LE ROMAN ET LE THÉÂTRE
Il se fait un grand travail, je dirais presque une petite révolution dans les cuisines littéraires et dramatiques.
La liberté des théâtres, réclamée par notre ami Azevedo et par tous ses confrères après lui, est sortie glorieusement des nuages de l'utopie. Un décret impérial a transformé ce rêve en fait accompli.
Toutefois il ne s'est pas construit un théâtre nouveau digne du nom de théâtre, et les anciens n'ont pas révélé, jusqu'à ce jour, un seul talent inédit. A qui la faute ? « C'est que la liberté est une déesse stérile, » répondent les sceptiques. Nous connaissons cet air-là. Les philosophes de la même école disaient le 15 mars 1848 : « L'expérience est faite. Nous n'avons pas vu poindre un seul génie républicain, et voilà plus de quinze jours que nous sommes en république! »
Les croyants, les hommes de foi, comme notre ami Sarcey, par exemple, cherchent d'autres raisons. Ils accusent aujourd'hui les résistances inertes de l'administration, demain le monopole envahissant de la compagnie Nantaise. Un jeune homme de grand cœur et d'imagination vive, M. Arthur Arnould, s'en prend aux vieux faiseurs du drame et du vaudeville. Sans désigner personne, il accuse MM. X...., Y.... et compagnie, d'encombrer les avenues, de barrer les chemins, de fermer tous les débouchés au talentjeune.il rêve une combinaison, peu pratique à mon avis, mais ingénieuse et généreuse, pour ouvrir toutes les portes à tous les nouveaux noms.
Tandis qu'une émeute pacifique et intelligente met le siège devant l'association des auteurs dramatiques, les membres de l'association se plaignent de gagner trop peu. « Nos œuvres, disent-ils, ne nous rapportent pas ce qu'elles valent. Paris nous donne plus d'un million par an, c'est ce qu'il doit; mais les départements sont des ingrats. Il faudrait remplacer par un impôt proportionnel le droit fixe que nous payent les directeurs de province. » Cette réforme, adoptée par les uns, subie parles autres, est entrée dans l'ordre des faits, comme la liberté des théâtres. Mais le théâtre en va-t-il mieux?
Voulez-vous un instant supposer avec moi que tous les progrès rêvés par les auteurs et les critiques
de théâtre sont délinitivement accomplis ? A Paris, en province, partout, on a construit autant de salles que les auteurs en réclamaient ; l'administration a poussé à la roue, au lieu de ralentir le mouvement ; la compagnie Nantaise est morte, tuée à la fleur de son âge par une apoplexie d'argent. Les vieux faiseurs se sont retirés sous la tente, les chemins sont ouverts à tous les jeunes talents, les directeurs vont au-devant des bonnes pièces et partagent en équité avec l'auteur, jeune ou vieux, célèbre ou inconnu, les bénéfices du succès. Est-il bien démontré que , dans cette hypothèse , le théâtre mettrait plus de chefs-d'œuvre au jour? Je vais plus loin : êtes-vous sûrs qu'il attirerait plus de monde ?
Dans toutes les combinaisons qui ont pour but de relever le théâtre, on tient trop peu de compte d'un élément considérable, nécessaire, qui s'appelle le public.
C'est pour lui que travaillent les directeurs et les acteurs dramatiques ; ils sont les ouvriers de son plaisir, comme il est l'artisan de leur fortune. Ils se retrouvent tous les soirs face à face avec lui, mais ils ne le connaissent guère; ils ont à peine le temps de l'étudier et je ne sais s'ils en ont jamais eu l'idée; leurs relations avec lui ne sont qu'un tâtonnement perpétuel ; et la preuve de ce que j'avance, c'est que les génies les plus éprouvés et les plus sûrs
tremblent comme des écoliers le soir d'une première représentation.
