‹ CauseriesChapitre 12 sur 16 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

M. CAMBON, conseiller d'État, ancien préfet, commandeur de la Légion d'honneur, etc., etc. Soixante-quatre ans, majestueux embonpoint, cheveux rares.

Mme CAMBON, trente-cinq ans, ni laide ni jolie, mais éléffante.... à faire trembler!

Le théâtre représente un cabinet de travail. Au lever du rideau, Monsieur ouvre quelques lettres en attendant l'heure du dîner.

L'Encyclique! toujours l'Encyclique! de Qtiimper et de Nîmes, de Lyon et de Nancy, mes amis m'envoient leur opinion sur cette fanfaronnade de vieillard. 11 n'y a pas deux manières de la juger,

grûce à Dieu! Tous les hommes de bon sens -(et il y en a encore passablement chez nous) sont unanimes. Qui est-ce qui disait donc que le pape ne fait plus de miracles? lien a fait un, sacrebleu ! Il a fait fraterniser l'opinion démocratique avec le gouvernement que je sers. Voilà ce vieux républicain de Bara, le plus honnête avoué de Chàteau- Bridon, le même individu que j'ai fait arrêter au 2 décembre : il me présente ses compliments sur le décret antipapal que nous avons élaboré, ail est tempS; me dit-il, que le pouvoir se rallie à nos idées : ses ennemis et les nôtres grandissaient à vue d'œil ; dans cinq ou six ans, ils auraient été les plus forts. « 11 a peut-être raison, ce pauvre vieux démagogue. (Ouvrant une autre lettre.) Ah! de Rome. C'est le capitaine Cauvin qui m'écrit. (Lisant.) « L'outrecuidance de ce? gaillards-là passe toutes les bornes; il ne leur manquait plus que d'insulter le drapeau de 89, qui depuis tantôt seize ans les abrite entre ses plis. Heureusement l'occupation va finir. Je suis curieux de voir comment ils se débrouilleront sans nous. » Brave capitaine! il faut avouer que c'est une triste campagne pour un libre penseur comme lui. A une autre. Tiens! l'écriture de mon collègue le préfet des Côtes-du-Sud. (ùsanî) Mon cher maître, le conseil d'État a bien travaillé; mais ce n'est qu'un commencement, j'espère. Le moment est venu de frapper les grands

coups.» C'est singulier. La lettre est bien signée de lui et je reconnais son écriture; mais est-ce qu'il n'était pas clérical en 1850? (Continuant) «rLe choix de l'Empereur m'a jeté dans un foyer de réaction furieuse. Je lutte en désespéré, mais que puis-je à moi tout seul! Mon évéque est un enragé, un père Duchêne en soutane. La centième partie des injures qu'il nous dit en public suftirait pour faire envoyer un pauvre diable à Cayenne; mais que faire? Je ne suis ni appuyé à Paris, ni secondé à Montbrissac. Mon procureur général est un vieillard austère, sincèrement dévot, toujours prêt à plier les genoux ; mon général est une culotte de peau, de la peau la plus douce laetplusmaniable;monreceveurgénéral a mis ses enfants chez les Pères. Je suis seul de mon bord, et quand j 'essaye de faire entendre que mes idées sont celles du gouvernement, on me répond: prouvez-lel Malgré tousmesefîorts, les communautés nousdébordent : avant dix ans, Montbrissac, une ville de quarante-cinq mille âmes ne sera plus peuplé que de casernes et de couvents. C'est pourquoi, cher et honoré maître, j'aspire à déloger de ma petite monarchie pour m'assoir, quoique indigne, à vos côtés, sur les bancs du conseil d'État. 11 me semble que là, guidé par vos conseils, je rendrais plus de services...« (Jetant la lettre.) Bien ! bieni à un autre ! (Lisant.) « Mon cher cousin (c'est de Léon), tes idées, qui sont aussi les miennes, viennent de remporter

une belle victoire. J'applaudis des deux mains à l'énergie du gouvernement, et je te félicite de la part que tu as prise à un acte de cette importance. Je n'ai jamais maudit de si bon cœur le secret qui enveloppe les séances du conseil d'État. J'entends d'ici ta belle voix plaidant avec chaleur la plus noble des causes. (Brave ami !) Pourquoi faut-il que l'impulsion donnée par les grands penseurs de Paris se communique si lentement aux endormis de nos provinces? Tu seras bien étonné d'apprendre que Robert, ton neveu à la mode de Bretagne, n'est pas et ne sera pas substitut. Dieu sait pourtant s'il a les titres nécessaires : licence, doctorat, conduite excellente, sans parler des liens honorables qui l'unissent à l'un des princes du conseil d'État. Mais pourquoi le chef du parquet a-t-il repoussé sa candidature? Je te le donne en cent! Parce que notre enfant n'est pas affilié à la Société de Saint- Vincent de Paul. Note bien que le magistrat en question est un homme éclairé ; personnellement, il n'a pas plus de préjugés religieux que toi et moi. Mais, madame est plongée dans la haute dévotion, et il est trop bon mari pour lui rompreen visière. »

