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LA CULTURE DES EAUX

Pourquoi donc le poisson est-il cher, le homard introuvable et les huîtres hors de prix depuis qu'on a inventé la pisciculture ?

Yoilàune question qui est dans toutes les bouches et qui remplace (fort insuffisamment, j'en conviens) la matelote, la mayonnaise et la sole normande.

J'en suis préoccupé depuis assez longtemps ; j'ai fait plusieurs voyages et quelques expériences pour trouver la solution d'un problème qui intéresse Irente-sept millions d'estomacs. Tous les Français, sans exception, sont égaux devant certaine loi que le conseil d'Etat n'a pas élaborée, que le Corps législatif n'a pas votée, que le Sénat n'a pas ratifiée, que l'Empereur n'a pas approuvée, et qui n'en

est pas moins inviolable pour cela : une loi dont l'application n'est soumise ni au caprice des administrateurs, ni à l'interprétation des magistrats ; et pourtant celui qui l'enfreindrait huit jours de suite serait puni de mort. La voici en cinq mots, article unique : Il faut manger pour vivre.

Les chrétiens vous diront : « l'homme ne \it pas seulement de pain, mais aussi de la parole de Dieu. »

Selon les hommes de science, l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de viande, de poisson, de sucre et de cent autres denrées qu'il se procure par le travail. Les politiques de notre école vous diront qu'il vit aussi de lecture, de discussion et d'un aliment rare et cher en certaines années, qu'on appelle la liberté.

Mais je laisse aujourd'hui à mes collaborateurs le plaisir et l'honneur de vous parler politique. La plume que j'ai taillée à votre intention est une plume d'oie ; elle se souvient d'avoir appartenu à un animal nourrissant.

Les questions économiques — ne vous effrayez pas de ce gros mot — ont un avantage sur toutes les autres. Elles réunissent les hommes au lieu de les diviser. Tous les Français sont unanimes sur le compte de Parmentier; vous n'en trouverez pas deux qui s'entendentsur Robespierre ou Mirabeau. Vous rencontrerez par-ci par-là des citoyens qui

contestent le génie de M. de la Guéronnière ; je vous défie d'en trouver un qui nie les services de Michel Chevalier. Ce qui m'enchante ce matin, c'est l'espoir de m'accorder, pour la première fois de ma vie avec M. Veuillot et le citoyen Proudhon. Je commence

L'eau couvre les deux tiers de notre planète : c'est une vérité que les orléanistes, les. légitimistes et les conservateurs les plus fougueux reconnaissent sans peine avec nous. Le tiers où l'on se promène sans nager, et qu'on appelle familièrement le plancher des vaches, est cultivé de temps immémorial.

La culture des terres est un art très-savant et très- compliqué : il ne consiste pas seulement comme un enfant se l'imagine, à tracer des sillons oii l'on jette du grain. Labourer et semer sont choses nécessaires, mais il faut, en outre, ameublir le sol et souvent l'amender par des mélanges ; il faut sarcler les plantes inutiles, il faut varier les cultures et quelquefois les interrompre ; il faut surtout avoir grand soin de restituer à la terre, sous une forme ou sous une autre, tout, exactement tout ce qu'elle nous a donné. Si vous lui preniez cent et lui rendiez quatre-vingt-dix-neuf, elle serait ruinée au bout d'un siècle; or, un siècle n'est qu'une étape dans la marche de l'humanité. Un animal lâché dans un cliamp, consomme dix et restitue neuf; la terre lui fait crédit. Au bout de quelques années, elle se

couvre, tant bien que mal, de ses déboursées, car elle encaisse le cadavre. La bête est morte pour solde, ou à peu près.

Cette comptabilité devient plus difficile et plus savante dès qu'on l'applique à la nourriture de l'homme. Pendant que vous dîniez hier en famille, la terre vous a débité :

1° Du pain, du vin, de l'huile, des légumes, des fruits et de tous les produits végétaux qu'elle vous avait fournis directement;

2° Du foin, de la paille et du grain que vous avez consommés sous forme de viande, de jus et de bouillon;

3° Du combustible qu'elle a prêté pour la cuisson de vos aliments et le chauffage de la salle à manger. Le bois, le tan, la tourbe, le charbon, la houille, le gaz de cuisine et d'éclairage sont des produits végétaux plus ou moins modifiés.

4° De tout ce que vous avez usé, sali, dégradé sur vous et autour de vous : à ne considérer que votre serviette, vous devez à la terre le lin qu'elle a fourni pour la tisser, les corps gras et la potasse qu'elle a donnés pour la blanchir. La laine de votre habit n'est autre chose que du fourrage transformé et pour ainsi dire filé par les quatre estomacs du mouton.

Tous devez tout cela à la terre, et il faut que vous le lui rendiez sous une forme ou sous une autre,

si VOUS ne voulez pas qu'elle demeure appauvrie par votre fait et moins féconde demain qu'elle n'était hier. Or, un homme digne de ce nom doit tendre par ses actes à laisser la terre plus riche, plus habitable, meilleure qu'il ne 'a trouvée en naissant.

Mais comment rendre au sol la totalité de ce que nous lui avons pris, et quelque chose de plus? L'ouvrier qui consomme un franc à son repas et le gros entrepreneur qui en absorbe quinze restituent par la digestion une valeur à peu près identique, et qui ne dépasse guère un sou. Ils redoivent au sol l'un quatre-vingt-quinze centimes, l'autre quatorze francs quatre-vingt-quinze centimes. Qu'ils meurent jeunes ou vieux, ils mourront insolvables; et quand même les mœurs ne nous défendraient pas de transformer leur cadavre en engrais, ils ne rendraient jamais la centième partie de ce qu'ils ont consommé.

C'est le travail de l'homme vivant qui rétablit la balance, et voici comme. L'ouvrier, le commis, l'artiste qui a peiné du matin au soir pour procurer aux autres hommes une vie plus agréable et plus facile, échange une part de son salaire contre les produits du sol. L'argent qu'il a gagné et qu'il dépense pour vivre retourne en grande partie aux hommes spéciaux qui cultivent la terre. Ceux-là s'empressent de diviser l'argent qui leur arrive en

deux fractions, dont l'une qu'ils s'appliquent à euxmêmes, est la rémunération du travail, et l'autre, qu'ils enterrent, va réparer les forces du sol appauvri.

Ce mécanisme ingénieux est, àproprement parler, le grand ressort de la vie moderne; mais il laisse encore à redire. Hélas ! nous n'avons pas trouvé le mouvement perpétuel.

Si trente-sept millions d'iiommes cantonnés sur ciquante-quatre millions d'hectares pouvaient satisfaire tous leurs besoins matériels sans préparer la ruine proche ou lointaine du sol; s'il suffisait de restituer à la terre les excédants et les détritus de la consommation publique pour conserver sa fécondité intacte, le mouvement perpétuel serait trouvé; un problème plus savant que la quadrature du cercle serait résolu.

On essaye tous les jours, et même avec un certain succès, des solutions ingénieuses. On sait que la majorité des citoyens français, et spécialement la classe la plus intéressante, ne mange pas assez de viande. Que fait-on ? On cherche à l'étranger les races d'animaux qui produisent le plus de viande, en autres termes, celles qui donnent le plus au corps de l'homme, et l'on arrive à les acclimater chez nous.

Mais la viande ne nous donne rien qu'elle n'ait prisa la terre. C'est un aliment qu'il faut alimenter.

Plus elle est nourrissante, plus elle coûte à nourrir. Perfectionnez les races de boucherie ou les espèces de basse-cour, amenez-en de nouvelles, c'est fort bien; mais vous n'avez guère réussi qu'à reculer la difficulté. Celte viande vous fera vivre, bravo! mais de quoi vivra-t-elle ?

Ceux qui cherchent le secret de vous nourrir sans ruiner vos descendants ont vu l'obstacle : ils l'abordent de front. La question de la viande est secondaire; les fourrages doivent passer avant tout: aux fourrages! Et voilà M. Barrai qui vous apporte le brome de Schrader, un fourrage vivace, résistant, qui pousse vite, qui talle ferme, qui graine à foison. C'est fort beau, c'est fort bon, c'est un immense service ajouté à tant d'autres. La viande manque aux ouvriers, on importe les bœufs Durham; le fourrage manque aux bœufs, on acclimate le brome de Schrader. Mais le brome n'est pas comme ces orchidées qui se nourrissent à peu près de l'air du temps. Il ne vous donnera rien qu'il n'ait pris à la terre ; plus il nous fera riches, plus il la fera pauvre, et ce qu'il aura pris, comment le rendrons-nous? Oii trouver de l'engrais pour nourrir celte plante qui nourrira les bœufs qui nourriront les hommes?

Lorsque vous rencontrez un paysan maussade le long d'un champ ruiné qui rend à peine six grains pour un, il vous dit : — Ce n'est pas ma faute. J'ai

bon cœur et bons bras, mais l'engrais manque. — Et pourquoi ? — Parce que le bétail manque. — Et pourquoi ? — Parce que le fourrage manque. — Faites des prairies artificielles!— Impossible puisque l'engrais manque. L'engrais ! toujours l'engrais ! Ce qui entrave le plus obstinément la marche de notre agriculture, ce n'est ni l'ignorance, ni la routine, ni la misère, ni la division exagérée des biens-fonds, c'est la" loi naturelle qui ne permet pas à un pays, quel qu'il soit, de produire la somme d'engrais qu'il lui faut.

Ce qu'on ne peut pas fabriquer soi-même, on l'achète ; c'est fort bien. Le cordonnier vend une paire de bottes pour s'acheter un chapeau ; le chapelier vend un chapeau pour s'acheter des bottes. Le commerce est un échange de ce que vous avez en trop contre ce que vous avez en moins. Mais c'est l'agriculture qui produit les engrais, et c'est elle qui les consomme ; elle n'en a jamais trop, ni même assez. Quand vous voyez un paysan vendre son fumier à un autre, vous pouvez prédire à coup sûr la chute d'une famille et la ruine d'un champ. Que la moitié de nos agriculteurs, pour faire un peu d'argent, vendent leurs tas de fumier au voisin : la France sera un corps à demi paralysé.

Il faut dire à la louange de nos concitoyens des campagnes qu'ils achètent l'engrais plus volontiers qu'ils ne le vendent. Ils le font même chercher à

des distances énormes, suivant l'exemple que les voisins d'outre-Manche nous ont donné. Les Anglais sont nos maîtres en culture comme en liberté. Voilà plus de trente ans qu'ils dévalisent les cinq parties du monde de tous les engrais disponibles. Faisons comme eux, nous ferons bien ; d'ailleurs nous n'avons pas le choix. Il faut épuiser toutes les mines que la paresse ou la stupidité de quelques peuples retardataires laisse encore à notre merci.

