‹ Causeries et méditations historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · Ô VIE · texte numérisé non relu

Ô VIE

teries , dans un vain désir de louange; j'expose des choses vraies, et qui me sont arrivées. Plût à Dieu que ce fussent des fables et des songes 1 »

Gamoens a plusieurs fois insisté sur la réalité de ses poésies amoureuses. Voici la fin de son premier sonnet destiné à servir de préface au recueil de ses Rimas y que quelques - uns ont appelées : Tristes en matière (T amour :

« ...0 vous, queTaniour soumet <^ des volontés changeantes, quand vous lirez dans ce livre peu étendu des événements si divers, sachez que ce sont de pures vérités et non des fables. Suivant que vous connaîtrez l'amour, vous aurez rintelligence de mes vers (1). »

C'est dans cette pénible situation de cœur, à trois mille lieUes de son pays, que Camoens reçut la seule nouvelle qui pût aggraver ses peines : celle quil aimait n'existait plus.

Nous pouvons juger de la violence et de la durée de sa douleur par le nombre des poésies dans lesquelles il a déploré cette perte. Six de ses sonnets (a), une églogue (3) et deux de ses sextines (4) ont immortalisé ses regrets. Toutes ces pièces sont empreintes de la douleur la plus vive, de l'abattement le plus profond . Voici un de ces sonnets, dont

\h) Voy., sur le môme sujet, le sonnet clxxxii.

(2) Les sonnets, xix, xxix, xcii, clxxiv, clxxxvi, ccxxx.

(3) La quinzième.

(4) La troisième et la quatrième.

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presque tout le mérite consiste malheureusement dans une ravissante mélodie, qu'aucune traduction ne saurait rendre.

SONNET xre.

« mon âme channante (4), qui as pris si tôt congé de cette triste vie, repose là-haut dans le ciel éteraellement, et que je vive, moi, sur cette terre , toujours triste 1 Si là-haut, dans la demeure céleste où tu es montée, il est permis de se souvenir de notre monde, n'oublie pas Tamour ardent que tu as vu briller si pur dans mes yeux ; et, si tu crois que le chagrin qui m'est resté du malheur sans remède de t'avoir perdue mérite de toi quelque retour, demande à Dieu , qui a abrégé tes années, qu'il m'enlève d'ici pour te revoir, aussi vite qu'il t'a enlevée. »

Dom José Maria de Souza, celui des biographes deCamoens qui \ le plus attentivement étudié cette partie de l'histoire de notre poète, pense qu'il n'apprit la mort de sa maîtresse que longtemps après avoir quitté les Moluques, et seulement en 1 564 (^)* Voici nos raisons pour la placer ici. ,

Nous ne savons avec certitude que deux choses sur la maîtresse de Camoens : elle était dame du palais, et mourut jeune. Cette dernière circonstance a fait penser à plusieurs biographes qu'elle était morte avant le départ du poète pour Goa. Je ne puis admettre cette supposition , conti*edite par plu-

(4) Les traités de versification portugaise blâment très-ridiculement l'équivoque de Aima minha et maminha.

(%) Voyez une lettre adressée par Dom Joze Maria de Souza à M. John Âdamson. (ifemotrs ofthê life of\lAm de Camoens, t. I , p. 96.)

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8ie«rs pièces évidemment composées dans l'Inde, et tpà sont toutes pleines d'elle. On doit, pour accorder les vers du poète avec la tradition, n'éloigner la mort de cette jeune femme que le moins possible de l'arrivée de Camoens dans l'Inde. La dernière pièce qui lui soit adressée est la cançào sixième, écrite 4 Ternate, et à qui on peut assigner la date de iSSy. Nous croyons donc que la maîtresse de Camoens mourut vers 1 555 ; il fallut bien deux ans pour que ce malheur allât trouver notre poète à l'extrémité du monde.

Il est permis de présumer que ce fut alors qu'atteint d'ane maladie désespérée, il reçut dans un hôpital les soins qu'on accorde à l'indigence. Il ne revint à la vie , comme il nous l'apprend , que par un miracle égal & celui qui prolongea les jours du roi Ézéchias (i).

Dans sa résigiiation douloureuse à ses malheurs 'passés, et dans l'attente de nouvelles peines, Camo^is écrivit le sonnet suivant aux Moluques.