Morbleu ! c'est un peu fort ! un homme obéir à sa femme !

a J'espère en toi, mon cher cousin, et en M. le garde des sceaux, qui est certainement des nôtres, comme le dernier événement l'a montré. »

Bon ! bon! je sais le reste. Il est certain que la Congrégation fait encore des siennes; mais je me trompe fort, ou nous lui taillerons des croupières sous peu. La convention franco-italienneest signée, il n'y a pas à revenir là-dessus. Le prince Napoléon tient la vice présidence du conseil privé : ni Dieu ni diable ne l'en délogera. L'encyclique est à vaul'eau avec ses quatre-vingts maximes impertinentes. Les ultramontains ont la bouche cousue : une réaction gallicane se produit.... Qu'est-ce que c'est encore que cette lettre-là? Le timbre de ma dernière préfecture. Signé : Massacraux , conmmissaire de police. En effet ; c'est même moi qui ai placé ce garçon. (// lU.) « Monsieur et très honoré bienfaiteur, sachant quelle courageuse résistance vous avez toujours opposée aux empiétements d'un certain parti, je prends la liberté de vous faire parvenirunextraitdudiscours que Monseigneur a prononcé avant de lire publiquement les quatre-vingts propositions de l'Encyclique. » Comment, avant de lire?... J'aime à croire qu'il ne les a pas lues!... mais il paraît que si.... {Lisant. ) « Je compte sur vos bontés, monsieur le conseiller d'État, pour faire valoir mes droits à un petit avancement dans le cas où ce discours séditieux serait puni comme il le mérite, et pour me protéger contre la rancune des prêtres, si par malheur le gouvernement n'était pas encore en mesure de commencer la guerre d'é-

mancipation. >» Pauvre diable! Combien y a-t-il de fonctionnaires dans le même cas? Au discours, maintenant. Malpeste? il n'y va pas de main morte! «Le père des fidèles relève de Dieu seul, et nous, mes frères, nous ne connaissons que deux maîtres : le maître invisible qui nous a donné la vie, et le maître visible au Vatican, dans sa gloire , qui nous a confié le bâton pastoral. « Ef l'Empereur, morbleu? » Quant à ces pouvoirs éphémères que la Providence suscite au jour le jour, tantôt l'un, tantôt l'autre, aujourd'hui pour éprouver les âmes, demain peut-être pour les consoler, notre prudence nous conseille de les laisser assis sur leurs trônes de passage tant qu'ils n'ont pas fatigué la bonté de Dieu ; notre conscience nous défend d'écouter le vain bruit de leur parole lorsqu'ils s'aveuglent au point de commander contre la Foi. Ils parlent comme s'ils ne pariaient pas : loquunlur tanquam non locuti sint. » Fichu latin ! Mais ces gens-là n'en ont pas d'autre. Gomment appelons-nous l'orateur qui nous traite si bien? Théopompe. Très-bien. Mais Théopompe qui? Ah! bon, je me rappelle. C'est ce petit abbé Michu qui venait à l'Elysée, qui faisait le gallican et qui prenait le paradis à témoin de son dévouement inaltérable. Je comprends qu'ils se défassent de leur nomle jouroi^i on les fait évêques : ils se défont de bien autre chose! Théopompe, mon ami, vous serez traduit en conseil d'Élat. L'abus est flagrant .

Théopompe 1 Vous avez abusé de notre confiance : abusas es fiducid nostrd! Aussi vrai que je m'appelle Cambon et que vous vous êtes appelé Michu, vous recevrez sous peu des étrivières morales, le Concordat nous interdisant le plaisir de vous en donner d'autres. Pourquoi diable signe-t-on des Concordats? Marchés de dupes qui enchaînent la volonté du fort sans brider les insolences du faible! (La porte s'ouvre avec fracas; une avalanche de velours noir et de martre zibeline se 'précipite dans le cabinet ; la polonaise seule a coûté 6000 francs chez le seigneur tailleur de la rue de la Paix.)

