MÉMOIRES
DB
Rien ne m'est pénible comme de voir le dédain avec lequel on traite souvent des écrivains recommandables et distingués, du second ordre, comme s'il n'y avait place que pour ceux du premier. Ce qui est à faire à l'égard de ces écrivains si estimés en leur temps et qui ont vieilli, c'est de revoir leurs titres et de séparer en eux la partie morte, en n'emportant que celle qui mérite de survivre. La postérité, de plus en plus, me paraît ressembler à un voyageur pressé qui fait sa malle, et qui ne peut y faire entrer qu'un petit nombre de volumes choisis. Critique, qui avez l'honneur d'être pour la postérité du moment un nomenclateur, un secrétaire, et, s'il se peut, un* bibliothécaire de confiance, dites-lui bien vit^ le titre de ces volumes qui méritent que l'on s'en souvienne et qu'on les lise ; hâtezvous, le convoi s'apprête, déjà la machine chauffe, la vapeur fume, notre voyageur n'a qu'un instant. Vous avez nommé Marmontel : mais quel ouvrage de Marmontel conseillez-vous ? Je n'hésite pas, et je dis : Les Mémoires, rien que les Mémoires. Mais, en le disant, j'insiste pour qu'à chaque nouveau départ ils ne soient jamais oubliés.
Marmontel est au premier rang parmi les bons littérateurs du XVIII* siècle ; l'aîné de La Harpe de quinze ou seize ans, il mérite autant et plus que lui le titre du premier élève de Vol-
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taire dans tous les genres. C'était un talent laborieux, flexible,, facile, actif, abondant, se contentant beaucoup trop d'à-peuprès dans Tordre de la poésie et de l'art, et y portant du faux, mais plein de ressources, d'idées, et d'une expression élégante et précise dans tout ce qui n'était que travail littéraire; de plus, excejlent conteur, non pas tant dans ses Contes proprement dits que dans les récits d'anecdotes qui se présentent sons sa plume dans ses Mémoires ; excellent peintre pour les portraits de société, sachant et rendant à merveille le monde de son temps, avec une teinte d'optimisme qui n'exclut pas la finesse et qui n'altère pas la ressemblance. Enfin, Marmontel, avec ses faiblesses et un caractère qui n'avait ni une forte trempe, ni beaucoup d'élévation, était un honnête homme, ce qu'on appelle un bon naturel, et la vie du siècle, les mœurs faciles et les coteries littéraires où il s'était laissé aller plus que personne, ne l'avaient pas gâté. Il n'avait acquis ni l'aigreur des uns, ni la morgue tranchante des autres ; avec de la pétulance et même de l'irascibilité, il ne nourrissait aucune mauvaise passion. Sa conduite à l'époque de la Révolution, et dans les circonstances difficiles oij tant d'autres de ses confrères (et La Harpe tout le premier) se couvrirent de ridicule et de honte, fut digne, prudente, généreuse même. Aussi, quand on apprit que ce bon vieillard Marmontel venait de mourir dans la chaumière où il s'était retiré, au hameau d'Âbloville près Gaillon en Normandie, le 31 décembre 1799, le dernier jour du siècle, cette mort n'éveilla partout qu'un sentiment d'estime et de regret.
C'est dans cette retraite dernière qu'il écrivit son plus agréable et son plus durable ouvrage, ses Mémoires : « C'est pour mes enfants que j'écris l'histoire de ma vie, dit-il en les commençant ; leur mère l'a voulu. » Il s'y trouve bien des choses qu'on est étonné, à la lecture, qu'il ait écrites pour ses enfants et à la sollicitation de sa femme ; mais cela forme un trait de mœurs de plus, et le ton général de bonhomie et de naturel, qui règne dans l'ensemble du récit, fait tout passer.
Marmontel avait de soixante-seize à soixante-dix-sept ans quand il mourut, étant né le 11 juillet 1723 à Bort en Limousin. Cette jolie petite ville de Bort, située dans un fond, est dominée par des rochers volcaniques symétriquement disposés, qui rendent , quand le vent souille , un son étrange , harmonieux , et
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qa*on a appelés pour cette raison les otgues deBort, Marmotitel nous a décrit avec etpansion et fraîcheur le riafit berceau de son enfance. Dès les premières pages, quand il nous peint sa famille modeste, unie et heureuse (il était fils, je crois, d'un tailleur), le bon prêtre qui lui apprend le latift, Tabbé Vaissière, le premier camarade et ami de cœur qu'il se donne pour modèle, le sage Durant ; quand il nous fait connaître de près sa mère, charmante et distinguée d*espfit dans sa condition obscure, son père sensé et d'une tendresse plus sévère, ses tantes, ses sœurs, on croit respirer une odeur de bonnes mœurs et de bons sentiments qui lui resteront, et qu'il ne perdra jamais, même à travers les boudoirs où plus tard il s'oubliera. Oh y saisit à l'origine une nature prompte, facile, assez riche et très-malléable, une nature très-naturelle si je puis dire, ouverte, franche, assez fière sans orgueil, sans fiel et sans aucun mauvais levain. Je ne sais pas de plus joli tableau d'intérieur que celui qu'il trace de cette famille patriarcale et de ses Joies du coin du feu :
« Ajoutez au ménage trois sœurs de mon aïeule, et la sœur de ma mère, cette tante qui m'est restée; c'était au milieu de ces femmes et d'un essaim d'enfants, que mon père se trouvait seul : avec très-peu de bien tout cela subsistait. L'ordre, l'économie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalité, nous entretenaient dans l'aisance. Le petit jardin produisait presque assez de légumes pour les besoins de U maison ; l'enclos nous donnait des fruits, et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, étaient, durant l'hiver, pour les enfants et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habillait de sa laine tantôt les femmes et tantôt les enfants; mes tantes l^ filaient; elles filaient aussi le chanvre du champ qui nous donnait du linge ; et les soirées où, à la lueur d'une lampe qu'alimentait l'huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venait teiller avec nous ce beau chanvre, formaient un tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assurait notre subsistance: la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes tantes eulttvait avec soin, était un revenu qui coûtait peu de frais; l'huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avait une saveur, une odeur que nous préférions au goût et au parfum de celle de l'olive. Nos galettes de sarrasin (cela .s'appelle dans le langage du pays des tourtous), humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du Mont-d'Or, étaient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes; et en hiver, lorsque ces belles raves grillaient le soir à l'entour du foyer, ou que nous entendions bouillonner Teau du vase où cuisaient ces châtaignes si savoureuses et si douces, le cœur nous palpitait de joie. Je me souviens aussi du parfum qu'exha-
IfARlfONTSIi, 39g
J^IH un beau coing rOti sous 1a ceudrie , et du plaisir qu'avait xM)tre gr^nd'jpère à le partager entre nous. La plus sobre des femjnes nous rendait tous gourmands. » .
Ce dernier trait est plus vrai de Marmontel qu'il o'a i*air é»
le croire quaad il nous le dit en souriant. Il est à reg^arquer
cf>mme dans ses récits , de quelque nature qu'ils soient , il
n'oublie jamais les détails du oaanger, le vin de Champagne
ou le flacon de vin de Tokai qui animait la fin des plus spiri^
tuels repas. Si Les soupers dje M. de L9 Popelinièr^ à Passy ou
ceux des premiers- coouxiis à Versailles lui paraissaient a^T^p/d^,
i) n'oubjie pas qu'il n'en jetait pas ainsi 4es plus fi^s soupers
de M*^** Geoârin et q.u^ la bonne ch.èr.e en était succhicte-
s^ soutient même du noenu de son premier diner à la pastille,
de son ordinaire qui , grâce au gouverneur, fut aussi copieux
que succulent , et Vauduse se recommandait trente aiJiS aprè9
aï,Gore à sa mémoire par l'arrière-goût des belles écrevisse^
et des excellentes truites qu'il y avait mangées, non moins .que
par les réminiscences platonjlques de Pétrarque. Il est vrai
qu'à son réveil matinal, durant ses heureux séjours à la camr
pagne, Marmontel sait également savourer une ample jatte
de lait écumant. La seule chose que je veuille conclure de
4:es détails qui assaisonneut en toute occasion la partie aimable
des Mémoires de Marmontel , c'est qu'il était de sa nature ua
peu sensuel et qu'il le laisse voir, ce qui ne nuit pas à l'in?
térét et ce qui fait que le lecteur se dit en le suivant : « Le bon
homi9Qe <»nbellit quelquefois le passé de trop faciles couleurs,
fioais il s'y montre avec naïveté en somime et tel qu'il était , il
fie ment pas 1 »
U manque peu de chose à ces premiers livres des Mémoires de Marmontel pour en faire de vrais chefs-d'œuvre de récit et de peinture familière et domestique. Par malheur, quelques fausses touches de pinceau viennent trop souvent traverser les tons simples et en gâter l'impression. Parlant du père de son bon camarade Durant, laboureur d'un village voisin, et qui S9 plaisait à ie recevoir les jours où les deux amis allaient en promenade : « Comme il nous recevait, s'écrie-^t-il , ce bon vieillard en cheveux blancs! La bonne crème, le bon lait, le bon pain bis qu'il nous donnait! et que d'heureux présages il se plaisait à voir dans mon respect pour sa vieillesse ! Çue ne puis-Je aller sur sa tombe semer des (leurs! » Sentez-vous
àd6 CAUSERIES DU LUNDI.
comme ce dernier Irait, tout académique, tout littéraire, et qui est du faux Gessner, gâte ce qui précède? C'est le style des Contes moraux qui recommence. Marmontel n'a pas ce goût sévère qui avertit de s'arrêter à temps et de s'en tenir à la seule nature. C'a été au contraire la gloire du pinceau de Jean- Jacques dans ses Confessions, de ne rien rendre qui ne fut vrai et senti , et de rester ferme et sobre jusque dans les magnificences de description ou dans les tendresses.
