter depuis sans interruption. Aujourd'hui, vieillard lui-même, il a cru devoir rendre à la mémoire paternelle un hommage longtemps différé, en publiant les manuscrits, lettres et correspondance, en un mot tout ce qui, dans les papiers de Mallet du Pan, peut intéresser le public de la postérité. Une lettre touchante de M. Mallet, adressée à son vieil ami M. le comte Portalis, premier président de la Cour de Cassation, sert de dédicace : c'est là commencer par de bons auspices. Devenu trop étranger à la langue française par suite de sa* longue absence pour se charger lui-même du travail de rédaction qui devait joindre, lier et expliquer les pièces nombreuses à mettre en œuvre, M. Mallet a confié ce soin délicat à un écrivain de Genève, M. André Sayous, déjà connu par d'excellents morceaux d'histoire littéraire, et qui vient de gagner son droit de cité en France par ce service rendu à tous les amis des saines idées politiques et des informations historiques judicieuses.

Pour tous ceux qui liront ces Mémoires, il restera désormais démontré que Mallet du Pan doit être placé et maintenu au premier rang des observateurs et des juges les plus éclairés du dernier siècle. Comme journaliste et comme publiciste, dans celte rude fonction de saisir, d'embrasser au passage des événements orageux et compliqués qui se déroulent et se précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume en main, que lui. Pruden^t, circonspect, jamais entraîné, il se trompe aussi rarement qu'il est possible dans les hasards d'une telle mêlée. Mallet du Pan, dans son ordre de prévision et de perspicacité.

n*appar lient en rien à cette école ni à cette nature de Joseph de Maistre , avec Ie(]uel il ne s'est rencontré qu'un instant : c'est un appréciateur tout positif et moins sublime, ne faisant intervenir dans les choses humaines aucun autre élément que ceux qui se prêtent à l'observation , nullement prophète ni voyant : ce n'est qu'un esprit ferme et sensé, très-clairvoyant et très-prévoyant. Il est, dans la meilleure acception, de cette école genevoise, un peu écossaise, de l'école de l'observation précise et du sens moral. Écrivain, ne lui demandez ni les grâces, ni le brillant, ni le coulanir: mais, dans sa rudesse de plume et à travers le heurté de sa diction , quand la vérité le saisit ,. il rencontre des traits énergiques, pittoresques même, et qui, pour flétrir des misères sociales et des opinions vicieuses , ont ce genre d'exactitude qu'aurait un physicien passionné. On sent, dans tout ce qu'il écrit, « la raison mâle et cette énergie d'intelligence que donnent la-réflexion, la liberté et la conviction. » C'est un républicain de naissance et d'affection, ne l'oublions pas, un vrai citoyen de Genève, que cet homme qui, par bon sens et par la force de la vérité, est obligé de déclarer à la France de 89 et de 92 qu'elle n'est pas faite pour la république, et qu'il faut trente ans encore d'éducation préliminaire pour que les Français s'accoutument à quelque pratique de la libarlé ; c'est un républicain qui n'est royaliste que parce que l'évidence de la raison l'y oblige et qu'il ne peut écrire contre sa conscience. Sou inspiration secrète et le ressort de son énergie est là : il porte en lui deux éléments qui se combattent et qu'il maîtrise à force de droiture. Aussi ce publiciste tant injurié, tant calomnié, et qui lui-même' n'a pas su toujours tenir sa plume exemple de duretés injustes et d'invectives, laisse-tril empreint sur la totalité de ses pages un cachet d'élévation, de respect pour soi-même et de dignité, qui tient à la pureté de son intention, à son désintéressement fondamental, et qui pour nous tous aujourd'hui devient une leçon. Mais c'est assez parler en général : voyons donc un peu en détail ce que c'était que Mallet du Pan.

Né aux bords du lac de Genève en 4749, d'un père pasteur prolestant, il fit ses études au Collège et à l'Académie de Genève; il y contracta ses premières habitudes de justesse, son tour de dialectique et de raisonnement. D'une âme ardente et dont le feu se dirigeait sur des sujets graves, à peine hors des IV. 34

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bancs, il prit part aux discussions et aux disseosions qui agitaient alors cette petite république, et il eiH ses premiers écarts, même ses excès; car il est écrit pour chacun ({n' il faut que jeunesse se passe. Mallet, à vingt et un ans, fit donc une brochure qui, eu égard aux conditions de la petite république, pouvait sembler révolutionnaire : il embrassait avec générosité la cause des nombreux habitants dits natifs ( comme qui dirait le tiers-état du lieu) qui n'étaient point représentés. La chose serait trop longue, d'ailleurs, à expliquer en détail. Bref, Mallet eut sa période enthousiaste et mérita de voir sa première brochure condamnée, brûlée dans sa ville natale, comme Taveitété V Emile de Rousseau huit ans auparavant. Cette petite persécution lui valut l'amitié de Voltaire, qui n'hésita point é faire de lui un professeur d'histoire et à le dépêcher eu cette qualité auprès du landgrave de Hesse-Cassel. Mallet y resta peu et revint comme il y était allé : « On m'a jeté dans ses forêts (du landgrave de Hesse) à l'aventure, disait-il, il m'a reçu à l'aventure, j'en suis sorti à l'aventure. Tout cela était l'effet de sentiments prompts, dont le plus excusable était celui qui me chassait avec le fouet de l'honneur, du dégoût et de tous les intérêts. » A travers ces premiers mécomptes et ces diverses écoles, son éducation s'achevait, il apprenait la vie et le monde réel.