Mais après? Car tout s'épuise, même le guano des îles de Ghinchas et les champs de bataille de Crimée. Un jour viendra, n'en doutez pas, où toutes les terres habitables seront peuplées et cultivées comme la France, où le petit milliard d'hommes qui s'éparpille à la surface du globe sera décuplé, et partant un peu serré; où chacun s'appliquera forcément à extraire du sol tout ce qu'il peut donner à l'homme; où tout le monde enfin, sous peine de mourir, cherchera des engrais à acheter, et n'en aura pas à vendre.

Ce jour est loin de nous, j'en conviens ; mais il faut le prévoir : il faut nous mettre en garde contre un danger sérieux, quoique éloigné, et chercher si par hasard il ne serait pas évitable.

Le mot de Louis XV : « Après moi le déluge! » est l'expresion d'un égoïsme tout à fait noble ; mais les Français d'aujourd'hui ne sont plus si grands seigneurs que cela. Vous en trouverez peu qui se

croient désintéressés dans les questions d'avenir. Les meilleurs se démènent pour assurer le pain du corps et de Tàme, et léguer une vie heureuse, intelligente et libre à des générations qu'ils ne verront jamais. Les plus indifférents se feraient un cas de conscience d'affamer, d'abrutir ou d'enchaîner par avance un enfant qui naîtra dans cent ans.

Que faudrait-il donc faire pour mieux nourrir les hommes d'aujourd'hui sans léguer la disette aux hommes du siècle prochain? Gomment doubler les ressources du présent sans entamer celles de l'avenir ?

La solution de ce problème est toute trouvée, mais elle est encore mal connue. Il s'agit simplement de chercher pour les hommes un supplément de nourriture qui ne coûte rien à la terre.

Nous exploitons depuis quelques milliers de siècles un seul tiers de notre planète, et nous l'avons ruiné par places, tantôt par ignorance de la grande loide restitution, tantôtparceque la restitution intégrale était devenue impossible. Les nomades ne ruinent pas le sol ; ils lui laissent le temps de se refaire. Un peuple sédentaire, mais clair-semé sur de grands territoires, cultive tantôt ici, tantôt là,. promène la charrue à la surface de la terre et écréme, sous forme de moisson, une force qui sera bientôt réparée.

C'est l'agglomération d'un grand peuple civilisé

sur une étroite superficie, c'est le labour savant et profond, c'est l'art, le courage et l'obstina- * tion du cultivateur qui épuisent le sol. Les Français ont fait des prodiges en ce genre depuis la grande émancipation de 89.11s ont pris la terre à deux mains et ils en ont exprimé des trésors incalculables. Mais ils n'ont pas appliqué la loi de restitution , parce qu'ils l'ignoraient ; et aujourd'hui qu'ils la connaissent, ils ne l'appliquent qu'à moitié, parce qu'elle est en partie impraticable.

Le moment est donc venu, sinon pour tous les hommes, au moins pour les Français, d'attaquer résolument les deux derniers tiers de la planète, et d'entreprendre à fond la culture des eaux.

Je serais bien fâché qu'on perdît l'habitude de cultiver les terres ; mais s'il est démontré que la terre ne suffit point à nourrir le peuple français, nous trouvons bon qu'on appelle un autre élément à la rescousse.

Grâce à l'irrigation et au drainage des prés naturels, grâce à la multiplication des prairies artificielles, grâce à la haute intelligence de nos éleveurs, grâce aux enseignements admirables de toute la presse agricole, aux encouragements des comices et aux efforts du gouvernement, le citoyen français, que l'univers envie, mange vingt-trois kilogrammes de viande par an, pas tout à fait soixante-trois

grammes par jour. Voilà, mes bons amis, tout ce que le sol natal peut faire pour votre service.

Cette ration, si j'en crois les meilleures statistiques, n'était que de vingt kilogrammes par an, moins de cinquante-trois grammes par jour, en 1840. La dernière publication officielle, qui porte la consommation à vingt-trois kilogrammes, date de 1859. Ainsi donc, les progrès accomplis dans une période de dix-neuf années, l'énorme accroissement de la richesse publique , l'attention spéciale que gouvernants et gouvernés ont appliquée à la question de la viande, tout cela n'a servi qu'à augmenter votre ration quotidienne d'une quantité inférieure au poids d'une lettre simple !

Pesez avec la pointe de votre index une pièce de dix centimes, et sachez qu'en dix-neuf ans le travail de la civilisation n'a pas ajouté ce poids-là à la portion de viande ou de lard que le Français moyen consomme dans sa journée.

Nous pouvons espérer que le dessèchement des marais, le défrichement progressif des terres incultes, la mise en valeur de certaines régions autrefois désespérées et surtout la reconstitution delà grande propriété par l'association, ajouteront encore un bon demi-gramme par an à notre pitance quotidienne. A ce compte, chacun de nous obtiendrait, vers 1900, une ration de quatre-vingtun grammes par jour, à peu près la moitié de

ce qu'un ouvrier anglais consomme à son déjeuner 1

Cette quantité croîtra peut-être encore de quelques grammes tous les vingt ans, grâce au travail de nos explorateurs, de nos marins, de nos chimistes. Il y a dans l'Afrique et dans le Nouveau-Monde, des troupeaux plus ou moins sauvages qui sont véritablement des mines de viande à exploiter. Qu'on trouve le moyen d'embaumer un bœuf pour six mois sans altérer ni le goût ni les qualités de sa chair : nos navires iront à Buenos-Ayres et plus loin faire nos provisions de boucherie, comme ils vont en Egypte nous acheter du pain. Je ne veux pas déprécier tous les palliatifs que la science, le commerce, l'industrie appliqueront un jour à notre misère; je dis seulement que pallier n'est pas guérir.

Je dis qu'après avoir longtemps levé les mains vers le ciel et demandé aux dieux des alouettes rôties, l'homme s'est trop longtemps courbé vers la terre, cherchant à tour de bras la solution d'un problème impossible ; le moment est venu de tourner les yeux vers la mer.

Ceux qui viennent, comme moi, bavarder à jour fixe en présence d'un grand public, soit qu'ils parlent ou qu'ils écrivent, sont tenus de varier la matière de leurs discours. Ainsi ferai-je, ne voulant ennuyer ni les autres, ni moi-même.

Mais j'espère que mes lecteurs me permettront d'épuiser un sujet dont ils ont compris l'importance. Sans vouloir déprécier les encycliques pontificales, les conventions franco-italiennes et cent autres questions qui viennent l'une après l'autre nous passionner un mois ou deux, nous savons, vous et moi, qu'il y a autre chose ici-bas. Nous consacrons à la politique une demi-heure par jour, et quelques jours pleins dans l'année : c'est œuvre de citoyen. Mais tous, à l'exception de quelques rares privilégiés, nous employons dix heures chaque jour à gagner notre vie et la vie des nôtres : c'est oeuvre d'homme.

Les philosophes qui nous apprennent à penser, les théoriciens qui nous initient à la science de nos

là

droits, les orateurs, les publicistes, les hommes d'action qui vivent sur la brèche pour nous défendre, sont dignes assurément de notre reconnaissance. Mais estimez-vous moins cette autre classe de travailleurs qui construit péniblement à votre bénéfice la théorie de l'hygiène, du logement, du vêtement et de la nourriture?

Le progrès matériel, divinisé par la mythologie païenne, foulé aux pieds par la mythologie chrétienne, est le principal auxiliaire du progrès intellectuel et moral. Lui seul peut mettre à la portée de tout homme vivant les biens les plus sublimes : le savoir, la liberté, l'amour.

Nous entrons dans de saintes colères à la vue des méchants, des esclaves et des ignorants qui fourmillent ici-bas; nous accusons tel homme, tel préjugé, telle loi réactionnaire ; nous ne remontons pas à la cause principale, presque unique de tous ces maux ; c'est la difficulté de vivre, antipode du progrès matériel.

Pour apprendre, il faut lire. La lecture, nourrice de l'esprit, source de toutes les lumières, exige du temps et des livres. Pour être libre, il faut du temps, et encore du temps : du temps pour étudier les droits qu'on a, du temps pour les défendre. Pour aimer autrement que la brute, pour cultiver dans un cœur intelligent et noble les sentiments de la famille, de la patrie et de l'humanité, il ne faut

pas s'essouffler nuit et jour à la poursuite d'un morceau de pain ; il faut avoir le temps de s'asseoir au foyer domestique.

Or, qu'est-ce que le temps dans les mœurs actuelles? Qa'entendez-vous sous les mots : « H a le temps de lire, de défendre ses droits, d'élever ses enfants? » Vous ne voulez pas dire assurément que le soleil est une horloge partiale qui donne vingt-quatre heures à celui-ci, quatorze à celui-là, pas une minute à tel autre : le temps, c'est le loisir.

Un ouATier qui paye en dix heures de travail le loyer, le vêtement, la nourriture et toutes les autres nécessités de sa famille , a quatorze heures de loisir, ou, comme on dit encore, quatorze heures à lui. Le reste de la journée ne lui appartient pas; il doit dix heures chaque jour à cette éternelle ennemie du genre humain que j'appelle la difiiculté de vivre.

Nous autres ouvriers de cabinet, nous ne travaillons guère plus de cinq heures par jour en moyenne; nous avons donc tout près de dix-neuf heures à nous. Mais nous avons débuté par un long, pénible et coûteux apprentissage. Nos revenus sont moins certains que ceux du menuisier ou du maçon à la journée; notre métier, s'il est moins pénible au corps, use le cerveau dix fois plus vitf^. Si l'on faisait le compte de tous ceux que la littérature

envoie à Charenton ou directement au Père-Lachaise, on verrait que nous exerçons une des industries les plus insalubres du temps présent.

Un rentier, par un doux privilège, a toute sa journée à lui. Il ne doit pas une minute à la difficulté de vivre : mais pourquoi? Parce que son père a travaillé pour deux afin de lui ménager des loisirs. Parce qu"il a trouvé dans son berceau un capital tout fait, c'est-à-dire une somme considérable de travail accumulé.

Il est absurde d'espérer que dans un temps proche ou lointain tous les hommes pourront vivre de leurs rentes, consacrer vingt-quatre heures par jour à la lecture, à la famille, au soin des affaires publiques. Jamais la nature rebelle ne se laissera dompter à ce point qu'elle donne gratis à nos enfants ce que nos pères et nous-mêmes nous lui avons arraché à si grand'peine. Mais nous pouvons entrevoir le moment où la journée moyenne de tous les travailleurs, quels qu'ils soient, sera réduite à quatre ou cinq heures de fatigue.

Nous y arriverons, je vous le promets, et je me charge de vous montrer la route.

Nous sommes 37 millions de Français qui gagnons en commun dans la culture et l'industrie 20 milliards par an, soit 540 fr. 50 c. pour chaque individu; en d'autres termes, 1 fr. 48 c. par tête et par jour. Lorsqu'on vous prouvera que la somme est

mal répartie, que M. un tel, sans rien fdire, consomme à lui tout seul 400 000 fr. par an, tandis que le pauvre Pierre ou l'infortuné Jean travaille comme deux et mange comme un demi ; lorsqu'on vous amènera à réclamer ou môme à faire une nouvelle répartition, le peuple français, dans son ensemble, ne sera pas d'un sou plus riche.