SONNET XCn.

c Que pourrai-je donc demander encore au monde, lorsque dans l'objet où j'ai placé un si grand amour, je n'ai vu que les rigueurs, l*indiâérenoe et enfin la mort, que rien ne peut surpasser? Puisque je ne suis pas encore rassasié de la vie, puisque je sais déjà qu'une grande douleur ne iue pas , s'il existe une chose qui cause de plus grandes angoisses, je la verrai; car je puis tout voir. La mort, pour mon laaUieur, m'a déjà aus«n sûreté contre tous les maux. J'ai déjà

(4) Voy. Liisiadas, cant. YII% oit. 80.

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perdu ce qui m'a enseigné à perdre la crainte. Je n'ai vu dans la vie que le manque d'amour; je n'ai vu dans la mort que la grande douleur qui m'est restée. Il semble que pour cela seul je sois né. »

Ces pressentimentSy qui annonçaient à Camoens d'autres infortunes, ne furent pas trompés. Cependant, pour quelque temps, sa position s'améliora. Francisco Barreto fut remplacé, le 3 septembre i558, par un prince du sang royal , Dom Constantino de Bragança, frère de Dom Theodosio, qui avait montré à Lisbonne de l'estime pour le talent de Camoens. Ce vice-roi se hâta de réparer les torts du dernier gouverneur, et nomma Camoens curateur des successions vacantes à Macao. M. Francisco Alexandre Lobo, apologiste trop indulgent des ennemis de notre poète , veut qu'il ait dû cette faveur à Barreto ; mais cette supposition est contredite par tous les témoignages. Barreto n'était que gouverneur, et ceux des historiens qui rapportent ce fait sans nommer Dom Constantino, attribuent unanimement fcet acte de justice au vice-roi.

Camoens se rendit à son poste à Macao en i SSg. Cette jolie ville, demi-portugaise et demi-chinoise, ne faisait que de naître. Notre poète put jouir pendant dix-huit mois, dans ce séjour, d'un de ces intervalles de tranquillité et d'aisance qui ont été si rares dans sa vie. C'est là, dit-on, qu'il acheva en partie ses Lusiades.

Il vécut , toutefois , très-retiré dans cette ville , tput occupé de son poème et du souvenir de sa mai-

tresse. Lui-même l'a dit dans un charmant sonnet : ce Aimer, c'est marcher solitaire au milieu du monde (i). »

On montre encore aujourd'hui à Macao une grotte qui a conservé le nom de Camoens. Suivant une tradition reçue dans la ville, il se retirait souvent dans cet endroit solitaire pour travailler à son poème et se livrer à ses pensées :

SONNET Ctl.

a Tout le monde me juge un homme perdu, en me voyant si profondément livré à mes soucis, marcher toujours séparé d^ hommes et négligeant toutes relations humaines; mais moi qui ai connu le monde et qui ai été presque écrasé par lui, je tiens pour bas, grossier et abusé celui dont Tâme ne grandit pas sous un mal tel que le mien. Qu'il retourne affronter la terre, la mer et les vents; qu'il cherche honneurs et richesses sous d'autres climats, domptant le fer, le feu, le froid et le chaud! Moi, tout à Tamour, je me contente de tenir sculpté pour l'éternité votre charmant visage au fond de mon cœur. »

Ce lieu , que les gens du pays nomment aussi la Grotte de Patanéy est situé à peu de distance de la ville. Plusieurs voyageurs, notamment Eyles Irwin (2), et plus récemment M. Rienzi (3), en ont

(f) Sonnet lxxxi.

(2) Voy. sir William Ouseley's OrimiaX coHections, vol. I, p. 426. — Lord Macartney , Voyage à la Chine, trad. française,. 2« édit., t. IV, p. 179, — HUttner, t. V* du voyage précédent. — Ellis, Voyage en Chine, trad. fr., t. II, p. 271. — De Guignes, Voyagea Péking, t.III,p.181.

(3) Ce voyageur eut, en 1828, l'idée de consacrer ce lieu poétique par un monument. On a rendu compte dan^ la Revue des Deuoth

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donné des descriptions et des dessins. La grotte, proprement dite, occupe la partie inférieure d'un roc élevé, qui est aujourd'hui enclavé dans un vaste jardin. On pénètre dans ce réduit par une haute et large ouverture pratiquée entre deux montants de pierre, sur lesquels s'appuie transversalement un bloc énorme de granit. Une ouverture cintrée, beaucoup plus haute et plus étroite que la première, est pratiquée d'un des côtés du roc, et permet de monter au sommet. De cette espèce de belvédère naturel, la vue s'étend au loin sur la mer et les îles voisines. Ne semble-t-il pas que ce soit là précisément cet antre isolé, cette grotte déserte que Camoens, dans un accès de mélancolie farouche, appelait si ardemment par ces beaux vers?

