‹ CauseriesChapitre 13 sur 16 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

L. A. CLAIR, soixante-huit ans, ancien démocrate, ancien conservateur, ancien ministre, ancien chef de l'opposition, ancien bonapartiste, ancien chef du parti de l'ordre, actuellement député de la gauche et penchant vers la droite.

CHAUVIN, ancien carbonaro, ancien rédacteur du National, vieil ami de l'honorable député, soixante-dix ans.

Le R. P. ÉLIACIN, jésuite de la rue des Postes, nouvel ami du député, vingt-six ans.

BAPTISTE, électeur à Paris, et domestique chez l'honorable député, trente ans.

La scène est à Paris, dans l'hôtel de M. Clair. Les trois amis sont assis à une table somptueuse. Baptiste, la serviette sur le Lias, leur sert ù diner.

CHAUVIN

Dis donc, vieux! ce n'est pas que je le le repro-

che, mais (u m'as attiré une fameuse querelle hier soir, au café.

LE DÉPUTÉ, noblemenl.

Pourquoi vas-tu au café?

CHAUVIN

Pourquoi y allions-nous ensemble en 1824? Tu peux croire que si j'avais deux cent mille francs de rente et un hôtel à Paris, je ne passerais pas mes soirées à la Piotonde du Palais-Royal.

LE DÉPUTÉ, avec condescendance.

C'est juste. Et peut-on savoir à quel propos tu as rompu celte lance pour moi?

CHAUVIN

La calomnie la plus invraisemblable et la plus bête ! Un clampin de commis voyageur qui disait à son camarade : « Clair a fait un discours en faveur du pouvoir temporel. »

ÉLL^ciN, d'une voix douce.

Il vous était facile, monsieur, de répondre à ce voyageur que le Corps législatif n'étant pas même convoqué, notre grand historien et notre illustre ami ne pouvait encore avoir pris la parole en faveur des droits de notre saint-père.

CHAUVIN

C'est vrai, jeune homme. Mais moi qui ne sais pas ergoter sur les mots, je lui ai dit carrément qu'il en avait menti.

LE DÉPUTÉ, souriant au R. P. Èliacin.

Mon père, excusez sa rudesse : c'est un bon vétéran de la démocratie. Iln'est jamais venu me voir du temps que j'étais ministre. Dieu sait pourtant que les amis et les parents d'un ministre n'ont qu'à se baisser pour en prendre. (Baptiste sourit.) Aux élections de l'année dernière, l'amitié de Chauvin m'a donné presque autant de voix que l'animosité de M. Haussmann. (A Chauvin.) Toi , mon vieux , quand tu parles au R. P. Éliacin , tu peux faire comme moi sans t'écorcher la bouciie et l'appeler mon père.

CHAUVIN

Le sens commun me le défend: j'ai presque trois fois son âge. Tout ce que je peux faire pour toi, si monsieur y consent, c'est de l'appeler mon fils. LE DÉPUTÉ, à Chauvin.

Incorrigible ! (A Éliacin.) Ne lui répondez pas : c'est un vieux sanglier, mais il a du bon.

CHAUVIN

Le boutoir! (Au député.) Enfin, avais-je tort ou raison quand j'ai juré mon grand sacredieu que tu ne t'étais pas enrôlé dans les soldats du pape ?

LE DÉPUTÉ

Distinguons.

CHAUVIN, se retournant vers le révérend père. Plaît-il?

LE DÉPUTÉ

C'est moi qui viens de te dire : distinguons.

CHAUVIN

Ah! pardon; je m'étais trompé. Distingue, mon bon ami, distingue !

LE DÉPUTÉ

La politique se compose de deux éléments séparés : les principes et l'action.

CHAUVIN

Pourquoi les sépares-tu ? Nous les réunissions en 1824. Ceux qui pensaient blanc disaient blanc, ceux qui pensaient noir disaient noir : on pensait, on parlait, et l'on agissait tout d'une pièce. C'est pourquoi nous étions si forts en ce temps-là!

LE DÉPUTÉ

Si tu te montes la tête à chaque mot, nous ne pourrons jamais nous entendre. Et ça sera d'autant plus malheureux, que nous sommes au fond parfaitement d'accord.

CHAUVIN

Je voudrais bien voir ça.

Tu vas le voir. Aimes-tu le gouvernement qui t'a fait voyager dix-huit mois en Algérie?