De retour d'Allemagne à Genève, s'y étant marié, comme on a coutume de le faire de bonne heure dans son pays , Mallei cherchait une voie à ses goûts et à ses ardeurs d'étude et de polémique. Il s'éprit de loin pour Linguet qui ne lui parut qu'un homme éloquent et hardi, injustement persécuté. Lorsque Liifguet, jouissant des honneurs de cette persécution, vint à Genève et à Ferney, Mallet le vit et s'enrôla sous lui comme collaborateur pour les Annales politiques^ civiles et littéraires. On lui voudrait, remarque M. Sayous, un autre parrain littéraire que Liuguet ; mais on ne choisit guère plus son parrain que ses parents, et on entre dans le monde, et même dans le monde littéraire, comme on peut. Je ne puis que courir sur cette première partie de la vie de Mallet du Pan. Linguet s'étânt fait mettre à la Bastille en 4779, Mallet entreprit de continuer ses Annales^ espèce de revue politique et littéraire^ et il suffit seul au fardeau. Ce qui ressort des premiers travaux de ce jeune homme, déjà arrivé à l'âge de trente ans.

c'est l'indépendance de jugement, l'habitude d'avoir son avis en toute matière sans en demander la permission à son voisin , et le besoin d'exprimer cet avis hautement et devant le public. Mallet du Pan, évidemment, était par vocation un observateur, et de ceux qui aiipent à faire part de leurs observations à tous.

Les voyages qu'il dut faire à Londres et à Bruxelles, durant cette collaboration avec Linguet, fournirent à son esprit méditatif des points de comparaison. Ne jugeant encore les gens de lettres et les philosophes français que de loin et sur leurs seuls écrits, Mallet du Pan montrait qu'il ne serait pas homme à s'en laisser éblouir de près. Parlant de V Histoire philosophique de Fabbé Raynal, il en relève, dans ses Annales (45 juin 4781), toutes les déclamations ridicules ou dangereuses : a Quelles que soient leurs opinions , demandait-il , que les philosophes regardent les mœurs de notre siècle, et qu'ils nous disent si le moment est arrivé de diminuer les motifs d'être vertueux... Quels remords n'aurait pas M. Raynal, si son fanatisme allait empoisonner la chaumière d'un laboureur ou l'atelier d'un artisan ! S'il était lu dans ces classes obscures, qu'y porteraient ses maximes incendiaires, sinon d'impuissants regrets et la rage du désespoir? »

En môme temps qu'il jugeait avec ce bon sens sévère les déportements et les délires de la philosophie , Mallet du Pan savait garder des mesures. Il en garda avec Voltaire mort, qu'il avait connu durant huit années consécutives et dans son intérieur; il marquait ses erreurs, mais ne confondait pas toutes les opinions et les œuvres de ce brillant génie «dans un même anathème. Â propos de TÉdition complète des GEuvres de Voltaire, qui fut entreprise en 4781, une vive polémique s'engagea. Quelques lecteurs des Annales trouvèrent étonnant que Mallet, qui se donnait pour le continuateur de Linguet, ne s'élevât point contre l'entreprise révoltante de celte Édition. Il reçut des lettres anonymes : « Vous verrez, lui écrivait-on, dans l'imprimé que je joins ici, le cri de l'indignation publique. » Et on joignait à la lettre un exemplaire de la Dénonciation au Parlement de la Souscription des OEuvres de f^oltaire, avec cette épigraphe : Ululate etclamate, Mallet, dans une réponse imprimée, écrivait : « Toutes les violentes sorties contre Voltaire, à propos de la Souscription de ses

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Œuvres complètes, m'étaient déjà connues. VUlulate et clamate du dénonciateur anonyme n'a pu me subjuguer. Je persiste à ne point hurler^ et voici mes raisons. » £t il les déduisait avec justesse, bon sens, modération, et sans pour cela moins énergiquemeiit déplorer ni flétrir ce qui était à condamner dans Voltaire. On pouvait plus que prévoir dès lors en Mallet du Pan un de ces esprits qui sauraient concilier des idées et des qualités de diverse nature, ne pas verser tout d'un côté, se donner sur les pentes diverses des limites précises, quelqu'un enfin à qui M"" de Staël un jour écrira qu'elle aurait désiré le voir et l'entretenir, ne fût-ce que pour entendre causer des choses avec raison et justice, et pour se reposer a de ces opinions extrêmes, ressource de ceux qui ne peuvent embrasser qu'une idée à la fois. »

Il justifiait bien cette devise qu'il avait inscrite aux derniers volumes de ses Annales : Nec temere^ nec timide. Ni témérité ni faiblesse , ce fut la devise de toute sa vie.