Rien de plus agréable, d'ailleurs, que tous ces premiers récits de Marmontel. Il va continuer ses études au collège des Jésuites à Mauriac; il nous peint ses maîtres, ses camarades; il nous fait sentir et aimer ses privations, ses joies d'écolier, ses triomphes. Quatre ou cinq camarades logeaient ensemble chez quelque artisan de la ville ; chaque écolier avait avec lui ses provisions pour la semaine, ses vivres qui lui venaient de la maison paternelle : « Notre bourgeoise nous faisait la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits , son logement, et même les légumes de son petit jardin qu'elle mettait au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sols par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement , je pouvais coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. Celait beaucoup pour lui. » Les jours de fête, il arrivait quelquefois à l'un des écoliers les plus favorisés quelque friand morceau ; ces jours-là le régal était en commun, et par une altenlion délicate,, pour ner pas affliger les plus pauvres, celui qui avait reçu le morceau de préférencene se nommait pas : « Lorsqu'il nous arrivait quelqu'un de ces présents, la bourgeoise nous l'annonçait : mais il lui était défendu de nommer celui de nous qui l'avait reçu, et lui-même il aurait rougi de s'en vanter. Cette discrétion faisait, dans mes récits, l'admiration de ma mère. » On voit le ton et quel vif sentiment domestique anime toutes ces premières pages. Marmontel faisait de brillantes études, et il était presque toujours le premier de sa classe : « Ma bonne mère en était ravie. Lorsque mes vestes de basin lui étaient renvoyées, elle regardait vite si la chaîne d'argent qui suspendait la croix avait noirci ma boutonnière ; et, lorsqu'elle y voyait cette marque de mon triomphe, toutes les mères du voisinage étaient instruites de sa joie ; nos bonnes religieuses en rendaient grâces au Ciel ; mon cher abbé Vaissière en était rayonnant de gloire. » On reconnaît là à ses vrais signes un sentiment filial attendri et
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pieux, une honnêteté native que n*eut jamais Rousseau, si supérieur par tant de parties. Cependant le futur littérateur, le prochain ami des philosophes , s'annonçait déjà par quelques hardiesses et quelques faiblesses. En troisième, Marmontel qui, en qualité de premier, se trouvait censeur de sa classe, et dès lors obligé de surveiller ses camarades, s'avise de vouloir capter leur faveur et d'aspirer à la popularité : «Je me fis une loi, dit-il, de mitiger cette censure; et, en l'absence du régent, pendant la demi-heure où je présidais seul, je commençai par accorder une liberté raisonnable : on causait, on riait, on s'amusait à petit bruit, et ma note n'en disait rien. Cette indulgence qui me faisait aimer devint tous les jours plus facile. A la liberté succéda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai, tant la faveur publique avait pour moi d'attraits ! »Bref, il finit par permettre que l'un des camarades, qui était réputé le plus fort danseur de la bourrée d'Auvergne, la dansât en pleine . classe. Il faut lire dans l'ouvrage la série de tribulations qui suivit pour lui cette complaisance factieuse»
En rhétorique , un jour, il est menacé du fouet pour une cause injuste. Mais, juste ou non, qu'importe? fouetter un rhétoricien, voilà l'énormité, voilà l'infamie. Marmontel, échappé du cabinet de l'odieux préfet, se réfugie dans la classe de rhétorique ; il harangue ses camarades, il embrasse l'autel ; il faut lire ce discours, parodie heureuse de ceux que prononçaient les Romains de Tite-Live en se retirant sur le mont Aventin. Par sa péroraison, il entraîne avec lui toute la classe de rhétorique qui, n'ayant plus qu'un mois d'études avant les vacances, prend sur elle d'abréger, de proclamer l'année scolaire close un mois plus tôt, et de se retirer en masse et en bon ordre avec les honneurs de la guerre. Le préfet furieux, n'osant entamer le bataillon sacré, se contenta de regarder Marmontel d'un œil menaçant : « Il me prédit que je serais un chef de faction. Il me connaissait mal ; aussi sa prédiction ne s'est-elle pas accomplie, » ajoute l'excellent homme qui, plus sage et mûri par l'expérience, n'avait pas voulu de la popularité en 89.
On remarquera que Marmontel, dans ses Mémoires^ aime assez à mettre des discours, à se rappeler ceux qu'il a tenus dans certaines circonstances, et à les refaire ; mais il n'y réussit pas toujours également: il faut, pour cela, qu'il s'y méle,comme dans le cas précédent, une pointe de parodie et de gaieté. Quand IV. 34
39â CAUSERIES Dd LUNDI.
ii se prend tout à fait au sérieux et qu'il vise ouvertement au pathétique, il échoue. Ainsi, lorsqu'on janvier 4760, sortant de la Bastille, où il avait été détenu onze jours pour avoir récité en société une satire contre le duc d'Aunnont, il va trouver le ministre, le duc de Choiseul, et qu'il essaie de l'émouvoir, d*obtenir qu'on lui laisse le privilège du Mercure avec lequel il soutient sa famille, ses tantes, ses sœurs, le discours qu^il se suppose en cette occasion et qu'il refait de mémoire est faux et presque ridicule : « Sachez, monsieur le duc, qu'à Tâge de seize ans, ayant perdu mon père , et me voyant environné d'orphelins comme moi et d'une pauvre et nombreuse famille , je leur promis à tous de leur servir de père, /"en pris à témoin le Ciel et la nature.,. Ah ! c'est là qtte le duc dAumorU doit aller savourer les fruits de sa vengeance ; c'est là quHl entendra des cris et qu'il verra couler des larmes, QuHl aille y compter ses victimes et les malheureux qu'il a faits-; qu'il aille s'abreuver des pleurs , etc. » On a FampUâcation au complet, et une amplification qui, cette fois, p'a pas pour excuse le sourire même de l'auteur. Marmontel s'était senti éloquent sur l'heure en parlant à M. de Ghoiseul, et il croyait l'être de nouveau en donnant de souvenir ce qu'il appelait une esquisse légère de son ancien discours , tandis qu'il n'en donnait qu'une charge. Voilà l'erreur ; et c'est parce qu'il n'a pas le goût assez sûr pour discerner à Tinstant ces nuances , que Marmontel n'est pas un véritable artiste, ni même un critique du premier ordre. Que ce ne soit pas une raison pour nous de lui refuser les qualités abondantes , naturelles et agréables , dont il fait preuve tout à côté.
En général, sans donner autant que beaucoup d'autres dans 1 e mauvais goût du siècle , Marmontel y a sa part et ne s'en défend pas. Lui-même ou les personnages qu'il met eu scène parlent volontiers de nature ; ils ont volontiers les yeux humides (« moi qui pleure facilement, » dit-il), ils se jettent avec effusion dans les bras les uns des autres , ils arrosent leurs embrassements de larmes. Marmontel aime assez ce genre de locutions dramatiques, même quand il ne fait que raconter des scènes de la réalité. On a pu dire que si Marmontel, quand il est bon, mène à Duels , quand il est mauvais il va à Bouilly.
Son premier livre des Mémoires est pourtant très-bien composé. Ce livre heureux, qui contient l'histoire de l'enfance, de
la famille, des premières études et même des premières amours, se termine par la brusque nouvelle de la mort du père, c'està-dire par la première grande douleur qui initie au sérieux de la vie.