La tactique des directeurs habiles se résume en entier dans la formule que voici :
« Ne servir au public que des viandes connues, et varier toujours l'assaisonnement. »
Si le fond de la pièce est absolument nouveau, le public s'étonne et se fâche. Si l'assaisonnement est connu, le public se fâche encore : il trouve impertinent qu'on l'ait fait sortir de chez lui pour rebatlre ses oreilles d'une chose qu'il savait par cœur.
Le public n'est pas le peuple ; il n'en est qu'une partie assise, désœuvrée et repue. Il ne vient pas au théâtre pour s'instruire, encore moins pour se corriger de ses défauts, mais pour se laisser émouvoir ou amuser trois ou quatre heures. Si le monde moral était réglé comme le monde physique où les mêmes causes produisent constamment les mêmes effets, il ne faudrait qu'un seul drame ou une seule comédie pour régaler le public à perpétuité. Par malheur, il n'en est pas ainsi- Les seringues qui faisaient rire Louis XIV nous dégoûtent, les tragédies qui exiltîient l'âme de Napoléon nous font bâiller à pleine mâchoire; le drame romantique, où nos aînés grinçaient des dents, nous fait hausser les épaules ; sur cent pièces qui ont ému ou amusé nos pères, on en trouve à peine une qui soit suppor-
table aujourd'hui. Tous les critiques s'accordent à dire que les trois ou quatre moules où l'on coule des pièces comme des gaufres sont usés. On demande un gaufrier neuf, mais personne ne peut dire s'il doit être rond, carré ou ovale pour satisfaire le public.
Les passions ne sont pas éteintes dans le cœur de l'homme, et la Gazette des Tribunaux enregistre de temps à autre les détails d'un gros drame bien corsé; mais le théâtre a usé depuis longtemps toutes les situations dramatiques. Il nous a fait trembler, frémir et pleurer sur tous les genres de mort, appliqués à toutes les catégories de personnes : nous avons vu tueries rois, les chiens, lespères, les mères, les fils, les filles, les maris, les femmes, les amants, les amis, les ennemis, les soldats , les passants, les innocents, les coupables, par le fer, le plomb, le feu , l'eau, le froid, la faim, la soif, la peur, la joie, la honte, le remords, le naufrage, les éruptions de volcans, lesexplosions demachines, les tremblements de terre et les plafonds descendants.
On nous a servi jusqu'à satiété l'amour platonique, honnête, adultère, incestueux, timide, effronté, cruel, sanguinaire; tous les genres de folie, folie douce, lamentable, furieuse, sénile, momentanée, incurable, simulée et dissimulée ; le vol de gloire, de fortune, de nom, d'enfant, de mouchoir de poche ; on a exploité la trahison et le dévouement, la
lâcheté et l'héroïsme, la victoire et la défaite, la justice et l'injustice, l'apparition, la résurrection, l'anthropophagie, la métamorphose et l'apothéose. On amis sur la scène non-seulement les hommes, mais les chiens, les chats, les oiseaux, les éléphants, les serpents, les lions, les tigres, les ours, les singes, les chèvres et les pies. 11 n'y a pas un fait naturel ou surnature], possible ou impossible, qui n'ait été représenté cent fois devant le parterre; pas une idée qui n'ait été rabâchée, pas un sentiment que les auteurs n'aient indiqué, exprimé, développé, forcé, faussé.
La langue française est riche, mais elle n'est pas inépuisable. Les dramaturges ont épuisé toutes les locutions qui expriment la joie et la douleur, la conflance et le désespoir, l'amour et la haine. Le spectateur intelligent devine aux premiers mots ce qu'on lui montrera dans toute la soirée ; il sait le drame par cœur avant de l'avoir vu. La violence même et la brutalité nous laissent froids, depuis que le marteau dramatique a traité nos cœurs comme des enclumes. On se blase sur tout, même sur le cri des mères qui réclament leurs enfants. Les animaux les plus sensibles de la création, les gamins de Paris, commencent à blaguer les hurlements pathétiques.