Quand il se décida à se transporter à Paris avec sa famille, vers 1783 ou 4784, Mallet avait près de trente-cinq ans; il était mûr, et il arrivait sur le grand théâtre avec toutes les qualités et dans les dispositions les plus propres pour le bien juger. Il avait vu en petit dans cet étroit et contentieux ménage de Genève ce que peuvent être les révolutions politiques, et quel cercle les passions humaines y parcourent; il avait fait comme un physicien ses expériences sur de petites doses, mais avec un coup d'oeil sûr et avec une précision qui ne se laissait pas abuser deux fois. En arrivant sur le grand théâtre de Paris, il trouva une nation en masse pleine d'illusions et surtout enivrée dans la personne de ses conducteurs ; une nation en proie aux théories illimitées et à toutes les espérances. Il se méfia à l'instant de cette monarchie délabrée et dissolue, où, sur des lits de roses et tout en partant pour l'Opéra , on se flattait qu'il n'y avait qu'à promulguer quelques principes abstraits pour assurer l'afl'ranchissement universel et la félicité du monde. Tous ces docteurs modernes, « accoutumés à gouverner avec des mots le globe entier, de la pointe du Spitzberg au cap de Bonne-Espérance, » ne lui imposent en rien. Il sait à quel point les vérités pratiques et utiles de l'économie poUtique sont plus importantes que tous c«s grands principes, et combien il est difficile de les faire accepter et de les appli-

quer dans la mesure qui convient à chaque État en temps opportun : « L'économiste rural et non raisonneur, écrivait-il, à qui l'on doit en France la culture des pommes de terre ; le paysan zurichois qui doublait le produit de ses prairies, ont plus fait pour la société que mille traités sur le luxe, dont les auteurs n'ont pas arrêté la vente d*une aune de dentelles, et qu'une foule d'hypothèses sur les richesses, dont le pauvre n'a pas retiré un écu. » Mais la société française à cette date, emportée tout entière par une fièvre de régénération universelle, était loin de cet esprit d'application et de médication modérée qu'elle ne connut guère jamais. Ce n'étaient que théories générales et que panacées souveraines annoncées à son de trompe. « J'ai entendu en \ 788, dit quelque part Mallet, Marat lire et commenter le Contrat social , dans les promenades publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste (1). »

Un Journal intime de Mallet, dont on nous donne des extraits et qui contient ses observations sur Paris, de 4785 à 4 789, nous transporte au milieu des mœurs du temps et dans les scènes les plus vives de la guerre de la Cour contre les Parlements. L'inconsistance, l'inconséquence des mesures, toute cette série de légèretés et de témérités, de coups d'État impuissants, qui amenèrent la convocation des États-généraux, est vivement présentée par Mallet : « Point de combinaison sur les moyens de faire réussir l'opération, dit-il à propos du lit de justice qui suspendit les Parlements (8 mai 4788) ; rien qu'un espoir trompé de diviser, de corrompre et d'obtenir la Grand'Ghambre , le Châtelet, etc. On voit en tout ceci des hommes adoptant, sur l'autorité des livres, des idées philosophiques, mais dépourvus d'idées ministérielles. » Et lorsqu'au mois de septembre suivant, le jour de sa rentrée, le Parlement, pour modérer les scènes. tumultueuses qui accompagnaient son ovation, rendit arrêt contre les attroupements, pétards, fusées, etc. : « On s'est moqué de son arrêt comme

(4) On lit cela dans un article de Mallet, inséré au tome II, page 342, du Mercure hriiannique ^ et qui a pour titre : Du degré d'influence qu'a eu la Philosophie française sur la Révolution, Je recommande cet article à tous ceux qui tiennent à classer avec précision et sans injustice les écrivains du xtiii« siècle selon leur degré de parenté avec la Révolution.

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des dépense» du roi, écrit Mallet ; car il faut Unijcfurg observer qu'en France, ni la loi, ni le pouvoir qui en émane, ne sont respectés qu'autant qu'ils se font respecter par la crainte. Per* . sonne n'obéit quand il sent qu'il peut désobéir impunément. » C'est dans cette ferme et saine disposition de jugement qu'était Mallet, lorsque, la presse devenant libre, et l'Assemblée constituante aspirant à la souveraineté, il dut rendre compte de ses séances dans la partie politique du Mercure, dont il était rédacteur depuis cinq ans.

Notez que tant qu'avait duré l'ancien régime, Mallet, rédacteur politique, avait été aussi indépendant qu'on le pouvait être avec trois censeurs ; sqtivent averti , réprimandé par le ministre , jamais il n'avait reçu pension ni faveur, à la différence de tant de gens de lettres pensionnés et rémunérés par Galonné ou par la Cour et qui vont se faire républicains.