Au second Jivre, Marmontel, qui a fait sa philosophie à Cler« mont-Ferrand et qui porte Thabit ecclésiastique, songe à prendre la tonsure à Limoges. Tonsuré, il cherche une carrière; peu s'en faut qu'à Toulouse , il ne s'engage chez les Jésuites qui Font distingué et qui le voudraient bien pour un des leurs. A travers ces incertitudes et ces projets flottants dé la jeunesse, il voyage dans le pays, et il n'est, chemin faisant, nièce de curé qu'il ne trouve moyen de comparer à une vierge du Corrége. Un de mes amis qui connaît à fond son Limousin prétend que, si les nièces de curé et les jeunes filles du pays en général sont fraîches et jolies, elles n'ont nullement de ces airs du Corrége ni de ce parler couleur de rose. Marmontel prête ces mêmes grâces à la fille d'un muletier d'Aurillac qui lui a offert l'hospitalité pendant quelques jours : il lui trouve un bras pétri de lis; « et le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. » Cette veine de sensualité ne va pas pour lors plus loin qu'il ne faut chez cette nature honnête ; mais j'y relève surtout l'habitude de voir les choses un peu autrement qu'elles ne sont, de les peindre avec un certain coloris bien* veillant et amolli qui n'est pas leur juste couleur ; j'y note en un mot cette disposition de l'auteur à Marmontéliser la nature.
Cependant, tandis qu'il est à Toulouse, Marmontel, dont l'activité et le talent cherchent de tous côtés une voie à se produire, concourt pour les Jeux-Floraux ; il manque le prix la première, fois, et, dans son dépit, il écrit à Voltaire en lui envoyant son ouvrage ; il en appelle à lui comme à l'arbitre souverain de la poésie. Voltaire lui répond. Une fois en correspondance avec le grand homme, on conçoit que Marmontel se soit dégoûté du petit collet, de la carrière ecclésiastique , et qu'il ait un jour pris la route de Paris sur la foi d'une promesse et d'une espérance. 11 avait vingt-deux ans.
Il devait être placé, par la protection de Voltaire, auprès de M. Orri , contrôleur général des finances ; il arrive , mais M. Orri vient d'être disgracié (décembre i 745) : il reste au jçune homme sa plume et son courage. Voilà donc Marmontel comme nous avdhs tous été, logé rue des Maçons-Sorbonne, et ensuite pe-
tite rue du Paon , allant au café Procope, vivant à crédit , en quête d'un libraire, composant une belle tragédie pour l'hiver prochain, et rédigeant, en attendant , avec un ami , un petit journal (l'Observateur), Il eut, à ce premier début, un bonheur dont toute sa vie se ressentira. Il avait rencontré chez Voltaire Vauvenargues , qui , déjà mourant, venait habiter Paris : Marmontel se logea en face de lui , l'assista , l'entretint, recueillit ses leçons, et dans son âme trop mobile, trop sujette aux influences d'alentour, mais foncièrement honnête et droite , il conserva jusqu'à la fin, et à travers tous les philtres qui Tégarèrent , un goût de cette philosophie saine et pure qu'y avait versée l'éloquence de Vauvenargues.
Marmontel débuta par des tragédies : le croirait-on? il eut des succès. Il parut fait pour ce genre. Voltaire regretta toujours qu'il y eût renoncé sitôt. Coilè, juge sévère, écrivait en 4758 ce mot dont, au reste, il s'est repenti, pLus tard : « Je lui crois un talent décidé pour la tragédie. » Les deux premières tragédies de Marmontel, Denys-teTyrarty joué en février 4748, et Aristomène^ joué en avril 4749, firent fureur. L'auteur fut traîné en triomphe sur le théâtre. Il fut du premier jour à la mode : les financiers fastueux qui se piquaient de goût, tels que M. de La Popelinière, ne voulurent plus qu'il quittât leur salon , et les femmes qui se piquaient d'aimer la glpire, telle que M"« Navarre, le voulurent à l'instant dans leur alcôve.
Qu'était-ce que M'^*' Navarre ? demandez-le à Marmontel dans ce troisième livre de ses Mémoires^ qui est comme son quatrième livre deV Enéide, mmsoù il y aplusd'une Didon. M"* Navarre, fille de M. Navarre, receveur des tailles à Soissons, était, nous dit un homme non amoureux (Grosley), la plus brillante partie de sa famille ; elle visait au grand, à l'extraordinaire, et se fit aimer du maréchal de Saxe : « La beauté, les grâces, les talents, un esprit délicat, un cœur tendre, l'appelaient à celte brillante conquête... Sa conversation était délicieuse (4 ). » Marmontel nous la montre de plus imprévue , capricieuse , avec plus d*éclat encore que de beauté : « Vêtue en Polonaise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottaient sur ses épaules; et sur sa tête des fleurs jonquille , mêlées parmi ses
0) Yhs de Grosiey écrite par lui-même, continuée et publiée par rabbé Maydieu (4787); on y trouve, pages 9S-99, quelques détails à ajouter à ceux que donne Marmontel sur M^e Navarre.
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cheveux , relevaient merveilleusement Téclat de ce beau teint de brune qu'animaient de^ leurs feux deux yeux étincelants. » C'est cette amazone, cette belle guerrière qui, sacrifiant l'illustre maréchal au jeune poète, enleva un matin Marmontel à ses sociétés de Paris et le transporta d'un coup de baguette dans sa solitude d'Avenay, où elle le garda plusieurs mois enfermé au milieu des vignes de Champagne comme dans une île de Calypso. Le plus infortuné des amants heureux, Marmontel nous raconte d'une manière piquante quelques-unes des bizarreries de démon par lesquelles elle le tenait perpétuellement en haleine dans ce tète-à-téte qu'elle craignait avant tout de rendre monotone. Aussi brusquement laissé qu'il avait été pris, il nous fait ensuite assister à ses peines, à sa désolation , et à sa consolation qui ne tarda guère ; elle lui vint de la part de la céjèbre actrice M"« Clairon, qui était de son âge et qui servait au théâtre ses succès.
Une autre distraction de Marmontel vers ce moment (car il en avait beaucoup ) fut pour une autre jeune et jolie actrice , M"® Verrière, qui avait été aussi au maréchal de Saxe : elle en avait eu une fille, depuis reconnue, Aurore de Saxe^ qui n'est autre, je le crois bien, que la propre grand'mère de M"* Sand. • En allant si souvent sur les brisées du maréchal, Marmontel finit pourtant par le mettre en colère : « Ce petit insolent de poète me prend toutes mes maîtresses, » disait on grondant l'illustre guerrier. Il ne tint à rien que, du coup. Aurore de Saxe ne fût désavouée, déshéritée et Marmontélisée.
Ces dissipations, celles qu'il trouvait à Passy où il était allé loger chez son ami et Mécène M. de La Popelinière, cette vie de soupers et de plaisirs, arrêtèrent les premiers succès de Marmontel et nuisirent à son essor tragique, en supposant qu'il eût été de force à se pousser dans cette voie. Sa CleopâtrCy où Vaucanson avait fourni l'aspic, et qui prêta à tant d'épigrammes, n'eut qu'un demi-succès, onze représentations ; les Héraclides moururent à la sixième. Les Funérailles de Sésostris tombèrent. Ainsi, sur cinq pièces représentées, deux grands succès, deux demi-chutes et une déroule complète, voilà sa carrière tragique. Il se releva plus tard au théâtre, dans la tragédie lyrique avec Pîccini, et avec Grétry dans l'opéra-comique. Il fera Zémire et Âzor, et Didon. Ce sont ses revanches; et l'on ne s'explique pas qu'il ait été repris à
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soixante ans de l'envie de donner je ne sala quelle tragédie de Numitory qui lui était restée en portefeuille.
Numitor ! comment un honnête homme , et de talent et de bon sens, peut-il avoir dépareilles idées et s'y arrêter un moment?
Pour nous , à parler franchement , dans un genre aussi faux que rétait la tragédie à cette époque, il nous serait impossible, si nous n'étions guidé par le résultat, d'exprimer aucune préférence pour l'une ou pour l'autre de ces cinq ou six tragédies; nous ne pouvons nous former un' avis qui les différencie et les distingue , tant l'insipidité et l'ennui , en les lisant , paralysent tout d'abord notre attention. Si nous l'osions, comme nous dirions cela de bien d'autres tragédies encore !