Il sera même beaucoup plus pauvre , car les grands capitaux ont la force du levier, les petits sont plus faibles et plus inutiles que la limaille. Si chacun des trente-sept millions que nous sommes empochait l'ic et rac ses vingt-neuf sous et demi par jour, nous n'aurions ni un chemin de fer pour nous transporter, ni aucune machine à vapeur pour exécuter les travaux de force, ni même un malheureux cheval pour traîner un coucou de Paris à la Villette. C'est l'accumulation de capitaux énormes entre les mains de quelques individus qui a permis à l'Angleterre de confectionner 83 millions de chevaux-vapeur, ou quatre cents millions d'hommes artificiels qui travaillent nuit et jour au profit des hommes vivants.

Voilà pour la théorie du partage : elle nous ruinerait sans enrichir personne. Quant à l'organisation violente du travail, savez-vous les fruits qu'elle porterait? Je suppose que demain, à Paris, les ouvriers tailleurs de limes décident que leur journée sera réduite à cinq heures sans diminution de prix.

Les patrons ont le choix ou de fermer boutique, ce qui est dur, ou d'élever le prix de la marchandise : ils n'hésiteront pas.

Les serruriers, qui achètent les limes, vendront leurs serrures plus cher; les ébénistes, qui payent les serrures en hausse, hausseront le prix de leurs meubles; les propriétaires, obligés de tout payer à un taux impossible, élèveront le chiffre de leurs loyers; le boulanger et le boucher, aïKjmenlés, comme on dit, par leurs propriétaires, se rattraperont sur le pain et la viande, et le tailleur de limes, envahi par la cherté qu'il a semée lui-même sur la place, ne fera plus qu'un repas au lieu de deux, à moins qu'il se décide à travailler dix heures par jour.

Tournez la question sous toutes ses faces, vous arriverez toujours au même point. Paris est en commerce perpétuel avec la province : qu'il plaise aux Parisiens de vendre leurs produits deux fois plus cher, la province ne tardera guère à se modeler sur Paris. Que l'industrie essaye de rançonner l'agriculture! le bétail et le blé hausseront au môme instant.

La vie est un échange de services réciproques ; le plus simple est de nous servir les uns les autres en esprit de justice et de solidarité. Rien de plus triste et de plus stérile que la guerre de convoitise, telle que je l'ai entendue prêcher quelquefois. N'imi-

tons pas les chevaux qui se mordent entre eux devant un râtelier vide. Tâchons plutôt d'emplir le râtelier : c'est pour cela que nous avons des mains.

Il n'y a qu'un moyen de réduire la journée de travail à cinq heures sans faire tort à personne : c'est d'ajouter à l'Évangile des temps modernes le miracle des pains et des poissons.

Le jour où la pitance quotidienne du peuple français sera doublée, ceux qui sont riches seront plus riches, et cependant le pauvre n'aura plus rien à leur envier, par la raison fort simple que la pauvreté n'existera plus. Peu vous importe, en somme, que messieurs tel et tel soient mieux nourris que vous sans rien faire, dès qu'il vous est permis d'acheter en cinq heures la satisfaction de vos besoins réels.

Le travail vous fera mieux goûter la douceur du repos ; vous ne regretterez pas l'oisiveté absolue qui pèse souvent au riche. Vous payerez gaiement votre dette quotidienne à la difficulté de vivre; après quoi, vous pourrez vous livrer sans arrièrepensée à la culture de votre esprit ou aux épanchements de votre cœur. Mais quand verra-t-on cet âge d'or? Avant dix ans, si nous voulons. Cet âge d'or luira pour nous dès que la quantité d'aliments disponibles sera augmentée de cent pour cent.

Nous voici revenus à la culture des eaux après

un détour assez long, mais que je ne crois pas tout à fait inutile.

La culture des eaux, notez ce point, n'est pas appelée à remplacer la culture des terres. Elle lui fera concurrence, et la plus noble concurrence du monde; car elle fournira elle-même à sa rivale les éléments d'une immense prospérité.

Nous avons des provinces entières oîi le calcaire fait défaut. Pour amender ces terres froides, la mer a des ressources inépuisables, car elle prend soin de les renouveler incessamment. La seule rade de Brest possède des coquilles et des polypiers qui réchaufferaient toute la Sologne; quarante millions de mètres cubes, au dire des ingénieurs les plus compétents.

Les engrais manquent partout; la mer a des jardins où le fumier croît, fleurit et se ressème. Vous avez vu dans l'aquarium du Jardin d'acclimatation quelques curiosités de la flore sous-marine; il faut avoir fait une lieue à marée basse dans les goémons, pour connaître son opulence et sa vitalité. L'analyse peut vous énumérer tous les principes fécondants que la nature a comme entassés dans les goémons et les algues, mais la pratique parle encore plus haut.

Allez voir la presqu'île de Penmarch, cette langue de sable éternellement balayée par le vent : l'engrais de mer en a fait une Beauce. Si vous avez le

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temps, poussez jusqu'aux sables de Roscofï : l'engrais de mer les a métamorphosés en jardin. On y fait tous les ans trois récoltes de légumes; le produit d'un hectare s'y élève à quatre raille deux cents francs. Entendez bien : je dis quatre mille deux cents francs de revenu; or, les hectares de Bretagne ne valent pas le tiers de cette somme en capital !

Voilà comment la mer nous donne déjà du pain et des petits pois, sans parler des fraises de Plougastel qu'elle nous garde pour le dessert. Mais il s'agit surtout d'exploiter (sans les délruire) les prodigieuses mines de viande qu'elle nourrit dans son sein.

Non-seulement la mer est deux fois plus étendue que la terre ferme, mais elle a des profondeurs où cent mille animaux vivent sans se gêner dans la même perpendiculaire. La terre n'est qu'une surface; si quatre ou cinq familles arrivent à s'y superposer les unes aux autres, ce n'est qu'au prix de grands travaux et de nombreuses incommodités.

La mer est un milieu nourrissant; elle forme sans cesse et prodigue sans relâche un aliment innommé dont la plante se sature et l'animal se gorge. L'air que les animaux respirent sur la terre a des propriétés admirables, mais il ne nourrit pas un bœuf au pré. Le plus simple paysan vous dira que

ses bêtes ne vivent pas de l'air du temps; qu'un bœuf mange tous les vingt jours son pesant de foin sec, ou tous les cinq ou six jours son pesant de bonne herbe. Or, la plupart des bœufs que vous avez eus sous la dent étaient des bêtes de six ans.

Si vous voulez savoir combien un pot-au-feu de trois kilogrammes a pu coûter à la vieille Cybèle, le calcul est bien simple. L'animal (mettons qu'il pèse quatre cents kilogrammes) a dévoré environ cent soixante mille kilogrammes en herbe de bonne qualité. Il donne après sa mort trois cents kilogrammes de viande, dont le centième est là, sur votre table. Ce morceau, qui n'est pas énorme, coûte à la terre seize cents kilogrammes de matière végétale. Mettons huit cents si mon chiffre vous fait peur. Cette masse de fourrage, si elle était rendue à sa première forme, tiendrait à peine dans votre salle à manger.

Remplacez le morceau de bœuf par un jeune saumon de trois kilogrammes. Cet animal est âgé de deux ans et demi. Il est éclos dans un ruisseau; il a vivoté dix-huit mois dans la rivière. L'an dernier il pesait sept cent cinquante grammes. Il est descendu à la mer, il s'est jeté sur le sein de la grande nourrice, et il a fabriqué en douze mois ces trois kilos de belle chair rose qu'il rapporte lui-même à son ruisseau natal. Quelle diffé-

rence faites-vous entre le plat de bœuf et le plat de saumon? Le premier est moins délicat et moins nourrissant que l'autre; le premier a coûté un prix fou à la terre; l'autre ne doit rien à personne, car la mer donne sans compter.

Parmi les animaux que la terre nourrit à notre usage, le lapin est d'une fécondité que l'on cite. On admire que la même mère puisse donner le jour à cent petits dans un an. Je ne veux point parler des autres animaux domestiques, bonnes gens, mais stériles ou peu s'en faut : n'humilions pas trop celte pauvre vieille terre ; nous devons le respect à ses mamelles épuisées, car enfin, bien ou mal, elles nous ont nourris.

Les hôtes de la mer, cette grande provision de l'humanité affamée, sont doués d'une fécondité folle. Le hareng pond trente-cinq mille œufs, le maquereau huit cent quarante-cinq mille, l'esturgeon sept millions cinq cent mille, le turbot neuf millions, la morue neuf millions trois cent quarante-quatre mille, le muge à grosses lèvres jusqu'à treize millions. (Pisciculture, pisciculteurs et poissons, par Eugène Noël.)

Un savant très-versé dans ces matières et passionnément dévoué au progrès, — ce n'est pas M. Eugène Noël que je veux dire; on pourrait aisément s'y tromper : il s'agit d'un de ses complices dans le bien, M. Aristide Vincent, ingénieur à Brest,

— un savant, dis-je, et un homme d'esprit, m'écrivait cette semaine :

« Supposez un moment que les huit cent quarante-cinq mille œufs d'un maquereau arrivent tous à bien; que les huit cent quarante-cinq mille œufs pondus par chacune des quatre cent vingtdeux mille femelles qui en proviendront arrivent également à bien, vous aurez trois cent soixante milliards de poissons, c'est-à-dire de quoi nourrir la France entière pendant le carême. »

Carême à part, il est certain que le poisson, j'entends le bon poisson, vaut la meilleure viande. Les habitants de nos côtes, du temps qu'ils mangeaient du poisson à leur appétit, étaient beaux et robustes : ils se multipliaient à vue d'œil, comme si le poisson leur eût communiqué ses vertus prolifiques. Je suis persuadé que nos pauvres petits Parisiens des faubourgs reprendraient lestement la couleur et la santé s'ils se livraient à Tichthyophagle en attendant la poule au pot et le beefsteak pour tous. Les médecins ordonnent les bains de mer aux enfants de famille aisée; ils ont cent fois raison. Mais le voyage et le séjour de Dieppe ne sont pas à la portée de tout le monde. On rendrait déjà un fier service à nos jeunes déshérités si on leur envoyait les produits de la mer en bourriches.

Dans l'état actuel de notre civilisation, le poisson

est plus cher que le bœuf. L'un se vend, prix moyen, un franc cinq centimes le kilogramme; l'autre ne coûte que quatre-vingt-un centimes. (Statistique officielle, 1860.)

Le citoyen français ne consomme dans son année que vingt-trois kilogrammes de viande, y compris les produits souvent empoisonnés de la charcuterie; mais en revanche savez-vous ce qu'il mange de poisson? Un kilogramme trois cent cinquante grammes par tête et par an. Ces chiffres sont étranges pour nous qui savons la terre un peu épuisée et la mer absolument inépuisable.

