HÉGÉSIPPE MOREAU. — PIERRE DUPONT
pauvreté que La Bruyère a si bien peinte, et qui rend l'homme honteux, de peur d'être ridicule. Ainsi , la première fois qu'il avait dû voir M. Lebrun -à Provins , il n'avait pas voulu lui faire cette visite parce qu'il avait des bas bleus. Il ne se guérit point de cette disposition à Paris , lors même que les privations les plus réelles, les souffrances positives et poignantes vinrent y joindre leur aiguillon.
On me le peint alors déjà atteint par le souffle d'irritation et d'aigreur qui se fait si vite sentir sous les soleils trompeurs de Paris, méfiant, aisément effarouché, en garde surtout contre ce qui eût semblé une protection, ayant le dédain et la peur de la protection; ne se laissant plus apprivoiser comme il s'était laissé faire à Provins quelques années plus tôt; enfin ayant contracté déjà cette maladie d'amour-propre et de sensibilité qui est celle dû siècle , celle de l'aristocratique René aussi bien que du plébéien Oberman ou du mondain Adolphe, celle de Jean-Jacques avant eux tous , comme depuis eux elle l'a été de tant d'autres qui ont eu la même maladie sous des formes et des variétés différentes. Il nous siérait peu , à nous qui parlons, de nous montrer trop sévère , l'ayant ressentie à notï^ jour et même décrite autrefois dans notre jeunesse. Moreau fut donc malade de ce que j'appellerai la petite-vérole courante de son temps; il fut mécontent, sauvage, ulcéré, évitant ou repoussant ce qui eût été possible, voulant autre chose que ce qui s'offrait à lui , et ne se définissant pas cette autre chose. Pauvre, timide et fier, et à vingt ans , on est aisément pour les doctrines ardentes qui promettent le bouleversement du présent et la remise en question de l'avenir, de même qu'à cinquante ans, établi , rassis, ayant épuisé les passions, et raisonnant plus ou moins à son aise sur les vicissitudes diverses, on est naturellement pour un statu quo plus sage. Notre sagesse ou notre folie n'est guère en général que le résultat de notre âge et de notre situation. Pour s'élever au-dessus de ces circonstances en quelque sorte matérielles et physiques, deux choses sont nécessaires , et elles sont rares : du caractère et des principes, Hégésippe Moreau. n'avait ni l'un ni l'autre ;' il avait de l'âme et du talent, mais son caractère était faible, comme c'est trop souvent le cas des organisations d'artiste, et les impressions du dehors prenaient fortement et irrésistiblement sur lui. Ses poésies et ses inspirations, du mo-
ment qu'elles ceôsent d'être intimes , ne sont pour la plupart que le reflet ardent et mélangé, le conflit des divers éclairs qui se croisaient orageusement alors dans l'atmosphère politique. Après les journées de Juillet 1830, auxquelles il avait pris part vaillamment, Moreau quitta pendant un temps Timprlmerie ; il s'était fait mattre d'études , mais ce n'était pas une carrière. Il s'accoutuma, durant cette période fatale et fiévreuse de deux ou trois années , i une vie irréguïière , désordonnée, errante , toute d'émotions et de convulsions. Il avait faim , et fl composait à travers cela des chants qui se ressentaient de ce cri intérieur, par leur âpreté et leur amertume. Il rêvait au suicide ; il commençait à se détruire. H eut', en 1833, une première maladie qui le força d'entrer à l'hospice. Convalescent , une bonne pensée le saisit ; il partit pour Provins et alla demander l'hospitalité à M*"» Guérard à la ferme de Saint-Martin. Là, aux derniers rayons d'automne, repassant ses douloureux souvenirs , ceux de sa maladie , ceux de Tinsurreclion et des émeutes, et du choléra , rappelant même ses imprécations de eolère, il se rétractait d'une manière touchante :
Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents ,
Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents.
Je haussais alors , car la âouffi*ance irrite;
HaU un pea de bonheur m'a converti bien vite.
Pofir que eon vçrB elémeTit paréU>nne aa geore humain ,
8ue faut-il au poëte? un baiser et du pain, iou ménagea le vent à ma pauvreté nue ; Hais le siècle d'airain pour d'autres continue...
Bt 96 considérant lui-même comme délivré des doucis à l^approche de l'hiver, il souhaitait à d'autres ie même souifeigement et (a môme douceur :
Meu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi! Que ta manne, en tombant , étouffe le blasphème, 9mp6diQ de éouffrir, puisque tu veui qu'on aime$ Pour qu'à tes fils élus , tes fils déshéritée . Ne lancent plus d'en bas des regards irrités. Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâturé ^ v Nourris toutes les faims ; à tout dans la natui'e Que ton hiver soit doux ; et , son règne Uni , 4<e po^ et l'oiseau chanteront : Sois béni !
Deux ans après, le souvenir de cette douce hospitalité lui revendit à la mémoire, et il envoyait pour étreïines (jan-