Les chutes de Marmontel lui furent une leçon. Marmontel est modeste et ne s'en fait pas accroire. Parlant de Jean-Jacques Rousseau qu'il voyait dans ce temps- là, du temps que celui-ci était nouvellement célèbre : « Le fruit que je retirai de son commerce , dit-il , et de son exemple , fut un retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. Voilà, disais-je, un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire ; et moi , dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de produire, presque avant que d'avoir pensé. » Et ne se sentant pour la poésie, ajoute-t-il, qu'ttn talent médiocre , il s'adresse à M"" de Pompadour, sa protectrice, pour obtenir quelque place qui le mette à même de ne pas dépendre du travail de sa plume; il avait présent à la pensée un conseil que lui avait donné M"* de Tencin : a Malheur, me disaitello, à qui attend tout de sa plume ! Rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de sou salaire; Thomme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. »
Marmontel devint donc, en 1753, secrétaire des Bâtiments sous M. de Marigny, frère de M™« de Pompadour; dès lors il habita Versailles , et , durant cinq années , il vécut pêle-mêle et tour à tour avec des artistes, avec des intendants des Menus- Plaisirs, travaillant à sa guise, étudiant à ses heures, et voyant toutes sortes de sociétés qu'il nous peint fidèlement, la société des premiers-commis comme celle des philosophes , le financier Bouret comme d'Alembert : « Oui , j'en conviens, dit-il, tout m'était bon , le plaisir, l'étude , la table , la philosophie ; j'avais du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me
livrais volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère était encore flottant , variable et discors. J'adorais la vertu ; je cédais à l'exemple et à l'attrait du vice. » Et il se compare à TAristippe que nous définit Horace : Omnis Aristippum decuît color,,. Mais c'était un Aristippe un peu robuste et un peu bruyant, un peu gauche et empressé, un peu limousin que Marmontel , et pas tout à fait aussi attique que l'autre. 11 né se contente pas de goûter, de déguster les vices, les corruptions et les «déclamations de son temps, il les gobe, il les adopte, au moins en passant , et il y a (si on ose le dire d'un homme d'autant d'esprit) un tant soit peu de nigauderie dans son fait. Cela touché, il faut vite reconnaître ses aimables qualités sociales, celte facilité à prendre à tout, cette finesse sous la bonhomie, et cette cordialité qui sait trouver une expression ingénieuse : a J'ai toujours éprouvé, disait-il , qu'il m'était plus facile de me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que j'ai besoin de mes amis. »
Marmontel avait besoin souvent de ses amis, car il était habituellement heureux. 11 le fut, tant qu'il resta avec M. de Marigny. Il le fut , lorsqu'on 1758 il obtint le privilège du Mercure de France et qu'il quitta Versailles et la place de secrétaire des Bâtiments pour rentrer à Paris. Logé chez M""* Geoffriu , il était de tous les dîners d'artistes , de tous ceux des gens de lettres , et même des petits soupers mystérieux où , assis entre la belle comtesse de Brionne, la belle marquise de Duras et la jolie comtesse d'Egmont, il lisait ses Contes moraux dans leur primeur. Le sixième livre de ses Mémoires , qui nous fait parcourir en détail différents cercles du xviii® siècle , et qui nous en montre un à un tous les principaux personnages , est historiquement des plus curieux à consulter pour l'histoire des mœurs et de la société française. Marmontel fut heureux, même dans ses mésaventures ; quand il se vit envoyé à la Bastille pour avoir offensé ce plat duc d'Aumont, ce fut pour lui un succès : il n'y resta que onze jours, traité avec toute sorte de considération , et il en sortit avec un relief nouveau. Qu'était-ce, je vous prie, qu'un homme de lettres alors, s'il n'avait pas eu les honneurs de la Bastille? En perdant le privilège du Mercure , Marmontel ressentit ce coup d'aiguillon qui de temps en temps nous est bon et nécessaire ; il retrouva sa liberté et son
temps pour les longs ouvrages , et il se rapprocha de TAcadémie. Enfin , ce qui mit le comble à sa réputation , ce fut Béli" saire (4767) , et ce XV' chapitre sur la tolérance, où la Faculté de théologie signala toutes sortes de propositions condamnables. Trente-sept propositions dans tout l'ouvrage furent dénoncées et condamnées.
Bélisaire est parfaitement ennuyeux , et le fameux XV« chapitre, dont la théologie est si fade en elle-même , a perdu le piquant de l'à-propos, puisque la tolérance absolue que l'auteur réclame dans l'ordre civil est à peu près chose gagnée. Je ne veux faire remarquer qu'un seul point à l'honneur de Marmontel. Lorsqu'en germinal an v (avril 4797), Marmontel, retiré à son hameau d'Abloville, fut nommé membre du Conseil des Anciens* par le département de l'Eure , il fut expressément chargé par ses commettants de défendre dans l'Assemblée nationale la cause de la religion calholique, alors proscrite et persécutée , et il composa à cet effet un discours qu'on peut lire, sur le libre exercice des cultes. Or, dans ce discours, c'est au nom des mêmes principes de tolérance, professés dans Bélisaire en faveur des cultes dissidents, que Marmontel réclanie pour la religion catholique , à son tour proscrite , la liberté des rites, des cérémonies, des solennités même, le réveil des cloches dans les campagnes et la réapparition du signe de la Croix. Il me semble que ce noble commentaire du XV® chapitre de Bélisaire est fait pour désarmer à jamais la polémique (si elle était tentée de renaître à ce propos) , et pour tenir l'ironie en respect.
Voltaire , en encourageant Marmontel à l'occasion de cette guerre de Bélisaire , lui écrivait : « Illustre profès , écrasez le monstre tout doucement» » On sait ce qu'il entendait par le monstre; mais Marmontel , réellement, n'entendait par là que l'intolérance , et il s'y prit en effet doucement. Dans les lettres que lui écrit Voltaire, le maître semble condescendre à ces dispositions du disciple , lorsqu'après s'être raillé des diverses cabales, des factions théologiques et autres, il ajoute : « Les chefs de ma faction sont Horace, Virgile et Cicéron. » Il lui écrit encore, comme en voulant correspondre de tout point à ses goûts : « J'entends dire que dans Paris tout est faction , frivolité et méchanceté. Heureux les honnêtes gens qui aiment les arts , et qui s'éloignent du tumulte !... La littérature et un
cœur noble sont le véritable charme de la société. » C'est bien ainsi que l'entendait Marmontel ; il avait Tâme avant tout sociable et littéraire. En jugeant les hommes de lettres et les philosophes de son temps , il les dépouille de cette aigreur et de ce fanatisme dont ils étaient loin d'être exempts sur certains sujets ; il leur prête un peu de sa douceur et de sa propre bonhomie : « mes enfants , s'écrie-t-il en parlant des entretiens de d'Alembert et de Mairan , quelles âmes que celles qui ne sont inquiètes que des mouvements del'Écliptique [d'Alembert) , ou que des mœurs et des arts des Chinois (Mairan) 1 Pas un vice qui les dégrade, pas un regret qui les flétrisse, pas une passion qui les attriste et les tourmente ; elles sont libres de cette liberté qui est la compagne de la joie, et sans laquelle il n'y eut jamais de pure et durable gaieté. » Je crois que cet éloge pouvait s'accorder à Mairan , mais à d'Alembert, j'en doute. Il suffit de lire sa Correspondance avec Voltaire pour voir que son âme n'était pas libre des animosités philosophiques et des passions de secte.
Parlant des dîners d'Helvétius et de d'Holbach, Marmontel pousse bien loin l'indulgence du souvenir quand il avance a qu'il est des objets révérés et inviolables qui jamais n'y étaient soumis au débat des opinions. Dieu y la vertu ^ les saintes lois de la morale naturelle^ n^ y furent jamais mis en doute ^ du moins en ma présence. » Il en était des sons comme des couleurs : Marmontel adoucissait et amollissait aisément ce qu'il entendait comme ce^^u'il voyait.
Ainsi que la plupart des écrivains de son temps, Marmontel se faisait beaucoup d'illusions sur la bonté de l'espèce humaine. Il pensait que tous les hommes ne peuvent pas être grands , mais que tous peuvent être bons, 11 croyait volontiers qu'avec des Contes moraux , des Bélisaire et des Incas , on corrige le monde. Son observation comme moraliste et son talent comme artiste pèchent également par cette mollesse et cette rondeur qui n'a jamais pénétré au fond des cœurs ni au fond des choses humaines. C'est assez pour l'honneur de sa mémoire qu'en voyant les hommes devenir tout à coup furieux et méchants, il ait arrêté à temps sa bonhomie , et ne l'ait'laissée dégénérer ni en lâcheté ni en sottise. Il eut le courage de dire non au mal quand il le vit en face. Nommé par le Tiers-élat de la Commune de Paris électeur en 1789, avec Bailly, Target,
406 CÀUSER1B9 DU LUNDI.
Guillotin , etc., il fut d*abord l'objet d'une faveur marquée , et on peut dire qu'il tenait dans ses mains son élection aux Élats- Généraux ; mais, voyant au prix de quelles concessions il fallait l'acheter, il y renonça. Sa popularité ne dura que six jours (4). Il honora sa fin de carrière par cette sagesse.
