IV
it% CAUSERIES DU LUNDI.
« Mépriser l'argent, 8*écrie-t-il, c'est détrôner un roi, il y a du ragoût, » On sent le raffinement de l'orgueil dans ce Ion de philosophe. C'est Chamfort qui disait : « Tai vu peu de fiertés dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis perdu. » Mais il était difficile, on en conviendra, à l'ancienne société de deviner cet orgueil de Satan dans le sensible et anodin auteur de la Jeune Indienne , ou dans le peintre tragique si adouci de Zéangir. Rivarol lui-même s'y était trompé. En apprenant la nomination de Chamfort à l'Académie , il disait un peu précieusement : « C'est une branche de muguet entée sur des pavots. » Mais ce qu'il prenait pour du muguet avait l'orgueil du cèdre.
Chamfort en voulut toujours mortellement à l'ancienne société de l'avoir pris pour uu poè'te aimable et de l'avoir traité en conséquence.
Tant d'amertume, toutefois, ne saurait venir d'un esprit sain ni d'un homme bien portant. Aussi, Chamfort ne l'était-il pas. Se justifiant auprès d'un ami du reproche de fierté et de dureté de cœur à rencontre des bienfaits : « Mon ami, lui écrit-il, je n'ai point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard ; je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil ; mais j'ai été une fois empoisonné avec de V arsenic siccré, je' ne le serai plus : Manet altà mente repostum. » Oui, Chamfort a été une fois empoisonné, et il lui est toujours resté de ce poison dans le sang.
Quelle fut cette occasion fatale à laquelle Chamfort fait ici allusion, et où il eut tant à se repentir de sa confiance? Je l'ignore, et il importe peu de le rechercher ; car, du caractère et de l'humeur qu'il était, une occasion manquant, il s'en serait créé une autre. Il était de ceux qui excellent à tirer de tout l'amertume, et qui justifieraient ce vers :
La rose a des poisons qu'on finit par trouver.
Il avoue pourtant avoir eu dans la vie deux années de douceur et six mois de parfaite félicité. 11 s'était retiré à la campagne avec une amie plus âgée que lui , mais avec laquelle il se sentait en parfait rapport de sentiment et de pensée. Il là perdit, et parut avoir enseveli avec elle les restes de son cœur.
GUAMFORT. 423
Il n'en parie jamais qu'en des termes qui marquent un attendrissement profond :
« Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement , je me rappelle la perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies; j'habite leur cercueil J'envoie mon âme errer autour des leurs. Hélai! je possède trois tombeaux. »
Je cherche , dans les Pensées de Chamfort , à en extraire quelques-unes qui soient d'une nature plus douce , plus conforme à ce sentiment simple , et qui aient de la tristesse sans trop d'âcreté :
« Je demandais à M... (ce M... c'est lui) pourquoi, en se condamnant à l'obscurité , il se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire : « Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli. »
n Que peuvent pour moi les Grands et les Princes? Peuventrils me rendre ma jeunesse, ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me console de tout? »
u Un vieillard, me trouvant trop 'sensible à je ne sais quelle injustice, me dit : « Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à soùffirir la vie. »
« L'homme arrive novice à chaque âge de la vie. »
« Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable. »
« On faisait la guerre à M... (c'est lui) sur son goût pour la solitude ; il répondit : « C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrul. »
Mais , en regard de ces pensées , il faudrait , pour ne pas donner de Chamfort une idée fausse, en mettre aussitôt d'énergiques, de sanglantes, d^empoisonnées, et qui, en vérité, nous semblent calomnier également la société et la nature. Par exemple :
« La Nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir ngi avec Thonâme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison , après avoir posé des sentinelles à notçe porte. Il faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre. »
« M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud tous les
matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de ia journée, quand on devait la passer dans le monde. »
Ce M. de Lassay, c'est Ghamfort qui le met en avant pour exprimer sa propre pensée. Il n'épargne pas plus les gens de lettres ses confrères qu'il n'a épargné la société et la nature :
« Au ton qui rè^ne depuis dix ans dans la littérature, la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation .qui n'a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan, mais cela viendra. »
Ailleurs, au nombre des raisons qu*il allègue pour ne plus rien donner au public :
«( C'est parce que je ne voudrais pas, dit-il, faire comme les gens de U'ttres qui ressemblent à des ânes ruant et se battant devant un râtelier vide. »
Entre toutes ces raisons qu'il allait chercher si loin pour garder le silence, il disait encore :
« C'est que , s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre pour lui , c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque succès que fai obtenu. »
Quelles sont ces méchancetés ? quelques critiques sans doute, quelque cabale contre Mustapha et Zéangir, En se les exagérant singulièrement, ainsi que Timportance de ses premières œuvres qui sont si peu de chose, et qui furent si surpayées, Ghamfort en était arrivé à haïr, d'une haine qui transpire dans toutes ses paroles, et les cabaleurs et du même coup les protecteurs aussi.
Je ne citerai pas un plus grand nombre de ces pensées atroces et corrosives qui brûlent en quelque sorte le papier ; les citer, c'est jusqu'à un certain point en répondre. Ghamfort a le tort de dire de ces choses extrêmes qu'il ne faut jamais adresser à tout le genre humain en masse, pas plus qu'à un seul homme en particulier ; car, après de telles violences de jugement, on n'a plus qu'à se tourner le dos pour la vie et à ne se revoir jamais. Quand deux hommes se sont une fois craché au visage et ne se sont pas coupé la gorge, ils ne peuvent plus se rencontrer. Or, Ghamfort, dans ses pensées, crache à chaque instant le mépris, d'une façon crue et cynique : « L'homme est un sot animal, si j'en juge par moi, d dit-il.
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Que Molière,' dans une comédie, fasse dire cela à Fun de ses personnages, c'est en situation et Ton en peut rire. Mais écrit de sang-froid et crûment, c'est trop facile, et l'auteur mérite qu'après avoir lu son compliment, on lui réponde : « Parlez pour vous ! »
La plupart des maximes de Chamfort, relatives à la société, ne s'appliquent qu'au très-grand monde dans^ lequel il vivait, à la société des Grands; et heureusement elles deviennent fausses dès que l'on considère un monde moins factice, plus voisin de la famille, et où les sentiments naturels ne sont pas abolis. C'est par rapport au très-grand monde seulement que Chamfort a pu dire : a 11 paraît impossible que, dans l'état actuel de la société, il y ait un seul homme qui puisse montrer le fond de son âme et les détails de son caractère, et surtout de ses faiblesses, à son meilleur ami. » C'est ce grand monde uniquement qu'il avait en vue quand il disait : « La meilleure philosophie relativement au monde est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris. » C'est pour avoir trop vécu sur ce théâtre de lutte inégale, de ruse et de vanité, qu'il a pu dire son mot fameux : a J'ai été amené là par degrés : en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze, »
J'ajouterai., pour infirmer l'autorité de certaines maximes de Chamfort et pour en dénoncer le côté faux, qu'elles viennent évidemment d'un homme qui n'a jamais eu de famille, qui n'a pas été attendri par elle ni en remontant ni en descendant, qui n'a pas eu de père, et qui, à son tour, n'a pas voulu l'être. 11 le répète en vingt endroits : « A ne consulter que la raison, quelest l'homme qui voudrait être père?... — Je ne veux point me marier, disait-il encore, dans la crainte d'avoir un 61s qui me ressemble. » — Et il ajoutait avec sa 6erté : a Oui , dans la crainte d'avoir un fils qui , étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi. » Ce que j'en conclus seulement, c'est que sa morale est celle d'un célibataire usé et aigri , d'un homme qui a érigé son propre malheur en ironie et en système. « Quiconque n'est pas misanthrope à quarante ans, pensait-il, n'a jamais aimé les hommes. » Cela n'est vrai que du célibataire; car la nature se venge d'ordinaire sur lui , s'il n'y prend garde, par des âcrelés et des sécheresses , de n'avoir pas été satisfaite
et obéie dans ses fins légitimes. Mais dans le mariage, qui est Tétat commun , le point de vue change : le mariage est un grand fardeau , mais c'est aussi une méthode d'espérer, « une belle invention, a-t-on dit, pour nous intéresser au futur comme au présent. » On a des enfants , on désire qu'ils soient bien uo jour, et dès lors on incline insensiblement sa pensée à espérer que le monde n'ira pas de mal en pis, qu'il tournera à mieiu. On revit, on rajeunit, et tout aïeul, penché sur le berceau de ses petits-enfants, conçoit mieux qu'un philosophe et qu'un grand moraliste la chaîne doucement renouée des générations et cet éternel recommencement du monde.
