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MAI

Ce printemps de 1864, si brillant, si radieux, si doux à contempler autour des lacs du bois de Boulogne, est un impitoyable meurtrier. Il emporte en trois jours le pauvre Jules Lecomte et Charles Brainne, le Juif-errant de la chronique parisienne, le secrétaire perpétuel des inaugurations, le Dangeau rapide et infatigable de toutes les fêtes du progrès. Brainne était avec nous au collège Charleraagne et à la pension JaufFret. Je me rappelle un journal qu'il fonda sans autorisation, sous les yeux du maître d'étude, journal manuscrit, bien entendu, et parfaitement étranger à toutes les discussions politiques. Le rédacteur en chef de la Fraternité débutait par une pièce de vers intitulée : « Tai dix-huit ans ! » Il vient de mourir dans sa trenteneuvième année. Comme le temps marche vite ! Il me semble que ces vers sont d'hier, et que je les ai lus ce matin dans mon pupitre.Les collaborateurs du

journal étaient Blot, de la Critique française; Léon Lagrànge, auteur de Cette belle monographie des Vernet; Charles Tissot, diplomate et historien trèsdistingué; Eugène Fallex, le seul poète qui ait serré de près les textes de Plaute et d'Aristophane ; Henri Cantel qui a obtenu quelques succès dans les périodiques de notre temps et même à la Revue des Deux- Mondes. Brainne fut le premier d'entre nous qui eut la joie de se voir imprimé tout vif: il avait envoyé au Tintamarre ou au Charivari une petite parodie de Virginie, le drame de M. Latour-Saint-Ybars. Cela se récitait sur l'air de larifla; hélas! J'ai lu dans deux Qu trois journaux qu'il avait passé comme nous par l'Ecole normale : c'est une erreur où il finit par se laisser entraîner lui-même. Le fait est qu'il débuta dans l'enseignement au sortir de la pension. Il devint professeur d'histoire, et, au bout de quelques années, un préfet d'Orléans le fourra dans la presse semi-officielle. Il n'y demeura pas longtemps; son humeur vagabonde le ramena bientôt à Paris, d'où il rayonna en tous sens, à mesure que les chemins de fer s'ouvraient. Je connais peu de villes où il n'ait avalé sur le pouce , et tout en prenant des notes, l'inévitable dîner de Potel et Chabot. 11 écrivait à bâtons rompus dans quelques journaux de Paris, mais sa principale industrie consistait à fournir des nouvelles du monde entier à quinze ou vingt feuilles de province. Sa

prose était courante, facile à lire, impersonnelle, dessinée comnae une façade de gare, décorée comme une salle d'attente. Jamais ce grand garçon remuant et bruyant ne nuisit volontairement à personne ; il était bon enfant dans le sens le plus large du mot, facile, liant, un peu banal : un commis voyageur lettré I Je crois pourtant qu'il encourut une ou deux condamnations pour délit de fausse nouvelle, mais la fausse nouvelle se glisse un peu partout, et quand nous nous trompons, le Moniteur lui-même n'a pas le droit de nous jeter la pierre.

Dans l'été de 1856, Charles Brainne, que je n'avais pas rencontré depuis un an, vint m'annoncer son mariage et m'inviter à lui servir de témoin. Il épousait la fille de M. Rivoire, un doyen du journalisme de province, fondateur et propriétaire du Nouvelliste de Rouen. Huit années ont passé depuis cette fête, une des plus gaies dont il me souvienne. Je vois encore la belle épousée de vingt ans, éclairant de son sourire une jolie maison et un grand jardin de Quevilly. L'assistance était nombreuse et brillante ; on rit et l'on dansa jusqu'à perdre haleine; les festins se succédèrent durant trois ou quatre jours. Que de joie et d'espérance ! C'est en souvenir de ce bon temps que je pris le nom de Yalentin de Quevilly pour signer quelques gamineries de petit journal. Après les noces, je revins à Paris avec mon vieux camarade et sa femme. Elle me demanda,

