‹ Causeries et méditations historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · VIE DE LUIZ DE CAMOENS · texte numérisé non relu

VIE DE LUIZ DE CAMOENS

Agora toma a espada , agora a peans.

Il prend tantôt l'épée et tantôt la plume.

GAMOBifS, Sonnet 192 (â).

( À«ttu« de» D»ux-Jlonie$^ i5 aTril i85i. )

On s* est proposé deux objets en composant cette esquisse. On a voulu d'abord tâcher d'éclaircir divers points demeurés obscurs dans la vie de Camoens, et l'on s'est flatté de l'espoir peut-être téméraire , de résoudre quelques-uns de ces problèmes plus heureusement que les précédents biographes (3), en mettant à profit plusieurs documents récemment découverts , en recourant diligemment aux sources anciennes et surtout en interrogeant les œuvres mêmes du poète.

(4) Cette notice a été reproduite en 4844 , avec d'assez nombreuses additions , à la tête de la traduction des Lusiades de la Collection-Charpentier. Je la réimprime ici , en lui donnant quelques développements nouveaux. {Note de 4 842).

{%) Adressé à Ëstacio de Faria , brave soldat et poëte distingué, aïeul de Manoel de Faria e Souza , célèbre biographe, éditeur et commentateur de Camoens. — On trouve la même pensée dans les Lu^ades a^Numa mâo sempre a espada e noutra a penna » que le poëte s'applique à lui-même. Voy. cant. vu, oct. 79.

(3) Voy. à la suite de cette notice , la liste raisonnée des principaux historiens de Camoens.

Outre ce but de curiosité énidite , on s'en est proposé un second de pure fantaisie. On a désiré montrer ce qu'était la vie d'un homme de lettres en Portugal pendant l'âge héroïque de ce petit et prodigieux royaume.

Rien ne diffère autant d'un siècle à l'autre et de peuple à peuple, que ce qu'on appelle la vie d'homme de lettres. Aujourd'hui , en France , un homme de lettres e^t un homme de plaisirs et d'affaires, qui^ s'il n'a pas trop d'ambition, cherche à devenir chef de division dans un ministère ou directeur d'un établissement public. Le titre d'homme de lettres est un écriteau de disponibilité administrative. Au dix-huitième siècle , la vie des gens de lettres était une vie à la fois casanière et sensuelle , partagée tout entière entre l'académie , l'opéra , les salons de l'aristocratie ou de la finance et le café Procope. Dans le siècle de Louis XIV, c'était quelque chose de plus grave, de plus rangé, de plus frugal ; l'homme de lettres semblait alors emprunter de Port-'Royal quelque chose de» habitudes et de la régularité claustrales. Si nous remontons au-delà, l'aspect est encore plus sévère; l'imagination se représente le savant du seizième siècle SOU9 les traits du philosophe en méditatum , peint par Rembrandt. Dans ce lointain, l'homme de lettres est un être nécessairement vieux , pQdagre , portant manteau , calotte et besicles , fet toujours cloué dans un grand fauteuil noir. Un fauteuil ! en

DE CAMOEITS. 273

effet y c'est bien là ce qui s'associe le plus naturellement dans notre esprit àFidée d'hommede lettres : un fauteuil d'étude ^ un fauteuil d'académicien ^ un fauteuil de chef de division . Oui , un fauteuil ! ce mot dit tout : repos s, veilles , vie courbée et inactive j résidence à Paris , que sais-je ? absence ou suspension de toutes les facultés locomotives. I^e peuple y qui , chez nous , joint si souvent l'image grotesque à la pensée , a traduit l'idée à* homme de lettres par le mot trivial et pittoresque de cul deplùmb.

Cette définition populaire, assez généralement exacte en France , serait une étrange contre-vérité , si on l'appliquait toujours et partout. Il s'est rencontré en Europe une petite nation , chez qui l'idée d'homme de lettres a répondu longtemps à celle de voyages, de guerres, de captivité chez les Maures j de naufrage au Brésil , d'exil aux Moluques. Il ne se trouva peut-^tre pas chez elle, durant la belle période de son histoire , un seul poëte qui n'eût fait ses deux ou trois mille lieues sur mer, combattu en Afrique , en Amérique ou dans l'Inde. Cette nation eut une littérature, et pas de littérateurs de profession: elle eut de beaux ouvrages et pas de gens de lettres ; de grands poètes et rien qui ressemblât à une classe à part, sédentaire, inactive, payée et patentée uniquement pour écrire.