C'est ce que Chamfort , tout grand rénovateur qu'il était , n'entendait pas. Quelle singulière contradiction chez un homme qui se déclara si ardent partisan du progrès et de L'émancipation du genre humain ! Il avait tellement la passion et la frénésie du célibat , que, s'il l'avait pu , le monde finissait à lui. Le mariage et la royauté étaient les deux choses qui l'égayaient le plus : « Ce sont, avouait-il en s'en vantant, les deux sources intarissables de mes plaisanteries. » Il n*avait vu le mariage que dans le grand monde d'alors où il était si décrié, et il n'avait voulu voir la monarchie que sous la forme également décriée de Louis XV. Il ne s'élevait pas au-dessus des conditions de son cercle et de son temps, et c'est en quoi, avec ' tout son esprit , comme l'a très-bien remarqué Rœderer, il n'était pas véritablemenl éclairé.
11 avait bien du charme pourtant et de la séduction dans le détail , et il faisait l'illusion d'être un grand esprit quand il consentait à plaire. Ce n'était pas tant dans le monde et dans un cercle régulier qu'il fallait l'entendre : il y causait beaucoup et même trop , il y parlait des heures de suite , contant anecdotes sur anecdotes , décochant épigrammes sur épigrammes , et prodiguant d'un air facile tous ces traits , ces mots tout faits, toutes ces provisions d'esprit qu'on a trouvées après sa mort rassemblées dans ses petits papiers. Sous cette forme purement mondaine, il faisait une impression brillante, mais aride et desséchante : « Savez-vous, disait M™' Helvétius à l'abbé Morellet , que, quand j'ai eu le matin la conversation de Chamfort, elle m'attriste pour toute la journée? » C'était dans une société plus intime , plus choisie , et où il se sentait apprécié comme il voulait l'être, qu'il était le plus à son avantage. Deux
témoins considérables, et qui ont eu part inégalement à sa familiarité , nous en parlent sur le même ton , et nous le peignent dans les années qui précédèrent 89^. Mirabeau, dans des Lettres intimes à Charafort*, lui parle comme à l'ami non-seulement le plus cher et le plus sympathique, mais le plus excitant, le plus inspirateur. Chamforl était l'homme qui fournissait le plus d'idées et de vues à ses amis en causant; il suffisait de le mettre sur un sujet et de l'animer un peu : « Je ne puis me refuser, lui disait Mirabeau, au plaisir de frotter la tête la plus électrique que j'ï^ie jamais connue. » Je n'ose répéter tous les éloges de Mirabeau qui sembleraient exagérés. Tacite et vous, lui dit-il quelque part. Chamfort , au reste , pensait de même : « J'ai , disait-il , du Tacite dans la tète, et du Tibulle dans le cœur. » Ni le Tibulle ni le Tacite n'ont pu en sortir pour la postérité.
M. de Chateaubriand, dans son Essai sur les Révolutions , parle de Chamfort avec un enthousiasme à peu près égal à celui de Mirabeau. Ce portrait de Chamfort par Chateaubriand est admirable de touche et de vie, et je ne sais vraiment pourquoi l'illustre auteur l'a rétracté et désavoué depuis :
« Chamfort, disait-il, était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait Téclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des hommes, eût pu épouser si chaudement une cause quelconque. »
Comment ne pas rapprocher ce portrait physique de Chamfort de celui que trace Mirabeau? Soutenant que son ami, malgré ses souffrances , est un des êtres les plus vivaces gui existent : a La ténuité de votre charpente , lui dit-il , la délicatesse de vos traits , et la douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie , lorsqu'elle est calme et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. » Et il en conclut que chez lui , loin que ce soit la lame qui use le ' fourreau , c'est Tâme , le vis ignea qui entretient la machine :
Comment son feu intérieur ne le consume-t-il pas? se dit-on. Eh ! comment le consumerait-il ? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme , et sa frêle existence va se dissoudre. »
Un peu avant la Révolution, Chamfort, qui habitait chez son grand ami le comte de Vaudreuil , c'est-à-dire en plein monde Polignac , au centre du camp ennemi , trouva moyen de se dégager, et il alla se loger aux Arcades du Palais-Royal. On sait ce que le Palais-Royal était alors. Marmontel remarquant en riant que les habitantes de ce lieu étaient dangereuses, Chamfort lui répondit : « Je ressemble à la Salamaiidre. »
Mais s'il était à l'épreuve d'un danger, il oubliait l'autre : le Palais-Hoyal était aussi le foyer du fanatisme révolutionnaire, et Chamfort s'y embrasa.
Son influence , durant ces années ardentes , fut réelle, mais elle s'exerça toute en conversation, en saillies, par quelquesunes de ces boutades comme il en avait souvent, a qui font, chose très-rare, rire et penser tout à la fois (4). » Le comte de Lauraguais, qui le juge très-bien, nous raconte (2) que, visité un malin par Chamfort, celui-ci lui dit ; « Je viens de faire un ouvrage. » — « Comment! un livre? » — a ISon , pas un livre, je ne suis pas si bête, mais un titre de livre, et ce titre est tout. J'en ai déjà fait présent au puritain Sieyès , qui pourra le commenter tout à son aise. Il aura beau dire, on ne se ressouviendra que du titre. » -— « Quel est-il donc? » — « Le voici : Qu estce que le Tiers-État? Tout. Qu'a-t-il? liien. » C'est là, en effet, le titre et le début de la fameuse brochure de Sieyès. M. de Lauraguais , qui raconte cela, n'a aucun intérêt à surfaire Chamfort aux dépens de Sieyès ; il est donc à croire que Chamfort fut pour celui-ci ce qu'il fut tant de fois pour Mirabeau, c'est-à-dire la tête électrique qui, au moindre frottement, rend l'étincelle.
C'était pour Mirabeau que Chamfort avait composé le discours contre les Académies , qui devait être prononcé par le grand orateur à l'Assemblée. Le discours est piquant , mais l'acte est des plus à charge à la mémoire de Chamfort. Un homme qui , comme lui , avait débuté par des prix d'Académie, qui en avait fait sa carrière, qui avait toujours eu l'Académie
(4) Le mol est de M>»® Roland dans son Périrait de Channfort. (2) Lettres de J.-B. Lauraguais à Madame.. .y Paris, 4802; page<60 et suiv.
