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Il y eut bientôt rupture ouverte entre Camoens et Barreto. Abandonné à ses faibles ressources, le poète tomba dans la pauvreté la plus profonde. Manquant de tout, il était, dit Diogo do Couto, réduit à vivre aux dépens de ses amis. Serait-ce alors que, se composant, comme il dit, un visage gai, il réclama poétiquement de Dom Antonio de Cascaes le complément de six poules farcies, dont celui-ci ne lui avait envoyé qu'une seule moitié pour àcompte, ou qu'il rappelait par un quatrain la promesse d'une chemise qu'un autre fidalgue lui avait faite ? Ne peut-on pas aussi rapporter à cette époque l'épître amoureuse qu'il composa pour un sot, qui la lui avait commandée et qui ne la paya pas? Il s'offrit, enfin, à lui une occasion de délivrance. Le Santa Fé et quelques autres navires, venant de Goa et allant à Lisbonne, relâchèrent à Sofala. Il se trouvait à leur bord plusieurs amis de Camoens, Duarte de Abreu, Antonio Cabrai, Luiz da Veyga, Antonio Serrâo, Diogo do Couto qui a consigné ces détails dans ses Décades ^ etHeitor da Sylveira, que nous avons vu plus haut figurer dans le banquet poétique. Camoens se réjouissait de quitter avec eux ce sol inhospitalier , lorsque l'avare Barreto réclama de lui vingt mille reis (i) pour prix de son passage. Comment payer cette petite somme ? Heitor da Sylveira, plus riche apparemment qu'au
(4) Yoy. Barbosa Machado, Bihl. Lusit,, tome III, p. 70.
temps de son placet au comte do Redondo, y pour* vut; ou, selon d'autres, les gentilshommes que nous venons de nommer remirent à Barreto les vingt mille reis. A ce vil prix, dit Manœl de Faria e Souza , furent achetés la liberté de Camoens et l'honneur de Pedro Barreto.
Diogo do Couto fit la connaissance intime de Camoens pendant cette relâche à So£sda. Cet historien a consigné dans ses Décades un fait bien propre à exciter nos regrets. « Cet excellent poète, dit-il, pendant l'hiver qu'il séjourna sur les côtes de Mozambique, s'occupait de préparer les Lusiades pour l'impression. Je le vis, de plus, travailler avec ardeur à un livre intitulé le Parnasse de Luiz de Camoens. C'était un ouvrage rempli d'érudition, de savoir et de philosophie : on le lui vola (i). »
Je ne sais sur quelle autorité Manoel de Faria e Souza suppose que c'est Camoens lui-même qui l'a détruit. Quelques écrivains , dont je partage l'avis, ont pensé que ce manuscrit était le recueil des rimas varias , qu'il préparait pour l'impression, et qui n'a été publié que quinze ans après sa mort (2;.
(\) Dccod. Vm, 1. 1, cap. 28.
(2) M. Ferdinand Denis , dans son Histoire littéraire du Portugal et du Brésil, rapporte , au sujet de ce livre perdu , une conjecture de son ami , feu M. Verdier. Ce savant Portugais croyait reconnaître le Parnasse de Luiz de Camoens dans la Lusitania transformada de Fernao Alvares do Oriente.
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Ce fiit, sans doute, à cette époque (i 568) qu'il composa sa quatrième élégie et le sonnet ccxxviif {Nymphes des bosquets du Gange) sur la glorieuse défense de Malaca par Dom Leoniz Pe»
reira , qu'en raison de sa bravoure et de son prénom de Leoniz, il compare à Léonidas. La nouvelle de ce brillant fait d'armes dut être apportée à Mozambique par les vaisseaux portugais venus de Goa.
Camoens s'embarqua sur le Santa Fé, avec ses amis, que paraît avoir accompagnés Pedro Barreto. La flottille fut en vue de Lisbonne à la fin de 1 569; mais les passagers ne purent si tôt prendre terre. Le Portugal venait d'être en proie à une peste si terrible, qu'elle en a conservé le nom de grande. On lit dans la chronique de Sao Domingos (liv. VI, cap. 9) qu'il y eut à Lisbonne six cents morts en un seul jour du mois d'août iSôg, et qu'en tout il ne périt pas moins de soixante et dix mille person* nés. Camoens trouva les eaux du Tage fermées et défendues avec beaucoup de rigueur. Pendant cette quarantaine, qui dura plusieurs mois, il vit son ami Heitor da Sylveira tomber malade et mourir en vue de Cintra. Enfin, Diogo do Couto, qui était sur le Santa Clara^ parvint à débarquer seul (avril 1 670) et obtint de la cour qu'on permît à la flottille l'entrée du port. Ce fut vers le mois de mai 1570, dix-sept ans deux mois et quelques jours après son départ , que Luiz de Camoens rentra
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dans Lisbonne (i). Il avait alors quarante-six ans. Il trouva cette ville dans un état bien différent de celui dans lequel il Tayàit laissée. I>a peste avait décimé toutes les familles; les intrigues, inséparables d'une régence, avaient tout brouillé. Le jeune roi Dom Sébastien, majeur seulement depuis deux ans, gouverné, comme notre Louis XIII, par de jeunes favoris et par des prêtres, brave aussi de sa personne, et méditant déjà sa malheureuse expédition d'Afrique, répandait sa tristesse mystique sur la cour et sur le royaume. On n'apercevait plus cette joie, cette urbanité, ces jeux dramatiques, ces fêtes galantes, qui prouvaient la vigueur et la santé de l'Etat; tout parut au poêle attristé, rapetissé, penchant vers la tombe; ce fut sans doute à la vue de cette décadence et de ce marasme que, se rappelant les splendeurs passées, il composa cette magnifique épitaphe pour le tombeau de Dom Jean III (2) :