MADAME

Ouf! me voici. Donnez-moi votre fauteuil et prenez une chaise.... Pas celle-là! vous me la casseriez.

MONSIEUR

Tu ne m'embrasses pas, chère amie?

MADAME

Vous ne le méritez guère. Enfin ! je suis chrétienne. {Elle tend le front à son mari.)

MONSIEUR (qui a lu Boileau).

D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère?

MADAME

Ce n'est rien. Je suis tout simplement exaspérée contre vous, et sans l'attachement que j'ai pour mes enfants.... Ah ! monsieur! (Avec éclat.) Je suis bien malheureuse!

MONSIEUR

Explique-toi, ma chère Adélaïde! Cette émotion...

MADAME (en pleurs).

Oui, malheureuse, et déshonorée 1

MONSIEUR

Jour de Dieu ! par qui donc ?

Par vous !

MONSIEUR (souriant).

Quant à cela, ma chérie, c'est dans l'ordre, et personne n'a le droit d'y trouver à redire.

MADAME

A votre aise! Riez ! Elles sont de bon goût, vos plaisanteries de coulisses ! (Avec solennité.) Presque d'aussi bon goût que votre célèbre Encyclique !

MONSIEUR

Comment ! mon Encyclique ?

MADAME

Ne niez pas ! Je sais tout.

MONSIEUR

Et moi, mon ange, je ne sais rien : raconte.

MADAME

Heureusement, le mal est réparé.

MONSIEUR

Quel mal ? Par qui ?

MADAME

Par moi. Le temps est loin, Rodolphe, où vous sembliez heureux de me consulter sur toutes choses.

30i CAUSERIES.

Un mari, disiez-vous, ne doit pas avoir de secret pour sa femme. Pourquoi vous ai-je fait jurer que vous ne seriez jamais franc-maçon?

Je t'ai tenu parole, ma chérie.

MADAME

Et pour l'Encyclique, monsieur, m'avez-vous tenu parole aussi ?

MONSIEUR

Tu m'en as jamais parlé, de l'Encyclique.

MADAME

Et comment vous en aurais-je parlé, quand je ne connaissais pas cet horrible mot ?

MONSIEUR

Le mot te déplaît donc?

MADAME

Le mot et la chose.

MONSIEUR

Eh bien, cher ange, nous sommes exactement de mémeavis.

MADAME

Dites alors que vous avez commis cette atrocité-là pour le plaisir de me déchirer l'âme !

■ MONSIEUR

Mais quelle atrocité ?

MADAME

L'Encyclique !

MONSIEUR

L'Encyclique n'est pas de moi, ma petite belle, elle est de ton saint-père le papel

MADAME

Jurez-le 1 Sur ta tête.

MONSIEUR

MADAME

Non ! sur la tête de mes enfants !

MONSIEUR

Sur la tête de nos enfants. Es-tu contente ?

MADAME

Non 1 car vous me cachez quelque chose. Si l'Encyclique n'est pas de vous, vous avez fait une mauvaise action; je ne sais pas laquelle; mais il faut que vous soyez bien coupable, puisque tout le monde me jette la pierre depuis ce matin.

MONSIEUR

Ne t'agite pas tant, je te le demande en grâce. Les femmes d'aujourd'hui sont toutes charmantes, toi surtout; mais vous avez l'air de marcher sur la tôle rougie. Oh ! les nerfs 1 les nerfs !

MADAME

Nous sommes libres d'avoir des nerfs, peut-être!

Plût au ciel que vous fussiez également libres de n'en point avoir.

MADAME

On devrait épouser une bûche quand on est dans ces idées-là !

MONSIEUR

Une bûche, chère enfant, ne réchaufferait pas suffisamment ma verte vieillesse. J'ai fait comme tous les parvenus honnêtes de ma génération. Après avoir lutté tout seul contre les difficultés de la vie, j'ai senti le besoin de partager ma petite aisance avec un être charmant et léger. Tu es charmante.

MADAME

Vous mériteriez bien que je fusse légère aussi 1 Je vous ai tout sacrifié, ma jeunesse, mes illusions, le nom de mes pères, à une seule condition, c'est que vous respecteriez des croyances qui me sont plus chères que la vie.

MONSIEUR

Est-ce que j'ai jamais causé théologie avec toi ?

MADAME

Vous avez promis de me laisser la libre pratique de mes devoirs.

MONSIEUR

Veux-tu aller ce soir à confesse?