CHAUVIN

Ah! mais non! Le jour où, grâce à tes démarches, ils m'ont ramené de Lambessa, je me suis

bien juré de ne point les servir, de ne leur rien demander, et de ne jamais leur prêter serment.

LE DÉPUTÉ

Bien! bien! Et s'il se présentait une bonne occasion d'envoyer tous ces gaillards-là où ils t'ont fait aller malgré toi, la saisirais-tu aux cheveux?

CHAUVIN

Oui.

ÉLiACiN, avec tendresse.

Mon cœur me l'avait dit : monsieur est des nôtres.

CHAUVIN

Halte-là ! Laissez-moi vous expliquer ce que j'entends par une bonne occasion.

ÉLIACIN

('ela s'entend de soi, digne monsieur : une occasion favorable et sans aucun danger.

CHAUVIN, avec une teinte de mépris.

Continuez, jeune homme ! J'aime à voir cette noble ardeur dans la jeunesse française.

ÉLIACIN

Mon Dieu, monsieur, rien n'est plus simple. Le ciel a permis que ces gens-là, dans un aveuglement que j'ose dire providentiel, préférassent l'amitié d'un soudard piémontais à la protection de notre sainte Église.

CHAUVIN

La convention de septembre, pas vrai?

ÉLIACIN

Juste. Notre saint-père, attaqué violemment dans un de ses droits les plus sacrés

CHAUVIN

Le droit de se faire garder par nos soldats contre ses sujets?

ÉLIACIN

Sans doute. .. A riposté par une Encyclique qui condamne avec une juste sévérité....

CHAUVIN

Tous mes principes, morbleu! toutes mes idées, toutes mes croyances, tout le fond de mon pauvre vieux sac libéral et démocratique!

LE DÉPUTE

Qu'est-ce que ça te fait?

CHAUVIN

Ça me fait bouillir, donc?

Bous tant que tu voudras : je te demande seulement de ne pas éclater. (Au R.P. Eliacin.) Aciievez, mon père, achevez ce raisonnement, qui m'a frappé par son évidence.

ÉLIACIN

L'antéchrist des Tuileries, au lieu de se prosterner devant la sagesse du sainl-père, n'a pas craint de placer la lumière sous le boisseau.

CHAUVIN

Ah ! si vous comparez l'Encyclique à une lumière,

je ne sais plus ce que nous comparerons à un étei gnoir.

LE DÉPUTÉ

Laisse-le donc parler ! C'est une question de mots. L'homme d'État va droit au fond des choses.

ÉLIACIN

L'Église entière est soulevée, voilà l'important.

CHAUVIN

Quinze évêques de mauvaise humeur ne sont pas l'Église entière.

ÉLIACIN

Nosseigneurs parleront tous; aujourd'hui l'un, demain l'autre. C'est un mot d'ordre donné pour entretenir l'agitation.

Comprends-tu, grand niais ? Leur tactique consiste à ébranler le gouvernement par de petites secousses, comme un dentiste qui déchausse une dent difficile avant de l'arracher : crac !

CHAUVIN

Et qui est-ce qui arrachera la dent ?

LE DÉPUTÉ, prenant la pose de Napoléon sur le piédestal de Courbevoie.

Moi!

CHAUVIN

Mais es-tu sur du bas clergé?

LE DÉPUTÉ

Vile multitude !

CHAUVIN

Pas tant! Il y a des hommes dans ce tas-là.

ÉLIACIN

Vile multitude! Le maître l'a dit.

CHAUVIN

Mais une insurrection d'évêques, ça peut-il faire grand mal?

ÉLIACIN

Les évêques peuvent tout contre le pouvoir, qui ne peut rien contre eux. Songez que depuis dix-sept années ce gouvernement leur a livré la France, du haut en bas, depuis le Sénat où ils peuvent interpréter votre Constitution dans le sens de l'Encyclique, jusqu'aux écoles primaires où ils élèvent vos enfants dans la haine et le mépris de vos lois.

CHAUVIN

Je comprends que le clergé s'insurge contre un homme qui lui a fait ces avantages-là.

ÉLIACIN

Il est certain que nous ne ferions pas la sottise de l'attaquer, s'il ne nous avait fourni des bâtons pour le battre.

CHAUVIN

Mais c'est de l'ingratitude, morbleu 1 LE DÉPUTÉ, sentencieusement.