£t les choses n'étaient ainsi ni par choix , ni par U. 48

système : c'était par nécessité. Personne n'avait alors en Portugal le temps de demeurer tranquille dans un cabinet d'étude et de ne vaquer qu'à une seule besogne. L'État était emporté au dehors par un mouvement si précipité : il était entraîné dans un courant de conquêtes et de grandeur si rapide , que , comme sur le pont d'un navire qui veut forcer ses voiles 'y tous les bras étaient nécessaires à la manœuvre.

Pour nous , vieille nation continentale , presque sans colonies , sans goût pour la mer, sans amour des contrées lointaines , peuple depuis longtemps assis , puissant par le sol , par la population y p^u* l'industrie , qui vivons clos , chez nous ou dans le voisinage , devers le Rhin ou les Alpes , nous pouvons à peine comprendre ce qu'il a fisdlu d'efforts , de contention , d'activité , de sacrifices j de dépense de forces individuelles, pour qu'à un moment donné , un petit peuple de hardis marins , comme celui de Portugal, ait pu fonder des capitales à deux mille lieues de ses foyers, et conserver^ pendant près d'un siècle , un empire qui fot un moment plus vaste que l'empire romain. La gloire de ce petit coin de terre , prédestiné par sa position géographique à la découverte de l'Océan et des mers de rinde , est de n'avoir pas failli à sa mission; d'avoir, avec d'aussi faibles ressources que. les siennes , changé les voies du commerce , reculé les bornes de la civilisation et du christianisme , transporté

l'Europe dans l'Afrique, dans rAmérique et dans l'Asie^ météore inouï de puissance et de gloire , aussi merveilleux, aussi brillant, aussi passager que celui qui a tant illustré uix autre petit coin du globe appelé la Grèce.

Et puis , pour qu'un royaume ait des gens de lettres, il lui faut de l'argent pour les pensionner. Le Portugal , qui épuisait son épargne en flottes , en armées , en constructions d'arsenaux et de citadelles , ne pouvait ouvrir dans son budget un chapitre d'encouragement pour les lettres et les arts. Bientôt même le royaume, appauvri par les conquêtes, obéré par la victoire , n'eut plus de quoi suffire aux besoins de ses armées. L'État finit par ne pouvoir plus nourrir ceux qui l'avaient le mieux servi. Camoens mourut à l'hôpital ou à peu prés ; mais ce ne fut pas à titre de poëte ; ce ne fut pas , comme Gilbert et Malfilâtre , en face d'autres écrivains largement rentes ; ce fut comme un vétéran, dont la solde manque ou dont la pension de retraite est suspendue. Il mourut, après les revers de sa patrie , comme beaucoup de ses compagnons d'armes , comme mouraient alors les grands capitaines (i) et les vice-rois eux-mêmes, qui n'avaient

pas toujours (témoin Dom Jean de Castro) de

(4) Camoens a dit à propos de la mort de Duarte Pacheco Pc-

reira , vainqueur dans sept batailles : a On verra mourir sur un pauvre lit d'hôpital des hommes qui ont servi de rempart au roi et à rÉlat. » iMsiadas, cant. x, oct. 23.

quoi acheter une poule dans leur dernière maladie.

Je ne prétends pas que cette vie de privations, de voyages , de périls , soit précisément le régime le plus favorable au développement poétique et à la production du beau; je repousse, avec M* de Cihâteaubriand (i), le sophisme cruel qui fait du malheur une des conditions du génie ; je me borne à signaler un fait. Le Portugal , au milieu de cette tourmente de gloire , eut une admirable littérature. Depuis lors, ce pays a possédé des versificateurs de talent; mais il n'a plus compté ni poètes ni grands écrivains , et il est douteux qu'il en retrouve.

En cherchant à montrer la différence qui sépare la vie aventureuse et active des écrivains portugais, notamment celle de Camoens , de la vie monotone et en quelque sorte cloîtrée de la plupart de nos gens de lettres , je né prétends pas élever par là les œuvres des uns ni déprimer celles des autres. Je ne crois pas les élégies ni les.cançoes de Camoens plus touchantes , parce qu' elles sont datées d'Afrique , de la Chine ou de l'Inde ; je n'estime pas Pofy-eucte ou Cinna moins admirables , parce que le grand

[\) Voyez le Génie du Christianisme , 2« partie, liv. I, ch, 4. — La vie agitée et les longs exils de Tauteur des Natchez et des Martyrs semblent un éclatant démenti à ce que nous venons de dire de nos littérateurs paralytiques ; . mais cet exemple , et quelques autres plus récents , soi^t de rares exceptions qui confirment la règle.