Sa vieillesse eut plus de force que n'en avait eu sa jeunesse. Jeune, nous le voyons tel qu'il se peint lui-même, très-répandu, trèsrpeu stoïque, actif à réussir, à se pousser dans le monde, à se procurer honnêtement des appuis : s'il a un pied chez M'"® de Pompadour, il n'est pas mal avec la petite Cour du Dauphin. Il ne cherche point à tout prix la faveur, mais il ne la repousse pas non plus ; il l'accueille très-bien quand elle passe. Ce n'est ni un républicain ni un sauvage que Marmontel. L'ancien régime avait fini par l'adopter complètement et par le combler de bienfaits : il ne fut point ingrat. Membre de l'Académie française depuis 4763 et secrétaire-perpétuel depuis 4783, historiographe de France, historiographe des Bâtiments , ayant droit à des logements au Louvre et à Versailles, ayant des pensions sur le Mercure et encore ailleurs, il jouissait, dans les années qui précédèrent la Révolution, de l'existence d'homme de lettres la plus complète qu'on pût souhaiter. Ses ouvrages ajoutaient beaucoup à ses revenus : ses grands opéras, ses opéras-comiques réussissaient; ses
(I) II y eut, le 8 mai 1789, dans l'ABsemblée générale des Electeurs du Tiers-état de Paris une dénonciation au sujet d'un Arrêt du Conseil qui supprimait le Journal des États-Généraux publié par Mirabeau. Target qui, pour se populariser, faisait celte dénonciation, demandait la liberté illimitée de la presse. Sur sa motion, un Arrêté fut pris par l'Assemblée, et il fut dit que « l'Assemblée du Tiers-état de la Ville de Paris réclamait unanimement contre l'Acte du Conseil, etc. » Gel una^ nlmement était vrai à une voix près : « Lorsqu'on fut aux voix, dit Bailly en ses Mémoires, ]& remarquai bien qu'un seul membre, M. Marmontel, ne se leva pas. Il était au second rang, et par conséquent caché par ceux qui se levèrent. Je ne dis rien (Bailly était secrétaire), mais, malgré l'unanimité apparente, quelqu'un , et sans doute par malicf!, demanda la contre-partie qu'alors on ne demandait pas toujours. Le président fut obligé d'obéir, et M. Marmontel eut le courage de se lever seul. Quoique je ne fusse pas de son avis, ajoute Bailly , j'admirai sa fermeté qui lui fit honneur à cet égard ; mais le mécontentement sur le fond de son opinion me fit préjuger qu'il ne serait pas député. » Bailly a-tril bien eu lieu de se féliciter de l'être.' et Marmontel , seul alors de son avis, n'était-il pas l'homme prévoyant ?
Contes moraux avaient un débit prodigieux ; les Incas , qui ' réussirent moins, furent payés par le libraire trente-six mille francs, marmontel, ainsi comblé ou près de l'être, voulut s'établir définitivement dans le bonheur en se mariant. Il épousa une jeune et jolie nièce deTabbé Morellet : il avait cinquantequatre ans, ce qui ne l'effraya point; il était très-amoureux de sa femme , et il se livra avec délices à cette vie de famille pour laquelle il était fait (4). Sa morale, il nous l'avoue, se ressentit à l'instant de sa position nouvelle , de ses intérêts nouveaux; sans devenir rigide, elle cessa aussitôt d'être relâchée :
u L'opinion, dit-il , l'exemple, les séductions de la vanité, et surtout Tattrait du plaisir, altèrent dans de jeunes âmes la rectitude du sens intime. L'air et le ton léger dont de vieux libertins savent tourner en badinage les scrupules de la vertu , et en ridicule les règles d'une honnêteté délicate, font que Ton s'accoutume à ne pas y attacher une sérieuse importance. Ce fut surtout de cette mollesse de conscience que me guérit mon nouvel élat.
«< Le dirai-je ? il faut être époux, il faut devenir père, pour juger sainement de ces vices contagieux qui attaquent les mœurs dans leur source, de ces vices doux et perfides qui portent le trouble, la honte, la haine, la désolation, le désespoir dans le sein des familles. »
On applaudit à ces honorables sentiments et à ces justes principes; on sourit pourtant en songeant à l'ami de M"® Clairon , de M"* Navarre et de tant d'autres , et à ces confidences tardives et embellies qu'il ne pourra s'empêcher bientôt d'en faire à ses enfants. Encore aura-t-il grand soin d'ajouter qu'i/ ne s'est peint qu*en buste. Et, en effet, le volume ^'OEuvres posthumes de Marmontel, publié en 4820, fait voir qu'en décrivant ses pétulances de jeunesse dans sa prose , il les a beaucoup adoucies.
A part le poème posthume auquel je fais allusion (2), Marmontel ne s'est nullement montré poète. En théorie poétique, il n'a été qu'un demi-novateur, il a eu des velléités de romantisme, si l'on peut dire, mais sans prévoir oii cela le conduisait. Il a été sévère à Virgile, favorable à Lucain ; il s'est épris pour Quinault contre Boileau. En maltraitant ce dernier, il n'a
(1) « Il croit, disait Saint-Lambert, que le mariage et la paternité ont été inventés pour lui ; il en jouit comme d'un bien qui n'est qu'à lui. »
(2) ta Neuvaine de Cythère,
pas senti que dans les vers de Boileau il y avait plus de vraie poésie de style que dans tous ces vers prosaïques et soi-disant philosophiques du xviii* siècle , quelques pièces ^e Voltaire exceptées.- La critique , au reste , n'a pas épargné Marmontel. Quand il s'est avisé de vouloir corriger le ff^enceslas de Rotrou pour complaire à une fantaisie de M'"^ de Pompadour, Grimm a remarqué que c^était là une entreprise de mauvais goût que d'habiller ainsi Rotrou à la moderne : « Mais cette remarque, ajoute-t-il sévèrement » ne peut se faire que pour ceux qui ont véritablement du goût. Eux seuls peuvent sentir que dans les hommes de génie tout est précieux jusqu'aux défauts , et que c'est une sottise que de vouloir les corriger. » Quand Marmontel retoucha Quinault ( ce qui était moins grave ) , on lui reprocha d'avoir mis Quinault en vers de Chapelain. Que le reproche fût injuste, peu importe : ce sont choses qui ne valent pas la peine d'être vérifiées. Je le répète, à part un poë'me qui par sa nature échappe à l'examen et dans lequel on trouverait plus de verve et d'esprit que de poésie même, c'est à la prose seule de Marmontel qu'il faut demander la clarté , l'élégance et la précision facile qui le distinguent.
Il n'a rien écrit de mieux que ses articles à Y Encyclopédie qu'on a recueillis sous le titre ^'Éléments de Littérature. Une instruction variée, des observations de détail ingénieuses, des nuances bien démêlées dans la pensée, une synonymie fine dans la diction, en font un livre qu'on parcourt toujours avec plaisir, et que la jeunesse non orgueilleuse peut lire avec fruit.
Il serait injuste de renfermer tout Marmontel (hors des Mémoires) dans ses articles de critique, et de n'y pas joindre, dans un genre tout différent, un très-petit nombre de Contes moraux où il fait preuve d'invention et d'une spirituelle analyse. Dans ce choix délicat et qui demanderait plus de temps que je n'en puis donner aujourd'hui , je n'indiquerai que le petit conte intitulé : Heureusement,
Marmontel modeste, occupé, goûté, s'étant réduit sciemment à des genres secondaires, « à des genres d'écrire dont on pouvait sans peine, disait-il, pardonner le succès, » vivait heureux et était même assez sage pour mépriser les critiques qui , de tout temps, l'avaient de loin harcelé. Il ne dérogea que tard à ce système de conduite et dans un seul cas : ce fut à Toccasion
de la querelte sur la musique, de la guerre ouverte entre Gluck et Piccini. Mais, là, sa modération lui manqua subitement ; il se mit en avant tout entier, il brisa des lances envers et contre tous pour Piccini , pour la musique italienne , avec une ardeur démesurée et avec une passion oii l'amour de la mélodie se sent moins encore que le besoin de dépenser un reste de jeunesse.
Il est curieux d'observer, dans les Mémoires de Marmontel, l'impression que produisent les approches de la Révolution. Ces agréables MémoireSy qui ressemblaient à « une promenade qu'il faisait faire à ses enfants, » changent brusquement de caractère : avec le livre douzième, on quitte-la biographie, les portraits et les conversation? de société, les querelles légères : on entre dans les préoccupations et les graves soucis de l'histoire. Marmontel, dans les livres suivants, continue d'exposer les faits avec lucidité et de peindre les personnages politiques avec intelligence et mouvement ; mais ce n'est plus le père qui parle à ses enfants, c'est l'historiographe de France qui remplit sa charge et ses derniers devoirs envers Louis XVI. Il s'oublie presque complètement lui-même , %, c'est à peine s'il reparaît en deux ou trois endroits.
