AVRIL
La mémoire des hommes est terriblement courte. Si quelqu'un venait vous dire, à brûle-pourpoint, avec la bonne grâce et la douce familiarité que certains magistrats déploient dans les procès, criminels : « Lecteur, qu'avez-vous fait entre neuf et dix heures du soir, le 31 juillet 1846? » vous chercheriez en vain à rappeler vos souvenirs, vous vous mettriez peut-être à balbutier quelques paroles contradictoires, et la Cour vous convaincrait d'avoir tué votre domestique , qui d'ailleurs se porte bien. La Cour serait dans son droit. Si vous ne pouvez pas raconter point par point, avec une précision mathématique, l'emploi de cette soirée, prise au hasard dans votre vie, il s'ensuit judiciairement que vous
l'avez consacrée à la destruction d'un valet, qui n'est pas mort.
C'est pourqiioiles vrais sages (il y en a bien trois ou quatre à Paris) inscrivent au jour le jour les moindres événements de leur vie. Ils ne se mettent jamais au lit sans noter sur un registre ad hoc leurs actions les plus indifférentes en apparence. Excellente habitude, qui ne coûte pas plus d'un quart d'heure par jour , et qui peut, à l'occasion, vous sauver la tête. Je la recommande aux hommes sans ambition, qui préfèrent l'obscurité de la mort naturelle au trépas éclatant de Lesurques, e tutti quanti.
Ajoutez que le registre en question, si la mode s'en établit, fournira des matériaux précieux à l'histoire. Les journauximprimés périront tous avant cent ans. Il n'y aura pas une maison particulière, pas un établissement public assez vaste pour loger ces masses de papier noirci, où les annonces, les réclames, les discussions inutiles et les riens prétentieux de la politique étouffent le peu de faits que la postérité trouvera intéressants. Qui sait si les tablettes d'un notaire honoraire ou les mémoires quotidiens d'un négociant retiré ne seront pas l'unique, ou du moins la plus précieuse ressource de l'historien pour l'année 1864?
Il faut noter les événements tandis qu'ils sont frais et qu'ils nous intéressent encore. La chose la plus triste QU la plus gaie aujourd'hui ne vous pa-
raîtra plus ni gaie ni triste dans trois ans, mais simplement indifférente. Telle journée a été longue comme un siècle, tant les plaisirs et les peines, les craintes et les espérances augmentaient la valeur de chaque minute : quand vous y repenserez, plus tard, elle n'aura plus guère que vingt-quatre heures , comme toutes les journées du monde. Les jalons qui la divisaient à vos yeux ne seront plus visibles; l'oubli les a d'abord estompés légèrement, puis effacés tout à fait. Il est donc important d'écrire nos impressions dans toute leur actualité, comme la ménagère qui fait une conserve prend les fruits dans toute leur fraîcheur.
Ce mois de mars 1864, qui s'est terminé hier soir, ressemblera dans quelque temps, au mois d'avril 185 3, ou au mois de février 1847 , ou à tous les mois dont la douzaine fait une année, comme vingt francs font un louis. Mais aujourd'hui, dans la première vivacité de nos sentiments, quand nos impressions toutes chaudes ne sont pas encore passées à l'état de souvenirs, il semble que ces trente et urjours éclatent par leur plénitude comme un vase trop étroit pour son contenu. Les dernières vacations de la vente Delacroix, les premières représentations de Vilkmer et de rAmi des femmes, la question Coquerel, le Jésus à vingt-cinq sous, une grosse discussion au Sénat, une élection politique à Paris, une élection artistique au Palais de l'Industrie, la
mort inattendue et presque foudroyante d'un de nos peintres les plus admirés: que de choses dans un mois! N'est-ce pas trop d'événements? il n'en restera plus, je le crains, pour le courant de l'année.