J'ai parlé des poissons qu'elle nourrit pour nous; je n'ai encore rien dit de ces crustacés délicieux, homards, langoustes, crevettes, dont la fécondité est égale à celle du poisson. Je n'ai pas prononcé le nom de l'huître, cet admirable hermaphrodite qui produit seul, sans aide, un, deux et jusqu'à trois millions de petits chaque année, pendant les mois qui n'ont pas d'R. Je ne vous ai pas dit que l'eau douce, l'eau des fleuves, des canaux, des étangs, des ruisseaux et des plus humbles mares peut nourrir des milliards d'animaux très-nourrissants, souvent très-délicats, qui tous, sans exception, sèment leurs œufs comme du sable.

Et le Français, fils de Voltaire, consomme tout doucement ses treize cent cinquante, grammes de poisson, bon an, mal an, cinquante millions de

kilogrammes pour la nation entière! Vérifiez les

chiffres, le compte y est.

Vous comprenez fort bien que si l'eau douce et l'eau salée se cotisaient pour centupler cette pitance annuelle, nous serions tous plus riches et elles ne seraient pas plus pauvres. Pour donner à chacun de nous cent trente-cinq kilogrammes de poisson, de mollusques et de crustacés par an, la mer n'aurait pas le moindre effort à faire, pas la plus légère privation à s'imposer.

Nous comptions tout à l'heure qu'un couple de maquereaux pouvait produire, à la deuxième génération, trois cent soixante milliards d'individus pesant au moins un quart de kilogramme, ou quatrevingt-dix milliards de kilogrammes à consommer. Or, quatre-vingt-dix milliards de kilogrammes, répartis entre trente-sept millions d'hommes, font deux mille quatre cent trente-deux kilogrammes par tête. Qu'en ferions-nous? C'est trop, non- seulement pour un carême, mais pour toute une année. Le dixième nous suffirait amplement; on pourrait même, à la rigueur, se contenter du vingtième.

Vous plaît-il maintenant que nous cherchions ensemble pourquoi la grande source de la vie nous en fournit si peu ?

Nous entrons dans la seconde partie de ce petit travail; la troisième, si je ne vous ai pas trop ennuyés, roulera sur les mesures prises et ù prendre.

Si l'admirable fertilité des eaux n'est pas plus utile aux hommes, la faute en est d'abord à la nature, ensuite à nous-mêmes. La nature n'est pas, comme on le dit trop souvent, une force clairvoyante et prévoyante. Elle n'a pas créé le turbot en vue de la sauce hollandaise, pas plus qu'elle n'a fait les étoiles pour nous éclairer, ou la glace pour frapper le vin de Champagne, ou le Yésuve pour chauffer les pieds des isapolitains, ou la maladie de Christophe Colomb pour punir les jeunes débauchés. La nature est une collection de forces puissantes, fécondes et aveugles. Elle produit des êtres à tort et à travers, sans se demander s'ils pourront vivre ensemble ou même s'ils sont viables, absolument parlant.

La paléontologie ou l'étude des êtres qui ont vécu jadis vous montre une multitude d'essais avortés, de tentatives malheureuses, d'animaux jetés au rebut parce qu'ils n'ont pas ou n'ont plus trouvé icibas les conditions indispensables à leur existence. Sans aller si haut ni si loin du sujet qui nous occupe , le plus rapide examen des espèces vivantes nous prouve qu'elles n'ont été faites ni pour elles, ni pour nous. Un champion du vieux principe des causes finales s'arrête avec admiration devant un gros brochet qui mange des ablettes. «Voyez, dit-il, comme ce poisson de proie est bien organisé pour une telle fonction ! Quelle

rapidité foudroyante dans ses mouvements ! Quelle puissance dans ses muscles! Quelle vigueur dans ses mâchoires ! Et ses dents ! chacune est un chefd'œuvre.

« Que le ciel soit loué ! le dessein de la nature éclate à tous les yeux. Elle a fait le brochet pour manger les ablettes, grandir à leurs dépens et paraître en dernière fin sur la table d'une auberge, car tout revient à l'homme ; il est le but de tout. »

Mais que dirait le même finaliste si je lui faisais voir un petit troupeau d'ablettes pâturant à cœur joie dans le frai d'un brochet? Ne penserait-il pas que ce joli petit animal, ni fluet, ni subtil, ni glouton et à peine mangeable, a été mis au monde expressément pour empêcher que l'homme ne mangeât le brochet au bleu ?

Les œufs de poissons naissent par milliers, par millions, mais ils ne sont fécondés par aucun accouplement dans l'ovaire maternel. La femelle les dépose; le mâle vient ensuite les arroser de sa laitance; et comme il met plus d'empressement que de soin à ce travail, tout n'est pas fécondé, il s'en faut. Ce devoir accompli, tant bien que mal, les parents vont à leurs affaires, abandonnant la famille à la garde de Dieu. Dieu permet que les oiseaux, les insectes, les crustacés, et même d'autres poissons rallblent de ces œufs et s'en régalent. Combien en

reste-t-il sur cent au bout de quatre ou cinq jours ? Mais tous les œufs n'éclosent pas si vite : bon pour les œufs de perche, qui contiennent de petits animaux plus nuisibles qu'utiles. Mais les espèces fines, le saumon, par exemple, et la truite, restent cinquante jours dans l'œuf, quelquefois plus. Après leur éclosion, les perchettes sont hors d'affaire; elles filent bon train au sortir de la coquille. Mais la truite et le saumon conservent sous le ventre une espèce de placenta connu sous le nom de vésicule ombilicale. Ce fardeau, qu'ils traînent presque un mois, les livre sans défense à tous leurs ennemis.

M. Michelet, dans son livre de la Mer, nous conte avec beaucoup de verve que les harengs sont mangés par les merlans, les merlans par la morue, la morue par l'esturgeon, et l'esturgeon par qui? Par l'homme? Rarement : c'est une viande trop médiocre. Par qui donc alors? Par le requin.

Or, le requin, qui mangetout, n'est pas mangeable. Donc il semble que la nature ait créé les poissons en vue de cet élu de Dieu, cet aimable et poétique animal !

On a vu même plus d'une fois un matelot, après avoir mangé sa ration de morue, tomber à l'eau et devenir la proie des requins. Ne pourrait-on pas en induire que le matelot, dans les desseins de la Providence, est fait pour transformer la morue en chair

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humaine et la servir ainsi élaborée à notre seigneur le requin?

Voilà une des raisons pour lesquelles il reste encore de l'eau dans la mer. A voir le nombre d'œufs que le moindre poisson contient dans son ovaire, on pouvait craindre à première vue que l'Océan ne fût un jour solidifié. Mais la nature détruit de la main gauche ce qu'elle a fait de la main droite. Dans les fleuves comme dans les mers, elle a semé les bons et les méchants pêle-mêle : cette brebis d'eau douce qu'on appelle la carpe et ce tigre à nageoires qu'on nomme le brochet.

Si les humbles articles que nous publions au jour le jour, méritaient d'être dédiés à quelqu'un, je me ferais un devoir d'écrire ici le nom de M. de Massas , notre regretté collaborateur. Cet honnête homme a bataillé jusqu'à sa dernière heure contre le braconnage des eaux et la destruction stupide du poisson. Il avait le goût de la pêche, ce sport modeste entre tous, et il déplorait les abus qui font

la solitude dans nos fleuves et nos rivières. Le Sénat est peut-être encore saisi de sa pétition en faveur des libres troupeaux qu'on anéantit dans leur germe. Il est mort avant le succès, mais les continuateurs ne manqueront point à sa tâche : les Pouchet, les Noël, les Vincent, les Berthot, les Kemmerer et vingt autres persévérants, obtiendront un jour ou l'autre ce qu'il réclamait ici-même. Si je n'ai pas inscrit M. Coste en tête de la liste, c'est que je me réserve de discuter bientôt ses mérites, mal appréciés à mon avis.

Il est à peu près inutile de répéter ici les doléances trop fondées de ce pauvre M. de Massas ; nos lecteurs ne sauraient les avoir oubliées. J'aime mieux vous citer des faits nouveaux, observés par moi-même, par mes correspondants ou mes amis.

Nous savons que la mer est assez grande pour produire des poissons, des crustacés et des molusques en nombre illimité. J'ajoute que les eaux douces de notre petite France représentent une masse de six milliards trois cent cinquante-deux millions cinq cent mille mètres cubes d'eau, d'après le calcul de MM. Berthot et Detzem. Or chaque mètre cube de ces eaux douces, incessamment renouvelées, peut nourrir au moins un poisson. M. Carbonnier, l'excellent pisciculteur du quai Malaquais, se chargerait d'en nourrir plus de cent dans ses aquariums d'un mètre cube Supposez que nos fleuves et leurs

divers affluents nous donnent seulement la vingtième partie de leur produit possible : nous récolterons en eau douce cinq cent dix-sept millions de poissons par an, et ce revenu seul, à part le produit des mers qui reste illimité, représentera une somme de cent millions au moins par année.

La théorie est consolante, puisque, après un rabais de quatre-vingt-quinze pour cent, elle laisse encore un revenu de cent millions à l'actif, sans compter les produits de la mer, que je ne me lasse point de proclamer incalculables.

En pratique, voici ce que j'ai vu :

Dans la petite ville oîi je suis né passe un ruisseau, la Seille, qui sort du magnifique étang de Lindre et en apporte quantité de petit poisson. Tous les trois ou quatre ans, la Seille charrie des cadavres par milliers, par centaines de mille. Les habitants sont faits à cette destruction périodique. Ils disent : « Ce n'est rien; c'est la fabrique qui a lâché ses eaux, et la Seille est empoisonnée. »

J'ai observé le même fait en pleine Seine, à Neuilly.

La ville que j'habite depuis tantôt sept ans est traversée par une jolie petite rivière appelée la Zorn. Je me rappelle un temps où la Zorn fourmillait de poissons et d'écrevisses. Mais on a pris beaucoup d'eau pour alimenter le canal de la Marne au Rhin. On a fait une dérivation, c'est-à-dire une se-

conde rivière qui alimente plusieurs industries. La vraie Zorn, aujourd'hui, n'a de l'eau que par accident; elle n'a donc plus de poissons. La dérivation est mise à sec, ou peu s'en faut, tous les dimanches, quand les fabriques ne marchent pas : tous les dimanches, le frai, s'il y en a, périt par sécheresse. Le fretin, s'il en reste, est pris à la main.

Il y a quinze ou seize mois, je me trouvais à Thionville, sur la Moselle. J'ai là un vieux parent, professeur au collège depuis plus de cinquante ans, et pêcheur passionné depuis plus de soixante. « C'est lini, me disait-il ; nous n'avons plus de poisson. Où est le temps? Dans ma jeunesse on prenait jusqu'à vingt barbeaux d'un seul coup d'épervier; aujourd'hui, nous donnons vingt coups d'épervier sans en prendre un ! » Je demandai le pourquoi de cette ruine invraisemblable; car la Moselle est assurément le cours d'eau que j'habiterais de préférence si j'étais poisson. Il me répondit barrages, usines, meuniers et braconniers.