SONNET GLXXXI.

« Où trouverai-je un lieu tellement écarté , teUement à Tabri de tous les souilles du Sort , qu'il ne soit point fréquenté , je ne dis pas par les hommes , mais par les bêtes féroces ; quelques taillis effrayants et sombres y une forêt solitaire, triste, obscure , sans claire

Mondes (n** de novembre 4 834 , l'* édit.), de cet hommage payé à la mémoire de Camoens. Malheureusement, d'après les termes mêmes du récit, on ne peut guère louer que le bon vouloir. Il parait que M. Rienzi a, dans les meilleures intentions du monde, rendu presque méconnaissable la grotte du poëte : « Il a fait, dit-il, creuser une niche de plus de six pieds de haut sur cinq de large„à l'endroit même où venait s'asseoir Camoens rêvant à son po'éme. » Le granit fut taillé par le ciseau et le monument aurait été complet , si le maître du jardin (grâces lui soient rendues !) n'avait arrêté le zèle monumental du trop impétueux admirateur de Camoens.

Saô VIE

fontaine, sans agréable verdure ; enfin un lieu conforme à mes soucis j afin que là , dans les entrailles des rochers , à la fois vivant et mort, enseveli et vivant , je puisse me plaindre sans mesure et sans contrainte ! Là , du moins , puisque ma peine est sans remède , je ne serai pas triste dans des jours gais , et des journées entières de tristesse me rendront content. »

Le vice-roi Dom Constantino ne se contenta pas d'avoir placé Camoens à Macao. En 1 56o , il le rappela à Goa , où notre poète espérait rapporter la petite fortune qu'il avait amassée dans sa place, ou, comme il est plus probable, dans une heureuse spéculation commerciale; mais un nouveau malheur l'attendait en route. Sur les côtes de la Cochinchine , dans la baie de Camboge, son vaisseau toucha sur un écueil et fut mis en pièces. Grâce au calme de la mer, Camoens parvint à gagner, sur une planche brisée, les bords du fleuve Mécom, ne sauvant de ce naufrage que ses Lusiades. Je lis, mais dans un seul auteur (i), qu'il eut un compagnon de salut : c'était cet esclave de Java qui le servit si fidèlement jusqu'à la mort. Ce renseignement est pour moi d'un grand prix. J'aime à voir commencer par cette communauté de périls l'affection si touchante du Javanais et de son maître; j'aime à penser qu'ils se durent mutuellement la vie, et que c'est peut-être aux efforts de ce pauvre serviteur inconnu que l'Europe est redevable delà conservation des Xi^fioiiej. Nicéron, ou plutôt

(4) Nicéron {Mémoires , t. XXXVII) , répété par lord Strangford.

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l'auteur portugais de T article îœéré daa& ses Mémoires, Domme Jean cet esclave auquel Pedro de Mariz, MànoeldeFaria eSouza(t) et la commune renommée ont attribué le nom $ Antonio, désormais impérissable. Le souvenir de cet événement a inspiré à Camoens de mélancoliques actions de grâces dans le dixième chant de» Lusiades.

OOTAYE CXXVIII.

« Pleuve secourable 1 Un jour tes rives paisibles recueilleront d'un triste et lamentable naufrage des chants déjà mouillés de Tonde amère , seul débris échappé aux écueiis, aux tempêtes , aux dangers sans nombre et à toutes les misères qui accableront cet exilé dont la lyre harmonieuse aura plus de renommée que de bonheur.»

Les deux naufragés furent reçus avec hospitalité par les familles chinoises établies au bord du fleuve Mécom. Il paraît que ce fiit sur cette rive étrangère que Camoens composa ses Redondilhas merveilleuses , selon l'expression de Lope de Vega (2)1 belle et touchante paraphrase du psaume 1 36, Su-perflwnina Babjlonis (3) , Dans cette pièce il passe en revue sa vie et ses malheurs : Il isuspend sa flûte aux saules et dit adieu.au chant. C'est dans cette glose poétique que se trouve un long et gracieux morceau sur le pouvoir de la musique , qui n'a

(4] Bimas varias, t. m. p. 479.