Je connaissais un peu Delacroix, pour l'avoir rencontré dans le monde et pour avoir échangé quelques lettres avec lui. C'était un homme vraiment distingué, d'une laideur intelligente et sympathique, d'un esprit fin, actif, inquiet, d'un caractère bienveillant et triste. Il avait eu des commencements difficiles; son teint légèrement terreux, ses yeux ardents au fond de leurs orbites, sa moustache mutilée, tout en lui me donnait l'idée d'un lion qui est resté longtemps en cage. Songez que l'année même 011 il exposa la Barque du Dante, il avait été refusé pour le concours de figure à cette ingénieuse École des Beaux-Arts. Il était ambitieux, plus ambitieux, selon moi, qu'il ne convient à un homme de génie. Les palmes de l'Institut et les niaiseries de ce genre l'empêchèrent longtemps de dormir. Du temps qu'il aspirait à devenir le confrère de M. Picot, il signait à la Revue des Deux-Mondes: Eugène Delacroix, membre de l'Académie des Beaux-Ans d'Amsterdam. 11 a fini par entrer à l'Institut de Paris, et même, si je ne me trompe, au Conseil municipal de M. Haussmann : luxe inutile et compromettant à notre époque. Comme peintre , il a fait une demi-
douzaine de chefs-d'œuvre, et des horreurs par centaines. Sa place restera marquée à la gauche de M. Ingres. Il est le mauvais larron de ce Dieu toujoursjeune : Hippolyte Flandrin, moins original et moins grand homme, est le bon.
Un jeune graveur dont le nom commence à percer, M. Bracquemont, m'apporte un jour une eauforte qu'il avait faite d'après un tableau de Delacroix. 11 avait rendu très-exactement le travail du maître, avec ses qualités et ses défauts. Je fis parvenir une épreuve à Delacroix, pour savoir ce qu'il en pensait. Il mêla renvoya le lendemain, avec une lettre assez dédaigneuse. « Je ne veux pas, disaitil, qu'on me copie servilement, à la mode des pensionnaires de Rome; il faut que la gravure achève ma pensée et complète ce que j'ai simplement indiqué. » Cette étrange révélation me rallia pour un temps à l'opinion de Théophile Gautier, qui m'avait dit d'un ton demi-sérieux, demi-plaisant : « J'imagine que Delacroix est aussi bourgeois que beaucoup d'autres, et qu'il rêve le dessin précis et les contours exacts de Girodet Trioson. Mais il est trop nerveux, sa main tremble, et il érige en système et en partipris d'école une infirmité naturelle. «
L'exposition posthume de ses études a prouvé que nous étions dansl'erreur. Personne ne peut plus nier aujourd'hui que Delacroix n'ait su enfermer une figure dans ces linéaments irréprochables qui font la
gloire desAbel dePujoletlebonheurdu gros public. C'est après avoir possédé à fond ce que les ignorants appellent le dessin, qu'il s'est mis à chercher une chose plus belle, plus précieuse et plus rare: le modelé dans la couleur. Gomme Aladin, qui dévalisa le trésor des génies, il a puisé à pleines mains dans ces richesses de la lumière, oîi Rubens avait fait sa fortune avant lui. Parl'abandonetla vérité des mouvements, par la beaulé des conceptions, mais surtout par l'aptitude à voir et à reproduire les jeux infiniment variés de la lumière sur les objets, il est le Rubens de la France.
Ce grand artiste est mort assez pauvre, et le premier aspect de son exposition funèbre m'avait induit à plaindre un peu son légataire universel. On disait qu'un ami du défunt, riche et tout à fait galant homme, avait accepté la succession avant tout inventaire, délivré les legs particuliers, qui n'étaient pas de médiocre importance, et encadré à ses Irais une myriade de peintures et de dessins, dont les bordures seules coûtaient environ vingt mille francs. Du diable si j'ai pensé un seul instant que la vente de ces ébauches, de ces esquisses, de ces pochades, de ces croquis, produirait quelque chose comme un demi-million 1
La première impression (pardonnez-moi ce blasphème!) était celle qu'on éprouve dans un salon de refusés. Le regard éperdu sautait d'une toile àl'au-
tre, comme un volant ballotté entre cent raquettes , ou comme une souris secouée dans la souricière. Tous ces paquets de couleur brutale n'attiraient les yeux que pour les repousser aussitôt. Je vois encore d'ici quatre épouvantables tableaux de fleurs, ces tableaux que Decamps a si bien condamnés d'un seul mot il y a quelques années: œ Quand les fleurs disait-il, sont si mûres que ça, on les flanque habituellement par la fenêtre. » Je vois aussi une espèce de muse en robe violette, avec une façon de rameau d'or sur la tête : jamais l'école académique n'a trouvé pour ses draperies un violet plus triste et plus ingrat. Parlerai -je des caricatures? Il y en avait là de toute sorte, et notamment une Andromède, qui n'était ni homme ni femme; mais un bel et bon singe singeant du pays de singerie. Voilà pour le premier coup d'oeil.