A Rouen, la Seine est dépeuplée. Là, vous trouvez une nouvelle cause de destruction, sans préjudice de toutes les autres. Les bateaux à vapeur, en soulevant l'eau sur ses bords, dérangent le frai du poisson, c'est-à-dire le tuent. On peut dire, en thèse générale, que sur cent œufs déplacés, quatre-vingtdix-neuf sont perdus.

A Quimper (je parle seulement de ce que j'ai vu),

le saumon était surabondant il y a quelques années : il est plus que rare aujourd'hui. Les manufacturiers n'y sont pour rien; il n'y a point d'industrie dans ce coin béni de la Bretagne. Mais les pécheurs vieanent à marée basse avec de grands filets qui barrent la rivière dans toute sa largeur. Tout ce qui se présente est pris : voilà pourquoi l'on n'a plus rien à prendre. La loi ne permet pas qu'une rivière soit barrée dans toute sa largeur, mais je ne parle pas de ce qui est écrit, je conte ce que j'ai vu à peu près tous les jours dans un séjour de deux mois. Un de mes bons amis signalait cet abus à l'autorité compétente. « Que voulez-vous? lui répondit-on, nous ne pouvons pas empêcher ces pauvres gens de gagner leur vie! » Ces pauvres gens se ruinent et nous ruinent; ils mangent leur blé en herbe et le nôtre aussi. Voilà la belle besogne qu'ils font, grâce à la tolérance sottement paternelle de quelques employés publics.

L'été dernier, en juillet, j'arrive à Concarneau, juste au moment où les pêcheurs de sardines rentraient au port. Tous bredouilles, ou à peu près. Tel de ces malheureux rapportait pour deux francs de sardines; il avait jeté de l'appât pour vingt-cinq francs,

I En septembre, j'étais à Étretat, et j'épiais le retour des bateaux de pêche. Quelquefois une ou deux raies, par miracle un turbot, le plus commu-

nément une douzaine de rougets, une centaine d'horribles poulpes, et souvent aussi rien du tout: voilà les richesses que deux hommes rapportaient au port après huit ou dix heures de fatigues et de dangers loin des côtes.

Je traverse Paris pour revenir chez moi, et j'entends dire que les huîtres sont en hausse parce que les bancs naturels, que nos pères croyaient inépuisables, vont se dépeuplant tous les jours. Pourquoi les bancs s'épuisent-ils? Peut-être parce qu'un même sol ne peut pas indéfiniment donner des produits de même nature. Mais surtout parce que la drague qu'on emploie pour arracher les huîtres est un instrument stupide et brutal.

Si l'on voulait rassembler tous les exemples d'imprévoyance, de gaspillage, de destruction inutile qui ont été constatés dans le domaine de la pêche, on en ferait une montagne. Ici, c'est l'administration qui, parla construction d'un simple barrage sur la Tienne, interdit le saumon à trois départements. Là, c'est le braconnier d'eau douce qui enivre ou empoisonne tous les hôtes d'un cours d'eau, pour vendre à vil prix quelques poissons morts ou malades. Plus loin, c'est un meunier qui remplit ses paniers de saumonneaux de dix-huit mois : ces petits animaux, qu'il va manger en friture, pèseraient l'un dans l'autre trois kilogrammes l'an prochain, si on leur avait permis de descendre

vers la mer. Dans un marché public, vous voyez étaler cent mille raies, pas plus larges que la paume de la main, et sur la même table une raie de trente kilogrammes. Méditez là-dessus, la chose en vaut la peine. On vous vend des morues grosses comme une sardine et des homards de la taille d'une écrevisse. Je sais des villes oii l'on mange un ragoût d'anguilles naissantes: chaque litre de cet aliment contient six mille petits animaux qui ne demandaient qu'à grandir. En d'autres lieux, on ne les mange pas, mais on les pêche à pleins paniers pour nourrir la volaille et pour fumer la terre. Partout le blé mangé en herbe : aussi fait-on de tristes moissons ! Dans une cuillerée de caviar, vous absorbez mille esturgeons qui donneraient, s'ils avaient grandi, cinquante mille kilogrammes de viande!

Or, la destruction que je signale après tant d'autres est encore dans l'enfance ; les coups de maître qui nous font frémir ne sont que des coups d'essai.

Il y a trente ans, le poisson pris se consommait sur place; les transports étaient lents, pénibles et coûteux. En hiver seulement, les courriers de la malle et quelques pourvoyeurs hardis transportaient la marée à cent lieues de la mer. Aujourd'hui, le marché s'est étendu pour ainsi dire à toute l'Europe. Partout où la locomotive a sifflé, il

surgit des milliers de consommateurs avides de poisson, et qui l'achètent tel quel, à tout prix. L'Europe entière est devenue une sorte de pompe aspirante qui attire chaque matin, en été comme en hiver, le poisson, les crustacés, les mollusques et tous les produits de la mer. Voilà pourquoi Paris paye aujourd'hui deux francs ce qui coûtait vingt sous en 1835; voilà pourquoi nos villes maritimes sont moins bien approvisionnées que Strasbourg ou Nancy.

Si les pêcheurs n'avaient en vue que leur consommation particulière, ou l'approvisionnement d'une zone limitée, ils seraient moins imprévoyants et moins friands de blé en herbe. Ils rejetteraient le fretin, ils élargiraient spontanément le maille de leurs filets; ils respecteraient l'animal qui fraye; ils ne traîneraient pas à travers la couche nuptiale des crustacés et des poissons ce formidable chalut qui pèse onze cents kilogrammes et descend à soixante-quinze brasses , trois cent soixante-quinze pieds de profondeur !

N'est-il pas singulier que les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les industries à moteur hydraulique et les principaux engins de la civilisation moderne semblent s'être donné le mot pour épuiser, ruiner, frapper d'une stérilité irrémédiable les deux tiers du globe que nous habitons?

Mais ne vous hâtez pas de maudire les causes

apparentes de ce grand mal: attaquez plutôt avec nous la cause réelle. Elle est visible, elle est palpable, et je vous la ferai toucher du doigt si vous voulez.

Supposez que demain le préfet de la Seine publie un arrêté ainsi conçu : « L'âge d'or est rétabli dans le bois de Boulogne. Les Parisiens sont libres d'y prendre, d'y porter, d'y récolter, d'y semer ce qui leur plaira. Chacun pour soi, le bois pour tous. » Aussitôt fait que dit: la ville entière va se mettre en campagne. Les chasseurs prendront leur fusil, les charpentiers prendront leur cognée ; le pauvre liera des fagots pour son hiver, les spéculateurs s'entendront pour exploiter les coupes en grand; les amateurs de jardinage déracineront les plus beaux arbustes, à leur choix. Avant huit jours, il n'y aura plus sur celte vaste superficie un animal, un arbre, une touffe de gazon, une pierre taillée, un rocher pittoresque. La semaine suivante, on viendra avec des tombereaux enlever la terre de bruyère, le terreau de feuilles mortes et même la couche d'humus ou de terre végétale qui peut améliorer les champs du voisinage. Au bout d'un mois, les carriers sonderont les entrailles du sol pour chercher du moellon, de l'argile^ du gravier pour les allées de parc, du sable jaune pour le plancher des estaminets. Après quoi, cette belle propriété sera la plus lamentable solitude du m.onde.

L'Empereur ayant passé par là sera frappé de tristesse. Il donnera des ordres au ministre de l'agriculture pour que le bois de Boulogne soit semé immédiatement en graines forestières. Mais à peine le semis sera-t-il achevé que tous les éleveurs de la banlieue mèneront leurs cochons à la glandée. Si quelques graines échappent à la dent des porcs, les pépiniéristes viendront au bout d'un an ou deux enlever les jeunes plants.

On trouve dans tout pays, et surtout dans le nôtre, des hommes de bonne volonté. Vous en verrez sans doute une centaine à Paris s'associer gratuitement aux libéralités impériales et planter sur les ruines du bois de Boulogne quelques élèves de leurs jardins. Les uns y porteront un catalpa, dans l'espoir de se reposer quelquefois à l'ombre; les autres un pommier, avec la confiance que sur dix mille fruits, dans les bonnes années, il y en aura peut-être un pour eux. Mais tant que le préfet n'aura point rapporté la mesure administrative qui rétablit les mœurs de l'âge d'or, les catalpas de bonne volonté seront transformés en piquets et les pommiers charitables en bourrées. Et les particuliers, aussi bien que l'État, renonceront à faire un métier de dupes.

Ce que voyant, l'Empereur se décidera peut-être à casser l'arrêté préfectoral. On divisera en lots cette terre désolée et les lots seront vendus au

profit du trésor. Avant dix ans, l'ancien bois de Boulogne sera couvert non -seulement des plus beaux arbres et des gazons les plus épais, mais des maisons les mieux bâties. Une population nombreuse s'y multipliera en bon air, chaque propriétaire bêchera, plantera, arrosera avec passion, car l'homme ne regrette ni son temps, ni son argent, ni sa peine lorsqu'il travaille pour lui-même ou pour ses enfants.

Cette hypothèse d'un terrain soumis aux lois de l'âge d*or n'est pas aussi gratuite et aussi vaine qu'elle a pu vous le paraître. Nous possédons dans notre doux pays quatre 7nillions d'hectares, qui sont administrés et cultivés ainsi. Lorsque vous rencontrerez au milieu des champs les plus fertiles et des moissons les plus riches un terrain nu, dévasté, malsain, ne demandez pas le nom du propriétaire. Le maître de ce bien, de ce mal pour mieux dire, s'appelle tout le monde. Le terrain oîi chacun vient prendre ce qu'il peut, où personne n'apporte ni fumier, ni travail, ni semences, sous peine de passer pour un fou, c'est le domaine communal, régi de toute antiquité par la coutume de l'âge d'or.

Les eaux douces et les eaux salées, et voilà justement où j'en voulais venir, sont soumises au même régime.

Tl est vraiment heureux que les poissons, les homards et les huîtres pondent plus d'œufs qu'un

épi ne donne de grains. Dans quel état serait la pauvre vieille terre si on l'avait cultivée de tout temps comme nos pères et nous-mêmes nous cultivons les eaux? Tout le monde se croit autorisé à récolter dans l'eau, personne ne se croit tenu d'y faire des semailles.

Depuis que la science a démontré cette loi consolante: « On peut faire de l'alevin (ou du jeune poisson) tant qu'on veut, » l'État s'est mis en tête de repeupler les mers et les rivières. Rien n'est plus simple en vérité. Dix bons sous-officiers, aidés chacun par une vingtaine de soldats, peuvent confectionner en deux mois cent milliards de poissons de toute espèce. La même expérience, renouvelée trois ans de suite, comblerait de poissons tous nos cours d'eau; elle encombrerait nos rivages. Mais créer ne sert de rien si l'on ne préserve pas les êtres qu'on a mis au monde. Pourquoi semer des glands sur le communal, si l'on permet aux cochons de les manger?