Eh ! monsieur! j'y suis allée ce matin, et c'est au tribunal de la pénitence que j'ai appris toutes vos horreurs î

MONSIEUR

Ton confesseur l'a donc fait ma confession, petite chatte?

MADAME

Comme si le Père Brincart était homme à s'occuper de ces choses-là!

MONSIEUR

Il le pourrait, sans nuire à son avancement.

MADAME

Ne comparez donc pas les soldats de l'Eglise aux reîtres de votre armée! C'est le scandale public, l'indignation du monde qui m'a tout révélé. Je suis allée à Saint-Fransquin vers une heure ; ma femme de chambre me gardait une chaise dès le matin. J'ai trouvé là toutes mes amies de confesse : Élise de Beauvenir, Juliette de Chanteretz....

MONSIEUR

En autres termes, Mme Blavaux et Mme Piquet.

MADAME

Élise est une Beauvenir par sa grand'mère, et....

MONSIEUR

Un Beauvenir qui vient de loin 1

Tous VOS sarcasmes ne m'empêcheront jamais d'appeler mes amis comme bon me semble. Juliette est propriétaire du domaine de Chanteretz ; d'ailleurs, la carte de visite fait foi.

MONSIEUR

Pas au conseil d'État.

MADAME

Et puisque vous me poussez à bout, je prendrai la liberté de vous dire qu'un conseiller d'État, logé par profession aux sources mêmes de la noblesse, est impardonnable de déclarer son (ils sous le nom de Cambon !

MONSIEUR

Et comment diable l'aurais-je appelé, je te prie?

MADAME

Vous pouviez obtenir qu'il portât le nom de sa mère ! Charles Cambon n'arrivera jamais que par son mérite personnel, s'il en a; toutes les portes se seraient ouvertes devant Charles de Bédibouy.

MONSIEUR

C'est une question d'euphonie. Mais qu'est-ce que tes amies t'ont raconté autour du lavoir des consciences ? Aboyons !

MADAME

Elles ont commencé par s'éloigner de moi comme d'une brebis galeuse, et j'ai fort bien entendu qu'elles parlaient de l'Encyclique et de vous. Puis, Juliette, qui passait avant moi, m'a donné rendezvous rue de la Paix, chez le tailleur.

MONSIEUR

Comment ! chez mon tailleur !

MADAME

Non, monsieur, chez le nôtre. Vous êtes cause que j'ai brûlé ma confession et qu'elle ne me fera pas huit jours. Il me tardait de courir rue de la Paix et de savoir en quoi vous aviez démérité de tout mon monde. Du reste, je suis sûre que M. lîrincart me hat froid : l'absolution qu'il m'a donnée est celle du commun ; il y met cent fois plus de grâce à l'ordinaire.

MONSIEUR

Pauvre ange ! Après ?

MADAME

Après, je me suis fait conduire au trot accéléré chez notre illustre artiste....

MONSIEUR

Eh bien! et le tailleur?

MADAME

Vous savez parfaitement que l'artiste et le tailleur ne font qu'une seule et même personne. Il m'a tendu la main, comme toujours, mais je l'ai trouvé un peu pincé. Lui aussi, j'en suis sûre, il avait entendu parler de cette épouvantable Encyclique. Il nous a fait servir un petit lunch....

MONSIEUR

Le tailleur?

Non! L'ami, l'ami de toutes les femnies qui se respectent un peu.

MONSIEUR

Et qui dépensent beaucoup.

MADAME

Entre deux verres de xérès (il a un xérès étonnant qui vient de Londres même), Juliette m'a conté que le monde disait cent horreurs contre vous, que votre position était perdue, que vous aviez outragé un pauvre doux vieillard sans défense qui se vengerait cruellement au premier jour, que....

MONSIEUR

Mais elle ne t'a pas expliqué l'Encyclique ?

MADAME

Et comment me l'aurait-elle expliquée, puisqu'elle ne l'a jamais lue ? Il est défendu de la lire. Ah ! vous voyez que je ne suis pas tout à fait une ignorante, comme j'en avais l'air.

MONSIEUR

Il est si peu défendu de la lire , grande enfant, qu'elle a été publiée dans tous les journaux.

MADAME

Qui est-ce qui lit les journaux? A-t-on le temps? La semaine est de cinq jours , déduction faite du dimanche et du jour où l'on reçoit. Tout le reste du temps, ne faut-il pas courir les magasins, entrer chez le pâtissier, montrer ses chevaux au bois de Boulogne et visiter ses amies? Le soir, on dîne en ville, on court les réceptions ofticielles, aujourd'hui

la rive droite et demain la rive gauche 1 On paraît dans un bal, deux bals, trois bals; on garde pour la fin le meilleur, et l'on y soupe. Lisez donc les journaux quand vous rentrez fourbue à cinq heures du matin !

