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L'INVENTAIRE DE

Les marchands et les industriels font tous leur inventaire au bout de Tannée. Chacun d'eux éprouve le besoin de se rendre des comptes à lui-même; il veut savoir ce qu'il a fait, ce qu'il a gagné, et même, en cas de malheur, ce qu'il a perdu. « Suis-je plus riche ou plus pauvre que l'an dernier à pareil jour? »

La simple ménagère s'assure par ses yeux qu'elle a joint les deux bouts. Elle vérifie l'un après l'autre les livres de ses fournisseurs. Si l'addition du boucher lui semble un peu forte, elle pense aux quantités de viande que la maison a consommées en douze mois, et se demande si elle a été servie pour son argent.

Les riches et les pauvres, les travailleurs et les oisifs, l'enfant qui reçoit des étrennes et le grandpapa qui en donne, seront tous plus vieux d'un an, le 31 décembre, à minuit. Ils auront tous une année

de moins à vivre ; chacun d'eux peut dire a'dieu au millésime de 64; personne ne l'écrira plus à la tête ou à la fin d'une lettre.

Reste à savoir si cette diminution d'avenir est compensée par une augmentation d'être. Parmi les trente-sept millions de Français qui ont vieilli d'une année en 1864, il y a des illettrés qui ont appris à lire, des malades qui sont entré? en convalescence, des célibataires qui ont trouvé une femme, des hommes sans enfants qui sont devenus pères, des pauvres qui sont devenus riches, des artistes obscurs (comme M. Mermet) qui sont devenus célèbres, des lieutenants qui ont passé capitaines, des sous-chefs de bureau qui sont devenus chefs ; Meissonnier a peint la Retraite de 1814, Emile Augier a fait jouer Maître Guérin, M. Charles Duveyrier a écrit son beau livre l'Avenir et les Bonaparte. M. de Lesseps a gagné le grand procès de l'isthme de Suez, M. Édoux a inventé un appareil admirable pour élever les pierres de taille au cinquième étage, sans autre instrument qu'un robinet de fontaine; M. Lincoln s'est fait réélire; quelques milliers de chercheurs ont reculé, avec autant d'honneur que de profit, les limites de la science et de l'industrie. Bref, l'année qui expire a été bonne pour quelquesuns. Ceux-là se consolent sans peine, et même se féhcitent aujourd'hui d'être plus vieux : ils ont pour cela des raisons personnelles.

D'autres ont plus perdu que gagné; de grandes fortunes se sont défaites, des santés florissantes se sont écroulées subitement; la guerre, l'incendie, l'inondation, la tempête ont semé les désastres par millions, de Novgorod à Limoges, de Mobile à Calcutta. Les corsaires de l'Alabama et de la Florida ont fait une mauvaise année, et le pauvre petit roi d'Araucanie s'est assis sur les bancs de la police correctionnelle. La mort a frappé comme à plaisir les plus illustres. Pélissier, Meyerbeer, Flandrin, Romain-Desfossés, Emile Chevé, le P. Enfantin, Mocquard, Hachette, Hamelin, ont laissé de grandes familles et de vastes amitiés en deuil. Je ne nomme pas tout; la liste serait trop longue : les Lecomte. les Fiorentino, les Brainne, les Gérard, les Speke, et ce pauvre M. Bouillet, qui m.eurt en publiant la vingtième édition de son Dictionnaire, et notre cher Edouard Martin, qui s'éteint décidément à la maison Dubois, tandis que vous l'applaudissez en riant au Gymnase !

Qui de nous sortira de 1864 sans retourner la tète vers le tombeau d'un ami? Vous êtes bien heureux, vous qui me lisez, si personne ne manque à votre inventaire, si vous avez gardé, par privilège unique, tous ceux que vous aimiez et que vous admiriez l'année dernière à pareil jour. Mais ce sont douleurs personnelles. Que chacun pleure ses morts 1 II n'y a pas d'homme indispensable ici-bas.