Plusieurs départements ont secondé les efforts de l'État : il faut mettre en première ligne la Seine- Inférieure. De quel bien n'est pas capabl-e un préfet comme M. Ernest Leroy, secondé par des savants et des travailleurs qui s'appellent Pouchet père, Georges Pouchet, Eugène Noël? Ils ont semé à pleines mains, mais la Seine et ses affluents n'en sont guère plus riches. Les pourceaux ont mangé les

glands. Nous possédons en Alsace un homme d'un talent et d'une activité admirables, c'est M. Goume, ingénieur des travaux du Rhin, père anonyme et trop peu récompensé de nos chemins de fer départementaux : Tulit alter honores. M. Goume a semé plus de poisson qu'un laboureur de quatre-vingtdix ans n'a semé de grains en sa vie. Ses atehers d'Huningue, dirigés avec un zèle et une aptitude hors ligne par M. Yves Petit, fabriquent, bon an mal an, quatre millions de poissons de luxe, truites et saumons. La truite et le saumon, malgré ces courageux efforts, disparaissent peu à peu de notre Alsace, tandis qu'au Wolfbrunnen un simple aubergiste allemand nourrit dans un enclos huit à dix mille truites par année. C'est que l'enclos est une propriété privée, soustraite au régime de l'âge d'or, tandis que nos fleuves et nos rivières sont toujours le communal.

On compte par centaines les simples citoyens qui s'amusent à fabriquer du poisson et le portent ensuite à la rivière. A quoi bon, si deux lieues plus bas la rivière est fermée par un barrage ou un filet ?

Nous avons cependant un Code de la pêche. Mais la loi n'est autre chose que l'expression de la sagesse publique à un moment donné. Comment la loi dirait-elle que le poisson est une propriété, quand la nation ne le sait pas?

De tous les animaux qui servent à notre usage,

les poissons, j'ose le dire, sont les plus mal connus. Tandis que les Chinois les élèvent, les croisent, les perfectionnent, les apprivoisent comme des animaux domestiques, nous persistons à les croire stupides, incurables, indomptables, fils du nasard, éternels jouets du hasard. Mais s'il est démontré que la science non-seulement les fait naître à volonté, mais les élève, les croise entre eux comme le cheval et l'âne, les chaponne pour les engraisser, les apprivoise même et les habitue à leur maître comme les canards ou les poules, ne faudra-t-il pas que la loi protège le cultivateur des eaux comme tous les autres industriels?

Est-il juste que l'action de prendre une montre de vingt francs soit un vol, et que le pillage d'un vivier la nuit, avec escalade et effraction, ne soit qu'une bonne farce?

Convient-il qu'un bourgeois ne puisse vendre un couvert de cinquante francs sans indiquer son domicile et l'origine de sa possession, et qu'un voleur de poisson, connu pour n'avoir ni vivier, ni étang, ni droit de pêche au filet dans une rivière, apporte à la criée deux cents kilogrammes de truites à trois francs le kilogramme, sans dire par quel miracle il les a prises?

En Angleterre, en Ecosse, en Irlande, la loi protège la propriété du poisson comme les autres; elle ne fait aucune différence entre un pisciculteur et

un autre industriel. Un homme afferme un cours d'eau. Il y met tous les ans cent mille saumons éclos dans ses ateliers, élevés jusqu'à l'âge de dixhuit mois dans ses bassins, et même quelquefois estampillés à la sortie : un coup d'emporte-pièce dans la queue n'est pas difficile à donner. L'expérience a prouvé que sur dix saumons lancés vers la mer, il en revient au moins un dans la rivière natale. On peut donc espérer que sur cent mille, dix mille viendront frayer à leur berceau. Mais dix mille saumons de six à huit livres à récolter par an, c'est une fortune! Le pisciculteur fait sa récolte lui-même, ou il sous-loue le droit de pêche, à son choix. N'est-ce pas juste et logique?

En France, un grand pisciculteur me disait l'été dernier : « J'ai affermé la rivière de...., en Bretagne, pour la culture du saumon. Je fais éclore, j'élève mes poissons dix-huit mois, et je les lâche. Mais à l'embouchure de la rivière, avant même de goûter l'eau pure de l'Océan, ils sont pris par les pêcheurs de l'inscription maritime. »

On a traité ici même de l'inscription maritime avec une compétence et un talent qui ne me laissent rien à ajouter. Je me renferme donc dans les rapports de l'inscription avec la pisciculture.

Un homme qu'on ne saurait trop louer, M. Aristide Vincent, m'écrivait en décembre :

« La mer est asservie, monopolisée au profit de

Yinscrit, qui ne sait, ne peut, ni ne veut en profiter.

« Qu'est-ce que Yinscrit? Un pauvre diable que de pauvres gens ont jeté sur un bateau pour n'avoir plus à le nourrir. Ce mousse ramasse généralement plus de coups que d'instruction et d'argent, jusqu'à ce qu'il soit d'âge à être levé pour le service de la flotte. Pendant les alternances du service militaire, Yinscrit navigue au commerce ou fait la pêche côtière, qui est le métier le plus misérable et le plus dur qu'on puisse imaginer. Quand ce malheureux est devenu vieux, qu'il ne peut plus naviguer, quelle industrie peut-il créer? Connaît-il les moyens d'utiliser la mer? possède-t-il ces moyens? Évidemment là, comme en agriculture, comme en toutes choses, on ne peut rien faire qu'avec le capital, Yintelligence et le travail. Tant que la marine ne permettra pas la réunion de ces trois éléments indispensables, les richesses maritimes resteront stériles au détriment des populations. »

Gardez-vous bien de voir dans cette honnête argumentation une attaque contre les marins pauvres, ou un réquisitoire contre les chefs de notre admirable marine. Aucun homme vivant aujourd'hui n'est responsable d'un abus formulé en ordonnance l'an 1681.

Colbert ne savait pas que la pisciculture deviendrait, cent quatre-vingts ans plus tard, une indus-

trie vitale. 11 croyait, comme tout son siècle, que la Providence renouvelle incessamment au fond des eaux, avec une largesse infatigable, la multiplication des poissons, que la mer ne sera jamais épuisée et qu'elle ne saurait avoir besoin de la collaboration des hommes. Voulant donner une marine à la France, il disait aux habitants de nos côtes : — Engagez-vous à servir l'État toute la vie, dans la mesure de ses besoins, et moi, pour prix de ce dévouement, je vous livre le monopole de la pêche.

Mais le jour où la pêche sera manifestement une récolte, n'appartiendra-t-elle pas de plein droit à tous ceux qui auront semé? Sera-t-il juste de l'interdire à ceux-là mêmes qui auront jeté le poisson dans l'eau?

Que pensez-vous d'une ordonnance ou d'une loi qui réglerait ainsi la culture des terres :

« Article premier. — Tous les citoyens ont le droit de semer.

« Art. 2. — Les soldats en congé et les invalides de l'armée ont seuls le droit de récolter. »

Il faudrait un volume entier pour épuiser la question de la pisciculture, et les détails qu'elle comporte n'intéresseraient peut-être pas également tous mes lecteurs. Je me bornerai donc à indiquer, dans un dernier chapitre, la solution du grand problème que nous avons posé.

Lescitoyensfrançais,depuis deux énormes siècles, ont faitleur dieu de l'État. Dans leurs besoins comme dans leurs dangers, ils étendent les bras vers cette haute et puissante abstraction, forte de tous les droits qu'ils lui ont abandonnés, riche de tous les millions qu'ils lui prodiguent. Logiquement, l'Etat ne devrait être que le défenseur des frontières et l'exécuteur des lois : nous avons obtenu qu'il se fît maître d'école, ingénieur, prédicateur, postillon, journaliste, agriculteur, banquier, industriel, boutiquier, maçon, maître Jacques! Ce système n'a qu'un bon côté ; il nous permet de négliger nos affaires et de crier à pleins poumons lorsqu'elles vont mal. L'État est responsable de tous les accidents qui nous arrivent : providence vivante, il nous doit, selon le cas, ou la pluie ou le beau temps. Je n'exagère rien; faites appel à votre mémoire. N'avezvous pas entendu dire : la récolte est superbe, le gouvernementpeut compter sur de bonnes élections? Que la moisson vienne à manquer trois ans de

suite :1e pouvoir le plus populaire sera ébranlé dans ses fondements.

Dans noire ingénieux pays, comment un homme s'y prend-il pour en détrôner un autre? Il l'accuse de n'avoir rien fait pour la nation, et promet d'en faire cent fois plus, dès qu'il aura le pouvoir en main. Au mois de juin 1848, plus de mille honnêtes gens se sont fait tuer dans les rues : on leur avait promis un gouvernement idéal qui tremperait la soupe lui-même pour trente-sept millions de Français. Eh 1 mes pauvres amis, ne comptez que sur vous, si vous voulez que la soupe soit bonne! Que chacun fasse sa cuisine, il l'aura salée à son goijt.

Nous rêvons tous la vie à bon marché, et nous n'avons pas tort. Notre tort est de croire à l'action du gouvernement sur le taux des denrées. Le pain est à bon marché quand la récolte est abondante; la récolte est presque toujours abondante quand les cultivateurs ont étendu leurs emblavures et mis beaucoup de fumier. Le froid, le chaud, le sec, la pluie, le vent et la gelée ont bien leur influence; mais les éléments n'obéissent pas plus à NapoléonlII qu'au bon Louis-Philippe; je ne sais pas s'ils se rendraient à l'éloquence de M. Ledru-Rollin.

Le meilleur des gouvernements sera celui qui gouvernera le moins, qui se renfermera étroitement dans ses attributions légitimes, qui laissera le champ libre à l'initiative de chacun, et qui se gar-

dera d'entrer dans nos cuisines. Il lèvera dés soldats pour empêcher que les Russes ne viennent décrocher nos saucisses et nos jambons, comme en 1815; il instituera des juges pour punir le voisin qui jetterait de l'arsenic dans la marmite ; mais il nous laissera le plaisir et l'honneur de gagner notre pain nousmêmes; nous ne lui demanderons ni blé, ni viande, ni poisson.

Ai-je bien expliqué l'espèce de réforme que je voudrais voir achevée dans nos esprits et dans nos mœurs? Permettez-moi d'ajouter qu'elle s'établira sans secousse violente, par le développement du sens pratique chez tous les Français, gouvernants et gouvernés. Il y a déjà même un commencement d'exécution.

Lorsqu'on s'est aperçu, il y a quelques années, que le poisson, les huîtres, les crustacés, tous les produits de la mer et des rivières faisaient défaut à la consommation d'un grand peuple, le premier mouvement des citoyens fut de s'adresser à l'État. L'f^tat, de son côté, se crut responsable. Il y a des traditions; tout prince, en montant sur le trône, entend dire qu'il doit pourvoir à tous les besoins du peuple, et qu'il y va de son honneur. Le peuple demande des poissons; l'Etat répond : Attendez, je vais en faire.