chemin faisant, de lui improviser des histoires, et je lui servis, entre autres folies, le canevas d'un petit roman qui s'appelle le Roi des Montagnes. Il était naturel de lui dédier ce récit qu'elle avait baptisé de son frais sourire. « Vous le relirez au coin du feu, disais-je dans la préface, et les aventures de mon vieux Pallicare vous rappelleront le jour heureux où vous aviez vingt ans, un avenir sans nuages, un présent sans soucis et des amis désintéressés, » Les nuages sont venus, et ils ont foudroyé cet aimable front de jeune femme. Les soucis de l'avenir l'accablent sans doute aujourd'hui, car elle est veuve, mère et sans fortune. Et les amis désintéressés de 1856 ne feraient pas mal de se réunir en 1864 pour lui offrir en commun quelque marque de leur intérêt.

L'histoire de Jules Lecomte est encore plus triste. C'est une succession de noirs orages, où l'on chercherait en vain, pour reposer la vue, un simple rayon de soleil. Hier malin devant l'église de la Trinité, où ce pauvre homme roide et froid était un peu plus roide et plus froid qu'à l'ordinaire; je rencontrai Lachaud, le plus touchant et le plus pathétique des orateurs de noire temps.

« Hé bien ! lui dis-je en lui serrant la main, voici le premier danger où vous n'ayez pas pu le défendre.

— Ne le plaignez pas, répondit Lachaud. Le

repos qu'il obtient aujourd'hui, il en avait besoin depuis bien longtemps ! »

Lecomte était né pauvre, ambitieux et fier. La mauvaise fortune et le besoin de paraître lui firent une jeunesse plus qu'orageuse. Il débuta par des fautes qu'un plus humble se fût fait pardonner, mais que le monde des journaux lui jeta perpétuellement à la tête parce que son orgueil les oubliait à chaque instant. La haine lui fit un passé épouvantable, brodant les fantaisies les plus noires sur le canevas qu'il avait malheureusement fourni. S'il avait eu l'échiné plus souple et la camarrtderie plus facile, il eût trouvé grâce, comme tant d'autres, devant le puritanisme assez coulant des estaminets littéraires. Il lui fut d'autant moins pardonné qu'on le croyait riche; mais le plus singulier de cette étrange vie , c'est que sa fortune tant enviée, tant reprochée, n'était qu'un petit mensonge d'une vanité souffrante. Le peu qu'il a laissé provient d'une spéculation trèslicite sur le buffetde Hombourg. Mais il aima mieux laisser croire qu'il s'était enrichi par des manœuvres ténébreuses que d'avouer son association avec un honnête restaurateur.

C'est lui-même qui réveilla, comme à plaisir, par des provocations vaniteuses et folles, le souvenir de ses péchés d'enfant. Il aimait à jeter son gant dans l'arène, espérant que personne, en voyant lafierté de son altitude, n'oserait le relever. Une attaque im-

modérée contre Mme Ristori, qui l'avait offensé véniellement, amena des ripostes sanglantes. Il fit la faute de demander justice aux tribunaux, comme si les tribunaux n'étaient pas plus menaçants que secourables à l'homme qui leur a donné prise une fois. On traita ce demandeur en coupable, et il sortit froissé, rompu, brisé par ces mains tutélaires et méprisantes où il s'était imprudemment réfugié.

Qui le croirait? après une si rude épreuve, quand tout Paris le jugeait mort et enterré, il reparut un jour, redressé par l'orgueil et la volonté ; d'autant plus roide et plus fier que l'opinion l'avait mit plus bas. Il aborda le monde de front, et peut-être ce courage lui aurait-il fait trouver grâce, si le monde pouvait pardonner à ceux quj le regardent de haut en bas. Il trouva la force de se montrer, de se produire, d'écrire des livres, des pièces de théâtre, des articles de journal à l'infini. Le jour où ses contemporains le jugeront avec impartialité, ils rendront peut-être justice à la fermeté de son caractère et à l'obstination incroyable de son travail. Cet homme qui n'était pas né écrivain, qui n'avait pas reçu dans sa jeunesse une forte éducation littéraire, est un de ceux qui ont le plus produit. L'énorme bagage qu'il nous laisse, et dont je ne prétends point exagérer la valeur, attestera au moinsd'une patienceet d'une volonté héroïques. Jusqu'à son lit de mort, sous le coup de violences quasi posthumes qu'il avait pro-

voquées par je ne sais quels enfantillages de l'orgueil, il écrivait encore; et le Monde Ulusiré a publié presque en même temps son dernier soupir et son dernier article.