Pour nous faire mieux apprécier la manière exacte et loyale dont Mallet conçut sa tâche nouvelle et dont il s'en acquitta , M. Sayous la met spirituellement en parallèle avec la méthode toute contraire qu'affectait et que professait le sophiste littérateur Garât, également rédacteur des séances politiques, dont il rendait compte dans le Journal de Paris. Cet indiscret Garât, dans un épanchement qu'il adressait à Condorcot en 1793, écrivait en se reportant aux scènes de la Constituante (de tels aveux sont bons à recueillir dans tous les temps) :

u Vous Mvez, Monsieur, qu'à ces mêmes époques, les séances de l'Assemblée nationale, d'où tous les mouvements partaient et pu tous venaient retentir et se répéter, étaient beaucoup moins des délibérations que des actions et des événements. Aujourd'hui il n'y a plus d'Ineonvénient à le dire, ces séances si orageuses ont été moins des eombats d'opinions que des combats de passions ; on y entendait des cria beaucoup plut que des discours; elles paraissaient devoir se terminer par des combats plutôt que par des décrets.Wngi fois, en sortant, pour aller les décrire, de ces séances qui se prolongeaient si avant dans la nuit, et perdant dans les ténèbres et dans le silence des rues de ¥ersailles ou de Paris les agitations que j'avais partagées, je me suis avoué que, si quelque chose pouvait arrêter et faire rétrograder la Révolution , c'était un tableau de ces séances retracé sans précaution et sans loéuagement, par une âme et par une plume connues pour être libres. Àh! Monsieur t combien j'étais éloigné de le faire, et combien j'aurais été coupable! J'étais persuadé que tout était perdu, et notre liiîerté, et les plus belles «spéranoes du genre humain, si l'assemblée oatlonale cessait d'être un moment, devant la nation, l'objet le plus digne de son

reapMl, éè sèn amour et da toutes ses attentes. Tous mes aoiiis se porlaieRt donc à ppésenter la vérité, mais sans la rendre effrayante; de ce qui if avait été qu'un tumultç^j'en faisais un tableau; je cherchais et je saisissais, dans la confusion de ces bouleversements du sanctuaire des lois, les traits qui avaient un caractère et un intérêt pour l'imagination. Je prépaCVais les esprits à assister à une espèce d'action dramatique plutôt qu'à une séance de législateurs ; je peignais les personnages avant de les^ mettre aux prises; je rendais tous leurs sentiments, mais non pas toujours avec les mêmes expressions ; de leurs cris, je faisais de^ mots^ de leurs gestes furieux des attitudes; et, lorsque je ne pouvais inspirer de l'estime, je tâchais de donner des émotions. »

Garât, on le voit, était nn mattpd rhéteur. Il disait \m jour de quelqu'un de S6s proehes : « Un tel n'est point menteur, mais il n'a qu'un défaut, c'est qu'il ne peut dire les choses comme elles sont. » C'est aussi ce qu'il faisait lui-même, on vient de l'entendre ; et c'est de cette façon dramatique , et à travers ce prisme trompeur, que nous sont apparus trop souvent les spectacles de cette orageuse époque , et que la vue de ceux qui n'étaient point contemporains a été surprise et abusée. Mallet n'était point ainsi : il appartenait à l'école historique et morale qui est exacte et sévère, et qui n'etitre point dans ces compositions, dans ces mélanges où l'imagination et une fausse sensibilité, sous de beaux prétextes, se mettent au service de$ peurs, des lâchetés et des. intérêts :

« Les contemporains et la postérité, disait-il en exposant ses principes et sa méthode de rédaction , doivent sans doute juger une Assemblée législative sur ses actes , et non sur ses discours : ils imitent en cela rhistoire et la loi, qui se borne à prononcer sur les actions des homraeâ. Cependant, il entre dans les annales du temps de conserver avec les résolutions les môlirs qui les ont déterminées, et le combat d'opinions au milieu duquel elles ont floUé...

« Les faits seuls racontés exactement, placés avec ordre,dégagés des longueurs inséparables de l'éloquence parlée, voilà ce que l'histoire consultera un jour, ce qu'attend le public et ce que nous lui devons.

u Fidèle, en outre, au plan que nous nous sommes proposé dès Torigine , nous ne perdrons jamais de vue le précepte de Tacite : Prœci^ puum munus Annalium... »