Corneille n'a guère fait de pérégrinations plus longues que le voyage de Paris à Rouen. Je ncî conseille à aucun de nos jeunes poètes de louer un cabinet d'étude à Macao ; mais je crois que ^ si les ouvrages écrits au milieu des traverses et au feu des périls ne sont pas plus beaux , les vies de leurs, auteurs sont plus belles. Indépendamment de la variété des aventures , on y trouve plus d' enseignements. J'admire et j'honore , comme je le dois, la Fontaine et Racine; mais j'honore et j'admire encore plus 9 comme hommes, Cervantes et Camoens. Une histoire littéraire du Portugal serait , à mérite de rédaction égal, un meilleur et un plus beau livre qu'une histoire littéraire de notre dix-septième ou dix-huitième siècle. C'est une chose vraiment bonne et saint que la lecture de ces vies d'épreuves , que ces passions douloureuses des hommes de génie. Je ne sache rien de plus capable de retremper le cœur. C'est pour cela que , dans ce temps de souffrances oisives , de peines factices ou frivoles , de molles contrariétés et de petites douleurs, j'ai cru bon d'écrire l'étude suivante sur la vie de Luiz de. Camoens.

Si nous remontons aux temps héroïques et fabuleux de la famille de Camoens, nous trouvons, 9vant la fin du xvii* siècle, ses ancêtres établis çn Galice , où ils possédèrent jusqu'à dix-sept pa-.

roisses (i). On fait dériver leur nom patronymique d'un très-ancien château situé près du promontoire de Nérée, aujourd'hui le cap Finistère, et appelé successivement Cadmon , Ccunon , Camones et Caamanos. D'autres préfèrent une étymologie plus merveilleuse : ils disent que les Camoens tirent leur nom d'un oiseau nommé Camon ou CVimao (a) , qui mourait de douleur, comme le Porphjrrion des anciens , aussitôt qu'il se commettait dans le logis de ses maîtres la plus légère infraction à la fidélité conjugale (3). Pendant plusieurs siècles, toute maison bien réglée dans la Péninsule eut son Camâo bien portant ; mais , enfin , dans ce pays comme ailleurs , l'espèce s'en est peu à peu éteinte. Une aïeule de notre poëte , en butte aux mauvais propos^ en appela, dit-on, à ce singulier juge. L'honneur de la dame fut rétabli , et , par reconnaissance, le mari voulut garder le nom de Camâo. On peut lire des redondilhas y où Camoens parle de cet

(4) Voy. Joao Salgado de Araujo, Casas de Galicia, p. 24, Ms. cité par Duperron de Gastera.

(2) On donne aujourd'hui ce nom à l'oiseau appelé MartinrPé' cheur,

(3) Voy. -^lian, de Animal, natur. , lib. IV, cap. 2. — Alciat (Embl, 47) parle , comme il suit , du Porphyrion :

Forphyrio domini si incestet in sedibus nxor

Despondetqae animum prieque dolore périt.

Abdita in arcanis natar» est cànsa : sit index Sincerte h»c Tolucris casta pudiuitiae

DE GÀBIO£nS. 279

oiseau merveilleux (i), mais sans allusion à aucune damé de sa famille.

Une querelle qui s'éleva entre les Caamanos et les Castera, et qui coûta la vie à un de ceux-ci, contraignit Yasco Pires de Caamanos (2) , trisaïeul de Camoens, d'abandonner la Galice en 1370, et de se retirer en Portugal, où son nom se contracta en celui de Camoens. Il embrassa le parti Viu roi Dom Fernand contre Henri II, roi de Castille. Pour prix de ses services, Dom Fernand le combla de biens et d'honneurs. On peut lire dans Duarte M unes de Leâo (3) la liste de tous ses titres et seigneuries. Mais , s^rès la mort de ce prince, arrivée en î383, Vasco Pires ayant, par reconnaissance, suivi le parti de sa veuve et de sa fille, DonaLéonor et Dona Béatrix, contre le Grand-Maître d'Aviz, depuis Dom Jean P', de Portugal, il conserva quelque temps Alemquer dans le parti de Léonor et combattit enfin sous le drapeau de Castille à la bataille d'Âljubarrota (souvenir qui devait être bien amer au cœur portugais de Luiz de Camoens). Fait prisonnier dans cette journée, il perdit presque tous ses dbmaines, sauf celui d'Evora, que ses descendants ont érigé en un fief appelé par le peuple Camoeyra (4).

