SONNET CXCIV
« Ici, dans cette Babylone d'où découle tout le mal qui remplit le monde; ici, où le pur amour est sans valeur, parce que sa mère,
(\) Espèce de tournoi mauresque où Von combattait avec des roseaux.
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plus paissante que lui profane tout; ici où le mal se raffine, où le bien se corrompt, où la tyrannie peut plus que l'honneur; ici où la monarchie aveugle et égarée croit qu'un vain nom est un gage de bonne foi ; ici, dans ce labyrinthe où la noblesse, la valeur et le savoir vont demandant l'aumône aux portes de la bassesse et de la cupidité ; ici .dans cet obscur, chaos de. confusion , je remplis le cours de la nature ; vois si je t'oublierai , 6 Sion 1 »
C'est dans cette disposition mélancolique qu'il composa ses redondilhas mémorables intitulées : Disparates na India (inconséquences ou folies des Européens dans l'Inde), Il stigmatisa dans cette satire , avec une vertueuse indignation, la cupidité , tes rapinesy les mœurs dissolues et tous les vices dans lesquels se plongeaient ses concitoyens. Cette pièce, écrite avec la verve sévère qu'il déploie si souvent dans les Lusiades, est le digne pendant des stances sur le Désordre du monde. On admire, dans la misanthropique tristesse dont ces deux pièces sont empreintes, quelque chose de la profonde amertume qui a dicté, de nos jours, les plus poétiques invectives de lord Byron ; mais il y a de pjus, dans les vers de Camoens, une louable discrétion sur les personnes et un généreux pardon de toutes les injures souffertes, deux qualités qui n'étaient pas les vertus dominantes du dernier barde de l'Angleterre.
Quoiqu'il ne se trouvât pas, dans les Disparates^ un seul nom propre ni une seule personnalité, Dom Francisco Barreto, qui ne cherchait qu'un prétexte^
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voulut y voir une attaque à son autorité. Camoens fut mis en prison, et comme plusieurs vaisseaux partirent, peu après, de Goa pour la Chine, le gouverneur le fit embarquer, avec ordre de rester aux Moluques; c'était jeter douze centâ lieues de plus entre Camoens et sa patrie.
Quelques vers du poète, insérés plus tard dans la paraphrase du psaume 1 36 {super fiumina Babjlonis\ nous apprennent combien profondément il ressentit cette injustice : « Puisse, dit-il, le souvenir de cet exil demeurer sculpté sur le fer et sur la pierre ! » Ce vœu fut toute sa vengeance ; il ne nomma pas même son persécuteur. Il s'est plaint encore de cet exil, et avec la même réserve , dans plusieurs passages des Lusiades ( i ) . Les vaisseaux qui l'emmenèrent vers le sud mirent à la voile au commencement de i556.
On n'a que des notions peu précises sur ce que fit Camoens pendant les trois premières années de son exil. On croit qu'il fut déposé à Malacca, d'où il se rendit aux Moluques. Plusieurs de ses poésies les plus mélancoliques sont de cette époque, entre autres, je crois, la première sextine (2), où il se
(4) Voy.ch. VII, oct. 79-82.
(2) Les lois métriques des sex'inas sont très-compliquées et très-singulières. Ces sortes de pièces sont composées de six stroph^s de six vers 'chacune, plus un envoi en tercet. Les mots qui forment les rimes de la première strophe sont seuls admis à servir de rimes ^iix cinq autres et au tercet. Ces mots ne peuvent se placer
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plaint de la fuite des années qui s'écoulent tandis qu'il est privé de la présence de sa maîtresse et de la yufi de sa patrie, et l'ode sixième, où il raconte la vision qu'il a eue de cdle que, dans son amour de plus en plus mystique, il compare ^ Laure et à Beatrix(i). Nous avons la preuve qu'il visita l'île de Temate, dont il a décrit le volcan , le climat et les habitants dans sa sixième cançâo. Nous croyons qu'il dut passer la majeure partie de ces trois années dans les îles de Timor ou de Tidor, qui étaient les Keux d'exil ordinaires des Portugais dans l'Inde. C'est à cette extrémité du monde que notre poète, livré au souvenir de toutes ses infortunes, écrivit, je crois, la belle cançâo XI, où il raconta sa vie entière et toute l'odyssée de ses malheurs. Quoique
que dans Tordre suirant. La rime du dernier vers de la première strophe devient la rime du premier vers de la deuxième. La rime du premier vers de la première strophe devient la rime du second vers de la deuxième ; la rime du deuxième vers de la première strophe devient la rime du quatrième vers de la deuxième ; la rime du troisième vers de la première strophe devient la rime du sixième vers de la deuxième ; la rime du quatrième vers de la première stn^he devient la rime du cinquième vers de la deuxième; la rime du cinquième vers de la première strophe devient la rime du troisième vers de la seconde. Et de même pour les strophes suivantes. La loi du tercet final est que les derniers mots des trois vers qui le composent soient ceux qui terminent les trois {ureniers vers de la sixième strophe.