Les nalions se lamentent quelquefois en commun lorsqu'elles voient disparaître un certain nombre de personnes illustres ; elles se demandent avec une anxiété naïve où sont les hommes qui remplaceront ceux-là ? Rien de plus simple : ils sont probablement couchés dans des berceaux pareils à tous les autres; ils végètent peut-être au Quartier-Latin dans quelques chambres à vingt-cinq francs par mois; vous en avez sans doute frùlé un, ce matin même, au détour d'une rue, et vous ne l'avez pas reconnu parce qu'il ne portait pas d'auréole au chapeau.

L'important, pour une nation, n'est pas de conserver ses hommes de talent jusqu'à l'heure où ils n'en ont plus, mais de créer une atmosphère où les facultés éminentes ne risquent jamais d'étouffer. L'important, c'est d'organiser la société de telle sorte que tous les hommes bien doués puissent percer en temps utile et se mettre au service du public avant l'âge de la décrépitude. Ce qu'il faut souhaiter, ce qu'il faut obtenir, c'est que l'activité humaine, cet unique ressort du progrès, soit affranchie de toutes les entraves, et que, dans la théorie comme dans la pratique, aucune restriction, soit arbitraire, soit légale, n'arrête désormais les hommes de bonne volonté.

Ceci m'amène à vous dire qu'un citoyen français, riche ou pauvre, après avoir balancé, le 31 décem-

bre, ses pertes et ses gains personnels, et clos son petit inventaire, devrait prendre un quart d'heure de- plus pour inventorier les libertés publiques. C'est un travail qui n'exige ni grand temps, ni grand savoir, et chacun de nous en peut tirer des avantages immenses.

Il est bon de gagner de l'argent; il est honnête et sage d'en épargner un peu chaque année. Il est trèsagréable de se dire au bout de l'an : « J'ai tant d'hectolitres de blé, qui feront tant de mesures de farine, qui donneront tant de kilogrammes de pain . » Mais si un grand gaillard entrait chez vous, tandis que vous vous frottez les mains, et vous disait : « Je prends ton blé, et je me charge de te nourrir à ma guise. Je garde un sac pour moi, je moudrai les neuf autres, j'en ferai une bouillie que je salerai à mon goût et que je te fourrerai dans la bouche quatre fois par jour, à mes heures. » Si, dis-je, on vous soumettait à cet aimable régime, vous commenceriez par envoyer le grand gaillard à tous les diables. Vous diriez :

« Mon blé est à moi, et il me plaît de le moudre moi-même. Je veux manger à mes heures, et non aux vôtres, saler ma nourriture à mon goût. La bouillie est excellente pour les petits enfants, j'en ai fait mon ordinaire il y a une quarantaine d'années; mais aujourd'hui j'ai des dents et il me plaît de manger du pain. »

Cet apologue vous montre qu'il ne suffit pas d'être riche, mais qu'il faut encore être libre.

Tous les peuples, sans nous excepter, ont commencé par être enfants. Ouvrez un livre d'histoire, vous les verrez emmaillottés, ou plutôt ficelés dans leurs langes. La royauté, qui leur sert de nourrice, ne leur donne pas toujours à manger, mais elle oublie rarement de leur donner le fouet. Tous les codes primitifs se résument en cinq mots : ne rien faire sans permission.

Malgré tout, nous avons grandi ; le maillot a craqué; nous allons et venons par la chambre. Mais il nous reste aux bras, aux jambes et même autour de la tête, un restant de bandelettes entortillées.

Il faudrait, pour bien faire, en arracher au moins un lambeau tous les ans : celte relique ferait bien à la suite de notre inventaire.