Il faut savoir être ingrat, en politique.

ELIACIN

,Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense.)

Or, le gouvernement nous a reproché ses bienfaits ; donc, nous sommes les offensés ; donc (i7 désigne le député avec un sourire aimable) nous avons le choix des armes.

CHAUVIN, au député.

C'est égal, je ne te vois pas dans ce rôle-là.

LE DÉPUTÉ

Pourquoi donc ?

CHAUVIN

D'abord, tu as prêté sarment de ne pas chavirer la boutique.

ÉLIACIN

Le saint-père lie et délie.

CHAUVIN

C'est trop juste. {Au député.) Mais tu renies ton passé.

LE DÉPUTÉ

Lequel? Un homme de notre âge en a toujours plusieurs dans les siècles de révolutions comme le nôtre.

CHAUVIN

Moi, je n'en ai eu qu'un.

LE DÉPUTÉ

Pauvre ami 1 parce que tu n'as pas eu de chance. Celte Encyclique, qui t'effarouche tant, me rappelle à moi, une des belles années de ma vie.

CHAUVIN

Allons donc!

LE DÉPUTÉ

Et les lois de septembre !

CHAUVIN

Tu n'es donc plus pour la liberté de la presse, maintenant ?

LE DÉPUTÉ-

Maintenant, si ! puisque je suis député de l'opposition.

CHAUVIN

Comment peux-tu défendre à la fois la liberté de la presse et le pape qui maudit la presse?

LE DÉPUTÉ

C'est un tour de phrase à trouver.

ÉLIACIN

Nous le trouverons.

CHAUVIN

Mais, pauvre ami, tu ne te rappelles donc pas ce que tu disais il y a quarante ans ?

LE DÉPUTÉ

Pas trop.

ÉLIACIN

Qu'est-ce qu'il disait?

CHAUVIN

« Un gouvernement de célibataires ignorants et incapables. »

LE DÉPUTÉ

Ai-je dit cela?

CHAUVIN

Bien mieux 1 Tu l'as écrit.

LE DÉPUTÉ

Bast ! On écrit tant de clioses! J'ai peut-être imprimé le contraire un autre jour.

ÉLIACIN

Assurément.

CHAUVIN

Ah bah !

ÉLiACiN, solennellement.

« Pour le pontificat, il n'y a d'indépendance que la souveraineté même. C'est là un intérêt de premier ordre qui doit faire taire les intérêts particuliers des nations, comme dans un État l'intérêt public fait taire les intérêts individuels. »

LE DÉPUTÉ

De qui est-ce?

ÉLIACIN

De vous, illustre maître, dans voire admirable rapport du mois d'octobre 1849.

LE DÉPUTÉ

Je me disais bien, en effet, que ces phrases-là n'étaient point du premier venu. Tu vois, Chauvin, en plaidant la cause du pape, je reste dans ma ligne.... dans une de mes lignes politiques,

CHAUVIN

Ah cà ! mais ! Ton discours est donc fait ?

LE DÉPUTÉ

Oui, nous l'avons fait. Yeux-tu l'entendre?

CHAUVIN

Non.

LE DÉPUTÉ

Tu as tort, il est joli.

ÉLLA.CIN.

C'est son chef-d'œuvre. L'Esprit Saint l'a dicté.

CHAUVIN, au R. P. Éliacin.

Mes compliments, colombe !

LE DÉPUTÉ

Tu as beau dire : ce discours-là fera plaisir à bien des gens.

CHAUVIN

A qui?

ÉLIA.CIN,

A Dieu, d'abord.

CHAUVIN

Jeune homme ! ne compromettons pas les absents.

LE DÉPOTÉ.

Et puis à Guizot.

CHAUVIN

Guizot? Ton ennemi?

LE DÉPUTE

Mon ennemi, quand nous nous disputions le pouvoir; mon allié contre l'ennemi commun.

CHAUVIN

Mais il est protestant, que diable?

LE DÉPUTÉ

D'où viens-tu donc ? Tu ne sais pas que les protestants d'aujourd'hui sont pour Renan ou pour le pape? Guizot n'est pas pour Renan, donc il est pour le pape. D'ailleurs, il est légèrement pape lui-même : il a fait son Encyclique contre Goquerel.

CHAUVIN

Coquereau ?

Goquerel !