Mais, de même qu'on s'habitue à respirer l'atmosphère des bains de Pouzzoles, on s'acclimatait à cette exposition. On finissait même, je l'avoue, par y trouver quelque plaisir. J'ai tout vu en grand détail, avec un peintre de proche talent, ami intime et parent de Delacroix. L'ordre historique transformait ce long examen en étude d'embryogénie. On suivait avec un intérêt toujours croissant la marche lente, hésitante etscrupuleuse d'un grand esprit qui s'achemine à tâtons vers la gloire. Rien n'est plus curieux que cette continuité d'efforts, ces innom-
brables études d'après nature, cette démangeaison de toucher à tout, cette conscience, cette bonne foi, cette persévérance d'un homme qui a passé longtemps pour un brûlot et un casse-cou. 11 fallait reconnaître en manière de conclusion que le génie chez Delacroix, comme chez les classiques les plus assermentés, n'a été qu'une longue patience. Aucun maître français, pas même notre immortel Decamps, n'aurait mieux exécuté tel morceau, tel costume oriental, telle croupe à queue fine et soyeuse. Biaise Desgofi'e ne rendrait pas avec plus de vérité les détails d'un casque ou d'une cotte de mailles. M. Ingres ne copierait pas mieux un bambin de Raphaël. Aucun peintre de marine ne saisirait au vol cet aspect matinal des vagues souriantes: ce n'est qu'une toile préparée, une pochade tout au plus, mais la pochade d'un chef-d'œuvre.
En résumé, la collection totale ressemblait à cette future reine de France, qui pouvait être aimée pourvu qu'on sauvât le premier coup d'œil. J'espère que le public aura l'occasion de l'étudier plus à l'aise au boulevard des Italiens ; on s'étouffait h l'hôtel des Ventes.
Mais comment expliquer la folie furieuse du public, qui a payé 27 000 francs les quatre tableaux de fleurs à jeter par les fenêtres, et couvert d'or les moindres balayures de l'atelier? Pourquoi des amateurs intelligents se sont-ils disputé des croquis in-
formes, qui ne sont ni de Delacroix, ni de ses' élèves (il n'en avait pas), mais plutôt de quelque collégien en retenue, ou même du vitrier d'en face? Ah! la fièvre des enchères! Elle produit les mêmes effets que la fièvre du jeu : on oublie, devant ce tapis vert, qu'un louis vaut vingt francs, et que vingt francs représentent le pain de huit jours pour une famille de six personnes. J'ai vu un homme sans fortune, presque pauvre, rapporter triomphalement dans ses foyers un barbouillage informe, sans haut ni bas, oii le diable lui-même n'aurait su découvrir la place du piton. Il en avait pour cinq cents francs, le malheureux i ^''a-t-il pas mérité qu'on le fît interdire ? Sa belle emplette vaudra cent francs dans trois mois; j'espère que dans trois ans on en pourra tirer quarante sous.
La vanité, qui est le fond de l'esprit français, n'a pas été étrangère à cette orgie. De même qu'on a donné cent francs pour applaudir Mme Ristori et faire croire qu'on entend l'italien, on donne vingtcinq louis pour applaudir Delacroix et persuader aux autres badauds qu'on sait le tin du fin de la peinture. Tant pis pour vous, mes bons amis! 11 faut que sottise se paye.
C'est Delacroix lui -même qui a voué aux enchères les éludes de son atelier. S'il avait purevivre quelques jours pour assister à sa propre vente, je crois que les extravagances du fétichisme parisien l'auraient
flatté. Je crois aussi qu'il aurait spontanément mis hors de concours les pâtés de couleurs et les bousillages de crayon qui pouvaient nuire à sa gloire. Alexandre Dumas disait à ce propos : « Mon testamentest rédigé en une seule ligne : Je ne laisse pas d'œuvres inédites. » Il a raison. Mais il oublie que le travail des grands hommes doit profiter surtout à leurs héritiers.