Il avait des ennemis en foule et quelques amis solides. Parmi les cent cinquante ou deux cents personnes qui lui firent cortège après la mort, plus d'une a pleuré de vraies larmes. Ce personnage entier, résistant et pugnace, digne sujet d'étude pour un romancier comme Stendhal, a jeté plus d'une bonne action dans la balance en contre-poids de ses fautes. Pour moi je n'oublierai jamais qu'il prit spontanément ma défense, il y a bien des années , quand le gracieux Ulbach et deux ou trois autres fruits secs de la littérature avaient la prétention de m'écraser dans l'œuf. Il convient d'ajouter que M. Louis Ulbach était mon camarade de collège, ce qui lui permettait de me tutoyer en me calomniant. Je ne connaissais pas même de vue ce scélérat de Jules Lecomte. Je l'ai connu depuis, autant qu'un homme si malheureux et si renfermé pouvait se faire connaître. L'autorité de l'âge et delà vertu memanque pour juger définitivement l'ensemble de ses actions, mais j'ai serré sa main tant qu'il a vécu, et je la serre encore aujourd'hui, sans redouter le froid de la tombe.

La mort ne se lasse pas de frapper autour de nous, dans le monde où l'on travaille et où l'on pense. On

enterre aujourd'hui l'aimable et respectable chef de la dynastie des Dubufe, un artiste célèbre en son temps, remplacé et dépassé depuis quelques années par son fils Edouard. Son œuvre considérable laisse beaucoup de prise à la critique: on y remarque partout la recherche du joli poursuivie au détriment de la vérité du dessin. Il n'en était pas moins un homme de mérite et un artiste véritable. Après le grand art des Ingres et des Flandrin qui traversera les siècles sans rien perdre, il faut faire une place aux élégances mondaines qui flattent à leur goût les jolies femmes de chaque temps.

Puisque j'ai rappelé le nom de Flandrin, je veux citer un fait inédit à Paris, qui vous fera sentir combien cette mort a été soudaine et comme elle a saisi le grand peintre au milieu de ses occupations et de ses adorations artistiques. Il était, le 6 mars de cette annés, dans l'atelier d'Overbeck. On parlait devant lui du Marsyas de Raphaël, ce beau tableau trouvé par M. Morris Moore et furieusement contesté en Angleterre par l'ânerie des corps savants. Overbeck, dans une lettre que j'ai sur mon bureau , raconte que Flandrin s'anima violemment à la défense de ce chef-d'œuvre et que, mettant la main sur son cœur, il le remercia avec effusion de ce qu'il avait écrit pour le Marsyas dans le Journal des Débats. Lorsqu'on pense que cette flamme de pur enthousiasme pour le beau s'éteignit quinze jours après

dans la mort, le cœur se serre péniblement : on croit voir un grand prêtre foudroyé devant l'autel. Un nuage a voilé tout à coup le beau génie de Troyon. Il n'est pas mort, mais il est fou, ce qui est pire. Depuis une semaine, ce maître paysagiste, cet animalier sans égal, ce Paul Potter poétique et rêveur, s'est métamorphosé, sous le coup d'une baguette invisible, en une espèce de cadavre ambulant. Il nous reste Mlle Rosa Bonheur, un immense talent aussi, mais un peu sec, un peu dur, et surtout un peu stérile. Ne craignez pas que je joue ce vilain jeu qui consiste à bàtonner les vivants'avec les os des morts. Personne plus que moi n'admire la beauté sévère, la correction irréprochable, le grand dessin des paysages peuplés par Mlle Rosa Bonheur. Mais elle produit trop peu pour consoler son siècle de Troyon à jamais perdu. Elle ne peint rien que de beau, de noble et de parfait; mais elle ne peint pas assez. Et puis, faut-il l'avouer? les tableaux de la grande artiste me font l'effet d'une prose sublime, et Troyon était un poète. Il descendait de Virgile en passant par George Sand et Musset; il était cousin germain du tendre et vaporeux Corot. Qui nous peindra désormais les grands^bœufs estompés par le brouillard du matin, soufflant par les naseaux une vapeur chaude et parfumée, au miheu d'un pâturage moite? Lui seul chez nous savait rendre les aspects rêveurs de la nature et ce