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en vue , qui avait mis en jeu' tous ses anais, même ses amis de Cour, jusqu'à ce qu'il y eût été admis, cet homme devait être le dernier à prendre la plume pour dénoncer publiquement les abus e( pour solliciter la destruction du corps dont il était membre. On peut sourire de bien des traits en lisant ce discours que Mirabeau comparait à un pamphlet de Lucien, mais le procédé est jugé moralement.
Chamfort ne faisait rien avec suite. II laissait exécuter aux autres et se contentait de donner le stimulant. II excellait à résumer une situation, un conseil , une impression générale, dans un mot. Durant la Révolution, il battait monnaie de bons mots. « Guerre aux châteaux! paix aux chaumières l » fut un de ces mots d'ordre , un de ces brandons qui coururent d'abord par toute la France. Plus tard, bien tard, quand il vit écrite sur tous les murs la devise « Fraternité ou la mortj » il la traduisit ainsi : « Sois mon frère, ou je te tue, » Mais cela n'éteignit rien.
L'ardeur révolutionnaire de Chamfort ne s'arrêta pas même au 10 août : il écrivait deux jours après à un ami , en lui racontant qu'il était allé faire son pèlerinage à la place Vendôme, à la place des Victoires , à la place Louis XV, qu'il avait fait le tour des statues renversées de Louis XV, de Louis XIV :
u Vous voyez , disait-il en finissant, que, sans être gai , je ne suis pas précisément triste. Ce nVst pas que le calme soit rétabli et que le peuple n'aitencore, celte nuit, pourchassé les aristocrates, entre autres les journulisles de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf, qui , pendant trois années , a parlé sans cesse de sa sublime Constitution , mais qui va la détruiro, et, dans le vrai , n'a su organiser encore que l'insurrection, Cest peu de chose, il est vrai, mais cela vaut mieux que rien. »
De telles paroles montrent à quel point Chamfort, malgré quelques parties perçantes et profondes, n*était qu'un homme d'esprit sans vraies lumières et fanatisé.
Cet observateur satirique, qui avait tant méprisé le public et conspué le genre humain , étonnait maintenant M""* Roland elle-même par sa confiance dans un peuple neuf mené par des violents. C'est que la soif d'égalité étouffait tout autre sentiment chez lui. Toutes ces anciennes inégalités, toutes ces nuances sociales si adoucies sur lesquelles il avait vécu durant
trente ans, ce lit de roses dont il s'était fait un lit d'épines, lui revenaient avec fureur et le dévoraient. Il avait en lui des trésors de rancune. Pourvu qu'on détruisit et qu'on nivelât, tout lui était bon : u Voulez-vous donc, demandait-il à Marmontei, qu'on vous fasse des révolutions à Veau rose (4) ? »
Dans une publication d'alors, à laquelle il prit part (les Tableaux historiques de la Révolution) ^ remarquant que peu d'hommes, parmi ceux qui avaient commencé, avaient été en état de suivre jusqu'au bout le mouvement, il ajoute : « C'est un plaisir qui n'est pas indigne d'un philosophe d'observer à quelle période de la Révolution chacun d'eux l'a délaissée ou a pris parti contre elle. » Et il note le moment où s'arrêta La Fayette 7 celui où s'arrêta Bamave :]« Que dire, s'écrie-t-il, en voyant La Fayette, après la nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette, et cette même Marie-Antoinette , arrêtée à Yarennes avec son époux , ramenée dans la capitale, et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune Barnave? » Quant à lui , le ci-devant jeune poète favorisé de la reine, le récent Secrétaire de Madame Elisabeth, il ne s'arrêta qu'à la dernière extrémité, et l'on a peine à saisir le moment précis où il s'écria enfin : C'est assez! Il eut quelques mots piquants contre la Terreur, mais il n'eut point d'exécration ni do soulèvement. Nommé sous le ministère Roland bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, il eut à se défendre contre les dénonciations d'un subalterne qui convoitait sa place , et son apologie est telle qu'elle paraît plutôt aggraver ses torts aujourd'hui. Girondin, il ne l'a jamais été, déclare-t-il hautement : les Girondins, il les connaît à peine, il les renie; c'est Jacobin, rien que Jacobin qu'il veut être.
On sait qu'arrêté une première fois et menacé de l'être une
(1) Autrefois, quand il allait dans le inonde, il avait souffert de n'avoir point de voiture à lui . « J'ai une santé délicate et la vue basse, écrivait-il à un amt (vers 1782); je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues, des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver, il est temps que cela finisse. » En effet, il répétait souvent en 94 et en 93 : « Je ne croirai pas à la Révolution tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passants. » Il y a bien de ces ressentiments personnels sous les grandes théories politiques. On voudrait un cabriolet pour soi en 4789, et, ne l'ayant pas eu, on ne veut de cabriolet pour personne en 9a.
GHAMFORT. 43i
seconde, il essaya de se tuer dans son appartement à la Bibliothèque, qu'il se manqua,. se creva un œil, se déchira sans pouvoir se frapper mortellement. H guérissait ou semblait en train de guérir lorsqu'il mourut d'une imprudence, dit-on, de son médecin, le 43 avril 1794, avant d'avoir vu la délivrance publique et la chute de Robespierre. Il ne l'avait pas désirée assez à temps pour mériter d'en être témoin. Il avait cinquantetrois ans.
Le jugement le plus équitable et le plus indulgent qu'il soit possible de porter sur lui me paraît être celui de Kœderer dans un article du Journal de Paris ^ qui a été reproduit dans l'édition la plus complète des Œuvres de Chamfort. Sa fin de carrière est un exemple terrible du germe de fanatisme qui peut se loger et se développer jusqu'au sein des natures les plus distinguées, les plus cultivées , et même les plus blasées en apparence. Chamfort continuera toutefois d'être tité au premier rang parmi ceux qui ont manié la saillie française avec le plus de dextérité et de hardiesse. Trop maladif et trop irrité pour mériter jamais d'obtenir une place dans la série des véritables moralistes, son nom restera attaché à quantité de mots concis, aigus, vibrants et pittoresques, qui piquent l'attention et qui se fixent bon gré mal gré dans le souvenir.
Méfiez-vous pourtant ! je crains qu'il n'y ait toujours un peu d'arsenic au fond.
Lundi i9 sepembré 48M.
RULHIERE.
Trois hommes, dans le dernier tiers du xviii*^ siècle, se distinguèrent comme à l'envi l'un de l'autre par un esprit fin, piquant, satirique, moqueur, et donnèrent en même temps des preuves d'un esprit sérieux; ce furent Chamfort, dont nous parlions la dernière fois, Rivarol, dont nous parlerons peutêtre un jour, et Rulhière, dont quelques ouvrages intéressants sont restés, dont on a retenu quelques jolies pièces de vers, et qui mérite certainement une étude. Rulhière a sa physionomie à part; il a un talent réel , un style; c'est un écrivain non-seulement spirituel, mais savant et habile, qui, après avoir longtemps disséminé ses finesses et ses élégances sur des sujets de société, a essayé de rassembler finalement ses forces, de les appliquer aux grands sujets de l'histoire, et y a, jusqu'à un certain point, réussi.