Nous avons répandu le sang d'un million d'hommes pour abroger la vieille loi : Ne rien faire sans permission. Toutefois, je ne vous conseille pas de chasser sans permission dans vos trèfles, de cultiver du tabac sans permission, d'évaporer sans permission un hectolitre d'eau salée, de parler, d'imprimer, de publier sans permission. Un Anglais voyage sans permission d'un bout à l'autre de la France, mais c'est un droit qui manque à la plupart des citoyens français. Ne portez pas sans permission, des armes dans vos poches. S'il vous plaît de raffiner

du sucre, de brasser de la bière, ou d'importer ceci, ou d'exporter cela; si vous voulez plaider, défricher, guérir, tenir école, être courtier, notaire, agent de change, il faut ou demander ou acheter une permission.

Vous voyez qu'il nous reste encore un certain nombre de bandelettes, et pourtant nous en avons arraché deux en 1864. Les ouvriers ont obtenu le droit de se coaliser, à leurs risques et périls, contre l'avarice et l'intérêt mal entendu de leurs patrons. Un citoyen quelconque a le droit de donner la comédie sans permission, pourvu qu'on lui ait permis d'ouvrir la salle, qu'il n'y joue que des pièces permises, et que la durée du spectacle ne dépasse jamais le moment permis.

Je n'ai pas l'intention de déprécier ces deux conquêtes, et je les porte avec joie à l'actif de la liberté. Je regrette seulement que le droit de coalition ressemble à ces jeunes arbres qu'on entoure d'un fagot d'épinss pour protéger leur croissance. Quant à la liberté des théâtres, si elle n'a pas encore donné tout ce qu'elle promettait.... rappelez-vous l'histoire de l'Espagnol délivré par Robinson. Quand ses liens furent coupés, il avait les poignets et les mains dans un état si lamentable qu'il ne put s'en servir avant deux jours.

On peut croire que le même accident se produira à chaque bandelette arrachée, à chaque liberté con-

quise. Raison de plus pour hâter la revendication de tous nos droits. De ce qu'un arbre à fruits ne portera que dans deux ou trois ans, s'ensuit-il qu'on ne doive pas le planter tout de suite? Au contraire.

Nous n'avons pas encore obtenu la liberté des courtages, mais elle est presque promise. Le monopole de la Banque, si ruineux pour le commerce, n'est pas encore aboli, mais il est menacé. Le libre échange sera, dans un dizaine d'années, la loi de l'Europe : on le voit venir. Les octrois, cet impôt progressif en sens inverse et oppressif dans tous les sens, les octrois qui nous prennent une demi-heure de temps chaque fois qu'ils nous arrachent deux sous, ne tarderont pas à disparaître. Après avoir démoli les anciens bureaux qui étaient ronds, on jettera par terre les nouveaux, qui sont carrés ; c'est parfait. Mais cela n'est pas fait, et jusqu'au jour où la chose sera bel et bien terminée, il faut réclamer, réclamer et pousser nos réclamations jusqu'aux nuages, oij les hommes du pouvoir s'endorment quelquefois.

Je ne crois pas avoir au fond du cœur aucune animosité contre aucun de ceux qui nous gouvernent. Ils me paraissent tous, ou presque tous, les meilleures gens du monde, fort disposés à faire notre bonheur, pourvu qu'il ne leur coûte ni privations désagréables ni travail exagéré. Ils savent trèsvraisemblablement que nous ne les avons pas mis

au-dessus de nos têtes pour le plaisir de marcher à l'ombre. Mais ils sont, comme nous, citoyens d'un pays où le pouvoir se transmet des traditions funestes. Un gouvernement ne s'en va guère sans léguer à celui qui le pousse une tunique de Nessus. Charles X, en partant pour l'Angleterre, a pris le temps de crier à Louis-Philippe : « Gardez-vous de la liberté! j> C'est le mot d'ordre qui s'est éternisé au palais des Tuileries; la grande porte le dit aux escaliers, les escaliers aux tapis, les tapis aux tentures, et ainsi de suite jusqu'au trône.

M. Duveyrier a prouvé l'autre jour par des arguments sans réplique que, si la liberté renverse les dynasties, c'est quand on la refuse et non quand on la donne.