Si le drame n'émeut plus guère, la comédie amuse encore quelquefois. Non qu'il reste à glaner beaucoup de situations comiques; mais il y aura tou-
jours des ridicules à peindre, et l'homme se plaît au spectacle des petites infirmités d' autrui. Il est fâcheux que la censure ne nous permette pas de les peindre toutes, et que les sous-préfets, les maires et les gendarmes soient plus inviolables sur la scène qu'Achille, Ménélas et Agamemnon. On peut encore regretter qu'une partie du public, à force d'être chatouillée, se soit durci la peau comme un vieux cuir. Notre époque a produit un genre de comique qui est à la gaieté française ce que l'absinthe est au vin clair. Pour dérider certaines gens, il faut leur écorcher les aisselles avec des griffes d'acier trempé. De là le succès des Rigolboches et des Thérésas, la vogue des Petits Agneaux et du Pied qui remue, le triomphe du cancan, du braillement et du débraillement dans quelques théâtres où l'on avait autrefois de l'esprit.
Malgré la difticulté toujours croissante de faire du neuf, il s'écrit de temps en temps une œuvre remarquable. Les préjugés pusillanimes de la censure n'arrêtent pas toujours la hardiesse des auteurs. Les défaillances du goût et les engouements honteux n'empêchent pas une pièce vraiment bonne de réunir deux cents fois de suite une chambrée complète. Mais est-il bien démontré que l'amour des spectacles se développe en raison de la prospérité publique? En autres termes, croyez-vous que le développement presque miraculeux de nos riches-
ses et de nos loisirs ait profité au théâtre 'dans la même proportion qu'à tous les autres objets de luxe? On peut dire sans exagération que, depuis le commencement du siècle, la bourgeoisie française a quadruplé sa dépense en loyers, ameublements, toilettes, chevaux, voitures, fleurs, repas, voyages. Le budget affecté au théâtre est-il quadruplé comme tant d'autres? Non.
Le directeur des Variétés, l'administrateur de la Comédie-Française, le très-intelligent homme de bien qui règne en père sur le Gymnase, vont s'écrier tout d'une voix que je vis au fond des provinces, et que le bruit de leurs succès n'a pas pénétré dans mon trou. Pardon, messieurs, nous entendons à cent quinze lieues de Paris les applaudissements qui font trembler vos salles et l'or qui pleut dans vos caisses. Mais vos trois théâtres réunis n'enferment pas plus de 5000 personnes par soirée. Toutes les salles de Paris ne pourraient contenir les 30 ou 50 000 étrangers que les chemins de fer apportent chaque jour, tous désœuvrés, tous bien en argent; et venus avec une arrière-pensée de plaisir. Si l'on interrogeait, au contrôle, chacun de ceux qui payent votre joyeuse hospitalité, on verrait que les habitants de Paris, ceux qui abandonnent un vrai foyer pour applaudir le drame ou la comédie, sont plutôt l'ornement que le fond de votre public.
Les travailleurs qui ont dix heures de fatigue sur le dos se reposent de préférence dans les cafés, les alcazars et les eldorados qui pullulent; les gens du monde élégant ont reculé graduellenient leur dîner jusqu'à huit heures ; une masse considérable du public aisé, curieux, éclairé, se porte aux conférences, aux cours publics, à toutes ces réunions d'où l'on sort un peu plus instruit qu'on n'y était entré.
On fera quelque soir le recensement du public dans les cafés, dans les théâtres et dans les salles consacrées à l'étude.
Ou je me trompe fort, ou l'on constatera la proportion suivante:
Cafés, 7; conférences et cours publics, 2; théâtres, 1.