1 La question scientifique était résolue depuis le siècle dernier. Les pêcheurs Remy et Gehin avaient

vidé plus récemment la question pratique. Un enfant de l'école primaire pouvait apprendre en un quart d'heure à fabriquer les poissons les plus délicats, la truite et le saumon, par exemple. On prend une femelle dont les œufs sont bien mûrs, on lui frotte délicatement le ventre, et les œufs tombent dans un baquet. On caresse là-dessus le ventre d'un mâle gorgé de laitance; on agite le mélange, et voilà les œufs fécondés. Il ne reste qu'à les faire éclore; mais comme c'est l'eau qui les couve à une température fort basse, le reste de l'opération se réduit à quelques soins de surveillance et de propreté. Quand les petits sont sortis de la coquille et délivrés de la vésicule ombilicale, on les nourrit, on les laisse grandir, et on les jette à la rivière. Ce travail n'est qu'un jeu. On cite des bourgeois de Paris qui s'amusent à fabriquer des saumons dans leur salle à manger, au quatrième étage. Pour faire les poissons communs carpes, tanches, brochets, le soin même est inutile. Quatre femelles et deux mâles dans la moindre pièce d'eau se chargeront de tout : donnez-leur seulement un lit, c'est-à-dire une petite claie de branches entrelacées.

L'État n'a pas voulu fabriquer les poissons qui se fabriquent si bien eux-mêmes, mais il a cru devoir nous donner le saumon et la truite à bon marché. Il a fondé l'établissement d'Huningue, qui n'était ni une école ni un modèle offert à l'industrie privée,

mais plutôt une manufacture impériale 'comme Sèvres et les Gobelins.

Mêmes précautions, mêmes mystères : défense de lever les plans de la fabrique ou d'en photographier la façade! L'Étatréparateur denos rivières épuisées, voulait avoir le monopole de son bienfait. Du reste, il agissait noblement, àla grande, distribuant gratis les alevins et les œufs, prêtant les appareils de transport, payant même le voyage du garde pisciculteur qui menait les poissons à domicile. On sema la truite et le saumon, manne vivante, dans les fleuves, les rivières, les ruisseaux; on fournit à tous les propriétaires de quoi peupler leurs pièces d'eau.

L'État croyait alors que lui seul était assez grand pour rendre le poisson à la France. Les premiers ingénieurs d'Huningue, MM. ûetzem et Berthot, dans une brochure excellente d'ailleurs, exprimaient énergiquementlamêmeopinion; l'ingénieur en chef, M. Coume, croyait à l'État; M. Coste, dont le nom est synonyme de pisciculture, était le grand prêtre de cette église, et cette église, par une originalité bien rare de tout temps , était fidèlement dévouée à l'État.

Je vous ai promis un jugement sincère et motivé sur M. Coste et ses travaux. L'homme est plus célèbreque connu. Les fétichistes s'imaginent qu'il a inventé à lui seul la culture des eaux ; les négateurs

de parti pris affirment qu'il n'a rien fait que dérober les idées d'autrui pour s'en faire des rentes. J'ai lu (je sais bien où, mais je ne veux pas le dire), qu'il avait spolié deux pécheurs de la Seine-Inférieure : Rémy etGehin sont des Vosges, et personne ne les a dépouillés.

La postérité, qui seule est juste, élèvera une statue à M. Coste. Non qu'il ait découvert une science ou créé un art nouveau : il est savant embryogéniste; mais sans sortir de France, on en pourrait trouver d'aussi forts que lui. Son mérite distinctif sera d'avoir uw/^'arise et autorisé la pisciculture: il l'a rendue populaire et puissante ; il y a intéressé la nation et le gouvernement.

On peuttrouver à mordre sur lui comme sur tous ceux qui ont fait quelque chose. Je ne sais qu'un seul homme au-dessus de la critique : celui qui s'est toujours croisé les bras. Il est facile de plaisanter sur la piscine du Collège de France, où M. Coste et son second, M. Gerbe, fabriquent une livre de poisson avec cent livres de bœuf première qualité. Mais la piscine n'est pas un établissement industriel ; c'est une chaire, un amphithéâtre, une tribune, une machine d'enseignement théorique et de démonstration pure. On y garde des poissons comme on garde des carnassiers à la ménagerie, pour les faire voir au public et montrer comme ils vivent. Quand vous allez au Jardin des Plantes,

VOUS êtes-vous informé du prix que représente un kilogramme de tigre royal?

Je soupçonne l'établissement d'Huningue de nous coûter quarante mille francs par an. Personne ne peut dire combien de kilogrammes de truite et de saumon il ajoute annuellement à la consommation de la France ; mais je parie que le jeu n'en vaut pas la chandelle, fl n'en est pas moins vrai que les études poursuivies avec la persévérance la plus intelligente, dans les ateliers et les réservoirs d'Huningue, la pratique perfectionnée, les observations recueillies et notées, ont couvert amplement la dépense totale.

L'État a déboursé des sommes considérables pour le vivier de Goncarneau, dont il n'est même pas propriétaire. On a taillé des bassins dans le plus dur granit de la Bretagne : ces travaux magnifiques appartiennent au pilote Guillou, qui les emploie à parquer des poissons, des homards et des langoustes, 11 est marchand, et fait le plus honnêtement du monde une petite fortune. It est aussi l'agent scientifique, le chargé d'études, l'observateur-juré de M. Cosle. Quand je lui ai demandé, parlant à sa personne, si ces réservoirs n'étaient pas à l'État, il m'a répondu, avec un bon gros rire :

« Ici, l'État, c'est moi ! »

Voilà qui peut donner, qui donne prise à la critique.

Et pourtant vous semble-t-il que M, Coste ait fait une spéculation maladroite en aidant à nos frais le commerce d'un homme intelligent, fin, presque savant, qui nous rembourse en idées et en découvertes le centuple de ce qu'il gagne en écus ? Rien n'est plus malaisé que d'estimer à dix sous près la valeur d'une idée pratique. A quel taux mettez-vous une étude de cinq années sur les vingt mues successives du homard? Payerez-vous cent francs, ou deux cent cent cinquante mille au modeste perruquier d'Auray qui a trouvé le secret d'enseigner la prévoyance aux huîtres? Il possédait un petit parc, et il expédiait ses bourriches à Paris. Mais souvent il apprenait que ses huîtres s'étaient ouvertes etconséquemment gâtées en route.

« Voyons un peu, dit-il; les huîtres ne sont peutêtre pas aussi stupides qu'on le dit. Si je les habituais à faire une provision d'eau et de nourriture?» Dans cette idée, il découvrit son parc, une marée sur deux, et les huîtres s'accoutumèrent vite à demeurer six heures à sec. Il étendit bientôt l'expérience à deux marées, puis à trois, puis à quatre, à cinq, à six et au delà. Le mollusque répondit à la bonne opinion qu'on s'était faite de sa prévoyance. Il fut peut-être incommodé dans les commencements, mais il n'en mourut pas. Aujourd'hui, tout parqueur peut préparer ses élèves au voyage de l'Autriche ou de la Hongrie. L'huître sait qu'elle

aura un long trajet à parcourir; elle fait ses* provisions en conséquence.

Cette idée vaut de l'argent, n'est-il pas vrai? Elle n'a rien coûté à l'État; mais si le budget, dans sa générosité, l'avait payée, vous ne marchanderiez certes pas sur le prix. Le premier kilogramme de sucre de betterave a coûté plus d'un million aux inventeurs; était-ce cher? Supposez que la culture de la pomm.e de terre ait été expérimentée il y a cent ans par un Guillou de terre ferme, un paysan subventionné, et que l'État ait dépensé dix millions, cent millions même, pour venir en aide à ce brave homme! Il auraitfaitencoreunjoli placement, puisque la pomme de terre nous rapporte aujourd'hui deux cent soixante-sept millions, année moyenne.

Parmi les hommes d'esprit et de savoir qui abondent dans notre marine, quelques-uns se sont épris d'une véritable passion pour l'œuvre de M. Coste; d'autres, en plus grand nombre, l'ont pris pour cible et l'ont criblé de bons mots. C'est qu'il est malaisé de contenter tout le monde, surtout lorsqu'on vient avec des idées neuves et une autorité mal classée dans l'ordre hiérarchique, déranger un état de choses antique et consacré.

J'ai entendu des plaisanteries vraiment bonnes et des chansons tout à fait gauloises contre l'inspecteur général de la pisciculture. Mais la plaisanterie ne prouve rien, même en France. J'ose aftirmer de

plus que les tâtonnements, les pas de clerc, les expériences manquées, enfin tout le passif d'une entreprise utiledoit être compté pour zéro et mis aux prolits et pertes, si la grandeur des résultats couvre tout.

Ce qu'on pardonne le moins à M. Coste, c'est i'imporlance officielle et le traitement assez rond qu'il doit à la pisciculture. Nous sommes ainsi faits; nous trouvons naturel qu'un jeune receveur général, fils de bonne famille, gagne cent mille francs par an au sortir du [collège où il n'a rien appris. Mais un savantquiapiochéjusqu'à la soixantaine, doit manquer de tout; c'est dans l'ordre. Nous voulons laisser à nos petits-fils le plaisir de blâmer notre ingratitude, comme nouscondamnons celle de nos grands parents. Écoutez ce dilemme, et sortez-en si vous pouvez. Ou M. Coste est dans le vrai et augmente réellement les ressources de la France, auquel cas la France ne saurait le payer trop cher; ou il se trompe laborieusement, avec un déploiement d'activité méritoire, et il vautbien le quartd'un receveur général qui travaille assez peu et ne pense pas, même en rêve, à nous rendre plus heureux et plus riches.

Le mérite capital de cet homme extraordinaire, je ne vous l'ai pas encore indiqué; je le gardais pour la fin, parce qu'il me ramène au cœur de mon sujet. M. Coste, personnage officiel, payé sur les fonds de l'État pour organiser dans les eaux douces et salées

la pisciculture d'État, a non-seulement reconnu mais déclaré publiquement l'année dernière l'impuissance absolue de l'État.

Il a fait imprimer une brochure de quelques pages, qui contient tout l'avenir de la pisciculture, comme la Déclaration des Droits de l'homme renfermait la Révolution tout entière. Il conseille au gouvernement d'assimiler la culture des eaux à celle de la terre, d'appeler au secours de l'alimentation publique cette force ingénieuse, infatigable, admirable, qui s'appelle l'intérêt privé. Il demande que la i)artie la plus riche du sol français, le rivage, soit affranchie de la stérilité qui désole tous les terrains vagues : il ose dire à l'État que l'unique moyen de repeupler la mer, c'est de vendre ou de concéder les deux mille'soixante-quinze kilomètres qui s'étendent sur ses côtes.

Nous avons là cent mille hectares qui ne donnent ni un centime à l'Etat, ni une bouchée au peuple Les riverains, pauvres parias, regardent tout le jour ce champ inculte et fertile, que la loi ne leur permet pas d'exploiter : changez la loi, dit M. Coste.

Si l'État possédait cent mille hectares de sol inculte au milieu de la Beauce ou de la Normandie, tous les agriculteurs de France lui crieraient en même temps: « Vendez-nous cette richesse : vous gagnerez d'abord le prix de vente, puis une augmentation de recettes au budget de chaque année.