Les vrais chefs-d'œuvre de Delacroix, la Médéc, la Noce juive, VÈvêque de Liège, le Plafond d'Apollon, les Massacres de Scio, lui ont-ils rapporté moitié du capital que cette vente insensée va donner à d'autres? Non. Balzac a gagné plus d'argent en trois années, après sa mort, qu'il n'en avait vu dans toute sa vie.
Nous connaîtrons dans quelques mois l'opinion de la postérité immédiate sur les dernières œuvres de Flandrin.
Un de mes bons' amis écrivait, il y a sept ans : « M. Hippolyte Flandrin est le plus excellent de tous les élèves de M. Ingres, le continuateur de sa tradition, l'héritier présomptif de sa royauté. M. Delacroix mourra comme Alexandre: on taillera quelques douzaines de gilets dans son manteau de pourpre. L'héritage de M. Ingres restera indivis entre les mains de M. Flandrin. » Hélas! l'héritier présomptif de la perfection de M. Ingres, celui qu'on appelait Flandrin sans erreur, a devancé dans la tombe (et de longtemps j'espère) son glorieux et
robuste maître. Une petite déception sans 'conséquence, un insuccès partiel et tout à fait local, l'avait éloigné de Paris pour quelque temps. Il s'était retiré depuis quelque temps à Rome, dans la ville du repos solennel ; il y cherchait, il commençait à y trouver la paix de l'âme, loin du caprice orageux des cours. Il y était entouré d'une admiration et, ce qui vaut mieux, d'une estime universelle. Olium cum dignitale ! Que pouvait-il désirer de plus? Et voilà qu'il obtient, sans l'avoir appelé, dans toute la force de son talent, dans toute la plénitude de ses espérances, le repos définitif et [l'auguste dignité de la mort.
Il a laissé des travaux remarquables dans nos églises. Cette âme tendre, élevée, un peu mystique, véritable vase d'élection, conservait précieusement le sentiment chrétien, que tant d'autres ont perdu. C'est peut-être pourquoi je préfère ses portraits à ses peintures murales. Il y en a sept ou huit, qui resteront comme des chefs-d'œuvre. Le plus parfait de tous (j'ai le droit d'en parler, car il m'a coûté cher) est celui du prince Napoléon.
Flandrin avait commencé des décorations importantes ; qui les achèvera? On parle d'Henri Lehmanu, esprit ouvert et compréhensif au dernier point, talent facile, souple, varié, multiple. Il a quelques défauts, je l'avoue, mais cet élève indépendant de M. Ingres est par le nombre etl'éclatde ses qualités le plus digne héritier du disciple aimé.
Nous avons perdu M. Alaux, grand peintre de perruques et grande perruque de peintre ; excellent homme d'ailleurs. On ne s'inquiétera pas de le remplacer, si ce n'esta l'Institut. Voilà deux places vacantes à l'Académie des Beaux-Arts. La citadelle assiégée par M. de Nieuwerkerke se dépeuple terriblement. Gérome ne saurait manquer d'être élu cette fois : il a plus de talent qu'il ne faut pour assurer sa victoire. Mais il est, si je ne me trompe, au nombre des assiégeants. L'Académie voudra-t-elle introduire un ennemi dans la place? Si oui, elle s'affaiblit ; si non, elle se discrédite par l'injustice et le ridicule. Qu'elle s'arrange 1 les intérêts de cette respectable coterie ne sont pas les miens, ni ceux du public.