Je ne dis pas cela pour décourager les directeurs et les auteurs dramatiques, mais pour indiquer une tendance nouvelle et intéressante de notre temps. Il s'est développé dans toutes nos grandes villes une immense curiosité du vrai, un ardent désir de savoir. Tandis qu'une majorité encore énorme, par malheur, se rue aux jouissances grossières, une élite se tourne vers l'étude, et cette élite va croissant. Ce n'est pas seulement la riche bourgeoisie qui emploie ses soirées à apprendre; les meilleurs ouvriers vont aux cours populaires et complètent ainsi leur éducation.
Le théâtre, où l'on va pour pleurer ou pour rire, sans profit ultérieur, est, sinon délaissé, du moins un peu négligé par la foule. On devient positif; on aime à rapporter quelque chose pour son argent. L'art pour l'art, si prôné, si populaire il y a trente ans, fait place à l'art utile. Vous verrez un de ces jours que les gros capitaux, si timides à grossir le nombre de nos théâtres, construiront sans hésiter les nouveaux amphithéâtres de l'enseignement libre.
Nous assisterons peut-être bientôt à l'effort unanime d'un peuple qui veut s'instruire, et qui n'a presque plus le temps de s'amuser, tant il lui tarde de s'élever au-dessus de lui-même. Je ne blâme ni ne loue cette ardeur qui emporte nos contemporains vers le positif. Une belle pièce est belle , mais les vérités de la science valent un certain prix. Qui sait si le théâtre, après être resté quinze ou vingt ans en jachère, n'offrira pas des récoltes inespérées à un public nouveau, perfectionné et pour ainsi dire aristocratisé par l'étude? Tout est possible en ce genre; qui vivra verra! Je n'entends faire ici qu'une étude industrielle sur la production et la consommation de certains ouvrages de l'esprit. Peut-être reconnaîtrez-vous, comme moi, que la marchandise dramatique est plus offerte que demandée aujourd'hui, non-seulement parce que la fabrication laisse à redire, mais surtout parce que
le public se porte vers la science nette et la vérité dégagée de fictions.
L'industrie du roman a subi en trente années les plus curieuses vicissitudes. Aux environs de 1830, les auteurs ne vendaient guère leurs produits qu'aux cabinets de lecture. Le public n'achetait pas la littérature légère, il la louait au mois ou à la journée. L'éditeur tirait chaque ouvrage à cinq cents exemplaires, la consommation du pays n'en exigeait pas un de plus. Ces grands in-8", remplis de pages à peu près blanches, se vendaient sept francs cinquante prix marqué, cinq francs prix net. Personne au monde n'eût voulu en charger sa bibliothèque: Ténormité du prix, la qualité toute négative du papier, la malpropreté de l'impression n'étaient pas faites pour séduire.
Emile de Girardin, en 1836, introduisit le roman dans le journal, et porta un coup terrible aux cabinets de lecture. L'abonné de la Presse, et bientôt l'abonné d'un journal quelconque, fut dispensé de se salir les mains aux volumes pétris par les cuisinières; il reçut son roman à domicile, servi à point, à l'heure du café au lait, découpé en morceaux de grosseur raisonnable, qui ne fatiguaient point l'esprit, et qui laissaient l'intérêt suspendu. Sous cette forme appétissante, les œuvres de Dumas, d'Eugène Sue et de quelques autres obtinrent une vogue prodigieuse. Un romancier pouvait doubler en six mois
la clientèle d'un journal. Aussi la grande presse de Paris payait-elle au poids de l'or un roman qui faisait recette.
Les journaux de province, moins riches et limités dans leur avenir même, ne pouvaient acheter un ouvrage inédit. Ils se mirent à publier tous ceux qui réussissaient dans les feuilles parisiennes. Les auteurs de romans et de nouvelles s'associèrent pour réclamer et percevoir un droit sur les emprunts qu'on leur faisait en province. Notre Société des gens de lettres, la même que M. Champfleury et cent cinquante autres écrivains veulent transformer aujourd'hui, n'a pas été fondée pour autre chose. C'est une banque d'encaissement solidaire, rien de plus. Elle traite à forfait avec les journaux grands et petits, depuis le Salut Public, la Gironde et le Journal de Rouen, jusqu'à Vlmpartial de Quimper, recueil des déjections épiscopales. Moyennant un impôt qui varie entre douze cents francs par an et soixante, une feuille de province peut puiser à discrétion dans l'énorme bibliothèque de la Société. Le produit de cette contribution se répartit entre les auteurs sociétaires au prorata des emprunts qu'on leur a faits.