J'avais ébauché le même argument, il y a neuf ou dix mois, dans un gros livre intitulé le Progrès. Nous sommes cent cinquante ou deux cents publicistes, à Paris et en province, qui répétons le même air sur tous les tons; mais il y a des maisons si hautes que le premier étage n'entend pas ce qui se chante dans la rue.

Cependant le peuple est le maître, et les hauts fonctionnaires à qui vous avez délégué vos pouvoirs ne se font pas d'illusions sur ce point. Ils savent que toute autorité, la leur comprise, émane de vous; que vous payez deux milliards chaque année, quelquefois plus, pour être libres au dedans, respectés

au dehors; que vous avez un droit de surveillance perpétuelle sur l'emploi qui se fait de vos forces et de votre argent. Par quelle étrange contradiction le suffrage universel, un acte souverain, se trouve-t-il quelquefois subordonné à ses créatures? Il est bizarre qu'un pouvoir élu en désigne, en recommande, en impose presque un autre aux choix des électeurs. Il est parfaitement illogique qu'à la veille d'une élection générale les maîtres du pays, les bailleurs de l'impôt ne puissent se réunir au nombre de vingt et un pour discuter sur le mérite de leurs mandataires. On s'étonne qu'après le scrutin, un pouvoir élu, légitime, incontesté, au lieu de se plier de bonne grâce à la volonté nationale, exerce de petites représailles contre les collaborateurs que le peuple lui a donnés. Et l'on demande pour 1865 ce qu'on espère en vain depuis tantôt seize années : liberté pleine et entière dans l'exercice d'un droit souverain.

Nous sommes loin du temps où les autorités établies se croyaient protégées par l'ignorance publique. Notre gouvernement avoue de bonne foi qu'il est sorti de terre par un phénomène parfaitement naturel; il ne se vante pas d'être tombé des cieux par miracle. Il n'a donc rien à craindre du progrès des lumières; il ne peut qu'y gagner. Ses ennemis les plus acharnés sont quelques malheureux qui, faute de savoir lire, se laissent prendre aux bille-

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vesées du droit divin, aux sophismes, aux promesses absurdes de tel ou tel parti. Tous ceux qui lisent et qui raisonnent, sauf un pelit nombre d'ambitieux, acceptent le principe et discutent les tendances; le pouvoir les aura souvent pour adversaires, jamais pour ennemis. La condition la plus désirable pour un gouvernement légitime, c'est d'avoir des idées à débattre et non des passions aveugles à combattre. Cette vérité d'évidence paraît s'être incarnée dans la personne très-honorable et très-active de M. Duruy. L'homme de bien qui porte et qui secoue un peu le portefeuille de l'instruction publique a pris sa tâche à cœur. S'il n'est ni culbuté par le parti clérical, ni tué par les excès de travail, tous les enfants apprendront à lire, tous les hommes apprendront à penser. Il a donné le branle à l'instruction primaire et l'on ne verra bientôt plus ce que le préfet de la Moselle me contait ces jours derniers: dix maîtresses d'école incapables de signer les feuilles d'émargement! Il relève l'enseignement secondaire par la transformation du baccalauréat; il fonde un enseignement supérieur sur une large base. Avant dix ans, si rien ne change, tout homme qui aura une vérité à dire, soit à Paris, soit même à Quimper, assemblera ses concitoyens autour de lui, et parlera.

Ce qui m'étonne un peu et m'attriste beaucoup, c'est qu'un gouvernement intéressé à la propagation des lumières persiste à compter l'encre au

nombre des poisons. Les droguistes qui vendent la noix vomique et la sabine sont soumis à une police moins sévère que les imprimeurs. La machine de Gutenberg n'est guère moins suspecte que la machine de Fieschi.