Nous avons dans nos tiroirs de vieux écus qui dorment — faute d'emploi — comme ces beaux terrains dorment faute de travail : la terre éveillera l'argent et l'argent la terre.» Aucun gouvernement ne fermerait ses oreilles à cette invocation du capital intelligent.

Mais les cent mille hectares que M. Coste veut ajouter à la propriété française par la plus pacifique des conquêtes, sont des hectares vingt fois plus riches que les meilleures terres du pays. Ils n'exigent ni défrichement , ni amendement, ni fumure ; ils s'ensemencent presque spontanément, et l'on y récoltera beaucoup mieux que le foin, la luzerne et le blé : de la viande toute faite 1 Et quelle viande !

Les terres labourables de première classe s'afferment en moyenne cinquante-cinq francs par hectare, et les meilleurs prés naturels cent treize francs. Voulez-vous avoir une idée du produit que peut rendre un hectare d'eau cultivée? Les habitants de l'île de Ré le morcellent en vingt propriétés de cinq cents mètres chacune, et tel propriétaire a vendu mille trois cents francs la récolte de ses cinq cents mètres carrés.

Un hectare de blé absorbe tous les ans, par les divers travaux qu'il exige , vingt-sept journées d'hommes, douze journées de femmes, six journées d'enfants, treize journées d'attelage. Les parcelles de l'île de Ré , vingt fois moins étendues que l'hec-

tare de champ et dix fois plus productives, exigent, au maximum, deux cent quarante heures de travail, soit vingt journées de douze heures par an.

L'île de Ré ! les Parisiens ont applaudi le Pied de Mouton et la Lampe merveilleuse , les Pilules du Diable et la Belle aux cheveux d'or. Ils verraient une féerie autrement intéressante s'ils prenaient leurs billets pour l'île de Ré. Imaginez une terre maudite où la culture ne produisait que de l'orge et de mauvais vin, si mauvais qu'il fallait le brûler en eau-de-vie, car on ne pouvait le boire. Le rivage impraticable aux pêcheurs de marée basse, tant il était empâté par la vase. On ne péchait qu'en mer, au chalut: travail pénible, dangereux, souvent inutile; troishommes et un mousse, traînant le filet nuit et jour, ramassaient de cinquante à quatre-vingts francs par mois.

Un ma;on, appelé Bœuf, demande et obtient par miracle la concession d'un lopin de vase. Miracle est le vrai mot, car en vertu du décret le plus récent et le plus libéral (4 juillet 1853), il n'avait aucun droit sur aucune partie de la mer, n'étant pas marin inscrit. Mais le destin permit que le commissaire de la marine, M. Tayeau, et le syndic des gens de mer, M. Borie, fussent plus dévoués au bien de la nation qu'à la lettre même des lois. M. Bœuf construisit un bout de parc sur la vase qu'il avait, tant bien que mal, consolidée, et au moment où il son^

geait à se procurer des huîtres, il s'aperçut que les courants sous-marinslui en avaient apporté des milliers.

Cette première expérience date de 1858. En 1863, l'île de Ré possédait dix-sept cents parcs, dont cent appartenaient à des pécheurs inscrits. Un savant modeste et dévoué s'il en fut, M. le docteur Kemmerer enseignait, développait, perfectionnait à l'usage de ses concitoyens les procédés recommandés par M. Coste. Il inventait un collecteur de naissin (ou déjeunes huîtres) qui les attire, les retient, et permet de les détacher sans effort au bon moment. Il prouvait que l'huître doit commencer sa croissance en eau propre, sur un terrain sec, et prendre son développement dans les eaux grasses, compactes et marécageuses. Grâce à MM. Kemmerer, Tayeau et Borie, grâce à M. Coste, que tous les trois admi- ■ rent loyalement comme leur maître, l'île de Ré avait récupéré en cinq ans par la production des huîtres, les cent mille francs que la construction de tous ses parcs lui avait coûtés en cinq ans. Il ne restait plus que des gains à réaliser, et les gains ne se sont pas fait attendre, puisqu'une seule communauté de parqueurs, celle de Rivedoux, vendait en 1863 pour cent treize mille trois cent quatre vingt-deux francs d'huîtres. Il y acinq communautés dans l'île, bientôt six.

En 1864, un voyageur savant et lettré comptait

plus de quatre mille élablissements sur une superficie de deux cent trois hectares. Dans cette île, autrefois si pauvre, un ouvrier se paye deux francs pour un travail de trois heures, et les bras manquent. La journée entière, depuis le lever du soleiljusqu'à son coucher ne valait pas plus d'un franc en 1857.

Je ne me suis étendu que sur l'île de Ré, parce que le travail et la science y ont fait un miracle invraisemblable avec des capitaux presque nuls. Jugez parla de ce qu'on doit obtenir, le jour où les millions se mettront de la partie! Quelques capitalistes ont commencé la même culture dans le bassin d'Arcachon, sous les auspices de M. Coste. Ils récoltaient à la fin de l'hiver dernier seize millions d'huîtres en deux marées. Je tiens d'un capitaine de vaisseau, fort honnête homme et observateur trèsaiguisé, que les essais de M. Coste ont également réussi dans le voisinage de Toulon. J'ai vu avec admiration les immenses réservoirs de Tudy, propriété privée, oîi les poissons, les huîtres, les homards, les langoustes, tous les produits de la mer fourmillent sur une étenduedesoixante-dix hectares.

Je ne suis pas en état de décider si les produits de cette culture répondent dès à présent à l'importance des capitaux engagés, mais j'ai vu les alevins se précipiter en foule dans l'enclos comme dans un lieu de refuge; j'ai vu pêcher d'un seul coup de filet vingt poissons de belle taille et de santé floris-

santé. Quand tous ces prisonniers ne se reproduiraient pas à Tudy, quand ils ne feraientqu'y grandir; quand même (je prends. l'hypothèse la moins favorable) ces grands bassins ne serviraient qu'à emmagasiner la marée au temps chaud, pour nous l'expédier en hiver, le vivier colossal de M. de Cresoles serait encore une œuvre d'utilité publique. Et il ne coûte pas un centime à l'État.

Pour repeupler les mers sans bourse délier, l'État n'a qu'une chose à faire : donner, vendre ou affermer aux citoyens tous les points du rivage qu'ils voudront cultiver à leurs risques et périls. Qu'il se réserve le droit d'expropriation sans indemnité pour cause d'intérêt public, et cela dit, qu'il laisse faire. L'intérêt personnel est un puissant mobile ; le travail, le capital et la science courront spontanément à la mer, car personne n'ignore plus, grâce à la propagande de M. Coste, que l'on y récolte vingt francs lorsqu'on y sème vingt sous.

Avant cinq ans d'ici, s'il plaît aux hommes qui nous gouvernent, la France sera bordée de grandes manufactures et de petites fabriques dont la moindre produira par année un million d'êtres vivants. Le parc natal en retiendra tout au plus un pour cent; mais ce peu, joint aux apports de la mer, payera l'éleveur de toutes ses peines. Le reste ira grandir et prospérer au large et repeupler les abîmes. La pêche redeviendra assez abondante pour qu'on n'ait

plus besoin de la monopoliser au profit de quelquesuns. Le riverain équipera des bateaux, si bon lui semble, pour aller reprendre à la mer les poissons qu'il lui aura prêtés. L'inscrit verra rayer d'un même trait de plume son privilège inutile et son esclavage pesant. On n'aura plus besoin d'inscription maritime, lorsqu'on aura fixé sur les rivages tout un peuple accoutumé aux choses de la mer. La conscription suffira : les jeunes gens tombés au sort choisiront leur élément d'après leur origine et leurs habitudes.

Voilà la grande et magnifique nouveauté que M. Costs n'a pas craint de proposer à nos hommes d'État; et je ne serais pas étonné de la voir admise un jour ou l'autre. Les gouvernants eux-mêmes commencent à deviner la grande loi des sociétés modernes : libre action de chacun sous la garantie de tous. Ils sentent qu'en voulant tout faire, tout conduire, toucher atout, ils aggravaient leur responsabilité sans augmenter leur pouvoir.

La culture des cours d'eau, comme celle des mers, devrait être permise à l'industrie privée. L'État a constaté qu'il était incapable de repeupler même un ruisseau; que ne laisse-t-il le champ libre à la spéculation? elle aurait bientôt fait de repeupler les fleuves. Annoncez que tel jour vous mettrez en location la Seine et ses affluents pour vingt années; que l'adjudicataire de cette ferme liquide aura le

droit d'exploiter lui-même ou par ses ayants droit la récolte du poisson; il se formera vite une grande compagnie. Vous n'aurez pas besoin d'exiger, comme en Suisse, que le pêcheur remette à l'eau chaque année un certain nombre d'alevins. Son intérêt vous répond deson zèle. S'il négligeait d'empoissonner les eaux jusqu'à saturation, il se ferait tort à lui-môme. Connaissez-vous un seul fermier qui oublie de semer son champ ?

Il n'en coûterait pas dix mille francs par an pour jeter dans la Seine et tous ses affluents la masse de poisson qui peut s'y nourrir. Je suis certain que dans un délai très-court les eaux s'alevineraient d'elles-mêmes au delà du nécessaire, si seulement le braconnage était réprimé. Du jour oii la pêche de tout un bassin est la propriété d'une compagnie, c'est à la compagnie qu'il appartient de garder ses récoltes et de défendre son bien. Elle choisit ses sous-concessionnaires, elle convient avec eux des engins qu'ils emploieront, du temps où la pêche sera permise, de la taille minima des poissons qui pourront être pris; elle leur garantit en échange de leur argent les bienfaits de la surveillance; elle s'engage à poursuivre tout braconnier devant les tribunaux. L'État s'en lave les mains : non-seulement il touche un gros fermage, mais il est dispensé d'entretenir ses fameux gardes-pêche, qui n'ont jamais rien gardé. Un bon garde particulier, ser-

viteur assermenté et nullement fonctionnaire, payé en raison de son zèle et des services qu'il rend fait à lui seul plus de besogne que dix gardes de l'Etat Il faut pourtant des lois : je me trompe, il n'en faut qu'une. Article unique: Le vol de poisson estun voP.

1. Il y a quelques mois que ce travail a passé dans VOpinion nationale. Je viens de lire un rapport fait par M. de Dalmas au Corpslégislatf : M. de Dalmas et la commission qui l'a choisi pour rapporteur semblent avoir adopté nos idées les plus chères. Entre autres nouveautés utiles, on propose à l'État :

1° D'aliéner 200 000 hectares de rivage. 2° De mettre en adjudication la pêche de chaque cours d'eau depuis la source jusqu'à l'embouchure. Dans l'état actuel des fermages, la Loire, sur un développement de 187 700 mètres, est louée à trente-six adjudicataires pour nn revenu total de 5 689 francs : un peu moins de 33 francs par kilomètre. Il n'y a pas une lande en Bretagne qui ne rapporte beaucoup plus.

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