sourire mouillé de pleurs qu'elle montre au soleil levant. Je comprends que le printemps nous fasse payer de quelque deuil et de quelques regrets les petits plaisirs qu'il nous apporte chaque année; mais si c'est lui qui a frappé le génie poétique et printanier de Troyon, il a tué son peintre ordinaire, et l'on peut dire que les saisons sont encore plus ingrates que les hommes.

L'exposition qui va s'ouvrir aux Champs-Elysées nous rendra-t-elle un peu de tout ce que nous avons perdu? Il faut le souhaiter. Mais, sans être pessimiste, on remarque que les grands artistes s'en vont vite et viennent lentement, depuis quelques années. A qui la faute? ni à vous, ni à moi, ni au gouvernement, qui n'y peut rien. Si l'on fondait un prix de cent mille francs en faveur de la bonne peinture, le contribuable saurait ce qu'il en coûte ; il ne verrait pas de longtemps le profit qui lui en vient. On a semé des pièces de cent sous à foison pour faire pousser des comédies en vers; rien ne lève. On arrose d'or potable le sol de nos théâtres lyriques pour foire pousser des ténors : néant!

L'honorable M. Bagier, qui collectionne avidement les enrhumés de l'Europe pour leur faire chanter du Verdi, nous demande cent mille francs : c'est la mode. Il paraît convaincu que, s'il avait cent mille francs de plus dans sa caisse, ses ténors auraient cent mille chats de moins dans le gosier. Di-

leltanti, mes bons amis, vous qui payez seize'francs sans vous plaindre pour grincer des dents tout un soir, la France laborieuse a l'œil sur vous et s'intéresse à vos peines. Elle fera, s'il le faut, un sacrifice en votre faveur. Mais, comme il est certain que l'argent empoché par les directeurs n'a jamais arrêté une fausse note sur les lèvres d'un ténor, nous consacrerons dix mille francs à l'achat de quelques balles de coton, dont vous emplirez vos oreilles. Et comme on ne va guère au Théâtre-Italien que pour voir et pour être vu....

On assure, mais je n'en crois rien, que le ballon de M. Godard attend une subvention de cent mille francs pour s'élever à six pieds de terre. M'est avis que r Aigle partira sans subvention dès qu'on aura déchargé sa conscience. Et de quoi? Mais, parbleu! de l'argent qu'on n'a pas rendu aux spectateurs qui n'ont pas vu.

A propos d'aigle empêtré, M. Autran, poëte marseillais, a failli s'élever jusqu'à l'Académie. Son affaire était faite, si les quarante avaient été seulement au nombre de trente-cinq. Les bons principes représentés par M, Autran ont réuni dix-sept voix sur trente-quatre; le reste s'est partagé entre Janin et Camille Doucet. Ce qui prouve de temps en temps la supériorité des académiciens sur le commun des hommes, ce n'est pas un discours de réception comme celui de M. Dufaure (oh! que nenni!); c'est

une élection oii dix-sept immortels témoignent par leur vote qu'ils ont lu les poésies de M. Âutran. Dans ces occasions, les ignorants comme vous et moi sont forcés de reconnaître que l'Académie a connaissance de choses mystérieuses, obscures et cachées par une nuit profonde à la presque totalité des citoyens français.