(1) Qn peut voir une autre comparaison avec Laure dans le sonnet cm.
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très-longue, on me pardonnera, f espère, de citer cette pièce en entier.
CANÇAO XI.
« Yien» çà, discret dépositaire des plaintes que j'exhale sans cesse, papiei^ sur! qui je décharge mes chagrins. Disons les injustes traverses que, pendant tout le cours de ma vie, m*a suscitées le Destin contraire, inei^orable, sourd, aux larmes et à la prière. Jetons un peu d'eau sur un ardent fbyer, et qu'à grand l^ruit s-élève une plainte plus forte que ceUes que toutes les mémoires se rappellent. Disons: mes ma^ucs à Bien, au monde, au genre hiunain et aux vents, à qui bien des fois déjà je les ai contés tout aussi vainement, que je les conte à cette, heure. Mais, comme je suis né pour les méc<»iiptes, je ne doute pas que ce projet luimême ne finisse par e» être un. Impuîssanti à réussir, comme je le suis, qu'on ne m'accuse pes si j'erre encore ea ce point; c'est une sorte de consolation de pouvoir parler et errer librement et sans recevoir de blâme. Sien triste est le sort de celui qui se contente desipeul
« Jje suis, deimis longtemps , désatosé de l'espérance de trouver un soulagement dans la plainte. Mais au. malheureux qui soufire y force est de crier, si sa douleur est grande. Je crierai donc, quel^ que faible et impuissant. que soit le secours delà parole pour me soulager, car la douleur ne se calme pas toujours en criant. Qui me domina, au moins, le pouvoir d& répandre des larmes et des soupirs sans fin, égaux au mai qui habite en mon âme? Mais peuton jamais atteindre la mesure de la souffrance par des cris ou par desc larmes? Je dirai, enfin, g& que m'enseignent la colère et la tristesse, elle souvenir de ces pénibles sentiments, autre douleur plus poignanta et non moins réelle. Hommes désespérés, venez m'entendrel et loin, bien loin d'ici ceux qui vivent d'espérances, et qui; livrent leur imagination crédule à de vains rêves 1 qu'ils s'éloignent, car l'Amour et la Fortune ont décidé qu'on ne pourra comprendre la douleur que dans la mesure où on l'a sentie.
« Quand je sortis de la sépulture maternelle, hôlo récent du monde , incontinent de funestes étoiles m'asservirent et m'enlevèrent
mon libre arbitre. En effet, j*ai mille fois connu dans ma vie la mei^leure route, et, en dépit de moi-même, j'ai suivi la plus mauvaise. Dès qu'enfant j'ouvris doucement les yeux , la Destinée, pour proportionner mes tourments àipon âge, voulut qu'un petit dieu aveugle me blessât. Les pleurs de mon enfance elle-même coulèrent pour des chagrins amoureux. Les vagissements de mon berceau résonnaient déjà comme des soupirs. Mon âge et mon destin étaient d'accord. Quand, d'aventure, on me berçait, si Ton me chantait de tristes vers d'amour, aussitôt je m'endormais : tant mon naturel était porté à la tristesse.