(4) Ccurtaahwfoa dama, t. lY, p. 492; édition de Paris, 4845. (2) Voyez Cron. de domJoào , 1. 1, p. 258.

(3)p8^e237, édit. de 4774.

(4) C'est de ce fief ou château de Gamôes en Galice, qu'est venu le nom des fruits nommés Camoezes , sortes de pommes très-com-

!^8o VIE

Sarmiento a publié une] savante lettre du mar-r quis de Santillane, où ce Yasco Pires est cité parmi les poètes les plus renommés du xiv* siècle. La grand'mère du marquis de Santillane, Dons^ Mencia de Gisneros, possédait un ancien Gancionero manuscrit dans lequel Sarmiento conjecture que devaient se trouver des vers de cet ancêtre de Gamoens (i). Ge qui est certain, c'est que la bibliothèque royale a acquis , depuis quelques années, un précieux Gancionero , coiiinu sous le nom de Baena , dans lequel on peut lire deux pièces^ adressées, non à Yasco Pires ou Pères, mais à Yasco Lopes de Gamoes , et la réponse en vers de ce dernier (2). Gamoens a-t-il donc eu deux de ses ancêtres distingués comme poètes? ou bien Sarmiento a-t-il lu dans le manuscrit de Santillane , Pires au lieu de Lopes? Je crois d'autant plus aisé-.

xnunes dans la Péninsule. — Les descendants dont il est ici question sont ceux de la branche atnée. Notre poëte , qui sortait de la birandie cadette , n'eut jamais aucun droit sur ces domaines , qui étaient TKïssédés çn 4 64 3 , par Antonio Yaz de Camoçns, suivant Pedro de Mariz.

(4) Memorias para la historia de lapçesia ypoetas Espanoks; Obras posthumas, p. 4 54, 309 et 34 0. '

(2) Je dois à M. le comte Albert de Circourt, l'indication de ces curieuses poésies. — La rubrique qui précède la réponse de Yaspo Lopes de Camôes à Maestro Fray Diego, est fautive dans le manuscrit, et ferait croire que la pièce est de Fray Diego; mais la lecture ne permet pas de douter qu'elle ne soit de Yasco Lopes ^a Ç^môes.

DE CAMOENS. aSi

inent à cette erreur, que le livre de Sarmiento est rempli de fautes semblables.

C'est de Dom Jean Yaz, second fila de Yasco Pires, que descend notre Camoens. Ce Jean Yaz, porta le titre, alors très-illustre, de vassal de Dom Alfonse Y. Il servit bien ce prince en Afrique et en Gastille, de i438 à i48i. Il habitait Coimbre, où il exerça plusieurs grandes charges et où il a un magnifique mausolée dans le cloître de la cathédrale; mais, longtemps avant 1624 1^ cintre de cette chapelle était muré, dit Manoel de Faria Severim , parce qu'il n'y avait plus personne de cette branche des Camoens pour en prendre soin.

On ne sait rien d'Antonio Yaz , fils de Jean Yaz de Camoens et d'Igqez Gomes da Sylva , si ce n'est qu'il épousa Guiomar da Gama, parente de l'illustre Yasco da Gama, et qu'il eut pour fils Simon Yaz. Celui-ci prit pour femme Anna de Sa e Macedo, d'une famille noble de Santarem, et fut le père du prince des poètes de son temps , de Lciz DE Camoeiïs.

Lisbonne , Coimbre et Santarem , se disputent l'honneur de l'avoir vu naître. Les plus fortes présomptions sont pour Lisbonne. Deux contemporains de Camoens , Pedro de Mariz et le licencié Manoel Correa (i), nous apprennent que son père

(1) Voyez, à la suite de cette notice, la liste des principaux his- ^riens de Camoens.