Un académicien de mes amis me disait hier soir : « Cette élection n'est pas la plus sotte que nous ayons faite. Pouvait-on prouver plus clairement qu'on ne voulait aucun des trois? » Je vous donne ce point de vue parce qu'il est nouveau, et non parce qu'il me semble juste. J'ai la plus sincère admiration pour un des trois et la plus sérieuse amitié pour un autre.

La mort de M. Ampère (encore un deuil que j'oubliais !) permettra peut-être à Janin et à Doucet de s'asseoir côte à côte. Mais il paraît qu'on ne veut pas faire de mécontents, dans ce temple du mécontentement aimable. On ajourne l'élection à l'an prochain, dans l'espoir que la mort, sœur du sommeil, aura créé d'ici là une nouvelle vacance. Prévision gracieuse et confraternelle, s'il en fut. Allons, messieurs! à qui le tour?

Je ne voudrais pourtant pas sauter sur une autre branche sans dire un mot de M. Ampère. Il venait quelquefois passer la soirée avec nous, dans le salon des pensionnaires, à l'Académie de Rome. Par

l'abondance des idées, la variété des souvenirs, la rapidité des transitions, il me représentait au vif les fins causeurs du dix-huitième siècle. On ne l'eût certes pas trouvé de trop chez Mlle Quinault ou chez Mme d'Épinay. Il tenait d'une main légère, encore qu'un peu nerveuse, le dé de la conversation. Ses anecdotes se suivaient en enfilade, mais vous alliez jusqu'au bout sans vous ennuyer un moment. Il plaisantait serré, de sang-froid, riant peu, éveillant le rire par saccades comme un excitateur qui tire des étincelles de la machine électrique. Le sentiment n'était pas son fort; je sais pourtant qu'il avait un cœur à toute épreuve et qu'il fut admirable pour quelques amis. Avec cela, la dent un peu dure : il ne touchait jamais à certain gouvernement de votre choix sans emporter le morceau. Les cardinaux et les nobles romains lui savaient gré de cet appétit : il avait droit de cité dans le meilleur monde et s'y tenait sur un bon pied, quoique simple d'habit et sans train aucun. Après avoir couru l'Europe etl' Amérique, il était venu s'asseoiret se calmer dans cette grande et somnolente Rome, qui est encore le plus magnifique reposoir du monde pour les penseurs, les érudits et les lettrés. Il était des uns et des autres, sans supériorité marquée en aucun genre. Il savait, raisonnait, écrivait fort honorablement, et rien de plus; curieux, ardent, passionné, sagace, assez complet, mieux que médiocre

rn tout, mais manquant du je ne sais quoi qui place un homme au-dessus des autres. C'est par l'éclat moyen de raille et une qualités ordinaires autant que par le principe d'hérédité si cher à toutes les aristocraties, qu'il avait mérité son fauteuil à l'Académie de Paris.

Je vous ai réservé pour la bonne bouche les quatre grandes questions qui ont agité depuis un mois le monde intelligent : la question Maximilien, la question Garibaldijla question Shakespeare et la question des os de Voltaire. Commençons, s'il vous plaît, par la fin.

On comprend assez bien que les sauvages de l'Amérique, lorsqu'ils changent de domicile, emportent ^ans des sacs de peau les ossements de leurs aïeux. On ne comprendrait pas qu'un notaire de Paris, se retirant à Meaux, fît emballer en colis les restes de sa famille. L'homme civilisé porte partout au fond du cœur le souvenir de ceux qu'il a aimés ; il ne s'avise pas, à moins d'être un peu fou, de disputer leurs os à la terre.

On s'explique la naïveté des chrétiens du dixième siècle qui achetaient, vendaient, pillaient même à l'occasion les phalanges d'un pauvre saint, plus ou moins authentique. Ces fragments valaient un certain prix, puisqu'ils faisaient des miracles. La relique de Charroux, quoique légèrement éventée, guérissait la stérihté des dames; on avait donc rai-

son de la conserver avec soin. Mais que penseriezvous aujourd'hui d'une famille bourgeoise qui lotirait pieusement les os, les muscles et les plus humbles abats d'un ancêtre décédé ? Cette manifestation de la piété filiale vous paraîtrait moins touchante que dégoûtante.