« Mon dessein, disait Tacite en parlant des délibérations du Sénat sous Tibère, n'est pas de rapporter tous lés avis des sénateurs ; je me borne à ceux qui offrent un caractère remarquable d'honneur ou d'opprobre , persuadé que le principal objet de l'histoire est de préserver les vertus de l'oubli, et de

contenir par la crainte de l'infamie et de la postérité les discours et les actions vicieuses. » Ce fut le programme de Mallet, programme d'historien encore plus que de journaliste , a-t-on dit avec justesse. Et qu'il serait à souhaiter que le journaliste politique se considérât ainsi comme un historienlâi la journée, un historien pionnier, qui n'a pas les honneurs de l'autre, mais qui en a les devoirs, qui en anticipe les charges, et qui peut, un jour, en acquérir les mérites par le retour attentif d'une postérité rémunératrice ! Mallet du Pan , à cet égard , au milieu des inévitables rudesses et des duretés personheiles qui se rencontrent sous sa plume, offre une sorte de modèle pour l'honnêteté, la suite et le courage, et il estleplusrecommandable de nos devanciers. Ce n'est que justice si un rayon tardif aujourd'hui vient tomber sur son front réfléchi et sévère. L'analyse .des travaux de Mallet du Pan au Mercure serait celle des trois premières années de la Révolution. Il se prononce du premier jour contre les exagérations, de quelque part qu'elles viennent. Il est pour les gouvernements mixtes, les seuls qu'il croyait compatibles avec la vraie liberté quand on la veut réelle et sincère chez une grande nation : c'est dire qu'il ne partage nullement les exagérations de la droite pure, et il est aussi loin, on peut l'afGrmer, en bien des cas, de l'abbé Maury que de l'abbé Sieyès. La ligne qui serait l^ sienne, et qui est de bonne heure enfoncée et détruite, est celle des Constitutionnels comme Meunier, Lally ; mais, plus résolu qu'eux, et plus homme de guerre , il reste sur la brèche , il ne quitte point le champ de bataille en présence des vainqueurs; il tient pied jusqu'à la dernière heure, et tant qu'il y a place pour une table et pour une feuille de papier, ce Autant que j'ai pu vous connaître en vous lisant, lui écrivait Joseph de Maistre (homme pourtant d'une autre ligne), il me paraît que vous aimez faire justice. C'est le rôle que vous avez joué jusqu'à la dernière extrémité; et certes quand vous avez quitté votre tribunal, il en était temps. » Dans une Brochure qu'il écrivait à Bruxelles en n93, et où il se séparait des émigrés violents et légers, parlant lui-même au nom des vrais royalistes : a Plus d'une fois, disait Mallet du Pan, j'ai été leur organe, et ils ne m'ont jamais désavoué. Quoique étranger et républicain, j'ai acquis au prix de quatre ans écoulés sans que je fusse assuré en me couchant de me réveiller libre ou vivant le lendemain, au prix de trois

décrets de prise de corps, de cent et quinze dénonciations, de deux scellés, de quatre assauts civiques dans ma maison, et de la confiscation de toutes mes propriétés en France, j'ai acquis, dis-je, les droits d'un royaliste, et comme , à ce titre, il ne me reste plus à gagner que la guillotine, je pense que personne ne sera tenté de me le disputer. » En effet, plus d'une fois, durant l'exercice de sa rédaction courageuse, Mallet avait vu sa maison, rue de Tournon (1), envahie, et avait été forcé de répondre aux avertissements plus bu moins officieux des zélés de la Section du Luxembourg.

M. Sayous a très-bien analysé et extrait les principales et belles parties de la rédaction de Mallet au Mercure. Il est honorable et touchant de voir Mallet , un protestant , je dirai même un déiste (^), ou du moins un homme simplement religieux , qui , à l'article de la mort , se contentera de lire avec recueillement les sermons de M. Romilly sur la résignation et . sur rimmortalité de l'âme, de le voir, plume en main, prendre généreusement, et par un sentiment de pure équité, la défense du Clergé catholique dans les séances où, à l'occasion du serment civique , cet Ordre opprimé eut à subir de véritables avanies :

« La postérité comprendra facilement » dit^il, Texpropriation du Clergé, la réduction de ses revenus, Tabolition de ses privilèges, les changements opérés dans sa discipline ; les esprits se partageront, dans cinquante ans comme aiyourd'hui , sur la nécessité de cette réforme ; mais ce qu'on n'envisagera qu'avec un tremblement d'indignation , c'est l'impitoyable acharnement qui persécute les membres de cet Ordre infovtuné. Ils éveillent la compassion même des impies ; les étrangers n'apprennent qu'avec horreur les menaces dont on les accable depuis vingt mois. Est-il concevable que' nos mœurs efféminées soient aussi cruelles ? »

Il revient souvent sur ce rapport qu'il trouve entre l'efiFémination des caractères et la cruauté qui en est sortie. Dépeignant cette corruption de mœurs, qui avait précédé la Révolution et qui l'avait préparée : « Pour la consommer, dit-il quelque part

(4) Et non pas rueTaranne, comme on l'a imprimé par mégarde dans les Mémoires.

(5) Ce mot de déiste appliqué à Mallet du Pan a paru hasardé à quelques personnes : est-il besoin de dire que, dans mou esprit, il n'emporte aucune idée défavorable, et que je le prends dans un sens qui n'est pns exclusif d'un certain christianisme?