Tandis que les bons électeurs de Paris envoyaient au Corps législatif deux culottes de peau démocratiques, les peintres assemblés pour élire le jury de l'exposition repoussaient énergiquement les culottes de peau de la faction académique. La société nationale des Beaux-Arts dirigée par M. Martinet, sous la présidence de Théophile Gautier, a fait passer sa liste comme une lettre à la poste. Vivat! C'est par l'association que les artistes français relèveront un jour leur dignité et leur fortune et s'affranchiront de tout ce qui les opprime. Il faut mettre dans un même sac le patronage séniie des académies et le patronage insolent des bureaux. Vous êtes les artis-
tes, nous sommes le public; entendez-vous entre vous et avec nous. Employez à faire de bons tableaux le temps que vous perdez dans les antichambres; le public qui a payé 500 000 francs les reliques de Delacroix est assez riche pour vous nourrir. Les commandes ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. On annonce encore la fin tragique du peintre Rivoulon. Il avait du talent.
Les sculpteurs de 1864 sont des hommes de beaucoup d'esprit, quoi qu'on dise. Ils ont voté comme un seul homme en faveur de M. Michaux, qui n'est pas du métier, mais qui distribue les travaux de la ville de Paris. Ce chef de bureau, précieux entre tous, marche en tête de la liste, avant M. Barye, M. Guillaume, M. Dumont et M. Cavelier, qui ne sont que compétents.
En voilà bien long sur les beaux-arts; mais l'art est un fruit de saison, puisque l'Exposition se prépare. N'avez- vous pas rencontré, il y a dix ou douze jours, les tableaux qui cheminaient vers les Champs- Elysées? Les uns se balançaient sur le dos d'un commissionnaire , les autres s'empilaient dans une tapissière, comme des blanchisseuses à la micarême; d'autres enfin s'en allaient mélancoliquement sur une civière, comme des maçons tombés d'un toit.
Vous savez que toutes les œuvres d'art sont reçues à l'avance, comme en l'an de liberté 1848. Seule-
ment, on exposera d'un côté tout ce qui est admis au concours des récompenses, et de l'autre les caricatures qui pourraient donner des distractions au public. J'ai proposé cette combinaison, il y a quelques années, dans un feuilleton de r Opinion nationale; mais je ne demande pas de droits d'auteur.
Le Jésus de M. Renan, revu et censuré par luimême, s'est vendu ce mois-ci à sept ou huit éditions au prix modeste de vingt-cinq sous. J'avais lu la grande édition, je viens de relire la petite, où l'épisode de Lazare, entre autres faits importants, a été mis sous le boisseau. M. Renan, par compensation, nous donne une fort jolie préface où il semble vouloir démontrer qu'il écrit en homme religieux, pour répandre la religion dans les campagnes. Puisque M.Renan paraît imbu de cette idée, je suis trop bien élevé pour lui donner un démenti.
Je remarque seulement, et tout à fait au passage, que notre époque va perfectionnant de jour en jour l'abus des mots. Aussitôt que l'Académie française aura éliminé la candidature de M. Autran et voté pour notre illustre Janin ou pour mon excellent ami Camille Doucet, je la supplierai de rédiger à l'usage des simples un petit dictionnaire de six pages, sans plus. On ne demande pas l'impossible : qu'elle définisse seulement les mots Dieu, Divin, Ame, Religion, et quelques autres du même genre. Je ferai relier le nouveau dictionnaire à la suite du bel ouvrage de
M. Renan, afin de m'y reporter sans perdre une minute lorsqu'il se rencontrera dans le texte une équivoque ou une apparente contradiction. Dans l'état actuel de mes connaissances, plus je lis la Vie de Jésus, moins je comprends la véritable pensée de l'auteur. Il me semble tantôt qu'il est le plus joli chrétien du monde, tantôt que M. de Bonnechose a eu raison de fulminer contre lui. Par moments, je crois tenir un déiste de l'école de Rousseau, mais en ouvrant la main j'y trouve un coreligionnaire de Litlré, de Laplace et de Lalande. Est-cebien entendu? non ! Yoilà mon athée qui tombe à genoux et qui dépose religieusement une âme dans le sein de Dieu. Le diable soit des gens qui ne savent pas ce qu'ils pensent, ouquilesavent sans le dire, ou qui le disent et le contredisent, com^me s'ils avaient à cœur de brouiller toutes les idées du pauvre monde! Il me semble parfois que M. Renan est un grand orgueilleux, muni d'une belle et bonne doctrine, bien saine, bien ronde, bien appétissante, mais qui réserve la poularde pour la manger avec ses amis, distribuant les plumes au menu peuple. Certains philosophes grecs avaient ainsi deux enseignement^, l'un pour quelques intimes, et l'autre pour le commun des martyrs; mais je sais positivement que Socrate introduisit une nouvelle méthode. Vous me direz qu'il lui en coûta cher; mais nous sommes en 1864, la ciguë a passé de mode, la métaphysique ne relève
plus de la cour d'assises, l'intolérance religieuse, noblement représentée par quelques illustres vieillards, est encore plus noblement combattue par M. Delangle et par M. Langlais. C'est donc par un excès de prudence et un luxe de précaution que M. Renan, s'il a une doctrine, la dérobe aux yeux de ses lecteurs. Voltaire (que son nom soit loué !) courait bien plus de risques, et cependant il parlait plus net!