Lecteur civilisé, que diriez-vous d'un philosophe qui singerait les petites pratiques de la superstition? Votre admiration pour Taine ou pour Littré serait-elle beaucoup plus grande si vous découvriez que ces deux sages ont rangé dans des reliquaires une dent de Socrate, un cheveu de Platon, un ongle d'Aristote, un fémur de Descartes et je ne sais quelle particule israélite de Spinoza ! Vous les prendriez en pitié, et vous diriez, avec raison, qu'il vaut mieux recueillir la sagesse sublime des maîtres que de gratter dévotement la sale poussière de leur corps. Si quelqu'un vous offrait le crâne de Rousseau ou le squelette de Voltaire, vous tourneriez le dos au marchand de phosphate et vous iriez relire Candide. ou le Contrat social.

Je dédie humblement ces réflexions aux grands journaux politiques , qui se sont mis martel en tête à propos des os de Voltaire, et qui somment le gouvernement de les rendre à la dévotion des incroyants.

Il paraît démontré que cinq ou six personnes bien pensantes, dans la première ivresse de la Restaura-

tion, descendirent aux caveaux du Panthéon, violèrent les tombeaux de Rousseau et de Voltaire, emportèrent les os dans un-fiacre, les jetèrent au fond d'un trou, sur un lit de chaux vive, puis dansèrent le pas triomphal du roi David. Le fait est rapporté avec beaucoup de détail, une parfaite vraisemblance et un grand air de bonne foi, par notre excellent et savant bibliophile Jacob dans un petit journal appelé V Intermédiaire. J'y crois très-fermement et je l'avais deviné, d'instinct, depuis quelques années. Quand j'ai vu qu'on rendait l'église Sainte-Geneviève au culte catholique, et que le clergé ne se hâtait pas d'exhumer Voltaire et Rousseau, il m'a paru presque évident qu'il avait trouvé l'exhumation toute faite. Donc les os de Voltaire et de Rousseau sont rentrés, comme les autres parties de leurs corps, dans la masse commune. Est-ce un mal? Aimeriezvous mieux qu'on chantât vêpres tous les jours sur les squelettes des deux grands impies, ou qu'on les exposât sous verre dans quelque nouveau musée, consacré aux souverains de l'esprit? La vue de ces restes pulvérulents parlerait- elle plus haut à votre cœur que l'admirable statue d'Houdon? J'avoue que les légitimistes de 1816 ont fait un acte de passion petite, bête et lâche. Mais demanderez-vous qu'on instruise contre eux et que par représailles on les exhume à leur tour? A quoi bon aigrir les esprits par des récriminations stériles ? Les Romains d'au-

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trefoîs brûlaient sur un bûcher le corps de leurs meilleurs amis. Les Romains de nos jours font cuire leurs parents dans la pouzzolane, sans croire leur manquer de respect. Les os de Yoltaire sont détruits ou du moins désagrégés : que voulez-vous? Ils ont cela de commun avec les os de Socrate et des meilleurs hommes. Mais son œuvre est partout : dans votre bibliothèque, dans votre esprit, dans la société française remise à neuf. Voilà ce que les bons légitimistes de 1816 n'ont pas brûlé.

Rien n'est plus sot et plus brutal que le verbe brûler. Et dire que c'est le fond de la langue française ! Le roi Clovis ouvre la marche en brûlant ce qu'il avait adoré et en adorant ce qu'il avait brûlé. Nous avons changé sa dynastie et gardé sa formule. Voilà pourquoi l'on a bien fait de rendre Sainte- Geneviève au culte catholique : il n'y a guère de panthéon possible à Paris. Chaque génération brûle gaillardement la génération précédente . Tout homme de valeur commence par incendier tout ce qu'on admirait avant lui. Voltaire a réchauffé ses petites mains maigrelettes au plus grand feu de joie qui ait jamais éclairé l'univers; Victor Hugo et Musset ont brûlé Voltaire, et voici M. Lissagaray lui-même qui allume sa pipe avec les beaux vers de Musset. 11 n'y a que les fonctionnaires qui ne brûlent rien; sans doute parce qu'ils sont chauffés aux frais du peuple. Ils respectent pieusement la besogne de