Homme du monde et du très-grand monde, tenant à passer pour tel, réservé, diplomatique et un peu enveloppé, très-pea enclin aux confessions, on ne sait presque rien de précis sur ses débuts. On le fait naître vers 4735 (d'autres disent plus tôt) ; il était fils et petit-fils d'inspecteurs de la maréchaussée de rUe-de-France ; il étudia au collège Louis-le-Grand, servit au sortir de là dans les gendarmes de la garde, et fut aide-decamp du maréchal de Richelieu. Puis, passant du service militaire dans la diplomatie , on le voit attaché au baron de Breteuil en qualité de secrétaire. M. de Breteuil avait été nommé en 4760 ministre plépipotentiaire en Russie ; Rulhière l'y suivit; il assista de près à la révolution qui, eu 4762, précipiû. Pierre Ilï et mit Catherine II sur le trône. Il s'appliqua, sui-
RULHIBRE. 433
vant la nature de son esprit observateur, à tout deviner, à tout dénoêler dans cel événement extraordinaire, et ii en fit, à son retour à Paris, des récits qui charmèrent la société. La comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Hichelieu, et qui était la divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il contait si bien : il lui obéit, et, une fois la relation écrite, Tamour-propre d'auteur l'emportant sur la prudence du diplomate, les lectures se multiplièrent. Elles fkent événement. Catherine II et ses admirateurs furent alarmés ; on mit tout en œuvre auprès de Rulhière pour qu'il supprimât sa relation, ou pour qu'il l'altérât : il résista à toutes les offres avec une honorable fermeté. Grimm , si fait d'ailleurs pour goûter Hulhière, avec lequel il avait plus d'un rapport d'esprit, nous l'a représenté à l'une de ces lectures qu'il faisait de sa Révolution de Russie chez M"** Geéffrin, el, si l'on s'en tenait à cette page de Grimm, destinée à être lue à Saint-Pétersbourg, on prendrait de Rulhière une idée fort injuste : on le croirait un homme de talent indiscret et étourdi, tandis qu'il n'était rien moins que cela. S'il céda, dans un cas unique, à une première indiscrétion, il mit tous ses soins à réparer insensiblement l'impression qu'elle avait pu faire et à n'en pas commettre une seconde. Rulhière, sous une enveloppe un peu épaisse et un peu forte, était un homme 6n, adroit, circonspect et mesuré, néanmoins beaucoup plus homme de lettres au fond qu'il ne voulait le paraître, cherchant partout autour de lui des sujets d'épigrammes, de comédie, d'histoire, et s'y appliquant ensuite sous main, à loisir, avec lenteur, sans s'exposer au public, en se bornant à captiver la société de son temps, et en se ménageant une perspective lointaine vers la postérité.
Vers l'année 4770, il était tout à fait en vogue par deux ouvrages de genre différent, mais qui tenaient à une même nature d'esprit, par ce récit anecdotique de la Révolution de Russie et par un discours en vers sur les Disputes. Voltaire, à qui Rulhière avait envoyé ce discours, lui avait répondu : « Je vous remercie. Monsieur, du plus grand plaisir que j'aie eu depuis longtemps. J'aime les beaux vers à la folie. Ceux que vous avez eu la bonté de m'envoyer sont tels que ceux que l'on faisait il y a cent ans, lorsque les Boileau, les Molière, les La Fontaine étaient au monde. J'ai osé, dans ma dernière maladie, écrire une lettre à Nicolas Despréaux ; vous avez bien IV. 37
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mieux fait, vous écrivez comme lui. » Vollaire fit plus , il inséra rÉpitre tout entière au mot Dispute de son Dictionnaire philosophique^ en y mettant cette apostille : a Lisez les vers suivants sur les disputes ; voilà comme on en faisait dans le bon temps. » Et en cffet^ cette Épître, qui a été reproduite dans toutes les Leçons de littérature et que nous savions par cœur dans notre enfauce, ressemble par le ton aux meilleures de Boileau, auxquelles elle est supérieure -par la pensée. De jolis vers^ tour à tour satiriques ou flatteurs, à l'adresse des personnages du temps, en faisaient dans sa nouveauté quelque chose de plus vif et de plus animé qu'il ne nous semble aujourdMiui. Le trait malin, proverbial, les alliances heureuses de noms et d'idées, la concision élégante, tout ce qui constitue le genre moral tempéré et en fait Tornement, s*y trouve placé avec art, et il n'y manque vraiment qu'un souffle poétique moins sec et plus coloré, quand l'auteur tente de s'élever et de nous peindre, par exemple, le temple de l'Opinion promené dans les airs sur les nuages : c'est ici que l'on sent le défaut d'ailes et dMmagination véritable, l'absence de mollesse, de fraîcheur et de charme, comme dans toute la poésie de ce temps-là. Ruihière termine son Épitre par une comparaison de la poésie avec le miel des abeilles ; mais on n'entend pas chez lui le bourdonnement des abeilles.
Les Anecdotes sur la Hévolution de Russie en r année 4762 sont un très-agréable petit livre, sans prétention solennelle, et où les événements historiques ne sont eux-mêmes envisagés qu'au point de vue des mœurs. Le côté du récit où l'auteur vise au Salluste et rappelle le Saint-Réal et autres auteurs classiques de Conjurations, n'est pas trop prédominant. On conçoit que, malgré l'esprit d'observation de Ruihière et malgré sa position favorable pour démêler bien des choses , il a dû être réduit à en deviner et à en conjecturer plus d'une dans une entreprise si mystérieuse et si compliquée, et l'on ne saurait s'étonner que sa relation ait prêté aux récriminations des intéressés : il ne pouvait en être autrement. Les Russes euxmêmes, dans ce qui concerne leur histoire, et une histoire si contemporaine, ne sauraient avoir ni exprimer un avis indépendant. Pourtant il me semble que les principaux points du récit de Ruihière ont été généralement adoptés depuis, et par les historiens même (tels que Levesque) qui sont d'ailleurs le
moins disposés à le suivre. 11 y a certainement des coins du génie russe que Rulhière n'a point pénétrés ni appréciés ; n'ayant vécu qu*à Saint-Pétersbourg et dans le grand mondes il a vu surtout dans ce peuple plein de disparates les mœurs d'un Bas-Empire, il a cru y voir une sorle d'Empire grec finissant, et il n*a pas assez signalé sous ce vernis de civilisation avancée un peuple jeune qui commence. De même dans ce qu'il a dit de Catherine, tout en reconnaissant aussitôt que la nature semblait l'avoir formée pour la plus haute élévation, il ne parait pas s'être rendu tout à fait compte de ce génie viril qui allait la classer, avec Elisabeth d'Angleterre, dans le petit nombre des grands monarques. On ne saurait dire, toutefois, qu'il ait méconnu ni encore moins calomnié Catherine, celui qui traçait d'elle dès l'abord ce mémorable et vivant portrait :
M Sa taille, est agréable et noble; sa démarche flère ; sa personne et son maintien remplis de grâces. Son air est d'une souveraine. Tous ses Iraits annoncent un grand caractère. Son col est élevé et sa tête fort détachée; l'union de ces deux parties est, surtout dans le profil, d*une beauté remarquable; et, dans les mouvements de sa tête, elle a quelque soin de développer cette beauté. Elle a le front large et ouvert, le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents; son menton un peu grand et se doublant un peu, sans qu'elle soit grasse. Ses cheveux sont châtains et de la plus grande beauté ; ses sourcils bruns; ses yeux bruns et très-beaux; les reflets de la lumière y font paraître des nuances bleues, et son teint a le plus grand éclat. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. L'agrément et la bonté, qui y sont aussi, ne paraissent à des yeux pénétrants que l'effet d'un extrême dé« sir de plaire, et ces expressions séduisantes laissent trop apercevoir Ip dessein même de séduire. »
Rulhière, de retour de ses voyages dans le Nord, vivait donc à Paris sur le meilleur pied, très-goûté pour des opuscules qu'on regardait comme une faveur de pouvoir entendre, pour de jolis vers tels que V À-propos y le Don du Contre-Temps^ qu'il récitait avec des applaudissements sûrs, pour des épigrammes très-mordantes qu'il laissait courir et qu'il n'avouait pas, mais dont il avait tout l'honneur. 11 jouissait de la plus brillante réputation d'auteur inédit qui se pût alors désirer. Le ministre, M. de Choiseul, le chargea en 1768 d'écrire, pour l'instruction du Dauphin (Louis XVi), l'Histoire des troubles de Pologne ; c'est cette histoire toute contemporaine, dont la matière se déroulait chaque jour sous ses yeux, que Rulhière
430 GAUSKRIB8 DU LUNDI.
s'étudia à traiter durant vingt-deux ans à la manière des anciens, sans parvenir à la mener à fin, et qui forme aujourd'hui son titre le plus considérable.