a Ma nourrice fut une bête féroce, car le destin n'a pas voulu qu'une femme reçût un tel nom de moi, et il ne s'en fût pas trouvé. Ainsi je fus nourri, sans doute, afin que je suçasse le poison amoureux, que je devais boire dans un âge plus avancé, sans que, grâce à l'habitude, il me devînt mortel. Dès lors, je vis l'image et l'apparence de cette créature féroce (4), si belle , si suave et si venimeuse , qui m'a allaité au sein de l'espérance. Je vis plus tard l'original, qui ne rend pas seulement excusables, mais triomphantes et glorieuses les fautes où m'a jeté ma frénésie. Elle avait, comme il me sembla , une forme humaine ; mais elle resplendissait d'un éclat divin. Sa taille et sa démarche étaient si charmantes, qu'à sa vue tout mal se changeait en bien. En elle , ombre et lumière , tout excédait le pouvoir dé la nature.
a Quelle sorte de tourments l'Amour a-t-il jamais inventée qu'il n'ait, je ne dis pas essayée, mais épuisée sur moi? D'abord, les implacables rigueurs , qui découragent, détournent de leur but et font rougir sous le dédain les désirs bràlants, dans lesquels la pensée puise sa force ; puis, des ombres fantastiques, introduites par de téméraires espérances. Tantôt c'étaient des faveurs imaginaires et chimériques, folles illusions que disperse et met en fuite la douleur des mépris reçus, cette douleur qui bnse l'aile de l'imagination; tantôt c'était le supplice de conjecturer et de tenir mes conjectures pour certaines, puis, tout aussitôt , d'avoir l'humiliation de me dé-
(1) (( Aquella humana fera tâo formosa. » Camoens paraît affectionner cette expression. Son ode IV'' commence par ce vers :,
t( Formosa IVra Iiuniana ><
DE CAMOEWS. Sl"]^
dire ; c^était d'attribuer à tout ce que je voyais un autre sens que le sens véritable ; c'était , enfin , de chercher dés raisons à toutes choses y tandis que je n'étais environné que de choses sans raison.
tt J'ignore comment la flanmie de ses regards savait dérober les cœurs qui, par les yeux, s'élançaient subtilement vers elle ; peu-àpeu elle attirait le mien d'une manière invincible , comme le soleil ardent pompe insensiblement la moiteur d'une voile humide. Un visage pur et transparent, pour qui les noms de beau et de charmant ne sont qu'un insuffisant éloge j un doux et attrayant regard qui ravissait les âmes , telles ont été les herbes magiques que le ciel m'a fait boire, et qui , pendant de longues années, m'ont tenu transformé en un autre être , et rendu si content de ma métamorphose , que je trouvais dans mes illusions un remède à mes chagrins. Je plaçais un bandeau devant mes yeux pour me cacher mon infortune, qui croissait comme un enfant élevé par les soins d'un maître, pour lequel il grandit.
« Qui peut peindre ce qu'il y a de tristesse à vivre, comme moi^ absent et mécontent de tout ce que je voyais -, à être si loin du lieu où j'étais ; à parler sans savoir ce que je disais ; à marcher sans voir ma route ; à soupirer même sans m'apercevoir que je soupirais? Et, quand j'étais tourmenté par cette douleur sortie des eaux du Tartare, et que j'éprouvais ce mal, le plus douloureux de tous , et qui, cependant, a changé souvent mes âpres colères en de douces afflictions , alors , tantôt emporté par l'excès de la souffrance , je voulais et ne voulais pas cesser d'aimer et porter ailleurs, par vengeance, mes désirs désespérés, qui depuis longtemps ne "^pouvaient plus changer; tantôt je me replongeais dans le regret du passé, tourment pur, doux et mélancolique, qui transformait ma douleur en tristes larmes d'amour.
« Je ne cherchais d'excuses que pour moi seul; car le doux amour ne me permettait pas d'apercevoir la moindre faute dans l'objet aimé, et si tendrement aimé 1 C'étaient là tous les remèdes qu'inventait la crainte de la douleur, qui enseignait à ma vie à se nourrir d'illusions. Ainsi s'écoula une partie de mon existence, durant laquelle , si j'ai goûté quelques courtes satisfactions, imparfaites, timides, honteuses, ce n'a été pour moi que la semence d'un long et amer chagrin. Ce cours non interrompu de souffrances, ces
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pas toujours vainement fourvoyés , ont fini par éteindre en moi le goût ardent et si profondément enraciné des pensées amoureuses dont s'est nourrie ma tendre nature , qui , par une longue habitude des rigueurs qui surpassent les forces humaines, s*«st enfin convertie en un goût constant pour la tristesse.