MONSIEUR

Oui est-ce qui te condamne à faire ce métier-là?

MADAME

Tiens ! mon plaisir, donc.

MONSIEUR

Pauvre chérie! Tu as là un maître bien exigeant. Mais puisque tu ne peux pas mettre ton petit nez dans les journaux, je vais t'expliquer l'Encyclique. Sais-tu ce que c'est que les principes de 89 ?

MADAME

Fi î des horreurs !

MONSIEUR

Qui est-ce qui t'a dit ça ?

MADAME

Tout le monde, dès le couvent. Les principes de 89, c'est la guillotine, le Siècle et M. Havin, voilà ce que c'est.

Non! c'est la liberté...

MADAME

Dieu nous en garde !

MONSIEUR

L'égalité...

MADAME

Une infamie 1 Je ne veux être l'égale que des personnes de mon rang !

MONSIEUR

La propriété

MADAME

Des biens nationaux 1

MONSIEUR

La souveraineté du peuple..,.

MADAME

Et les lampions !

MONSIEUR

C'est l'Empire, malheureuse enfant! l'empire qui m'a donné une place de vingt-cinq mille francs!

MADAME

Je n'y tiens déjà pas tant, à votre empereur! Si le roi revenait, il y aurait des places autrement riches.

MONSIEUR [impatienté).

Le diable soit du couvent !

MADAME

Vous tombez mal, mon cher.

MONSIEUR

Pourquoi donc ?

MADAME

Parce que Juliette, Elise, Ursule, la baronne, la duchesse et toutes mes amies de bon coin sont venues me retrouver rue de la Paix; parce qu'elles m'ont prouvé qu'après votre conduite plus que compromettante, je devais donner des garanties à la bonne cause; parce qu'enfin, la duchesse, qui avait son magnifique landau et ses chevaux neufs, m'a conduite aux Oiseaux, et que la supérieure a . consenti , par grâce spéciale, à se charger de Marguerite.

MONSIEUR

De ma fille ?

MADAME

De ma fille. Une fille, ne l'oubliez pas, doit avoir les croyances et jusqu'aux préjugés de sa mère !

MONSIEUR

Quant à ça, je sais bien qu'elle n'y aurait pas échappé. Mais j'aimais à la voir, cette enfant; elle va me manquer. N'était-ce pas assez de mettre son frère au collège ?

Charles n'est plus au collège.

MONSIEUR

Et depuis quand?

MADAME

Depuis quatre heures. La duchesse m'a prouvé

qu'il serait mille fois mieux chez les bons Pères ; et comme Louis-le-Grand n'est pas loin de la rue des Postes, nous avons tranvasé l'enfant en dix minutes.

MONSIEUR

Ah ! Morbleu ! voilà qui passe la permission I Mon fils est-il mon fils? Oui. Je veux donc qu'il reçoive une éducation laïque et vous n'en ferez pas ^ un jésuite !

MADAME

Qui vous parle de le mettre dans les ordres ? Estce que la duchesse, la baronne , la vicomtesse, la marquise et toutes les femmes du vrai monde destinent leurs fils au sacerdoce? Les Pères sont connus pour donner une excellente éducation laïque. Leurs écoles sont moins mêlées que vos sales collèges de l'État, ou le fils d'un sénateur est tutoyé par des enfants de concierge. Seriez-vous désolé que Charles entrât dans la vie avec quelques relations brillantes? Ajoutez , s'il vous plaît, que les jésuites encouragent, protègent, suivent partout dans le monde les bons sujets qu'il ont formés. Votre fils aura besoin d'appui, et je ne lui conseille pas de trop compter sur vous, si vous continuez vos orgies politiques!

MONSIEUR {Avec accablement).

Vous n'avez rien fait de plus dans la journée y

MADAME

Si! j'ai fait un coup de maître, et je vous le dirai si vous me promettez d'être bien sage.

MONSIEUR

Allez toujours ! Je peux tout entendre maintenant.

MADAME

Eh bien ! j'avais sur moi, depuis le jour de l'an, quelques-unes de vos cartes. Nous les avons portées , la duchesse et moi , chez des personnes respectables, une entre autres chez M. Veuillot, et j'ai ajouté au crayon, en imitant votre écriture de mon mieux : Demande grâce à propos de l'Encyclique.

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