810 GAOftBRIBS D17 LVHDI.

énergiquement, 11 iafBnit de déchaîner les vieee féroces contre les Tices lâches, et de mettre aux prises les passions amollies avec les passions bratales de la multitude. »

Ayant vu son domicile violé le 94 Juin 4794 à l'époque de la fuite du roi , Mallet, fbrcé de se dérober, avait dû interrompre pour un temps son travail de rédaction au Merowe, Mais les abonnés se plaignaient , et Mallet , après deux mois de silence, chargea encore une fois son fardeau. En remerciant ceux qui , dans cet intervalle , avaient accompagné leurs plaintes de témoignages d'intérêt et d'affection , il ne put s'empêcher cependant de relever avec une ironie amère la prétention de ces autres lecteurs qui « paraissent considérer un auteur dans les conjonctures où nous sommes, dit-il , comme un serviteur qu'ils ont chargé de défendre leurs opinions , et qui doit monter à la tranchée pendant qu'ils dorment ou se divertissent. Ils trouvent commode qu'un homme s'occupe tous les huit jours, au risque de sa vie , de sa iil>erté , de ses propriétés , de leur faire lire quelques pages qui amusent leurs passions durant l'heure du chocolat. » Mallet , depuis longtemps, ne se dissimulait point l'inutilité des efforts des honnêtes gens et des esprits modérés et divisés en présence des factions croissantes. Il savait les vices du siècle, parmi lesquels Vécrivaillerie était l'un des plus grands : « L écrivaillerie , répétaitril d'après Montaigne, est le êymptôme d'un siècle débordé, » Sachant les vraies fins de l'homme , et que , dans les orages de la société, c'est à agir et non à lire que les hommes sont destinés , il sentait bien que lui-même, qui ne parlait qu'à des lecteurs, n'offrait qu'un remède insuffisant : « Des têtes noyées dans Tocéan des sottises imprimées ne sont plus propres à se conduire, disaitril ; n'en attendez ni grandeur ni énergie; ces roseaux polis plieront sous les coups de vent sans jamais se relever. » -~ « On ne combat pas une tempête avec des feuilles de papier, » répétait-il souvent.

Mai& moi dont , à travers tout , le métier est d*ôtre critique et écrivain , je ne puis m'empêcher de dire : Ne remarquezvous pas, chemin faisant , comme ce style de Mallet dans ses brusqueries est énergique et ferme, comme il grave la pensée ; et l'abbé de Pradt , qui appelait Mallet son maître , en le comptant parmi les trois ou quatre écrivains éclos de la Révolution française, n'avait-il pas raison?

li n'est pas de pages plus vives et pitis fbrtm que celtes dans lesquelles Mallet étalait le bilan de TÂssemblée constituante , et l'état désemparé où elle laissait la Franice; il n'ei) est p^s de plus mémorables que le tableau qu'il traçait des torts el des fautes des partis en avril 4792, au mof^ent où iui-méin« quittait le jeu qui n'était plus tenab)^9 abandonnait la rédao^ tion du Mercure après huit ans de travaux assidus , dont trois de combats acharnés , et se préparait à sortir àa Fr^riee.

On retrouve quelques-unes de ces pensées et de €^ expne»» sions tout à fait poignantes dans la brochure qu'il publia à Bruxelles en Doars 4793 ( Considébations sua f.A Nature ou LA UjBvoLUTioN DE FRANCE , et SUT ies Cuu$e^ çuî gfi prolongent la durée) ^ et dans laquelle il dit k tous de grandes vérités.

Mallet du Pan , arrivant de France sjivec qoiB mission secrète de Louis XVt , très-désigné d'ailleurs à Fatteution des souverains et des Cabinets comme à celle des Princes émigrés par sa rédaction politique du Mercure^ se trouvait consulté, et sollicité de parler de divers côtés à la fois. Le maréchal de Çastries , du côté des Princes , frères du roi , lui écrivait : « J'ai vu l'impression que vos écrits faisaient sur tous les bons esprits... Il est temps de parler à la natioi) e|; da ^éclairer. » Mallet reprit la plume pour parler non à la nation ;, qui , â oetto date, avait peu de liberté d'oreille et d'entendement , mais au3s: chefs des Cabinets et à ceux de l'Émigration ^ pour les éclairer » s'il se pouvait , sur ce qui , selon lui , était raisonnable et né-^ cessaire ; car il ne voyait plus qu'un moyen de niener à bien cette grande guerre sociale^ comme il l'appelait, c'était d'en faire une guerre à la Révolution seule , à la Convention qui résumait en elle l'esprit vital de la Révolution, non à la France.

Dès le début, on sept l'homme désabusé qu'un devoir i^mène sur la çcène bien plus que l'illusion ou l'espérance :

« Lorsqu'on a atteint quarante ans , et qu'on n'est pas abseluiïient dépourvu de jugement, on ne croit pas plus à Tempirede Texpérienee qu'à celui de la raison ; leurs instructions sont perdues pour les Gouvernements comme pour les peuples; et Ton est heureux de compter cent hommes sur une génération à qui les vicissitudes humaines apprennent quelque chose.