Dans un pays où tous les citoyens sont égaux devant la loi, il reste encore trois classes d'individus soumis à l'arbitraire des bureaux, condamnables sans jugement, par mesure administrative : les filles publiques, les cochers de fiacre et les journalistes. La confiscation est abolie pour tout le monde, excepté pour le citoyen qui a créé un capital de deux ou trois millions à coups de plume. Celui-là, on le ruine en un tour de main, quand on veut. S'il s'agissait de condamner sa bonne ou son portier à cinq francs d'amende, on enverrait une assignation, on rassemblerait un tribunal, on écouterait la défense, on permettrait l'appel et le pourvoi en cassation. Mais ce n'est qu'un journaliste, un homme qui a étudié, qui discute, qui parle au public, qui rallie autour de lui deux ou trois cent mille individus généralement raisonnables : supprimé, le capital! ruiné, le journaliste!

Il est heureux pour les gouvernements qu'un métier si ingrat ait des charmes secrets qui attirent quelques hommes. Si nous nous dégoûtions d'écrire dans les journaux, non-seulement le timbre y perdrait un beau revenu, mais le pouvoir ne saurait plus

s'il marche au gré du sentiment public. Il nous malmène, et nous l'éclairons malgré lui. Toutes les fois que nous lui crions : Casse cou! il nous donne des étrivières. Il n'en est pas moins vrai que nous le préservons de se casser le cou.

Un jour viendra, sans doute, soit en 1865, soit plus tard, où l'imprimerie, la librairie, le journalisme même, seront des industries de droit commun, dispensées du privilège et de l'autorisation préalable, affranchies de l'arbitraire bureaucratique et soumises à la juridiction des tribunaux ordinaires. M. de Persigny est un homme de bonne foi : jadis, au ministère, il a organisé fortement la police de la presse; il vient de la condamner tout aussi fortement en 1864. M. de la Guéronnière nous a quelque peu tyrannisés en son temps : le voilà qui fait chorus avec nous dans le journal la France.

On prédit la dissolution du bureau qui préside à nos destinées. Si le gouvernement nous faisait ce cadeau-là pour nos étrennes, il verrait qu'il ne nous a pas donné des bâtons pour le battre. Que lui reprochons-nous principalement? De nous former la bouche. Nous n'aurons plus grand'chose à dire contre lui, lorsqu'il nous permettra de parler.

L'année qui va finir a vu naître et grandir en France une multitude d'associations utiles. Les citoyens commencent à comprendre qu'ils peuvent se donner eux-mêmes à peu près tout ce qu'il leur

faut, sans rien demander à l'État. L'État, 'de son côté, paraît être d'humeur à simplifier sa tâche. Tant mieux! La besogne qu'on fait soi-même est mieux faite et coûte moins cher.

Le pouvoir se fortifie quand il sait se renfermer dans ses attributions naturelles. Moins il s'occupe de nos affaires, moins il prête le flanc à la critique: et moins il se fait d'ennemis.

Tandis que l'administration des haras laissait rentrer la fabrication des chevaux dans l'industrie privée, la surintendance des Beaux-Arts opérait une réaction en sens inverse. Elle arrachait à l'Institut le privilège de faire des artistes. La fabrication des sculpteurs, des peintres et des musiciens est érigée en monopole au profit de l'État. Quand je dis au profit ! aux frais, serait plus juste. On s'est beaucoup passionné pour et contre l'Académie; je crois même qu'il s'est livré une bataille sur les quais, ou dans une cour, et que le vainqueur de la chose est entré au Sénat, ni plus ni moins que M. le comte de Palikao.

Il me semble malaisé de prendre parti dans la querelle. En principe, l'État ferait sagement de laisser les artistes se former tous seuls. Mais s'il veut à tout prix encourager les arts, il est en droit de les encourager lui - même par ses mains sans prendre l'Institut pour intermédiaire. En fait, la surintendance a montré jusqu'ici plus

de hauteur que d'aptitude, plus de confiance dans ses forces administratives et pédagogiques que de talent proprement dit.