(2) Prologue du poëme de Saint-Isidore,

(3) n a composé sur le même texte les sonnets ccxxxvu ,

CCXXXVIII , CGXXXIX et cclxxxii.

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de comparable que les vers de Shakspeare dans le cinquième slcXiq an Marchand de Venise. Voici une de ces charmantes strophes :

a On me demandait pourquoi je renonçais au chant et à la musique que je pratiquais à Sien ; car le chant aide toujours à faire oublier quelques peines passées. U diante; celui qui chemine gatment dans le chemin pénible ; efirayé de robscurité du bois épais et de la nuit , l'homme craintif chasse la peur en chantant. Le prisonnier chante doucement en frappant sa chaîne pesante ; il chante le joyeux moissonneur; et le journalier qui travaille, s'il vient à chanter , sent moins le poids de sa tâche. »

Camoens , à peine remis et séché de son naufrage , se confia de nouveau à la mer : il passa d'abord à Malaca, où Ton trouvait pour Goa des occasions fréquentes; enfin il arriva dans cette ville en i56i.

Il s'acquitta généreusement de ce qu'il devait au vice-roi , en lui adresant les fameuses stances : Comonos vossos hombros (i), imitées de l'épître d'Horace à Auguste : Quando sustineas — dans lesquelles il célèbre surtout la conquête récente de la ville de Damao. Notre poète, en louant l'administration de Dom Constantino, ne fut sans doute pas fâché de pouvoir régler honnêtement ses comptes avec celle de fiarreto. Cependant, quoique le blâme du prédécesseur résonne toujours agréablement aux oreilles de celui qui lui

(4) Estancias II.

i>£ CAMOENS. 'iag

succède, Camoens eut la généreuse délicatesse de ne pas prononcer le nom de l'ancien gouverneur.

C'est dans ce temps de demi-prospérité que Camoens donna l'agréable festin poétique dont le menu nous a été conservé dans ses œuvres. Il invita plusieurs amis, dont nous savons les noms : Dom Francisco d' Almeyda, Dom Vasco de Atayde, Heitor da Sylveira, surnommé Draco, Jean Lopes Leitâo (i) et Francisco de Mello. Il les reçut dans une salle disposée avec élégance, et les fit asseoir devant une table bien servie; puis quand on vint à découvrir les plats, chaque convive, au lieu de mets, trouva une stance à son adresse. Nous avons toutes ces petites pièces de vers avec les réponses impromptu qui y furent faites.

Il ne faut pas s'étonner de trouver dans un écrivain aussi mélancolique et aussi malheureux que Camoens, de pareilles traces d'enjouement. Ces contrastes sont très-naturels. On peut citer du même poète plusieurs morceaux empreints d'une naïve gaieté, l'épisode de Yelloso, par exemple, dans les Lusiades. Les traits bouffons abondent dans les trois comédies qu'il nous a laissées : il a même pris quelquefois les peines amoureuses du côté comique. Nous avons de lui deux sonnets espagnols, qui ne diffèrent que par quelques variantes (le ccLx^'et le GGXGix^), sur une larme qu'une dame un peu rail-

(4) Celui à qui Camoens a adressé le sonnet cxxxiv.

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leuse lui avait envoyée entre deux assiettes. De tels badinages prouvent que Gamoens était loin d'être naturellement ou systématiquement mélancolique. Son âme, au contraire, était ouverte à la gaieté , comme à toutes les impressions vives , et s'il se montre plus ordinairement triste, c'est que le Sort l'a voulu ainsi.