LE DEPUTE

CHAUVIN

Ah 1 tu m'en diras tant 1

LE DÉPUTÉ

Nous aurons pour nous l'Académie, le faubourg Saint-Germain, toutes les femmes, pas mal de magistrats, énormément de sénateurs, la reine d'Espagne, Cousin, Villemain, une douzaine de vieux généraux, huit préfets , un chambeUan, Veuillot, les sonneurs, les facteurs d'orgues, en un mot, toute la France. Ah! j'oubliais les républicains purs I

CHAUVIN

Dis donc? Et moi? Je ne suis donc pas un pur?

ÉLIACIN

Si vous étiez un pur, vous feriez cause commune avec nous.

CHAUVIN

Contre mes propres idées?

LE DÉPUTÉ

Les idées, mon ami, sont de la théorie, et les coalitions sont de la pratique. La fin justifie les moyens.

CHAUVIN, au R. P. ÉUacin.

Plaît-il ?

LE DÉPUTÉ

C'est moi qui te parle.

CHAUVIN

Ah ! pardon ; l'habit m'avait trompé. Cette campagne que tu m'annonces, ce Castelfidardo oratoire où tu cours, me rappelle un vieux souvenir de 1848. On battait la générale, j'étais sorti dans la rue avec mon fusil pour défendre la première bonne cause que je rencontrerais en chemin. Un ouvrier m'appelle en criant : « Citoyen ! Par ici ! Il y a une barricade. — Une barricade, pourquoi? Qu'est-ce qu'elle veut? — Je n'en sais rien, mais qu'importe? C'est une barricade ! » Tu m'as tout l'air de raisonner comme cet ouvrier-là. Du pouvoir temporel, tu ne t'en soucies pas plus que moi; mais tu y cours avec ton fusil, parce que c'est une barricade. Est-ce vrai?

Peut-être. Après?

CHAUVIN

Je ne suis pas plus intime que toi avec les hommes qui nous gouvernent. Je n'ai pas tracassé dans la rue de Poitiers pour les amener au pouvoir. Que l'Empereur se conduise en ennemi de la France, il fera l'occasion bonne, et il aura affaire à moi. Mais lorsqu'il sera, comme aujourd'hui, le champion de l'indépendance du pouvoir civil , l'occasion sera mauvaise et si mauvaise, ma foi ! qu'au lieu de lui déclarer la guerre, je suis un homme à faire des barricades pour lui 1

LE DÉPUTÉ

Malheureux ! et tu oses te croire libéral?

CHAUVIN

Chacun l'est à sa manière. Pour une pauvre fois par hasard que le gouvernement se met à défendre la Révolution, le progrès et la liberté, je ne sache pas qu'il y ait grand libéralisme à lui fourrer des bâtons dans les roues.

LE DÉPUTÉ

La France appréciera. Mais mon discours est fait, et je ne suis pas homme à le garder en poche.

CHAUVIN

As-tu pensé à l'effet que cette petite plaisanterie va produire sur tes électeurs?

ÉLiACiN, avec une douce gaieté.

Ah ! ah ! La vile multitude des électeurs !

Le peuple souverain ? Je m'en moque.

BAPTISTE, empoignant sa serviette de la main droite et la lançant sous son bras gauche par un geste plein de dignité.

Sapristi, monsieur !

LE DÉPUTJÏ, scandalisé.

Vous avez élevé la voix, Baptiste.

BAPTISTE

Est-ce que monsieur s'imagine que moi et mes camarades du peuple nous avons envoyé monsieur à la Chambre pour que monsieur vende nos libertés au pape ?

LE DÉPUTÉ

Comme électeur, Baptiste, vous serez juge de mon discours; mais comme domestique vous sortirez d'ici aujourd'hui même.

BAPTISTE

Monsieur, la loi m'accorde mes huit jours.

LE DÉPUTÉ

On vous payera vos huit jours, Baptiste.

BAPTISTE

Et nous, monsieur, lorsqu'un député ne fait plus notre affaire, pouvons-nous le renvoyer instantanément?

LE DÉPUTÉ

Dans l'espèce, Baptiste, la loi vous oblige à lui donner ses cinq ans.

BAPTISTE

Et si les électeurs lui payaient ses cinq ans, auraient-ils le droit de le congédier tout de suite?

LE DÉPUTÉ

Non, Baptiste.

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