Sans avoir qualité d'historiographe, Rulhière était donc'un historien dCoffice encore plus qu'un poète de société, et l'on dit que, malgré son bon goût, il en laissait deviner quelque chose : c M. de Rulhière, dit M*"' Necker, laissait percer dans sa conversation une nuance de son état d'historien , qui visait à la pédanterie ; il mettait une trop grande importance à l'examen d'un petit fait et à toutes ses circonstances ; il ne voulait jamais voir l'Opéra que derrière les coulisses. » Ce tour d'esprit un peu subtU et trop analytique, que Rulhière portait dans la société, ne se peint nulle part mieux que dans une conversation qui nous a été couservée par Diderot (i). Rulhière était d'avis que , dans un cercle , il ne fallait jamais se presser de demander quel était Thomme qu'on voyait entrer et qu'on ne connaissait pas : « Avec un peu de patience et d'attention, on n'importune ni le maître ni la maîtresse de la maison, et l'on se ménage le plaisir de deviner. «Il avait là-dessus toutes sortes de préceptes, de menues remarques très-fines, très-ingénieuses, dont il faisait la démonstration quand on le voulait, et il ne se trompait guère :
« Il en fit en ma présence l'application chez MU« Domaîs , raconte Diderot : il survint sur le soir un personnage qu'il ne connaissait pas; mais ce personnage ne parlait pas haut; il avait de l'aisance dans le maintien, de la pureté dans l'expression , et une politesse froide dans les manières. « C'est, me dit-il à rorcille, un homme qui tieiM à fa Cour. » Ensuite, il remarqua qu'il avait presque toujours la main droite sur sa poitrine, les doigts fermés et les ongles en dehors : » Ah! ah ! ajouta-l-il, c'est un exempt des gardes-du-corps, et il ne manque que sa tMiguelie. » Peu de temps après , cet homme conte une petite histoire : « Nous étions quatre, dit-il, Madame et Monsieur tels, Madame do... et moi. » Sur cela , mon instituteur continua : « Me voilà entièrement au fait. Mon homme est marié; la femme qu'il a placée la troisième est sûrement la sienne, et il m'a appris son nom en la nommant »
En nous racontant cette preuve de la sagacité un peu naétbodique et raffinée de Rulhière, Diderot donne à entendre que toutes ces choses déliées , conçues en des termes fort déliés^
(I) Lettre à Naigeon sur un passage de la première Satire du second livre d'Horace.
BULUIÈHE. 437
Tétaient trop pour lui, bonhomme tout uni et rond, et qui, à chaque fois, demandait des exemples : « les esprits bornés ont besoin d'exemples. » Il s'amuse lui-même, dès qu'il a quitté Rulhière , à lui faire Tapplication de sa propre méthode , et à tirer sur lui un jugement dans lequel il entre un grain de critique et d'ironie.
Rulhière n'était point d'ailleurs du bord de Diderot, et il s'en est expliqué quelque part très-nettement. Trois grandes influences philosophiques peuvent se discerner au xviii* siècle, celle de Voltaire , celle de Rousseau , et celle des Encyclopédistes proprement dits. Rousseau , qui se sépare des Encyclopédistes par certaines croyances et par une affiche de moralité plus stricte, ne se sépare pas moins de Voltaire en ce qu'il vise à une réforme politique profonde par le moyen du peuple et en s'adressant à la logique commune, au sentiment universel. Voltaire, tout aristocratique au contraire, ne s'adresse qu'à quelques-uns, et la réforme qu'il prêche aux rois, aux grands et aux esprits d'élite, est plutôt civile et religieuse que politique. Rulhière se rattachait à cette manière de voir de Voltaire; et, plus sage, plus conséquent que le maître, il n'y dérogea en aucun temps par imprudence ni par pétulance. Il avait des idées libérales comme nous dirions , mais il en désirait l'essai , l'application graduelle par les Gouvernements et non par les peuples. Il fut fidèle jusqu'à la fin à cette manière de voir, et, quelque parti qu'on prenne soi-même en le jugeant, il mérite l'estime du moins par cette suite dans la conduite et par cette tenue.
Sa fortune reçut un violent échec après la chute du ministère Choiseul, et sous le ministère d'Aiguillon. Sa pension d'historien fut quelque temps supprimée. Chamfort, alors son ami, lui en adressa des condoléances, auxquelles Rulhière répondit par une Épître en vers un peu longue, mais dans laquelle il développe avec facilité ses principes de philosophie et de sagesse, qui ne sont autres que ceux d'Horace :
L'astre inconstant^, bous lequel je suis né.
Des biens aux maux m'a souvent promené ; Mais iuix événements ployant mon caractère^ En jouissant de tout, rien ne m*est nécessaire.
Dès que j'ai vu l'espérance me fuir,
J'ai suspendu ma course volontaire ,
438 CAUSEaiBS DU LUNDI.
J'ai dans un sort nouveau pris un nouveau plaisir, Et mon repos forcé devient un doux loisir.
Heureux par cette humeur sagement inconstante , C'est la facilité qui m'invite et me tente...
C'est vers ce temps que Rulhière fut nommé , sans l'avoir sollicité, secrétaire de Monsieur, frère de Louis XVF (depuis Louis XVIII). Voltaire, l'en félicitant, lui écrivait à cette occasion (août 1774] : a II me semble qu'il se forme enfin un siècle, et, pour peu que Monsieur s'en mêle, le bon goût subsistera en France. » On voit combien Voltaire faisait volontiers tout dépendre des grands et des princes. Il est naturel d'ailleurs que Monsieur ait eu de la prédilection pour Rulhière , qui aiguisait si bien Tépigramme salée et même au besoin le conte libertin, les deux genres littéraires favoris du futur monarque.
Avant d'en venir aux œuvres toutes sérieuses, nous rencontrons encore Rulhière causant, et cette fois causant avec Jean- Jacques Rousseau ou sur son compte. C'est uu des traits curieux de la vie de Rulhière et l'un des témoignages les plus frappants de la folie de Jean-Jacques. Ne nous le refusons pas.