Le 17 septembre de cette année (i 56 1), levîceroi Dom Constantino fut rappelé et eut pour successeur Dom Francisco Goutinho, comte do Redondo. La politique de ce nouveau vice-roi rendit quelque influence aux partisans de l'ancien gouverneur, Francisco Barreto. Les ennemis de Gamoens se réveillèrent. Ne sachant comment l'attaquer, on l'accusa de malversation dans l'exercice de sa charge à Macao. On l'emprisonna; mais l'examen de sa conduite ne pouvait qu'apporter la preuve éclatante de sa probité. Elle fut reconnue. Alors une des créatures de Barreto , Miguel Rodrigues , surnommé , soit à cause de son avarice, soit à cause de sa dureté, Fios seccos (fils secs), le fit retenir en prison, suivant Pedro de Mariz, pour une ancienne dette de 2100 creuzades. Faria e Souza , qui a écrit son commentaire en espagnol , ne parie même que de quelques maravedis. Nous trouvons dans Diogo do Gouto un renseignement qui explique la mauvaise humeur de ce Fios Seccos. Get homme avait eu, sous l'administration de Barreto, le commandement de dix

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vaisseaux de guerre, et il avait perdu cet avantage à ravénement du nouveau vice-roi (i).

Camoens prit cette mesquine persécution du côté plaisant : il adressa au comte do Redondo un placet comique, où il jouait à chaque vers sur le so« briquet de Fios Seccos : c'est, je crois, la seule épigramme nominale qui soit échappée à Camoens* Il terminait ces Trovas ou couplets, en priant le vice-roi, qui était prêt à s'embarquer pour une expédition, de vouloir bien le désembarguery afin qu'il pût prendre part à la campagne. Cette plaisanterie eut son effet. Il recouvra sa liberté.

On a dit que Camoens ne recourut que cette seule fois à la bourse des grands. Je crois que, dans cette occasion même, il s'adressa beaucoup plus à Tau-* torité qu'à la bourse du vice^roi. Ce qui a causé peut-être la méprise de Dom José Maria de Souza, c'est qu'une autre requête en vers, écrite et présentée à Dom Francisco par Heitor da Sylveira, a été insérée dans les œuvres de Camoens. Ce placet s'adressait effectivement à la bourse de Coutinho. Camoens apposa au bas, comme apostille amicale, les vers suivants :

a De doctes livres nous apprennent qae la colère du grand Achille donna la mort à THector troyen. Toilà maintenant que la faim va tuer notre Hector lusitanien. U court risque d'être accablé par son adversaire , si votre main secourable ne s'interpose et ne met les combattants hors de lice. »

(4) Dec. m, liv. VII, cap. 4.

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Il nous reste une autre preuve du noble emploi que Camoens faisait de son crédit. Cest une ode où il recommande à la bienveillance de Dora Francisco un grand naturaliste maltraité par la fortune, le médecin Garcia da Orta^ auteur d'un ouvrage très-es* timé sur les plantes de l'Inde. N'est-il pas touchant de voir Camoens, si souvent exposé à la pauvreté, solliciter des grâces pour autrui , lui dont la muse pleine de fierté ne demanda jamais rien pour lui* même? En comparant le texte de cette ode imprimé à Goa en 1 563, avec celui que nous lisons dans ses Rimas j on peut juger, par le nombre des variantes, du soin que Camoens apportait à perfectionner ses moindres écrits. On a une autre preuve de ce soin : le sonnet adressé en 1 672 à Manoel Barata, auteur de VArt de récriture et imprimé d'abord dans ce livre, se retrouve dans les œuvres de Camoens avec de notables corrections.

Depuis son retour de la Chine jusqu'à son départ de l'Inde, Camoens, tous les étés, s'embarquait régulièrement sur les flottes de l'État et revenait hiverner à Goa, se reposant, en faisant des vers, de la fatiigue de ses expéditions maritimes. C'est probablement dans une de ces courses qu'il séjourna quelque temps à Damào, où il adressa sa treizième élégie à la jeune et belle Dona Maria da Figueira, qui habitait cette ville avec son père, mestre Melchior, et qui était, à ce qu'il semble, née dans l'Inde. Quelques critiques attribuent au

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séjour cle*Camoens à Damâo, où la population indienne était assez nombreuse , et à sa résidence à Goa, où il dut être fort mêlé aux Canarins, quelques expressions de ses poésies qui semblent prises aux Gy mnosophistes et aux Brahmanes de l'Inde, telles, par exemple, que la distinction qu'il fait en plusieurs endroits du monde visible et du monde in" telligible où F on jouit de la joie et du bonheur par^ fait ( i). On peut rapporter aussi à cette époque ses dernières amours. Il est probable que ce fut dans ce temps de calme qu'il s'éprit d'une passion, que ses biographes n'ont pas assez remarquée, pour une belle habitante de Goa. Au sujet de cette surprise de l'amour, il composa le sonnet suivant :

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