Je voudrais bien savoir, au demeurant, ce que M, Renan a gagné par ses réticences. L'ennemi ne le ménage pas plus que s'il avait déployé la franchise de Voltaire, et ses alliés naturels ne savent pas encore au juste s'il est avec eux. Vienne la mode des autos-da-fé dans cet mgénieux pays de France : ses équivoques et ses contradictions ne lui épargneront pas un fagot; elles arrêteront les seaux d'eau par douzaines.
Heureusement on ne parle pas encore de rétablir l'inquisition. Je crois d'ailleurs que les Tuileries, le Corps législatif, et un petit nombre de sénateurs , voteraient contre. Mais l'esprit religieux est vivement surexcité autour de nous. Jamais, depuis cent ans, on ne s'est querellé de si bon appétit à propos de dogme. Si les contestants n'en sont pas encore venus aux coups, c'est la faute de la police.
Le tapage ne se concentre pas, comme on pourrait le supposer, dans la communion catholique.
Les protestants s'en mêlent aussi. Non-seulement ils flagellent les vices du siècle dans des pétitions d'une forme et d'un goût admirables, mais ils se prennent très-cordialement aux cheveux dans l'intimité de leurs consistoires et de leurs temples.
Yoici en quatre mots la cause des ouragans qui agitent ce verre d'eau froide. Un certain nombre de protestants français se rapprochent insensiblement de l'orthodoxie catholique : les rites sont modifiés, l'aspect des temples se transforme, les versets et les répons s'introduisent dans la liturgie, la confession auriculaire revient sur l'eau; le clergé, par une prétention toute nouvelle, se fait le juge et l'arbitre souverain du vrai, au détriment de la liberté individuelle. Mais, comme il n'y a pas d'action sans réaction, une multitude de protestants, par un mouvement énergique, se jettent dans les bras du rationalisme. Ils désertent le dogme et nient la divinité de Jésus sans recourir aux circonlocutions attendrissantes de M. Renan. Les chefs de ce parti sont trois hommes d'un caractère et d'un talent hors ligne : M. Colani et M. Leblois, à Strasbourg, et M. Athanase Coquerel, à Paris. M. Athanase Coquerel était pasteur à la fin du mois dernier; l'intolérance du clergé protestant la brisé comme un verre, mais les morceaux en sont bons. N'est-il pas singulier de voir les anciennes victimes de la révocation de l'édit de Nantes pratiquer la persécution à leur tour?
J'ai toujours eu pitié des moutons, parce que le boucher les brusque un peu pour avoir leurs côtelettes; mais je commence à croire que, si on leur prêtait un couteau, ils mangeraient demain des côtelettes de boucher.