Marmontel, si optimiste qu'il fût de nature, se fit peu d'illusion dès le début de 4789 : une mémorable conversation qu'il eut avec Chamfort et qu'il a racontée avec grand détail Téclaira vite sur la portée des^attaqucs et sur le dessein des assaillants. Menacé de ruine à son tour et voyant sa fortune crouler avec l'ancien ordre de choses, il songea à s'abriter dans quelque asile champêtre pour continuer d'y vaquer à l'éducation de ses enfants. Quelques jours avant le 40 août, il quitta Paris et se retira d'abord à Saint-Germain dans le voisinage d'Évreux , puis à Couvicourt, et de là au hameau d'Abloville près deGaillon, dans une maison de paysan qu'il avait achetée, avec environ deux arpents de jardin. C'est là qu'il laissa passer la tempête. J'ai dit qu'au réveil de la société , les électeurs de l'Eure le portèrent au Conseil des Anciens; le 48 Fructidor annula son élection , sans le frapper d'ailleurs. Il rentra dans la vie privée, écrivant jusqu'à la fin pour ses enfants des livres de Grammaire, de Lodque, de Morale, qui témoignent de la lucidité de son esprit comme de la sérénité et de la bénignité de son âme. Il vécut assez pour voir le 4 8 Brumaire, IV. 35
mais pas assez pour entrer dans le nouveau siècle ; il expira avec celui même qui finissait, et dont il représente si bien les qualités moyennes, distinguées, aimables, un peu trop mêlées sans doute , pourtant épurées en lui durant cet honorable déclin.
Lundi 33 septembre 4894.
Chamfort avait trop de ce dont Marmontel n'avait pas assez : il avait cette amertume qui accompagne souvent la force, mais qui ne la suppose pas nécessairement. Il a laissé un nom et bien des mots qu'on répète. Quelques-uns de ces mots sont comme de la monnaie bien frappée qui garde sa valeur, mais la plupart ressemblent plutôt à des flèches acérées qui arrivent brusquement et sifflent encore. Il a eu de ces mots terribles de misanthropie. Aussi l'idée qu'il a imprimée de lui est celle de la causticité même, d'une sorte de méchanceté envieuse. Il avait reçu de la nature, sous des formes agréables et jolies, une certaine -énergie ardente qui constitue à un haut degré le tempérament littéraire et qui pousse au talent : a Cette énergie, a-t-il remarqué, condamne d'ordinaire ceux qui la possèdent au malheur non pas d'être sans morale et de n'avoir pas de très-beaux mouvements, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. » Il en a subi et prouvé l'inconvénient plus que personne. Ses talents, à lui, furent inférieurs à son esprit et à ses idées, et il en soufi'rit : son énergie, moins justifiée en apparence, se concentra de plus en plus, elle s'aigrit en lui et l'ulcéra. Son exemple est un des plus curieux et des plus nets en ce genre de maladie morale, son existence est une de celles qui caractérisent le mieux V homme de lettres de la fin du xviii® siècle. Me trouvant avoir réuni dans le cours de mes lectures beaucoup de notions précises sur son compte, je demande à parler de lui ici après d'autres qui l'ont fait déjà fort
bien, mais en le prenant au point de vue qui est celui de toutes ces études. Je voudrais dépeindre et montrer Chamfort au point de vue de la société de son temps, dans ses rapports avec l'ancien ordre social, dans sa rupture éclatante avec le régime qui avait tout fait pour se le concilier, et dans son acceptation ardente du régime nouveau. En parlant de cet esprit pénétrant et amer, je lâcherai d'être modéré comme toujours, et, sans prodiguer la sympathie là où elle n'a que faire, je me tiendrai à ce qui est de juste sévérité. Gardons-nous, en jugeant Chamfort, de cette aigreur qu'il avait en jugeant les autres et que nous lui reprochons.
Chamfort était fils naturel. Né en 1741 dans un village près de Clermont en Auvergne , il se nommait d'abord Nicolas; c'est sous ce nom qu'il fit ses études à l'Université de Paris, au Collège des Grassins, en qualité de boursier, et qu'il remportait tous les prix. Il ne s'intitula J/. de Chamfort qu'au sortir du collège et pour se présenter dans le monde d'un air plus décent (1). Il ne connut que sa mère et fut bon fils. Nous savons de lui que sa mère était aussi vive , aussi impatiente à quatre-vingt-cinq ans qu'il le pouvait être lui-même ; il la perdit seulement dans l'été de 1784.
Les études de Chamfort s'étaient brillamment couronnées par tous les prix obtenus en rhétorique , quand son esprit indépendant et hardi commença à se jouer de la discipline. Je ne sais quelle escapade le fit sortir du Collège des Grassins avant qu'il eût terminé sa philosophie. Le jeune Nicolas portait alors le costume d'abbé, le petit collet, comme son compatriote Delille, également Auvergnat et fils naturel comme lui; mais, moins docile que Delille, Nicolas, en devenant Chamfort, rejeta bien loin le costume dont il avait si peu l'esprit. Il essaya de faire sa trouée dans le monde. Il avait, à ses débuts, la figure la plus charmante, « enfant de l'Amour, beau comme lui, plein de feu, de gaieté, impétueux et malin, studieux et espiègle. »
(i) 11 attachait beaucoup d'importance au nom. Un jour le duc de Créqui lui disait ; « Mais, monsieur de Chamfort, il me semble qu'aujourd'hui un homme d'esprit est l'égal de tout le monde, et que le nom n'y fait rien. » — « Voua en pariez bien à votre aise, monsieur le Duc, répliqua Chamfort; mais supposez qu'au lieu de vous appeler M. le duc de Créqni, vous vous appeliez M. Criquet; entrez dans un salon et vous verrez si l'effet sera le môme. »
GHAHFORT. 413
Tel nous le peint un de ses camarades d'alors , Sélis , traducteur de Perse (i). Chamfort, ne sachant que faire pour subsister, se fit adresser d'abord à un vieux procureur en qualité de dernier clerc : le vieux procureur jugea qu'il était propre à mieux , et eu fit le précepteur de son fils, qui avait à peine quelques années de moins. Chamfort fut ainsi précepteur dans deux maisons , mais bientôt sa jolie figure et son peu de timidité lui valaient des succès qui dérangeaient le bon ordre domestique. En fait de vertu, il n'était rien moins qu'un Thomas. Il fut ensuite quelque temps secrétaire d'un riche Liégeois , qu'il suivit en Allemagne, et avec qui il ne tard|i pas à rompre. Il s'en revint avec cette conclusion judicieuse « qu'il n'y avait rien à quoi il fût moins propre qu'à être un Allemand. » Une fois donc qu'il eut remis un pied dans le monde, il pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que de s'y lancer tout à fait , en se fiant à son talent.
Tandis qu'il travaillait obscurément et incognito à quelque journal, il préparait une petite comédie en vers, et songeait au concours de l'Académie fra çaise. Tous les jeunes auteurs d'alors commencent à peu près de même : c'était la voie tracée. La petite comédie de Chamfort, la Jeune Indienne^ représentée à la Comédie-Française le 30 avril \ 764, n'est, disait Grimm, qu'un ouvrage d'enfant^ « dans lequetil y a de la facilité et du sentiment, ce qui fait concevoir quelque espérance de l'auteur ; mais voilà tout. » Betty ^ la jeune Indienne, a été rencontrée dans une île sauvage , dans un climat barbare , par un jeune homme , un jeune colon anglais de l'Amérique du Nord, Belton, qui a fait naufrage. Elle et son père le sauvage l'ont recueilli , l'ont nourri de leur chasse , l'ont comblé de bienfaits. Là-dessus , grands éloges des sauvages mis en opposition avec les civilisés :
Voilà donc les mortels parmi nous avilis!
Belton revient chez son père, ramenant avec lui l'intéressante Betty,
En liabit de sauvage, en longue chevelure.
La jeune actrice qui faisait Betty, pour jouer plus au naturel , portait en guise de robe une peau de taffetas Myré. Cette
(1) Dans un article de la Décade philosophique ^ tome Vil, page 537.
petite Betty, un joli échantillon de sauvage, une Atala et une Céluta en miniature, qui ne savait pas écrire et qui s'étonnait de tout ce qu'elle voyait, savait pourtant parler en vers, comprendre les métaphores ûo flamme et à'kyménée^ et vanter à tout propos la nature comme si elle n'en était pas. Certain quaker , personnage non moins essentiel de la pièce , venait compléter cette morale naturelle de Betty et empêcher à temps l'ingrat Belton de la sacrifier, ce qu'il était bien près de faire. Tout finit, grâce au quaker qui fournit la dot, par un mariage par-devant notaire, ce que Betty trouve assez inutile :
Quoi! BanB^et homme noir, je n'aurais pu t'aimer;
On ne pouvait guère prévoir le futur Chamfort dans ce début innocent. Voltaire, en lui écrivant à ce propos, et en le félicitant par une de ses formules favorites ( « Voilà un jeune homme qui écrira comme on faisait il y a cent ans! » ], lui exprimait quelques idées très-aristocratiques, qui lui étaient si familières : a La nation, lui disait-il, n'est sortie de la barbarie que parce qu'il s'est trouvé trois ou quatre personnes à qui la nature avait donné du génie et du goût , qu'elle refusait à tout le reste... Notre nation n'a de goût que par accident. Il faut s'attendre qu'un peuple qui ne connut pas d'abord le mérite du Misanthrope et d'Âtkalie^ et qui applaudit à tant de monstrueuses farces , sera toujours un peuple ignorant et faible , quia besoin d'être conduit par le petit nombre des hommes éclairés. » Chamfort enchérira lui-même sur cette doctrine du petit nombre des élus en matière de goût, quand il répondra à quelqu'un qui lui opposait sur un ouvrage le jugement du public : « Le public ! le public 1 combien faut-il de sots pour faire un public? » Nous aurons bientôt occasion de relever cette contradiction chez le futur révolutionnaire qui, après avoir tant méprisé le public, accordera, tout au peuple.