« De loin en loin , il s'élève quelques hommes d'État supérieurs aux éviénemenls qu'ils savetit prévoir, préparer et conduire {Frédéric»4e*- Grand f Franklin, par exemple); mai« la routine ou la nécessité gou**

vernent ordinairement le monde, et la vieille Europe renferme malheureusement plus d'ouvriers que d'arciiiteetes. »

Pourtapt, la Révolution n'étant plus française exclusivement, mais cosmopolite , a tout homme , remarque Tauteur, a droit de montrer ses inquiétudes... Chaque Européen est aujourd'hui partie dans ce dernier combat de la Civilisation : nous avons corps et biens sur le vaisseau entr'ouvert. » Cela dit, Mallet entre en matière résolument , et procède à l'inspection du mai et à la recherche de ce qu'il croit le remède.

Dès l'abord , on voit que , si Mallet est partisan des gouvernements mixtes et des monarchies tempérées; que si, élevé et nourri dans sa petite république au sein des troubles popalaires , il en a conclu que les gouvernements mixtes sont « les seuls compatibles avec la nature humaine , les seuls qui permettent la rectitude et la stabilité des lois , les seuls en particulier qui puissent s'allier avec la dégéuération morale où les peuples modernes sont arrivés, » on voit, dis-je, que, si sa profession de foi est telle , ce n'est pas qu'il méconnaisse le principe puissant et la force transportante de la démocratie : bien au contraire, et c'est pour cela qu'il la redoute : il ne faut pas s'y méprendre , écrit^il , « de toutes les formes de gouvernement, la démocratie, chez un grand 'peuple, est celle qui électrise le plus fortement et généralise le plus vite les passions. Elle développe cet amour de la domination' qui forme le second instinct de l'homme ; rendez-lui aujoi^rd'hui Tindépendance , demain il l'aimera comme moyen d'autorité , et , une fois soustrait à la puissance des lois, son premier besoin sera de l'usurper. » — « Il est de l'essence de la démocratie , pense-t-il encore, d'aller toucher le pôle tant qu'aucun obstacle ne l'arrête. »

Analysant avec une force de dissection effrayante lés idées fausses, vagues, les sophismes de divers genres qui ont 6ltré dans toutes -les têtes au milieu d^une nation amollie et de caractères déformés par l'épicuréis.me, Mallet du Pan montre comment on n'a jamais opposé au mal que des moyens impuissants et des espérances dont se berçait la présomption ou la paresse : « Cependant on s'endormait sur des adages et des brochures : Le désordre amène V ordre , disaient de profonds raisonneurs ; V anarchie recomposera le despotisme. — La démocratie meurt d* elle-même ;\?L nation est affectionnée à ses rois. » "C'est surtout aux Émigrés, on le sent, qu'il parle

ainsi ; et, tandis que les partis se nourrissaient de leurs illusions et de leurs rêves , les Jacobins seuls marchaient constamment au but : a Les Jacobins seuls formaient une faction, les autres partis n'étaient que des cabales, » Et il montre en quoi consiste cette faction , son organisation intérieure , s'on affiliation par toute la France , ses moyens prompts , redoutables , agissant à la fois sur toutes les mauvaises passions du cœur humain. « Le désordre est un etfet qui devient cause toutepuissante lorsqu'il est manié par une force qu^aucune autre ne contre-balance ; d il s'accroît de ses propres ravages, il se fortifie, il s'organise^ il cr^e des intét-êts nouveaux, tout s'enchaîne. On croit qu'il va se limiter lui-môme; mafs ce genre de raisonnement, qui peut être vr^ pour une période historique de quelque étendue , est tout à fait trompeur et décevant pour les courtes périodes d'années qui sont si .essentielles dans la vie d'une génération ; o Tandis que cette foule de gens d'esprit, dil-il, pour qui la Révolution esf encore une émeute de séditieux , attendent , comine le paysan d'Horace , l'écoulement du ruisseau ; tandis que les déclamateurs phrasent sur la chute des arts et de l'industrie, peu de gens observent que, par sa nature destructive , la' Révolution amène nécessairement la République militaire: » Il continue de raisonner en ce sens avec vigueur, avec ironie. Sa conclusion , c'est que, la force révolutionnaire grandi^nt chaque jour, .on sera vaincu par elle , fût-on toute l'Europe , si on n*oppose à cette flamme volcanique envahissante qu^une^guerre sans passion, sans concert, . qu'une guerre de routine et qui n'aille pas se susciter et puiser des ressources jusqu'au cogur d» la Fpfince. Or, ces alliances au cœur de la France, il n'y a, selon lui, qu'un moyen, qu'irae chance de les provoquer," c'est de déclarer 1}ien haut et avec franchise que la cause qu'on soutient énergiquement par les armes n'est pas celle des rois, mais celle de tous, les peuples, et de la France la première avant tous les q^ilres. Mallet voudrait donc qu'en redoublant d'habileté. et d'activité militaire, et en laissant les vieiHes lenteurs stratégiques qui ont été si funestes , on proclamât en môme temps , p^r une manifestation publique éclatante, qu'on ne va pas faire 1^ guerre indistinctement à tout ce qui a ^rempé dans la RéYplûtion ; il voudrait qu'on ne la déclarât , et è titre de guerre sociale , qu'à la Convention et au Jacobinisme, qu'on ne proposât à la France que IV. " 32