leurs devanciers, pour n'avoir plus i'ennui de la faire. Si jamais il se fonde un panthéon, ce sera un columbarium officiel, consacré aux ripainsels et aux chefs de bureau, nos seuls souverains inamovibles. Je suis mal à mon aise, ici du moins, pour parler de l'archiduc Maximilien d'Autriche, qui vient de quitter Miramar pour Mexico, en passant par le Vatican. Les questions de haute politique sont interdites à ce recueil, et je dois me renfermer dans les limites du simple bavardage. C'est une légère incommodité qui ne m'humilie pas trop, dans le fond ; car, enfin, les gros événements qui passionnent au jour le jour la presse sérieuse sorit les plus vite oubliés. Tout est accident en politique, tout change, tout passe ; les nuages qui assombrissent aujourd'hui l'auguste front des garçons de bureau et des portiers de ministère s'évanouiront ce soir à l'horizon. Ce qui reste, c'est ce fretin d'idées, de sentiments, de vérités universelles que la presse littéraire, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, sert en friture aux contemporains. L'Autriche donc, si avantageusement connue dans l'histoire pour la gravité de ses allures et la prudentissime circonspection de sa politique, s'est débauchée un beau matin, et la voilà courant le guilledou des aventures d'outremer. Il ne m'appartient pas de pronostiquer les succès qui l'attendent dans cette voie; les écoles de prophétie qui florissaient jadis en Palestine sont

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fermées depuis trop longtemps. J'espère que les gamins de Paris se sont trompés de tout point, lorsqu'ils décernaient à l'illustre archiduc le titre d'archidupe et lui conseillaient au départ de prendre un billet de retour. Je suis persuadé que le courageux fds de la maison d'Autriche a puisé des lumières d'État dans sa conversation avec le Saint-Père. Puisse-t-il avoir étudié à la grande école romaine le secret de régner à l'amiable sur un peuple heureux, de balancer les budgets sans emprunt et sans aumône, et d'être fort sans Tappui des baïonnettes étrangères! Amen.

Tandis qu'un prince de sang impérial s'en allait chercher au loin une couronne assez pesante, l'Angleterre acclamait de tous ses poumons un sublime casse-cou, qui a conquis des royaumes comme les terriers anglais prennent les rats, sans les manger. Non-seulement j'admire ce fou de Garibaldi, mais je l'aime à la passion. Il est brave, il est pauvre, il est bon, il est naïf. C'est le plus noble et le plus singulier enfant terrible que notre siècle ait engendré. Les Londoners l'ont fait citoyen de Londres, les Italiens l'ont fait député à qui mieux mieux; les habitants du Royaume-Uni s'occupent, dit-on, de le faire un peu millionnaire. 11 n'avait aucune vocation pour tous ces métiers-là. Il est né pour affranchir sa patrie par des coups daudace, des coups de fortune et des coups de tète, à travers une incroya-

ble série de succès, de désastres et de maladresses. Il s'entend à la politique comme un sabre, et à la diplomatie comme un canon. Personne mieux que lui ne sait tout compromettre par un élan de cœur et tout sauver par un autre. Je le crois bête au fond..., bête comme Socrate qui a bu la ciguë ou comme Christophe Colomb qui s'est laissé mettre les fers aux pieds. 11 faut une certaine dose de cette absurdité-là pour faire de grandes choses sur la terre. Jamais un homme de bon sens, comme vous et moi, ne donnera ces coups de collier qui tirent les peuples de l'ornière.