Rulhière logeait près des Tuileries. Un jour, un matin de 4771, il rentrait du bal (il était neuf heures du matin], il voit entrer son voisin Dusaulx, l'air tout bouleversé. Ce dernier, traducteur de Juvénal, homme enthousiaste, expansif, nourri de toute la sentimentalité du siècle, s'était fort jeté à la tête de Jean-Jacques , qui l'avait d'abord pris en gré et l'avait , par exception, admis dans son intimité. Mais bientôt les soupçons étaient venus, puis la rupture ; et Texcellent homme avait reçu de Rousseau une lettre qui l'avait navré et où on lisait : a Vous me trompez , Monsieur ; j'ignore à quelle fin , mais vous me trompez... » Â cette lettre, Dusaulx en avait répondu une tout en apostrophes, en effusions : « Si tu pouvais, à toi qui me fus si cher! remonter à la source de tes préventions... Je t^atteste, Jean-Jacques , au nom de la vérité que tu portes dans ton sein, etc., etc. » Mais, avant d'envoyer la lettre, tourmenté de perplexités, il avait jugé bon de la montrer à son voisin Rulhière, et c'est pour cela qu'il venait le réveiller à cette heure indue, à neuf heures du matin. Dusaulx a très-bien ratonté toute cette entrée en conversation avec Rulhière :
•r — De quoi s'agii-il donc si grand malin , ou de qui ? » — « De noire ami commun , de Jean-Jaixiues. » — « Bon ! est-ce qu'il ne vous a pus
RULHIERË. i39
encore donné votre congé? » — « Gela ne tient plus qu'à un fil ; tenez, lisez notre correspondance, et vous verrez. »
Rulhière se met à lire à haute voix les lettres de Rousseau; et, à chaque ÎDStant, il s'interrompait, il se parlait à lui-même en approuvant, en disant : « Bon!.., à merveille!... mais cela vaut de l'or!... » Dusaulx ne comprenait pas cette approbation , et il fallut que Rulhière la lui expliquât. C'est que Rulhière savait si bien par cœur son Jean-Jacques, qu'il le reconnaissait a chaque ligne, dans ses soupçons, dans ses reproches :
« Gomme je suis au courant du caractère de notre homme et de son faire, comme je. pourrais^ en cas de besoin , lui tenir lieu de secrétaire intime, et le suppléer en son absence , je ne me suis guère occupé, en lisant votre correspondance, que de ce qu'il devait, d'après mes données, vous dire ou vous écrire; et j'ai si bien rencontré que je m'en suis félicité. N'en auriez-vous pas fail autant ? »
Et Rulhière , à qui Dusaulx demande conseil sur tout cela, et ce 'qu'il en pense : a Ce que j'en pense? peste! voilà de bons, d'excellents matériaux pour ma comédie. » Cette comédie était celle du Méfiant, qui ne vit jamais le jour. Mais on sent que Rulhière était des plus propres, en effet, à composer une comédie de cette sorte dans le genre et dans le goût du Méchant,
Cependant Dusaulx, tout occupé de sa lettre, insistait pour savoir s'il devait l'envoyer :
« Gard«z-vous-en bien ! s'écria Rulhière; vous le rendriez cent fois plus fou avec votre lettre à la Pluiarque. Et puis, il est bon que vous sachiez qu'i/ n'a jamais plus de force que lorsqu'il a tort. »
.Te ne puis que renvoyer au récit de Dusaulx (i) ceux qui désireraient ne rien perdre de la conversation. Rulhière, toujours occupé de son sujet de comédie , comme l'autre de sa lettre , continue de définir Jean-Jacques et de montrer à Dusaulx quelle chimère et quelle vanité d'amour- propre (sous forme d'enthousiasme) il y a de sa part à prétendre consoler un pareil homme :
(I) De mes rapports avec Jean-Jacques Rousseau, par DusauU, p. 177 et suiv.
« Mais, de bonne fol, qu'espérer d'un homme qui en est ?enu au point (la ctiose esl certaine) de se méQer de son propre chien , et cela parce que les caresses de ce pauvre animal étaient comme les vôtres trop Tréquenles, et qu'il y avait là-dessous quelque mystère caché?... »
Et il raconte à Dusaulx l'histoire des moineaux que Rousseau nourrissait chaque matin , auxquels il donnait du pain sur sa fenêtre, et qu'il se flattait d'avoir apprivoisés :
uj'a\ais bien le droit, ce me semble, dit Rousseau parlant par la bouche de Kulhière, de croire que nouâ fussions les meilleurs amis du monde : point du tout, ils ne valaient pas mieux que les hommes. Je veux les caresser, et voilà mes étourdis qui s'envolent comme si j'eusse été un oiseau de proie. Us n'auront pas été, j'en suis sûr, à deux rues de ma maison, qu'ils auront dit pis que pt^dre de moi. )•
A ce dernier trait un peu chargé, ne dirait-on pas que c'est déjà le Rousseau de la comédie qui parle^
Rulhière, une fois en train, raconte comment lui-même il s'est maintenu jusqu'à présent auprès de Jean-Jacques. Ce neA point en le flattant, c'est plutôt en le brusquant, en le raillani, en lui demandant d'un air délibéré, quand il lui parle des méchants : « Est-ce que vous croyez aux méchants, vous? c'esl avoir peur de son ombre. » Mais lui-même il est à bout de son crédit. La dernière fois qu'il est allé voir Jeaq-Jacques, celui-ci l'a reçu en grondant et s'est tenu tout le temps sur la défensive :
« Je sonne, il m'ouvre : — v Que venez- vous faire ici? Si c'est pour dîner, il est trop t6t; si c'est pour me voir, il est trop tard. » Puis, se ravisant .- — « Entrez , je sais ce que vous cherches, et n'ai rien de caché... même pour vous. »
Et Rousseau alors, s'adressant à sa ménagère, entre à dessein dans mille détails de cuisine et de pot-au-feu ; puis se retournant vers Rulhière :
i< Vous voilà suflls-imment instruit des secrets de ma maison, et je défie toute votre sagacité d'y jamais rien trouver qui puisse servir à 1* comédie que vous faites. » — t 11 ne se doutait pas, ajoute Rulhière, qu'il venait de m'en fournir le meilleur trait »
Et comme le visiteur ne sortait pas assez tôt :
»« Bonsoir, Monsieur; allez finir votre Défianu » — « Je vais vous obéir ; mais pardon , mon cher Jean -Jacques , est-ce dé fiant qu'il faut
RULHIÈRB.
dire ou méfiantt car un habile grammairien, M. Domergue, me rend ^^l^rcet égard. » - « Comme il voua plaira. Monsieur, comme .1 VOUS plaira; bonsoir. »
Toute cette scène est très-agréablement contée ; elle fait plus d'honneur pourtant à l'esprit de Rulhière qu a son cœur, et luimême ilnous apparaît en tout ceci comme un homme qu. Erche partout trop visiblement des traits et des embell.semenu p'^ur l'ouvra'ge qu'.l compose. Il est à la p.s.« Je so" suief il n'est occupé que de cela, et aussi de faire preuve de fines^ t^ufen faiLt sentir légèrement la griffe à celu. avec qui il cause. Un véritable poëte comique, un auteur qui a verve et gaieté franche, un Molière, ou simplement un Regnard, ne sont pas sujets à ces fatuités ni à ces rafûnemen^ ép.grammatiques, qui font essentiellement partie du caractère et de 1 habitude d'esprit de Rulhière. Celte conversation avec Dusaulx et son autre conversation avec Diderot nous le montrent parfaitement en scène au point de vue de la société.
Son faible est touché; je le résume : Rulhière ne se contente pas d'être fin, il s'en pique, il fait profession de finesse.
Et ceci nous explique une de ses différences avec Chamfort. Voyant celui-ci maigre etchétif, et Rulhière frais au contraire et florissant, on a dit pour se venger de leurs épigrammes (et c'est La Harpe qui répétait un mot de l'abbé Arnaud, et qui le mettait en mauvaises rimes) :
Connaisseï-vous Chamfort, ce maigre bel-esprit? Connaisseï-vous Rulhière à mine rebondie?