Mais l'Institut m'a l'air d'une vieille machine étrusque qu'on remettra difficilement à neuf et qu'il vaudrait peut-être mieux mettre au grenier. C'est une société mal assise, qui a commencé par la domesticité et qui se prévaut un peu trop des bontés de ses anciens maîtres pour régenter aujourd'hui leurs héritiers. L'avenir appartient aux associations libres, dans les lettres et dans les arts, comme dans le commerce et dans l'industrie. Il n'y aura d'autres académies, dans cent ans, que la Société des gens de lettres, l'Association des auteurs dramatiques, la Société nationale des beauxarts. Ces mécanismes existent déjà, du moins à l'état embryonnaire. Ils ne sont pas parfaits, tant s'en faut, mais ils sont indéfiniment perfectibles. La Société des gens de lettres est à la veille d'une heureuse transformation : M. Champfleury a donné le mouvement; toute la littérature suivra. Mon ami Sarcey vous a parlé de l'Association des auteurs dramatiques et des réformes qu'elle appelle ; j'espère qu'elle ne les attendra pas longtemps.

L'abolition de la peine de mort, ardemment poursuivie par tous les écrivains français, sauf un, a fait quelque chemin cette année. Les procès de Lapommerais et de Latour en France, de Muller en

Angleterre, du docteur Demme en Suisse, ent appelé l'attention de tous les bons esprits sur cette \ieille brutalité sociale. Le bourreau ne fait plus tomber une tête sans que plusieurs raillions de Français reculent avec horreur, en essuyant sur leurs fronts une éclaboussure de sang.

Notre influence sur l'Europe ne s'est pas sensiblement étendue en 1864. Nous avons assisté, sans rien dire, à l'agonie de la Pologne et au partage du Danemark. Il est vrai que nous avions d'autres affaires : il fallait absolument gra!iOer le Mexique d'un jeune prince autrichien. Le Mexique n'y avait jamais songé, et le prince lui-même n'en mourait pas d'envie ; notre gouvernement, qui a tout conduit, savait-il au juste ce qu'il voulait? N'importe. Je reste au point de vue des bons contribuables, qui fournissent cinq cent mille marins et soldats, choisis dans leurs familles, et plus de cinq cents millions par an pour le budget de la marine et de la guerre. Je me demande s'ils ont gagné de la gloire et de l'influence en proportion de leur sang et de leur argent?

Par une exception assez inespérée, la diplomatie a fait quelque chose de bon cette année-ci. Le traité du 15 septembre, ce chef-d'œuvre du chevalier Nigra et de mon noble ami Pepoli, va metlre fin à l'occupation de Rome. Nous voilà bientôt débarrassés d'une anomalie politique qui déroutait le

raisonnement de tous les peuples d'Europe depuis 1849.

Pour simplifier la tâche du gouvernement français, pour lever les scrupules qui lui restaient peutêtre encore, pour consoler nos soldats de leur retour au pays, le pape a daigné faire le plus beau coup de tête que ses mortels ennemis pussent lui conseiller. Il a rompu en visière à la civilisation moderne, nié publiquement tout ce que l'Europe tient pour vrai , insulté en termes peu choisis la liberté, la tolérance, le droit, et justifié par ce moyen tous ceux qui proclamaient l'Eglise incorrigible. Amen. Non-seulement il tue son pouvoir temporel, mais il sème dans le spirituel le germe de plusieurs schismes. Vous verrez !

Nous avons à Paris un homme du plus grand talent et de l'activité la plus dévorante, mais qui, comme Pie IX, a le défaut de se croire infaillible. Vous avez reconnu M. Haussmann, l'honorable préfet de Seine. Les dernières élections semblent avoir produit sur M. Haussmann le môme effet que la convention du 15 septembre sur le pape. Il a publié, lui aussi, une sorte d'encyclique oi!i il condamne en termes formels quatre-vingts erreurs accréditées dans le peuple, et notamment les suivantes :

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