Le peuple anglais a beaucoup de bon, quoi qu'on dise : vous auriez tort de le juger sur son gouvernement, qui est un vieil échantillon démodé. Il aime la liberté, il comprend la grandeur, il mord plus avidement encore au sublime qu'au plum-pudding. De là ce bel enthousiasme qui a entraîné des millions d'hommes et jusqu'à l'héritier de la monarchie, au devant d'un illustre aventurier. N'est-il pas curieux de voir ces gens si froids en apparence s'enflammer d'un beau feu pour un simple homme de bien? Je suis sûr que Paris, en telle occasion, serait resté fort en arrière. Nos aimables concitoyens auraient trouvé dans le blessé d'Aspromonte quelque chose à blaguer. Il faut pour éblouir nos yeux plus que de la vertu et de la gloire : la passementerie, monsieur 1 les plumets, mon cher monsieur 1 11 y a dans Paris

plus de cent mille personnes à qui la vue du général Mourawieir, en grand uniforme et tout chamarré d'ordres, traîné dans une voiture à quatre chevaux au milieu d'une escorte de deux cents hommes, arracherait des vivats mouillés de larmes. Pourquoi? Parce que nous sommes des gens nerveux avant d'être des gens sensés.

Quel beau spectacle, ou plutôt quelle belle comédie, nous avons failli voir la semaine dernière ! On en parlait depuis longtemps; jamais on n'avait préparé, même à l'Opéra, une plus noble mise en scène. Il s'agissait de Shakespeare, non pas du vieux poète anglais qui naquit il y a trois cents ans et que peu de Français ont lu, mais du Shakespeare de M. Victor Hugo, qu'un éditeur intelligent désirait faire lire à tout le monde. Ce gros livre, de difficile concoction, véritable meule d'antithèses, de conceiti, d'amphigouris et de galimatias accumulés, avait besoin d'une recommandation spéciale. On résolut de lui faire une réclame en nourriture, comme deux familles de la haute finance ont fait ces jours derniers un mariage en musique. Le décor eût représenté quelque chose de simple et de terrible, dans le style du dernier acte de Lucrèce Borgia. Le fauteuil de la présidence, couvert d'un voile noir, devait rester vide, pour rappeler aux assistants l'exil de M. Victor Hugo, qui d'ailleurs n'est pas exilé. L'auteur du volume à lancer avait envoyé à

Paris une préface en forme de toast, que nous avons lue dans la Presse, car il ne faut rien perdre ici-bas. Entre nous, je crois ijien que l'éditeur Lacroix et son glorieux client s'étaient préparé là un fiasco de première classe. Malheureusement, le gouvernement, qui ne compte pas assez sur la force du ridicule, a fait manquer la fête par un acte d'autorité. Qu'il eût été plus joli de dire à l'assemblée (pardonne, ami lecteur, mais j'ai aussi mon toast à . placer) :

Œ Messieurs, permettez-moi de ne pas boire à Shakespeare, quoique je l'aie lu et même un peu traduit çà et là dans ma jeunesse. Il y a quelque dérision, si je ne me trompe, à porter la santé d'un homme mort depuis longtemps. Mieux vaut souhaiter aux vivants les petites choses qui leur manquent; c'est pourquoi je m'adresse avec respecta notre illustre et invisible président. Je ne lui souhaite pas la fortune (il est riche), ni les honneurs, il en a été comblé par plusieurs gouvernements successifs ; ni les joies de la paternité, puisque ses fils, moins dédaigneux que lui du sol sacré de la patrie, sont assis au milieu de nous. Je lui souhaite pour tout bien d'être aussi logique que sa propre famille, et de ne pas s'interdire à lui-même un voyage qu'il permet aux siens. Revenez au milieu de nous, vous qui avez écrit à Paris et sur Paris vos plus admirables ouvrages ; vous retrouverez ici les

saintes traditions du bon sens français, de la 'clarté française, de la modération française, que les plus grands génies oublient malheureusement trop vite à l'étranger. La politesse française aurait dû vous amener à ce fauteuil, au milieu d'une réunion que vous avez convoquée vous-même : votre abstention est une petite injure que vous n'auriez pas faite à vos amis lors même que vous portiez l'habit de pair de France. Revenez donc, ou sinon vous nous donnerez à croire que cet interminable exil est une spéculation de votre éditeur, qui vous cache comme un dieu pour vous louer plus utilement dans vos œuvres ! »

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