Passons du grave au doux. L'Odéon, désensorcelé par la bonne et noble fade de Nohant, nous a donné le roman d'une jeune fille pauvre, ou le Marquis de Yilkmev. C'est une pièce où tout le monde est bon, honnête et juste; une pièce où l'on s'estime, on s'aime, on s'embrasse, on s'épouse, on paye les dettes les uns des autres, on foule aux pieds l'argent comme un vil macadam. Le plus humble personnage est un domestique aussi bien élevé que M. de Talleyrand, et remarquablement plus moral. Cette admirable Mme Sand, la meilleure et la plus droite des femmes, a créé tous ces gens-là à son image. La marquise, c'est elle comme nous l'aimons aujourd'hui ; Mlle de Saint-Geneix, c'est elle, jeune, pauvre, froissée et fîère; le marquis, c'est encore elle, présentée sous les côtés virils et nerveux de son âme; le duc, c'est toujours elle, avec son insouciance, son mépris des affaires, son culte pour les marionnettes, son esprit imprévu, qui s'échappe en saillies comme le rire d'un enfant. Toutes ces figures, animées par un souffle unique, sont pourtant trèsdiverses et très-vivantes; elles n'ont rien de convenu, de traditionnel; pas un trait de leurs visages
ne rappelle les masques du théâtre antique, tant de fois repeints, remaniés, adaptés et réadaptés à la vie moderne, coiffés d'une perruque par celui-ci, enfarinés de poudre à la maréchale par celui-là. La critique perdrait son latin à vouloir analyser cette action purement morale, où tout se passe dans les âmes, où le seul coup de théâtre est un carreau cassé. On pense vaguement à Sédaine; ceux qui savent le latin reconnaissent la bonhomie de Térence, encore humanisée et attendrie par un vrai cœur de bonne femme : il n'y a pas d'autre jugement à porter sur cette œuvre de charme et d'innocence. Critiquer le Marquis de MUerner, c'est vouloir analyser un parfum d'héliotrope voltigeant dans l'air du soir.
Le public se rue à l'Odéon avec une fureur digne d'éloge. Tous les honnêtes gens, tous les demis, tous les quarts, tous les huitièmes et jusqu'aux simples trente-quatrièmes d'honnête homme, vont se mirer avec une complaisance inouïe dans ce cristal assez flatteur. Mme George Sand, en peignant nos contemporains comme ils devraient être, a obtenu un succès qu'elle ne rêvait pas, j'en suis sur. De même que les Français de 1793 dépensaient leurs assignats pour applaudir des bergeries, les Parisiens un peu tarés de 1864 offrent leurs napoléons en holocauste sur l'autel du désintéressement. Ce mouvement part d'un bon naturel, ou tout au moins d'un naturel qui n'est pas encore absolument perverti. Il démontre
une fois de plus que l'homme recherche avec passion ce qui lui manque. On se régalait de laitage sous le règne du citoyen Marat; on s'enivre de désintéressement lorsque les actions du Crédit international font cent cinquante francs de prime avant d'être émises.
Rien n'est plus dangereux que de peindre les hommes tels qu'ils sont, quand par hasard ils ne sont pas aussi jolis qu'ils voudraient l'être. Je voyais, e matin même, dans l'atelier prodigieux de Carrier- Belleuse, le buste d'une riche et jolie marchande qui semblait marchander son propre portrait. L'artiste m'avoua que ce petit chef-d'œuvre était ce qu'on appelle au tribunal de commerce un laissé pour compte. Le modèle avait protesté contre la ressemblance en serrant les cordons de sa bourse : on aurait bien voulu ressembler à l'impératrice ou tout au moins à la duchesse de Morny. Il s'en est fallu d'assez peu que la société française refusât la livraison de Y Ami des Femmes^ et laissât pour compte la pièce de Dumas fils. On disait dans les loges et dans les couloirs que l'auteur poursuit la vérité jusqu'à la barbarie; qu'il déshabille son époque pour la fesser en public. Les modèles les mieux saisis, les mieux rendus, les plus vivants, les plus criants, les plus éclatants de ressemblance, refusaient, mordicus, de se reconnaître. Ils avaient le miroir devant les yeux, ils l'effleuraient du bout du nez, et criaient k
la fantaisie, ou même à la caricature. Le public des
premières représentations est sorti tout froissé, comme s'il avait passé par les mains d'un lutteur émérite.