Si le goût du roman s'était développé dans toutes les classes, si la librairie vaincue par le feuilleton n'était revenue à la charge avec d'autres armes, il est au moins probable que la Société des gens de
lettres aurait vu croître son revenu d'année en année. Il n'en a pas été ainsi, et M. Ghampfleury constate avec tristesse qu'après vingt-sept ans d'existence, en 1864, nous encaissions 38 084 fr. 64 c, à répartir entre 460 sociétaires. C'est un peu plus de 82 fr. par tôte. Si les romanciers n'avaient pas autre chose pour vivre, ils seraient plus à plaindre que les cotonniers.
Je pense avec M. Ghampfleury et les 150 signataires de sa brochure, que l'organisation actuelle des gens de lettres laisse beaucoup à désirer. Mais je ne voudrais pas qu'on se fît parmi nous de trop belles illusions sur le progrès réalisable. Il s'est produit depuis 1837 deux changements capitaux, l'un dans la librairie, l'autre dans l'esprit public; il faut en tenir compte, sous peine d'erreur grave.
Les volumes Charpentier à 2 fr. 75 c, les volumes Hachette à 2 fr., les petits Michel Lévy à vingt sous ont rendu au feuilleton le coup de bas qu'il avait porté jadis à l'édition des cabinets de lecture. Tous ces volumes, même les plus modestes et les plus économiques, sont mieux imprimés et sur papier plus propre que le feuilleton d'aucun journal. On les lit plus commodément; on les conserve mieux après les avoir lus; ils ne décorent pas, à proprement parler, une bibliothèque, maisilsne ladéshonorent pascommeuneliasse de feuilletons cousus.
Si quelques lecteurs d'autrefois aimaient à rester
en suspens vingt-quatre heures sur une situation tendue, comme l'entrée du magistrat, la découverte du trésor, le poignard levé, la provocation du vicomte, presque tous les lecteurs d'aujourd'hui aiment mieux lire un ouvrage tout d'une traite : les retards les impatientent, l'intérêt suspendu leur donne sur les nerfs. Aussi attendent-ils, pour commencer le roman, que l'auteur ait fini de l'écrire et le journal de l'imprimer. Ajoutez que la politique, les sciences, la critique ont pris une certaine importance aux yeux du peuple depuis l'an de poésie et d'imagination 1837. Avec la meilleure volonté du monde, un journal ne peut pas donner plus de quatre feuilletons par semaine; pendant la session des Chambres, il est souvent une semaine sans pouvoir en donner aucun.
Remarquez deux petits faits, insignifiants en apparence, mais qui sont des signes du temps. Girardin, ce même Girardin qui a bâti la fortune de la Presse sur une forte assise de romans, relègue le feuilleton à la troisième page, après les annonces ! Un romancier, Ernest Feydeau, fonde un journal politique. Yous supposez peut-être qu'il commencera par se tailler un petit royaume au bas du journal ? Point. Il s'est décidé d'emblée à supprimer le roman-feuilleton.
Tous les journaux de Paris ne suivront pas immédiatement cet exemple, car nous autres roman-
ciers nous n'aurions plus qu'à mourir de faim. Toutefois, nous ferons bien de suivre le conseil que nous donnons aux ouvriers : apprendre deux états, pour avoir deux cordes à notre arc. Déjà les directeurs des journaux politiques ont réduit le tarif des œuvres d'imagination. La ligne qui valait jusqu'à trois francs à l'époque de i)/o?iïe-CAm/o et des 3/ys/éres de Paris ne se paye en aucun lieu plus de cinquante centimes.