Ce début de Chamfort n'annonce aucune espèce d'originalité poétique, et il en était dépourvu en effet. On n'y pouvait distinguer qu'une c^ertaine élégance naturelle « qui tenait à la sensibilité de la première jeunesse, » sensibilité qu'il perdit bientôt et qui se flétrit comme la fraîcheur même de son visage. Il n'eut pUis, à partir de là, qu'une élégance recherchée. On le voit successivement d'ailleurs s'exercer dans tous les genres convenus ; il n'a pas la force ni l'idée de les renouveler
GHAMFORT. 445
et d'en créer d'autres. Il a un prix à l'Académie pour une épître en vers, fade et facile, Épiire d'un père à son fi/s sur la naissance d'un petit- fils (4764); il remporte un autre prix à l'Académie pour V Éloge de Molière (4769). C'est à l'Académie de Marseille qu'il adressa plus tard son Éloge de ï.a Fon-, tame (4774), et, en se voyant couronné, il se donnait le plaisir de faire une malice à La Harpe , pour qui M. Necker avait fondé ce prix et qui s'en croyait sûr. Précédemment, dans l'automne de 4765, Chamfort donnait, pour les spectacles de la Cour à Fontainebleau , ^almyre , ballet héroïque en un acte , et un autre ballet, Zénis et Almasie^ ou peut-être ne fit-il que prêter son nom pour ces deux fadaises au duc de La Vallière. Mais ce qui était bien de lui et ce qu'il ne cessa de revendiquer comme un titre en pleine époque révolutionnaire , ce fut la petite comédie en un acte et en prose , le Marchand de Smyrne^ bagatelle qui amusa et réussit (janvier 4770), et dans laquelle on voit, disait Chamfort faisant son apologie en 93, « les nobles et aristocrates de toute robe mis en vente au rabais et finalement donnés pour rien, » C'est beaucoup dire et prêter après coup un grand sens aux épigrammes assez gaies de cette petite pièce, dans laquelle le marchand d'esclaves se plaint d'avoir acheté certain baron allemand dont il n'a jamais pu se défaire : a Et à la dernière foire de Tunis, n'ai-je pas eu la bêtise d'acheter un procureur et trois abbés, que je n'ai pas seulement daigné -exposer sur la placei, et qui sont encore chez moi avec le baron allemand? » Quand l'ancienne société applaudissait à ces épigrammes , et quand Chamfort lui-même en semait son petit acte , on peut assurer "que les spectateurs ni lui n'y entendaient pas tant de malice :
« M. de Chamfort est jeune, disait le plus fin critique de ce temps-là (Grimm ), d'une jolie figure, ayant Télégance recherchée de son âge et de son métier. Je ne le connais pas d'ailleurs ; mais, s'il fallait deviner son caractère d'après sa petite comédie, je parierais qu'il est petitmaître, bon enfant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et confiant à proportion; en un mot, de cette pâle mêlée dont il résulte des enfants de vingt à vingt-cinq ans assez déplaisants, mais qui mûrissent cependant, et deviennent, à l'âge de trente à quarante ans, des hommes de mérite. S'il ne ressemble pas à c^ portrait, je lui demande pardon, mais j'ai vu tous ces traits dans son Uarchand de Smyme. Pour du talent, de vrai talent, je crains qu'il n'en ait pas ; du moins son Marchand n'annonce rien du tout, et ne tient pas pluft que sa Jtunt indienne ne promettait autrefois. »
Ce jugement me parait, à bien des égards, la justesse même. Chamfort avait alors vingt-neuf ans. Jeune , pauvre et fier , il ne présageait pourtant en rien le républicain et l'admirateur du 40 août qu'il deviendra depuis. Quand le roi de Danemark vint en voyage à Paris (décembre 1768), Chamfort en tirait occasion de faire une épigramme bien connue contre le duc de Duras qu'on avait chargé d'amuser le monarque ; mais il savait très-bien louer ce dernier, et c'est de lui que sont ces vers qu'on récitait en plein théâtre, et dont voici le trait final :
Un roi qu'on aime et qu'on révère A des sujets en Ions climats:
Il a beau parcourir la terre, II est toujours dans ses États.
Chamfort, quoique déjà sa fraîcheur première eût reçu des atteintes, et que sa santé altérée l'obligeât d'essayer des eaux, était en ces années fort à la mode parmi les belles dames et dans le plus grand monde ; il était bien près de s'y acclimater :
» M. de Chamforl est ariivé, écrivait M^e de Lcspinasse (octobre 1775); je l'ai vu et nous lirons ces jours-ci son Éloge de La Fontaine. Il revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire el de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment, chacune d'elles comme quatre : ce sont Mmes de Grammont, de Rancé, d'Amblimont et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin; mais cela n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content, et // fait bien de son mieux pour être modeste. »
Cette modestie si difficile à observer me rappelle un mot de Diderot, parlant, en 1767, d'un « jeune poète appelé Chamfort, d'une figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. » Tous les témoignages s'accordent dans la ressemblance.
Maintenant, écoutons Chamfort lui-même, à la même date que M"* de Lespinasse, écrivant de ces eaux de Baréges où il s'était fait tant d'ainies. Son ton s'est singulièrement adouci, et il est près de consentir à ce monde flatteur qui veut décidément l'adopter et l'apprivoiser :
« J'ai toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voj'age de Baréges. Il semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que
j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fonds de mélancolie qui se reproduisait trop souventkLe retour de ma santé; les bontés que j'ai éprouvées de lout le monde; ce bonheur, si indépendant de tout mérite, muis si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques avantages réels et positifs (0; les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère; le bonheur public {on était alors sous le ministère Turgoi), et celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu, ni indifférent; le souvenir tendre de mes anciens amis; le charme d'une amitié nouvelle, mais solide, avec un des hommes les plus verlueux du royaume , plein d'esprit, de talent et de simplicité , M. Dupaty, que vous connaissez de réputation ; une autre liaison non moins précieuse avec une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les sentiments d'une sœur ; des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la mienne; enPm , la réunion des sentiments les plus chers et les plus désirables : voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il semble que mon mauvais Génie ait lâché prise, et je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la Fée bienfaisante. »
Les douces paroles ne sont pas si fréquentes sous la plume de Chamfort, et les sentiments indulgents n'habitent pas si volontiers dans son cœur, qu'on doive négliger de les relever quand on les rencontre.
Son grand succès , ou du moins son grand effort littéraire , l'année suivante, fut sa tragédie de Mustapha et Zéangir. Il y travaillait, dit-on, depuis quinze ans; ce serait beaucoup d'y avoir mis six mois. Le fond en était pris à une ancienne pièce d'un auteur obscur, Beliu. Le sujet est l'amour fraternel entre les deux fils de Soliman, deux fils de lits différents et que tout devrait séparer, ambition, amour, mais qui s'aiment et qui meurent dans les bras l'un de l'autre. Le genre admis, il y a de la simplicité, et l'on s'est accordé à y louer un style pur et des sentiments doux, ce qui est assez singulier dans une tragédie et chez un auteur tel que Chamfort : il réservait toute sa douceur pour ses tragédies. Il s'y montre un disciple affaibh de Racine dans Bajazet et de Voltaire dans Zaïre. La pièce fut donnée d'abord au théâtre de la Cour, à Fontainebleau (le 4«r et le 7 novembre 1776), sous les yeux de la jeune reine Marie-Antoinette. On dit que Louis XVI, à ae spectacle et à ce
(1) Rien que son Éloge de La Fontaine lui avait rapporté 4,400 livres, partie du fonds de M. Necker et partie du don d'un étranger qui avait ajouté 2,000 livres au prix.
combat de Tamour fraternel entre Mustapha etZéangir, pleura. On y vit une allusion* touchante à Funion intime qui régnait eutre le roi et sos frères. Aussitôt la pièce jouée et applaudie, la reine fit appeler Cbamfort dans sa loge, et voulut lui annoncer la première que le roi lui accordait une pension de 4 ,200 livres sur les Menus. Elle y ajouta tout ce que sa grâce naturelle pat loi suggérer pour relever le prix de cette faveur. « Raconteznous, disait au sortir de là un courtisan à Cbamfort, toutes les choses flatteuses que la reine vous a dites. )» — a Je ne pourrais jamais , répondit le poëte, ni les oublier ni les répéter. » On ne s'en tint pas là à son égard , et le prince de Condé nomma aussitôt Cbamfort Secrétaire de ses commandements, avec 2,000 livres de pension.