était né dans cette ville, et nous savons qu'il l'habitait encore en i55o. Si nous cherchons des preuves dans les vers du poëte , nous trouvons qu'il appelle à tout instant le Tage , meu Tejo , patrio Tejo , et les Nymphes de ce fleuve , Tagides minhas^ expressions caressantes et filiales , qu'il n'a jamais employées pour d'autres fleuves, même pour le Mondego. Il est vrai que Faria e Souza, qui , dans sa première vie de Camoens , s'est déclaré pour Santarem , fait remarquer que le Tage passe aussi dans cette ville; mais il oubliait que /lorsque Camoens, banni de Lisbonne, fut obligé de se retirer à Santarem, il se compara dans l'élégie ( O Suhnonense OHdio desterrado)^ à Ovide exilé de sa patrie. Aussi Faria , dans sa seconde vie de Camoens , qui précède son commentaire sur les Rimas varias , s'est-il rangé à l'opinion qui fait naître notre poëte à Lisbonne. On a cité en faveur d'Alemquer , petite ville à huit lieues de Lisbonne, les deux vers suivants de Camoens :

Criou-me Portugal, na verde e cara Patria minha Alemquer....

« Le Portugal m'a engendré ; ma chère patrie est la verte Alemquer... »

mais ce n'est qu'une méprise : la suite de ce sonnet prouve que c'est ici l'épitaphe d'un jeune soldat mort dans l'Inde.

U ne s'est pas élevé moins de controverses sur l'année de sa naissance. Le docteur Manoel de Faria Severim ^ son plus ancien biographe après Pedro de Mariz , le fait naître sous le règne de Dom Manoel y en iSiy, et Faria e Souza (dans sa seconde vie) en 1624 1 sous le règne de Dom Jean III. La preuve apportée par Faria e Souza est un extrait des registres de la maison des Indes de Lisbonne 9 pour Tannée i55o. Cette pièce est ainsi conçue : oc Luiz de Camoens , fils de Sic( mon Yaz et de Anna de Sa. demeurant à Lisif bonne en la Mouraria ( quartier des Maures ) , ce écuyer, âgé de vingt-cinq ans, de barbe rousse , (c a donné son père pour répondant. Il part sur le « vaisseau le Sào Pedro dos Burgalezes , sur ce lequel le vice-roi Dom Alfonse de Noronha se « rend aux Indes». Si , comme le dit cet acte , Camoens était âgé de vingt-cinq ans en i55o, il est né en iSaS ou i524-

Cependant 9 comme, malgré cette preuve , qui semble péremptoire, l'opinion de Severim a été suivie dans ces derniers temps , notamment par madame de Staël (i) , il faut examiner sur quel fondement elle repose. Severim ne cite d'autre autorité que celle de Manoel Correa , qui fut l'ami, le commentateur anecdotique et comme le Brossette de Camoens. Or, Correa , au lieu indiqué , ne

(1) Biographie universelle j art. Camoens.

a84 VIE

parle ni de Tannée i5i7, ni d'aucune autre date. En y regardant même de plus près , on trouve dans Correa l'opinion contraire. Il note sur l'octave 9 du X'' chant des Lusiades , que Camoens avait quarante ans et plus quand, il l'écrivit (i), et ensuite , sur l'octave 119, que leX* chant fut composé en iSyo.. Or, si Camoens était né en 1617, il aurait eu non pas quarante ans , mais cinquante ans et plus en iSyo. Enfin Severim lui-même ne persévère pas dans son premier avis. D fait mourir Camoens en 1679, à ^'^^ ^^ cinquante-cinq ans , ce qui revient à le faire naître en i5a4 (î»).

Si l'on en croyait une tradition accréditée par Pedro de Mariz , les malheurs de Camoens auraient commencé avec sa vie. L'année même de sa naissance j son père Simon Yaz , capitaine de vaisseau y allant aux Indes , se serait perdu sur des bas-fonds

(4) L'opinion de Manoel Correa sur Tâge de Camoens est d'un très-grand poids, parce que outre ses liaisons personneUes avec le poëte, Correa était curé de la paroisse de Saint-Sébastien dans la Mouraria , paroisse qu'habitaient les père et mère de Camoens et dont il possédait les registres.