Tous deux se nourrissent d'envie. ,
Hais l'un en meurt et l'autre en vit.
manies du prochain lui sont un gibier qu platt à les poursuivre, à les découvrir; loin de s'en irriter, il s'en applaudit surtout comme une occasion d'adresse. C'est un curieux. Il jouit de sa malice et n'en souffre pas.
Rulhière, vers le même temps, put retrouver quelques-uns de ces traits de méfiance dont il prenait note, dans un Rousseau plus jeune, mais également atteint de soupçon, dans Bernardin de Saint-Pierre qu'il avait beaucoup connu en Russie.
442 CAUSEBIBS DU LUNDI.
Rien ne prouve qu*il ait eu avec cet homme de talent susceptible et ombrageux les torts de sottise que suppiose M. Aimé Martin. Dans une lettre adressée à Bernardin de Saint-Pierre, Rulhière se montre afQigé de ses soupçons et s'en plaint affectueusement. Dans une autre lettre, écrite au moment où Bernardin partait pour Tile de France, Rulhière, pour lui relever le courage, lui dit :
« 81 YOUB ne faites pas, mon cher ami, la fortune que j'attends de vos talents et de votre ftme, au moins ferez-vous un bon Journal (un Journal de voyatje), et c'est quelque chose. On se console des revers de cette existence présente en songeant que la postérité nous rendra plus de justice. Peignez bien tous les habitants de notre globe; rendez-vous intéressant aux hommes de tous tes pays, et, quelque chose qui arrive, vous aurez au moins Timmorlalité pour ressource. »
Cette immortalité fut la ressource en effet de Bernardin de Saint-Pierre. Le JourncU du voyage à l'île de France est peu de chose, mais Paul et f^irginie était au bout. En lui conseillant cette noble revanche du sort, Rulhière montrait qu*il était digne d'en embrasser l'idée élevée et de la comprendre.
Gomme historien et comme écrivain honorablement sérieux, il prit rang en 1788, par ses Éclaircissements historiques sur les causes de la Révocation de VÉdit de Nantes et sur rétat des Protestants en France. Cet écrit avait été demandé à Rulhière par le ministère pour venir en aide aux vues bienveillantes de Louis XVI en faveur des protestants; il s'agissait de leur rendre simplement l'état civil. M. de Breteuil eut avec Malesherbes l'honneur de poursuivre cette œuvre d'équité et de réparation. Rulhière, dans son ingénieux et savant écrit, rechercha quelles avaient été les causes et les circonstances qui avaient amené en octobre 1685 la Révocation de l'Édit de Nantes. Admis à puiser aux sources officielles manuscrites, il en fit usage avec habileté, avec art. Obéissant en ceci encore aux dispositions naturelles de son esprit, autant qu'à l'intérêt de la cause qu'il prenait en main, il s'appliqua, à l'aide àe rapprochements fins et peut-être forcés, à rapporter ce grand acte, qui fut l'erreur de tout un siècle, à des causes secondaires accidentelles, et à en diminuer le dessein primitif; c'était une manière d'en rendre plus facile, plus acceptable à tous, la réparation. Dans l'état d'études plus avancées oii Von est aujourd'hui sur le xvii« siècle, on est amené à recon-
naître que cette fatale Révocaliou , dont la dévotion finale de Louis XiV fut le moyen et l'occasion , préexistait depuis longtemps, ou du moins flottait dans Tesprit de ce prince à Tétat de projet politique, et qu'il ne fit en dernier lieu que réaliser un vœu ancien, dans lequel il fut insensiblement assisté et comme encouragé par une complicité presque universelle. Mais les Éclaircissements de Rulhière, pour être incomplets, et en quelque sorte de biaiSy n'en furent pas moins très-utiles au moment où ils parurent, et n'en restent pas moins toujours une des pièces intéressantes à consulter dans l'étude de cette grande question historique.
Rulhière, par cet écrit, se montre à nous dans la vraie ligne de progrès qu'il suivait volontiers , dans la voie des réformes qu'appelait l'opinion publique et que dirigeait le Gouvernement même. Mais bientôt , cette direction échappant aux mains dés gouvernants, la société tout entière entra dans une de ces agitations profondes dont aucun esprit clairvoyant ne pouvait prévoir le terme ni les crises. Rulhière, averti d'ailleurs par son intérêt personnel , fut dès le principe un de ces esprits clair* voyants. Il n'avait plus rien à désirer dans la vie. Homme de lettres, il était entré à l'Académie eu 4787 avec un Discours supérieur de vues et parfait d'élégance, qui lui avait valu un applaudissement unanime. Homme du monde, il vivait dans toutes les compagnies et était initié dans ce qu'il y avait de mieux à la Cour. Sa fortune, un moment détruite sous le ministère d'Aiguillon , s'était réparée depuis avec toutes soj^tes d'avantages par la protection de M. de Breteuil. Il était chevalier de Saint-Louis depuis 1775. Il s'était fait, près de Saint-Denis, yne maison de retraite, d'étude et d'humbles délices, appelée l'Ër* mitage. De son jardin il voyait l'abbaye Saint-Denis qui lui rap» pelait la grandeur humaine et la mort ; il avait fait construire une jolie fontaine dont les eaux l'avertissaient de la fuite de la vie, et que surmontait une statue de l'Amour. Un jour que la comtesse d'Ëgmont l'y était venue visiter, il mit cette inscription délicate au-dessous de la statue :
Eglé parut eor cette rive ;
Une image de sa beauté Se réfléchit dans cette eau fugitive; L'image a îm , TAmour seul est resté.
444 r.AUSBRlES DU LUNDI.
On conç<tft que, sage et sans passions, satisfait et désabusé, Rulhière n'ait pas vu sans une impression profonde la grande commotion qui ébranlait la société et toutes les existences. 11 mourut à temps, et subitement, à Paris, le 30 janvier 4794, à Tâge.de cinquante-six ans et demi, disent les uns, de soixante ans passés, disent les autres, et, dans tous les cas, ne paraissant pas son âge.
Parmi les places et prérogatives dont jouissait Rulhière, il est une sinécure trop singulière pour ne pas être notée; il avait ou devait prochainement avoir le gouvernement de la Samaritaine, ce qui valait de cinq à six mille livres. Or, la Samaritaine n'était autre chose que la pompe-fontaine construite sous Henri IV sur le Pont-Neuf, et destinée à fournir de Teau au Louvre, au jardin des Tuileries et au Palais-Royal. Cette fontaine, par sa façade du côté du Pont-Neuf, divertissait les passants avec la petite cascade qu'elle faisait en présence de Jésus-Christ et de la Samaritaine , figurés en bronze doré auprès du puits de Jacob. La destination royale de ce bâtiment faisait qu'il avait titre de gouvernenhent , et qu'il procurait des émoluments fort honnêtes. 11 n'était pas besoin de ce dernier fait pour nous prouver que Rulhière avait toutes sortes de raisons pour n'être que médiocrement révolutionnaire.