Quand, Thiver suivant, la tragédie de Mustapha fut représentée à la ville, à la Comédie-Française, elle n'y obtint qu'un succès plus froid. Mais la reine ne cessa d'y prendre le plus vif intérêt; c'était sa tragédie d'adoption. Le lendemain de cette première représentation de Paris, elle dit devant tous les ambassadeurs qu'elle avait été la veille dans des transes, « dans l'état du métromane, jusqu'au moment où elle avait appris le succès. » Elle chargea Uulhière, comme ami de l'auteur, de le complimenter de sa part, ce que fit Rulhière par cinq vers trèsdoucereux. Cbamfort, on le sait, rangeait ses amis en trois classes : a mes amis qui m'aiment, mes amis qui ne se soucient pas du tout de moi , et mes amis qui me détestent. » On n'est pas embarrassé de savoir dans quelle classe il rangeait Rulhière quand on a lu le portrait presque odieux qu'il nous en a laissé, a Je n'ai jamais fait dans ma vie qu'une méchanceté, » lui disait un jour Rulhière. — « Quand finira-t-elle? » lui répliqua Cbamfort (4). Quoi qu'il en soit, la reine avait été en tout ceci aussi gracieuse et aussi en avances avec le talent que reine et femme pouvait l'être (2).
(1) M. Daunou, dans sa Notice sur Rulhière , paraît attribuer ce mot à M. de Talleyrand.
(3) Musiapfia et zéangir parut imprimé en 1778 et fut dédié à la reine; voici cette Dédicace qui n'a pas été reproduite dans les Éditions des OEuvres de Chamforl : «< Madame, l'indulgente approbation dont Votre Majesté a daigné honorer ia tragédie de Mustapha et Zéangir m'avait fait concevoir l'espérance de lui présenter cet ouvrage, et vos bontés ont rendu ce vœu plus cher à ma reconnaissance. Heureux, si je pouvais, Madame^ la consacrer par de nouveaux efforts, si je pouvais
Jusqu'ici on conviendra que Chamfort ne semble pas avoir eu tant à se plaindre de Tancienne société et qu'il a été payé de ses productions outre mesure. Cependant il n'est point satisfait. Je me permets de croire que si son talent distingué , mais de courte haleine et stérile , et qui ne cherchait que des . prétextes pour ne pas récidiver, avait été au niveau de son intelligence et de son esprit, et que si la veine chez lui avait coulé de source , il aurait été moins chagrin et moins malheureux. Rien n'est consolant pour l'homme de lettres comme de produire, rien ne réconcilie davantage avec les autres et avec soimême. La pensée seule, la réflexion solitaire console sans doute aussi ; mais cette méditation contemplative , qhez un naturel ardent, exige une sorte de vertu pour qu'il ne tourne pas à l'aigreur et à l'envie quand il se mesure aux autres. Le travail actif au contraire, et qui se traduit en œuvres, nous distrait de cette comparaison perpétuelle qu'on est tenté de faire de soi à de moins dignes, plus favorisés souvent, et il remplit mieux les fins de la vie, qui sont d'être ou de se croire utile et de ne pas se retrancher dans une abnégation pénible à soutenir et malaisément sincère. Le malheur de Chamfort, dès avant l'âge de quarante ans, fut dans son inaction et dans sa stérilité (4). Ses excès de plaisirs avaient détruit vite en lui sa santé avec sa jeunesse. Ne sachant pas conduire ses passions, il s'y était livré, en se flattant de les étouffer : « J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son cheval , ne pouvant le gouverner. » On nous dit de cette figure, d'abord si charmante, que le plaisir l'altéra étrangement et que l'humeur finit par la rendre hideuse. Malade, nerveux, excité, vivant dans un grand monde factice où la disproportion de la fortune se faisait perpétuellement sentir à lui , et où les passions ne
justifler vos bienfaits par d'autres travaux et trouver grâce devant Votre Majesté par le mérite de mes ouvrages plus que par le choix de leur sujet! fin effet, Madame, le triomphe de la tendresse fraternelle, l'amitié généreuse et les combats magnanimes de deux héros avaient naturellement trop de droits sur voire âme, et peindre des vertus , c'était s'assurer l'honneur du suffrage de Votre Majesté. Je suis avec un trèsprofond respect, Madame, de Votre Majesté le très-humble, très-obéissant et très-fidèle sujet, Chamfort, » .* «
(4) Chamfort poHt des vers étiques, a dit Le Brun dans une épigramme, pour exprimer cette sécheresse et ce peu de veine.
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Tattiraient plus, il voulait s'en retirer, et il ne le pouvait qu'à demi. Il s'entendait blâmer de ces demi- retraites, il s'en irritait, il se relançait par accès dans le monde qui lui était à la fois insupportable et nécessaire, — nécessaire , car c'était le théâtre où il déployait avec le plus de succès cette plaisanterie acérée, escrime savante où il était passé maître. C'était un Duclos plus poli et plus délicat, et chaque trait de lui faisait merveille. On ne parvient jamais à haïr ni à mépriser sincèrement le champ de bataille le plus favorable aux exploits et où l'on brille. D'autre part, ses instincts sérieux, réfléchis, se développaient avec les années ; il y avait bien des points où il atteignait à la profondeur ; il se flattait d'arriver à la sagesse, au stoïcisme, à l'indifférence supérieure qui ne laisse plus de prise aux choses. Mais son humeur acre , sa bile amassée dans le sang déjouait bientôt ses projets d'une semaine ; il était en proie à toutes les contradictions , et finalement à des passions nouvelles.
Tout ce que j'avance là pourrait se démontrer en détail par ses propres aveux. L'ancienne société, tout ce beau monde, les Grammont, les Choiseul, la reine, voyant un jeune poète qui promettait par ses œuvres et qui payait argent comptant par son esprit, voulurent le protéger et l'admettre sur le pied où l'homme de lettres était admis alors. Avec une pension sur le Mercure^ une autre sur les Menus, une place de Secrétaire des commandements du prince de Condé ou de Lecteur du comte d'Artois, une place de Secrétaire de Madame Elisabeth (car Chamfort eut tout cela), avec une place à l'Académie où il arriva en 4781 , avec un logement que M. de Vaudreuil lui donna dans son hôtel, rue de Bourbon, on.se disait; « M. de Chamfort a une position faite, il a de quoi vivre; qu'il vienne donc dans le monde, que nous en jouissions, et que son charmant et malin esprit nous amuse 1 » Mais Chamfort, qui devinait cela, se retirait d'autant plus qu'il se voyait plus fêté, et il se révoltait de ce qui aurait» adouci tout autre :
« J'ai toujours été choqué, écrivait-il à un ami , de la ridicule et insolente opinion , répandue presque partout, qu'un homme de lettres qui a quatre ou cuiq mille livres de rentes est à Vapogée de la fortune. Arrivé à peu près à ce4ei'me, j'ai senti que j'avais assez d'aisance pour vivre solitaire, et mon goûl m'y portait naturellement. Mais, comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes
d'une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse par une suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je n'avais pas recberché. Je mo suis trouvé dans la nécessité absolue, ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas : j'ai pris intrépidement le dernier. On a beaucoup crié ; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs: Vous savez que fexcclle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit i ce sujet voulait dire : Quoi ! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun homme de lettres?
u A cela je réponds : J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont si épris , j'en ai par-dessus la têle. Puisque, de votre aveu , je n'ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien , il faut que je commence à être bon pour moi-même. H est ridicule de vieillir en qualité d'acteur dans une troupe où fan ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de mon bonheur , ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres selon vous, et, en vérité, selon le fait établi dans le monde ? C'est un homme à qui on dit : Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom cité quelquefois ; on t'accordera, non quelque considération réelle, mais quelques égards flatteurs pour ta vanité , sur laquelle je compte , et non pour l'amourpropre qui convient à un homme de sens. Tu écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que tu puisses attraper quelque pension de vingt-cinq louis ou de cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans les fêtes publiques. »
Chamfort nous dit là tout son secret, il nous le dit avec verve et avec une sorte de rage. Comme il a un fonds de dignité et de probité dans son aigreur, il répugne à accepter les bienfaits de gens dont il sait à fond les travers, les vices, et dont il se plaît à noter en observateur sanglant et impitoyable les corruptions et les platitudes. Et cependant il sent bien qu'il prend sa part de leur bienveillance, qu'il en profite, et il en souffre. Aussi le jour où il perdra toutes ses pensions dans la ruine de Tancien régime, sa passion l'emportant sur son intérêt, il bondira de joie, il se sentira soulagé et délivré.