« Ainsi, je changeai ma vie ; je changeai , non : ce fut le Destin cruel qui la changea dans sa colère; car moi, malgré mes souffrances, je ne l'aurais pas changée. C'est lui qui me força d'abandouner ma patrie , ce nid taiit aimé (4), et me fit traverser les vastes mers qui, plus d'une fois, ont metaacé mes jours. Tantôt j'eus à subir les plus rares effefts de la colère de Mars, qui voulut tout d'abord que mes yeux vissent et ressentissent les coups les plus cruels. On peut voir, en effet , imprimées sur mon écu les traces du feu ennemi {%), Tantôt j'errais, pèlerin vagabond, au milieu de peuples de langues , de coutumes , do deux et ^e caractères divers, et cela pour te suivre d'un pas diligent. Fortune inconstante, qui consumes nos années en nous présentant des espérances qui , de loin, brillent comme^des diamants, et|qui, tomft)ées de tes mains, ne sont plus qu'un verre fragile.
« La pitié des hommes me manqua, le vis, au premier péril, mes amis se tourner contre moi. Au second, je ne trouvai plus de terre où poser mon pied. On me refusa l'air pour respirer. Enfin , le temps et le mondé me manquèrent. Quel mystère incompréhensible! naître pour vivre, et m'apercevoir que jej manquais, pour vivre, de tout ce que le monde possède à cette fin! Ne pouvoir pas même me débarrasser de cette vie, que j'ai si souvent risquée! 11 n'y a pas de détresse, pas de dangers, pas de tristes ëvénemefnts , pas d'injustices commises par ceux que l'ordre confus du monde et d'anciens abus élèvent au-dessus des autres, que je n'aie soufferts, attaché à la fidèle colonne de ma souffrance, ce pflori que l'implacable persécution du malheur a mille fois brisé et relevé de son bras puissant.
(4) « patrie ninho amado. » Expnessibns favorites de Camoens, qu'il a répétées dans les Lusiades , et dans le sonnet OLXvnn , que nous citerons plus loin.
(^) Allusion à la blessure qui lui fit perdre un œil.
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« Je ne raconte pas ces maux comme le matelot , après une violente tempête, raconte ses périls dans un port joyeux. Aujourd'hui même, la Fortune houleuse me soumet à de si grandes misères, que je crains de hasarder un seul pas. Je ne cherche plus à détourner les disgrâces qui m'arrivent ; je ne prétends plus au bien qui me manque. Pour moi, toute Thabileté humaine est impuissante ; c'est d'une force souveraine, c'est de la Providence divine que je dépends. Cette pensée, bien claire pour moi, m'offre souvent une consolation dans mes malheurs ; mais quand, vaincu par la fragilité humaine , je jette un regard sur le cours du temps (4), et n'en rapporte que le souvenir des années si tristement écoulées , alors l'eau que je bois et le pain que je mange se changent en larmes amères, et je ne puis caiœer ma douleur qu'en laissant ma fantaisie se créer de chimériques peintures de joie.
« S'il était possible que le temps , comme la mémoire, retournât en arrière, et repassant sur les vestiges 'du premier âge. Rie ramenât près des fleurs que j'ai vues dans ma jeunesse! S'il était possible qu'un jour le souvenir de ma mélancolie présente devînt mon plus doux contentement 1 S'il se pouvait que je retrouvasse la joyeuse et suave conversation de mon amie , qui ouvrit à la fois mon intelligence et mon cœur! que je revisse la campagne , nos promenades , ses signes d'intelligence , ses regards , sa beauté de neige et de rose, sa grâce, sa douceur, son exquise politesse, et cette amitié sincère qui détournait toute idée basse, toute intention impure et terrestre, amitié telle que je n'en vis plus depuis lors!... Oh! vains souvenirs! où emportez-vous ce faible cceur, dont je ne puis encore dompter les vains désirs?
« Rien de plus, Gançâo ; rien de plus ! car je pourrais parler ainsi mille ans sans m'en apercevoir ; et si, par hasard , on t'accuse d'être longue et fastidieuse , réponds que l'eau de la mer ne peut tenir dans un vase étroit. Je ne chante pas de feintes galau-
(4) Je lis:
O» olhos no q«e corre , v néo alvmça ,
et non,
Os olhos na que eorre» e nAo alcança^
qui offre un mauvais sens.