‹ Causeries et méditations historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · SONNET XXIII · texte numérisé non relu

SONNET XXIII

a Chère ennemie , dans les mains de laquelle la fortune avait {rfacé mon bonheur, il t'a manqué une sépulture sur la terre , pour qu'il me manquât à moi , une consolation. Éternellement les eaux posséderont ton incompréhensible beauté; mais tant que ma vie durera , tu vivras dans mon âme { et puissent mes vers grossiers avoir assez de durée pour te promettre une longue histoire de cet amour si pur et si vrai 1 Tu seras toiyours célébrée dans mes chants,

et tant qu'il restera de la mémoire au monde , mes écrits seront ton inscription funéraire (4 ). »

Enfin, on ne peut guère douter qu'après avoir perdu cette seconde maîtresse^ notre poëte, vieillissant comme Ânacréon , ne se soit abandonné pour une belle esclave indienne, nommée Barbara, à un amour qui paraît avoir été plus sensuel que passionné. Dans une ode érudite (la dixième), il accumule tous les exemples qui peuvent excuser sa faiblesse ; il cite Salomon, Aristote, et surtout le vaillant Achille , qui aima une captive troyenne. Cette ode, un peu pédante, ne vaut pas les Endechas que lui inspira ce dernier attachement, qui calmait son âme et où il croyait trouver la fin de tous ses maux :

ENDECHAS

SUR UNE ESCLAVE NOMIféE BARBE , OU BARBARA (2).

V, Cette captive qui me tient captif, puisque je vis en elle, ne veut plus que je vive. Je n'ai jamais vu de rose placée dans un bouquet qui fût plus agréable à mes yeux. Je n'ai jamais vu de fleurs dans les champs , ni d'étoiles dans les cieux , qui me parussent aussi belles que mes amours. Elle a un visage charmant , des yeux doux, noirs et languissants, et cependant meurtriers. EUe a une

(4 ) Les sonnets lxxii et glxx me paraissent se rapporter aussi au naufirage et à la mort de cette jeune femme. — Nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt d'avoir réuni pour la première fois ces sonnets qui sont dispersés dans les Rimas,

(2) Tome IV de l'édition de Paris, p. 285.— Lord Strangford (Poews from (he Portuguese , London , 1 803 , in-1 6) appelle , je ne sais pourquoi , cette esclave Johanna.

DE GAMOENS. 337

grâce enchanteresâe qui la rend la souveraine de celui dont elle est Tesclave. Ses cheveux noirs font perdreau stupide vulgaire l'idée que les beaux cheveux sont blonds. Elle a la brune couleur de Tamour , et ses traits sont si doux , que la neige voudrait changer de couleur avec eUe. Elle unit une douceur agréable à une certaine gravité ; elle est étrangère , mais non pas barbare. Son doux maintien calme les orages; je trouve en elle la fin de tous mes maux. Elle est la captive qui me tient captif, et puisque je vis en elle, i| faut que je vive. »

Cependant Manoel de Faria e SousiSa pense que Camoens ne tarda pas à rougir de cet attachement indigne de lui. Ce grand critique regarde le cinquième sonnet ( Dans une prison obscure et basse fai été longtemps enchaîné y etc.) comme un aveu et UR repentir de cette faiblesse momentanée. Dans cette pièce, Camoens revient au souvenir de sa première maîtresse : « Encore à ,cette heure je porte, en les traînant, les fers que la mort a brisés pour mon malheur. » U jette sur le cours de sa vie un regard plein de tristesse et de résignation : « J'ai vu des chagrins, j'ai vu des misères, j'ai vu des exils ; apparemment cela était ainsi ordonné. » Puis revenant à sa dernière faiblesse : « Je me suis contenté de peu, sachant bien que ce contentement était une honte; je l'ai fait seulement pour savoir ce que c'était que de vivre joyeux. »

J'attribuerais volontiers à cette phase de la vie de Camoens quelques vers où la galanterie du poète s'exprime avec une singulière matérialité : je citerai, par exemple, le sonnet xlii, où il badine sur n. 2î

une tresse de cheveux et qu'il termine par ce trait : a Dans la règle de l'amour, souvent pour le tout ou prend une partie; » et le sonnet xxxi, où le poète déclare qu'il « aspire au centre de la beauté, comme la pierre tend au centre de la terre. »

Le comte do Redondo, qui aimait assez la poésie pour fournir à Camoens les mates de ses voltas (i ;, mourut le 19 février i564. H eut pour successeur Dom Antonio de Noronha, celui peut-être à qui notre poète avait adressé les stances sur le Desordre du monde (2).

Camoens devait s'attendre à trouver un protecteur dans un homme de ce nom, et il ne parait pas qu'il ait eu à se plaindre de lui ; cependant ce fut la troisième année de son administration, vers la fin de 1 567, que, contre le serment qu'il avait fait en partant, il résolut de retourner à Lisbonne.

Comme il manquait d'argent pour le voyage, un certain Pedro Barreto, parent de l'ancien gouverneur de ce nom, qui allait à Sofala prendre le commandement de la capitainerie de Mozambique, charmé de la conversation de Camoens et désirant passionnément jouir de sa compagnie, lui offrit de le conduire jusqu'à cette ville, où il trouverait des occasions faciles de retourner en Portugal. Notre

(4) Voyez, entre autres, tome IV, p. 2143. — Les «wte» sont les motifs , et les voUas , le développement.

(2) Voyez plus haut , p. 297 etsuiv.

DE g\moj<:ns. 339

poète accepta cette offire ; mais il ne tarda pas à se repentir de son marché. Pedro Barreto se conduisit bientôt envers son compagnon de voyage en maître exigeant. Il mit tout en œuvre pour le rete* nir malgré ses promesses. Je crois que la seconde lettre que nous avons de Camoens a été écrite à cette époque, ou peut-être dans les derniers temps de son séjour à Goa. On y lit :

a Je suis par habitude si content d'être triste , que je serais triste d'être content, parce que l'habitude devient une autre nature.... Cependant , pour vivre dans ie monde je me couvre d'une autre

étoffe , afin de ne pas paraître un hibou au milieu des moineaux

Mais la douleur dissimulée portera son fruit, car la tristesse dans le cœur esi comme un ver dans le drap, -o

Et plus loin :

a . . . Ceux qui sont princes à la fois de condition et de race, sont plus à charge que la pauvreté ; ils nous vexent tant avec leur noblesse , que nous finissons par creuser celle de leurs ancêtres, et il n'y a pas de blé si bien vanné où l'on ne rencontre un peu d'ivraie. Vous savez qu'il suffit d'un mauvais moine pour donner à parler à un couvent. ... On ne peut pas avoir de patience avec l'homme qui veut qu'on fasse pour lui ce que lui-même ne veut pas faire. Le peu de reconnaissance qu'on montre pour nos services , nous ôte la volonté d'en rendre à des amis qui tiennent plus de compte de. leur intérêt que de l'amitié. Priez pour lui, car il est de ceux dont je parle.

« C'est une lourde tâche de se composer un visage gai quand le cœur est triste : il en est comme d'une étoffe qui ne prend jamais bien certaine teinture; en effet , la lune reçoit sa clarté du soleil , et le visage reçoit la sienne du cœur. En vérité, ce n'est rien donner que de ne pas mêler l'honneur à ses dons. On ne doit de remerciements qu'à c«ux qui suivent ce procédé : car c'est une chose trop chèrement achetée que celle qu'il faut payer de son honneur. »

Page 1