Si le prix du feuilleton est en baisse à Paris, il doit tomber à rien en province ; car les journaux des départements ne donnent guère un ouvrage qu'un mois ou deux après sa publication en volume. Combien de romans une feuille quotidienne peutelle reproduire en un an ? Six , huit au plus. On serait bien naïf de payer un abonnement de 50 francs pour économiser 6 ou 8 francs de livres. Ajoutez que le goût public s'est visiblement blasé sur les œuvres d'imagination pure. C'est un peu notre faute, j'en conviens. Nous avons fait trop de romans. Autrefois la librairie de Paris en donnait trois ou quatre par mois; aujourd'hui, elle en fabrique au moins trente : c'est plus que la femme la plus oisive n'en peut lire entre le matin et le soir. On peut choisir, c'est vrai; mais comment? Sur le titre? Rien de plus trompeur. Sur la recommandation des critiques ? La critique des livres n'est guère qu'une vaste camaraderie, un échange de casse et de séné.
Et puis, nous devenons sérieux, je vous assure. Le roman souffre du même mal que le théâtre, et ce mal sera peut-être un bien. On commence à préférer un savant qui dit quelque chose au comédien qui braille la croix de sa mère; on lit plus volontiers les ouvrages de Jean Macé, de Victor Meunier, de M. de Parville, de M. Guillemin, de IVf . H. Berthoud, que les Mémoires de Mlle Thérésa. Les savants ont bien voulu descendre à la portée du peuple ; j'en connais qui ornent la vérité de grâces simples, mais fort appétissantes, ma foi ! Peut-être les romanciers et les auteurs comiques feront-ils sagement d'aborder l'art instructif. Nous avons vu la géologie faire recette au théâtre de M. Rohde ; j'entends dire que l'optique n'a pas discrédité la petite salle de M. Robin.
Le théâtre et le roman sont des cadres larges et commodes; ils peuvent toucher à tout, si la censure le permet. N'avez-vous pas remarqué que les pièces les plus applaudies sont celles qui disent quelque chose? Le Fils de Giboycr, c'est de la politique ; Maître Guérin, Les Vieux Garçons, c'est un peu de la morale sociale. Je lisais ces jours derniers un fort joli romande Mme Gagneur, la Croisade noire. C'est un pamphlet très-éloquent, pas ennuyeux du tout, contre ces couvents qui nous empestent. L'auteur est, m'a-t-on dit, la femme d'un fonctionnaire persécuté dans les temps, Si toutes les femmes de fonc-
tionnaires possédaient le talent et le courage de Mme Gagneur, on y regarderait à deux fois avant de persécuter leurs maris.
Mais je reviens à M. Champfleury et aux réformes qu'il veut introduire dans la Société des gens de lettres. Il y a beaucoup de bon dans les projets de notre confrère, et j'espère que l'avenir lui donnera gain de cause sur plus d'un point. Il reprend en sous-œuvre la généreuse idée du Père Enfantin, qui voulait instituer le Crédit littéraire. Les banquiers n'ont pas voulu prêter à la littérature : grand bien leur fasse I Puisse l'argent qu'ils ménagent leur profiter longtemps ! Nous en serons quittes pour nous prêter les uns aux autres ; c'est moins humiliant et plus fraternel.
On parle aussi de créer un cercle où tous ceux qui écrivent pourraient se voir en face et se donner la main. Ah I la belle, l'heureuse, la bienfaisante idée î Je demande seulement qu'on dise en tête des statuts : Chaque sociétaire s'engage à parler poliment de tous les autres.
Il ne faudrait que ce principe introduit dans nos mœurs pour empêcher ces tournois d'injures chiffonnières, qui amusent le peuple à nos dépens lorsqu'ils ne le dégoûtent pas de nous, et ces duels de gens de lettres, toujours un peu ridicules quand ils ne sont pas mortels.