(2) On ne sera pas peu surpris d'apprendre que Manoel de Faria Severim a consigné dans la vie de Camoens les divers prodiges qui ont, suivant lui, annoncé la naissance de notre poëte , naissance qui, ce nonobstant, est restée fort difficile à fixer. Les arguments que Severim oppose aux incrédules ne sont pas moins singuliers que l'assertion elle-même : a Camoens, dit-il, n'est inférieurni àVii^ile,

ni à Homère et l'on peut croire avec plus de raison qu'il y eut

plus de prodiges pour un poëte catholique que pour un poëta païen. »

DE GAMOrNS. 285

en vue du port de Goa , et , ayant gagné la terre ^ il serait mort quelque temps après dans cette ville. Ce récit est formellement démenti par l'extrait des registres de la maison des Indes y que nous avons cité plus haut , et dans lequel on voit Simon Yaz figurer comme répondant de son fils en i55o.

Toutefois , comme il arrive rarement à une tradition d'avoir tout^à-fait tort, je pense qu'il faut conserver de celle-ci le plus possible. J'estime donc que ce fut l'aïeul de Camoens, Antonio Yaz , probablement de même profession que son fils, qui a été le héros de cette tragique aventure. Peutêtre notre poète faisait-il allusion à cette cata-^ strophe de famille , quand , arrivé à Goa , après une effroyable tempête , il disait dans une de ses plus mélancoliques élégies : « C'est ainsi que mon a destin me fit parvenir à cette terre lointaine et a désirée , sépulture de tout pauvre homme d'hon- « neur(i) ».

Il est probable qu'il perdit sa mère étant encore en bas âge, et que son père, obligé par sa profession à de fréquentes et longues absences, le confia aux soins de quelques personnes étrangères. Ca-

(4) Yoy. élégie première. — Les élégies de Gamoens sont de petits po'émes composés de strophes en nombre indétcUrminé, mais toutes en tercets. Un vers isolé termine la pièce, ou, si Ton veut, la pièce finit par un quatrain. Quant à l'enlacement des rimes, le premier et le troisième vers riment ensemble , et le second rime avec le premier du tercet suivant.

moens n'a pas un seul souvenir de la maison pater* nelle; sa mémoire d'enfant ne remonte pas au-delà de l'université de Coimbre, et déjà l'adolescence lui ôte une partie de sa pureté sereine et de sa naïve candeur. Il ne connaît rien de plus reposé, de plus calme, de plus pur que les eaux du Mondego qui parlent de la belle et malheureuse Inez. Lisez les doux adieux qu'il leur adresse 6n quittant Coimbre : Doces e claras aguas do Mondego... (i). C'est là que son cœur vient chercher de l'ombre et du frais quand le feu de ses passions s'allume; à son premier chagrin d'amour, c'est vers ces bords que son imagination revole : Vax> as serentis aguas do Mondego descende j etc.. (a).

Vers r âge de treizç^ans, on l'envoya à l'université qui venait d'être, en 1 537, transférée de Lisbonne à Coimbre. U fit dans cette ville toutes ses études, y compris la philosophie (3). John Âdamson présume qij' André Oovea , Teive et surtout l'illustre poète

(4) Sonnet cxxxm. — Ce sont là peut-être les premiers vers de Gamoens. Severim pense qu'ils furent composés à TUniversité de Coimbre. Je crois, au moins, que Camoens les fit, soit sur la route de Coimbre à Lisbonne, soit peu après son arrivée dans cette ville, n y a de Tinexpérience dans la forme et dans la pensée, a Le corps , vêtement de l'âme » se sent du cours récent de philosophie. Les églogues iv et v me paraissent postérieures, quoique plusieurs manuscrits les attribuent à la première jeunesse de l'auteur.

(2) Cançâo iv. — Voyez encore le sonnet cxi.

(3) Voyez Nicolas Antonio, BihlioL Hispan, nova, art. Ludov. de Camoens, t. II, p. 25.

DE GÂMOENS. aSn

écossais Buchanan, appelés à professer à Coimbre par Dom Jean IXI, durent exercer une heureuse influence sur le développement du génie poétique de Camoens. Cette supposition ingénieuse n'est pas confirmée parles dates. Cette petite colonie savante n'arriva à Coimbre qu'en i547 (i); Camoens avait alors vingt*trois ans, et il avait déjà, depuis trois ans au moins, quitté Coimbre et l'Université.