Mais ses meilleures raisons étaient encore dans son caractère et dans le tour de son esprit qu'on pourrait défînir, de tout temps, libéral mais ministériel'
Les regrets qu'excita la mort de Rulhière parmi ceux qui jouissaient de sa société, montrent assez qu'il ne faut pas prendre à la lettre la réputation de méchanceté qu'on a voulu lui faire : il a dû se calomnier lui-même par son goût et son talent pour l'épigramme. Mais tout chez lui, dans la suite de sa vie et de ses procédés, semble indiquer l'honnête homme socialement parlant, a Les gens d'esprit se pe/mettent quelquefois des bons mots, disait-il, mais il n'y a que les sots qui fassent des méchancetés, i»
Plus de quinze ans s'étaient écoulés depuis la niort de Rulhière, lorsqu'on 1806, Napoléon ayant formé des desseins sur la Pologne et contre la Russie, crut utile à ses vues de faire publier l'ouvrage manuscrit qu'avait laissé Rulhière, et qui avait pour titre : Histoire de r Anarchie de Pologne et du Démembrement de cette république. L'édition en fut confiée
à Daunou , qui s'en acquitta avec le soin et le scpipule qu'il mettait à tous ses travaux et à tous ses devoirs. Cette histoire de Rulhière, si considérable et pourtant incomf)Iète, fait le plus grand honneur à sa mémoire, et achève de montrer en lui Técrivain habile et l'esprit sérieux qui ne s'était point laissé -absorber dans les frivolités élégantes. Pourtant cette histoire mérite-t-elle , comme Daunou l'a soutenu , et comme Chénier d'après lui l'a répété , d'être placée au rang des monuments modernes comparables à ceux de l'antiquité? Je ne me permettrai à ce sujet que quelques doutes et quelques observations.
Rulhière, chargé en 1768 d'écrire l'Histoire de l'anarchie de Pologne, anarchie qui commençait à éclater à cette époque, mais dont les suites se prolongèrent jusqu'au dernier démembrement de la Pologne, consommé en 4797, avait affaire à un sujet qui n'était pas défini, qui était, si l'on peut dire, en cours d'exécution, et qu'il ne pouvait par conséquent embrasser dans son ensemble. Toute la composition de son ouvrage se ressent de ce premier manque de point de vue. S'il n'avait voulu qu'écrire des Mémoires, tracer un récit extrait des conversations, des dépêches, des confidences de diverse nature, il le pouvait : jnais tel n'était point son dessein; il voulait réellement composer une histoire classique , à l'antique, définitive, ayant des proportions savantes et majestueuses : or, le sujet prématuré et non encore accompli ne s'y prêtait pas. Le cadre en restait flottant. Aussi le peintre s'est-il étendu outre mesure dans les préambules; il semble attendre, pour aborder son sujet , que ce sujet ait un dénoûment , et ce dénoûment recule sans cesàe. On ne sait par moments si c'est l'histoire de Russie ou celle de Pologne que retrace l'historien, tant il noi^s transporte d'^abord alternativement de l'un à l'autre pays. Lorsqu'il aborde enfin sa vraie matière , qui commence avec l'élection du roi Stanislas Poniatowsky, Rulhière a l'inconvénient d'avoir à se prononcer sur des caractères vivants qui n'ont pas eu leur entier développement , sur des personnages qui n'ont pas donné leur dernier mot. Il méconnaît la grandeur et la suite des projets de Catherine ; il ne pénètre pas ceux du grand Frédéric et sa part d'initiative dans les destinées de la Pologne. Parmi les chefs polonais, il en choisit pour ses héros, qui n'ont pas soutenu plus tard ce caractère : IV. 38
446 CAUSRRIBS DU LUNDI.
il les voit de loin dans les poses chevaleresques qu'ils se donnent, et tout à leur avantage, il leur prête des discours qui rappellent avec talent ceux des anciens dans les assemblées publiques, mais j'aimerais mieux quelques-uns de ces mots vrais et qui transportent dans la réalité. Dumouriez fut quelque temps agent du ministère français auprès de ces Polonais, les confédérés de Barr. Ce qu'il me dit sur eux en courant, et dans sa vive familiarité, m'en apprend plus et entre mieux dans mon esprit que les scènes dramatiques et un peu extérieures de Rulhière qui, tout en nous avertissant de Tostentation de ses héros, y donne lui-même et s'y laisse prendre. Il a besoin de peindre, et il cherche des sujets de tableaux, comme nous l'avons vu ailleurs chercher des sujets de comédie ou d'épigrammes. La main-d'œuvre se fait sentir. En un mot , Rulhière conçoit et exécute son histoire bien plus en homme de lettres et en peintre qu'en homme d'État et en homme politique. C'est une histoire qui; pour être si contemporaine, ne paraît pas assez voisine des sources et qui sent trop la rédaction , ou , si vous aimez mieux , la palette. On comprend bien que, tandis qu'elle excita au sein de l'Institut des objections de la part d'homlnes pratiques et qui avaient vu la Pologne ou la Russie, elle ait tant agréé à Daunou, esprit orné, plus académique qu'il ne croyait, et qui ne voulait pas que l'histoire, même vraie, fût écrite d'une manière quelconque,
Daunou y dans son analyse des mérites de Rulhière , est allé jusqu'à remarquer que , dans les phrases courtes comme dans les plus longues, l'auteur varie sans cesse le ton^ le rhythme^ les consihiciions, les mouvements :
« Il y a des livres , ajoute-t-il ingénieusement et en rhéteur consominé, où la plupart des phrases ressemblent plus oQ moins, si Ton me permet celte comparaison, à une suite de couplets sur le même air; et ce n'est pas sans quelque effort qu'un écrivain se tient en garde contre ce défaut; car l'esprit ne s'habitue que trop aisément à un même genre de procédés , le style aux mêmeà formes , l'oreille aux mêmes nombres. Mais, lorsqu'en lisant Rulhière on peut se détacher assez de l'intérêt profond des choses pour n'observer que la structure du discours, on est partout frappé de la riche variété des nombres qui concourent à l'harmonie générale. Après cela, j'avouerai que son style est ordinairement périodique ( on avait reproché à Rulhière d'avoir la phrase trop longue), c'est-à-<dire tel qu'il devait être pour représenter
par renchaînement des expressions la liaison des Idées, pour rapprocher et développer les circonstances de» grands événements, et pour conserver à l'histoire sa magnificence et sa dignité. »
Je me suis plu à citer ce passage de la réponse de Daunou aux objections élevées contre Rulhière, pour montrer de quel genre de soin, inusité chez les modernes, cet historien élégant était préoccupé en composant ses tableaux. On lira toujoure avec plaisir chez Rulhière de curieux et saillants portraits, la description de Varsovie à Fouverture de la diète^électorale, les scènes de tumulte et de confusion grandiose ^Ont il traduit aux yeux le drame. Mais ceux qui aiment à se rendre compte ne s'en tiendront pas à cet aspect de coloris un peu lointain, et ils se demanderont ce qu'il y a au revers de cette toile immense. Rulhière dissimule trop bien ses recherches, et il oblige celui qui doute à les recommencer.
Il lui reste du moins l'honneur d'une grande tentative. Il a conçu une vaste composition historique, il a commencé à l'exécuter et l'a poussée durant- plus de onze livres avec aisance , harmonie et largeur. Cet homme du monde, qui ne semblait qu'un spirituel épicurien , a montré qu'il savait se proposer l'élévation du but, et y diriger ^ec art tous ses moyens.
Où est-il l'historien qui saura unir la beauté et la pureté de la forme, propres en tout genre aux anciens, avec la profondeur des recherches imposée aux modernes, et doit-on l'espérer désormais? Rulhière en eut Fidée : là est son titre, et c'est en quoi , bien qu'il soit demeuré en chemin , nous le saluons aujourd'hui.