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le réijd>iis86iD6Dt de la royauté y en laissant à iouias les nuances de royalistes , el même aux pius constitutionnels d'entre eux, le libre accès du retour; eu un mot , qu'on fit tout pour déraciner des esprits cette idée que c'est la cause des rois absolus qu'on maintient et qu'on veut faire prévaloir. Si Ton n'en venait pas À bout , « je le prononce hautement^ s'écrie Mallet , la Révolution serait indestructible. » — Pensant évidemment aux héros de C>obientz : « Il faut donc abandonner aux gascads de ta poiUiqme , ajoute-t-il , l'idée que la force seule réussirait à soumettre le royaume. La soumission possible, celle qu'on doit invoquer, oelie qui , en écrasant les bases d'une féroce anarchie, préviendrait de nouvelles révolutions , ne résultera jamais que de iA force ilt de la permasion réunies. »

dette brochure de Mallet , écrite et publiée en pleine ÉmigratioB , ifit un édat épouvantable, a U faïut écrire a^ec un fer rouge pour exdter maintenant quelque sensation, » av«t-il dit, U avait toudié la piaie avec ce iér rouge. Les plus chauds des Émigrés à Bruxelles, groupés au Parc , le dénonçaient comme républicain et ne padaient que de He pendre après ia eontrerévoiution opérée. Montlosier, ami lèvent, était comme un lion à le défendre. Le maréchal de Castries, ami des Princes , qui avait «ttiré le brûlot , en était un peu eirayé, Mallet, dans une lettre datée du 4 septembre I7d3, expliquait au maréd^d qu 'étant neu tre, sans conséquence et parfaitefflent désintéressé, il avait cru pwivoir développer avec franchise , à l'adresse des Cabinets étrangers , plusieurs considéraiions qu'on n'eèt p» écoutées deux minutes dans une autre bouche :

« l^ai demanéé q^'em voiriût iùea se pénétrer àe la oertiMe et 46 U pi'OfonAeur 4u danger, qu^on le ooiubaUît partout ,«t surtout av^c les véritables armes, et qu'on se désabusât de ridée qu'avec des sièges, des viremente systématiques de troupes et quelques prises de possession, on parvînt à effleurer le monstre. » — . «Cet Écrit, continuait-il, a prodoit une assez forte sensation sur quelques CSttbdAets : o'cst à «uk , c'est à quiconque «nflue sur cette crise, que je m'adi^ssais, et bob au vulgaire des insensés et des furieux , à qui le malheur ète la raison , et dont les emportements ne sont pardonnables qu'en faveur des souffrances qui les occasionnent. II est tout simple que l'adversité dérange des esprits qui n'y ont pas été élevés ; U est tout simple qu'elle ne leur ait donné ni une ieçon, ni une idéfi, ni une nùiion de nen. »

On ¥oit 4fa» Malilet connaissait son monde dei'Êmi^aticm :

c'étaient bien en 4793 les mêmes gens qu'on a vus rentrer en \SMy pour retomber en 4830.

Il ne connaissait pas moins bien les Cabinets d'Europe, et il en espérait peu , tout en leur adressant ses conseils. Des conseils de cet ordre , en effet , n'ont chance de réussir que quand ils rencontrent à la tète des États des hommes qui sont de force à s'en passer et à se les donner eux-mêmes.

Je n'ai fait qu'effleurer cette publication des Mémoires de Mallet du Pan , dans laquelle se dessine de plus en plus durant les sept années suivantes cet énergique écrivain , champion dévoué à la cause de la société et de la civilisation européenne avec un fonds d'amour de la liberté. Je demande à y revenir encore. Dans ces citations fréquentes que je me plais à faire des plus fortes pensées de quelques publlcistes d'autrefois, je n'ai point la prétention d'ailleurs de proposer des recettes directes pour nos maux et nos inquiétudes d'aujourd'hui ; il n'est point de telles recettes souveraines : — « L'art de gouverner, disait trèS'bien l'ancien Portails dans une lettre à Mallet, n'est point une théorie métaphysique et absolue. Cet art est subordonné aux changements qui arrivent chez un peuple et à la situation dans laquelle il se trouve. » Je n'ai qu'un désir, c'est de présenter aux esprits qui me font l'honneur de me suivre quelques idées sérieuses qui ne soient pas étrangères k nos temp8.

Lundi 8 septembre 4 851,

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