La grande idée et le grand mérite de Camoens, comme poète, à été de créer en Portugal la langue épique. L'esprit moderne associé dans l'épopée à la forme antique, tel fut lé monde qu'il chercha, et il ne mourut pas sans l'avoir trouvé. Mais il cultiva, chemin faisant, tous les genres de poésie usités jusque là par ses compatriotes, l'églogue à la manière de Virgile et de Sannazar, l'ode et l'épitre (a) à l'imitation d'Horace, le sonnet et la cançâo à la mode de Pétrarque et de Bembo, les trovas, les endechas, les redondilhas à la façon des Provençaux et des Catalans (3), le drame même dans

(4) Barbosa, Bihlioi,^ LusiU, art. André de Gouvea, t. II, p. 450. -~ Buchanan, pour se rendre à Coimbre, quitta Paris où il professait au collège de Sainte-Barbe. Cet illustre Ecossais, dont la vie a été presque aussi agitée que celle de Camoens, a laissé, comme Cardan et quelques autres érudits de la même époque, des mémoires ou, comme on disait alors, un livre de propria vtto.

(2) Estandas, ce mot répond dans plusieurs cas à ce que nous nommons EpHres,

(3) Camoens se livra même à toutes sortes de jeux et de tours de

a88 VIE

la double forme de Plaute et de Gil Vicenle. Le génie poétique dut être en lui très-précocG, puisque nous le voyons, dès son arrivée à Lisbonne, âgé de dix-neuf à vingt ans, s'ouvrir par son mérite les premières maisons du royaume, adresser des sonnets à Dom Theodosio de Bragança, à Dom Manoel de Portugal, lui-même poète de mérite, au vice-roi Dom Jean de Castro ( j ), aux mânes de Dom Femand de Castro (2), et dédier deux églogues (3) au duc d'Aveiro. Nous retrouvons dans le recueil de ses Rimas varias, des sonnets et quelques ^ro^â^f à l'adresse deDonaFrancisca de Aragâo etdeDona Guiomar de Blasfé. Nous remarquons même qu'il était assez familier avec cette dernière pour lui adresser une volta et un sonnet sur une brûlure qu'une bougie lui avait faite au visage (4) . C'est ici le lieu de relever une erreur répétée dans les diverses vies anglaises et françaises deCamoens. Elles nous disent toutes qu'il ne fit qu'un pas de Coimbre à la cour. Ceux qui ont emprunté les premiers ce fait aux biographies portugaises n'ont pas songé que a corte signifie simplement Lisbonne. Camoens,.

force poétiques. Nous trouvons dans ses Etparsa» des redondilha& en pieds brisés , des sonnets en écho , d'autres sonnets partagés en demi-vers, etc., etc.

(4) Sounet CLXixx.

(2) Sonnet lxiii. Dom Femand était fils de Dom Diogo de Castro.

(3) Les sixième et huitième.

(4) T. IV, p. «50, édit. de Paris, 48i5, et le sonnet xxxix.

DE CAMOENS. OiSg

issu d'une branche cadette et non titrée^ n'a jamais été reçu à la cour : No Paco.

La multitude de poésies légères et galantes recueillies dan6 ses œuvres prouve combien il rechercha toute sa vie la société des femmes. Tantôt c'est une volta en réponse à trois dames qui lui disaient qu'elles l'aimaient; tantôt ce sont des redondilhas à de jolis yeux, qui ne voulaient pas le regarder ; une autre fois ce sont des couplets à une certaine espiègle qui l'avait appelé diable^ et à laquelle il propose cavalièrement de se donner à lui; plus loin, c'est un sonnet adressé à quatre femmes qu'il compare à Pallas, à Vénus, à Diane et à lunon (i). Toutes ces faciles bagatelles prouvent la délicatesse de son esprit, sans accuser l'inconstance de son cœur ; mais, pour ne rien taire, parmi ses sonnets et ses cançôes, il en est de fort tendres qui portent des adresses fort diverses. C'est Violante, puis Natercia, Dinamène, Belisa, Nise, Gracia, Beatrix, Inez, Orithya^ que sais-je ? nous pourrions dérouler une liste de noms féminins aussi longue que celle des maîtresses de Doa Juan. Les commentateurs, qui ont tous la manie des assimilations et qui voudraient faire de Camoens un second Pétrarque, fidèle au culte d'une seule Laure^ ont trouvé un biais merveilleux pour ramener ces noms divers à

(4) Sonnet xuv.

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