C'est un rude lutteur, en effet, ce digne fils du grand et bon Alexandre Dumas. Aucun homme mieux que lui ne connaît le fort et le faible de la France contemporaine. 11 a traité successivement, et toujours en maître, toutes les questions vivantes, vibrantes et palpitantes de son temps : la haute prostitution qui nous déborde, l'adultère élégant qui va bien, le demi-monde, cette invasion barbare et séduisante qui menace le monde régulier, la question d'argent, qui résume toutes les autres, le père prodigue (on en a vu beaucoup cette année) et le fils naturel (on en compte vingt-huit pour cent dans les naissances de Paris!) . Le grand artiste ajoute à cette série une nouvelle étude, aussi nouvelle, aussi curieuse, aussi intéressante, aussi profonde que toutes les autres. Il met en scène un type qui devient de jour en jour moins rare parmi nous. C'est l'homme qui a beaucoup connu Marguerite Gautier et s'est aperçu qu'il faut se ruiner pour elle (ce qui est bête) ou la ruiner pour soi, ce qui est honteux. Il a obtenu les bonnes grâces de Diane de Lys, et il a su tirer son épingle du jeu au moment où le mari allait le tuer comme un chien. 11 ne veut pas finir comme le père prodigue; il n'aimerait pas
davantage à semer par le monde une collection de fils naturels : que fait-il? Il se décide à n'être jamais qu'un homme sans conséquence, un ami des femmes, j'entends un ami très-vaillant et en activité de service, mais oublié sur l'annuaire du sentiment. Ce n'est pas un mouton désintéressé, comme Sarcey et Fiorentino l'ont imprimé par erreur, mais un bélier qui se résigne à paître sur le communal. Voilà sa théorie, et je suis convaincu qu'il l'appliquerait, sans désemparer, jusqu'à la cinquantaine, s'il ne rencontrait sur sa route une véritable femme de bien. Ce petit événement dérange son parti pris, bouleverse ses idées, fait dérailler ce wagon triomphal qui abattait dix lieues à l'heure sur le chemin de Strasbourg. L'Ami des femmes est amoureux; l'amour qui peut tous les miracles, lui rend ces belles illusions, ces instincts généreux et chevaleresques qui sont encore, heureusement, le fond de tout homme d'honneur. Au lieu de saisir une jolie occasion, que pas un spectateur de l'orchestre n'aurait manquée, il ramène Mme de Simerose à son devoir et à son mari.
Je ne me souviens pas d'avoir vu beaucoup de comédies plus honnêtes dans le fond; je vous défie de m'en citer une qui soit plus neuve, plus originale, plus vive, plus brillante dans la forme. Peutêtre y manquait-il un condiment, une liaison, un élément accommodé aux goûts et aux caprices actuels
du public. Le fait est que l'orchestre et la galerie, sans témoigner une hostilité qui eût été de l'irrévérence envers un des plus beaux génies de notre temps, se sont un peu roidis devant les vérités de la comédie. L'opposition, fort décente d'ailleurs, a cessé; il n'en reste qu'un certain esprit d'abstention dans certaines classes du monde. J'espère que ce mauvais vouloir, ou plutôt ce malentendu, ne durera pas longtemps. Il serait étrange, en Vérité, qu'une partie de Paris boudât contre son plaisir et se refusât l'occasion d'entendre une des œuvres les plus curieuses et les plus éminemment littéraires qui se soient produites depuis dix ans!
La critique des grands journaux est toujours intéressante à suivre, mais surtout au lendemain d'une solennité comme celle-là. On veut entendre l'un après l'autre les hommes généralement distingués qui gouvernent chaque lundi l'opinion publique. Ils sont tous, ou presque tous, plus éclairés, plus instruits, plus lettrés que les autres spectateurs de la première représentation; ils peuvent donc redresser les arrêts absurdes ou précipités de la foule, sans toutefois les heurter de front. Il faut rendre cette justice aux vrais critiques parisiens, qu'ils ont fait pour le mieux, et que les plus sévères n'ont pas oublié un seul instant qu'ils discutaient l'œuvre d'un maître. Ceux qui admiraient sincèrement la pièce, comme Théophile Gautier et Nestor Roque-
plan, ont donné leur avis avec la modestie du vrai mérite, sans heurter les petites résistances du public. Ceux qui y trouvaient plus à redire, Janin, Paul de Saint-Victor, Sarcey, Piorentino, n'ont pas manqué de mettre hors de cause la gloire intacte et l'incontestable génie de l'auteur. Le feuilleton de Saint- Victor, tout sévère qu'il est, restera comme un des plus beaux spécimens, une des véritable œuvres d'art de la critique théâtrale.
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