KING LEAR
On voit , par ces aveux , d'une naïveté précieuse, que M. Nahum Tate a bouleversé tous les incidents et tous les caractères de la pièce originale. Ne fallait-il pas être possédé d'un démon classique, pour faire de Gordelia , ce type de l'amour filial , une amoureuse vulgaire; pour changer cette fille tendre et réservée de Geoffrey de Monmouth et de la chronique de Holinshed en une fille rusée, qui choque exprès son père afin de se faire déshériter, et ne pas épouser le duc de Bourgogne; enfin, pour nous la montrer, rejetée des bras de son père, fuyant dans ceux de son amant? N'est-ce pas défigurer comme à plaisir une des plus pures et des plus célestes figures que la poésie moderne ait tracées?
Il ne parait pas que ces froides et prosaïques inventions de M. Nahum Tate aient rencontré en Angleterre beaucoup de contradicteurs. Il ne s'est guère élevé de discussions que sur le dénoûment heureux imaginé par le poète lauréat , et reçu avec applaudissements par les dernières galeries, upper galerjr^ dit Steevens. Malgré le certificat de moralité et de bon goût donné par Dryden et l'approbation du docteur Johnson, Addison, dans le Spectateur (i)^ s'est permis de blâmer ce change-
Shadweli de Guillaume ni ; Nahum Tate , de Guillaume m et de la reine Anne ; Nicholas Rowe , de George I«'; Eusden , de Greorge ^ et de George II; et enfin Colley CIbber , un des correcteurs de Shakspeare, de George II.
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ment. Il déclare que, dans son humble opinion , le Roi Lear, réformé d'après cette chimérique notion de justice poétique, a perdu la moitié, de sa beauté.
£n 1768 y George Golman fit jouer à CoyeiàU Garden le Roi Lear avec le dénoûment original ; mais cette tentative romantique n*eut que peu de succès. Enfint en x8o8, John Kemble revit et corrigea la pièce du poète irlandais, (Test cette d^nière version que Ton joue actuellement à Lon* dres (i) et qu'on vient de représenter à TOdéon. Dans cedie nouvelle révision ^ quelques beautés , épargnées pajr Nahum Tate , ont encore disparu , entre autres, la mort du duc de Comouailles, tué par un de ses geos« que révoltent les cruautés auxquelles le duc se Uvre sur la personne de Glocester. Cependant, on vient de rétablir le dénoù^^ ment de Sfaakspeare. Que ce soit un nouvel usage introduit à Londres ou une judicieuse innovation, nous n'en remercions pas moins vivement la direction du tbéatre Anglais.
Jtiing Lear est peut-être, après Romeo andJuUet et Othello, la plus complète, la plus poétique, la plus touchante des histoires populaires dramati-
(4 ) Mistriœ iBchbald , dans son BriUsh Tkeatrt , a donné £«11^ Lear en suivant à peu près le texte de John Kemble , mais avec le' dfooAment heureux imaginé par Nahum Tate. Cependant , par une iingslière eoHtradictio&, l'estanpe jmnte à (a pièce représente la catastrophe cpii termine le drame oiigmal. Soigneux éditeurs 1
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sées par Shakspeare. Il était impossible de donner un plus entier et plus parfait développement à la complainte lamentable de la mort du roi Lear et de ses trois j Mes (i). Les caractères si divers des trois sœurs; les nuances si liabilement établies entre leurs époux ; Kent si hardiment, le fou si gaîment, Glocester si timidement dévoués à Lear; l'épisode de Glocester si bien lié au sujet principal ; Edgar fuyant les préventions paternelles , comme Lear l'ingratitude de ses filles; Edmund inspirant un double et criminel amour aux deux méchantes sœurs ; Lear aussi colérique, aussi fantasque, aussi gâté par le pouvoir que dans la chronique et les ballades, et cependant si touchant, si vénérable, si poétique ; enfin , Cordelia , cette figure si pure et si céleste, qui plane presque invisible et à demi voilée, comme dit M. Guizot, sur la composition qu'elle remplit tout entière de sa présence, quoiqu'elle en soit presque toujours absente ; voilà les traits qui placent cette chronicle fustoryau nombre des plus beaux ouvrages de Shakspeare. La gloire du poète anglais est d'avoir su transformer ce simple conte de nourrice en un magnifique drame, sans lui rien enlever du caractère naïf d'où lui était venue sa popularité. On a fait à la pièce, pour ce mérite même , des critiques vraiment plaisantes.
(4) A kmenlable song of the death of kmg Uir and hi$ tkree daugUier$, Yoy . Percy, Reliques ofandent Engiish pœtry.
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Quelques personnes, par exemple, se plaignent gravement de V invraisemblance de la conduite du roi Lear envers sa fille , à-peu-près comme cet humaniste, admirateur d'Ovide, qui ne trouvait rien à redire aux Métamorphoses de ce poète, si ce n'est qu'elles étaient un peu invraisemblables. Tjes mêmes personnes acceptent , cependant , et avec raison , comme suffisamment vraisemblable la première scène d^Iphigénie enAuUde^ où Agamemnon parait décidé , non pas seulement à déshériter, mais à immoler sa fille, pour un motif assurément aussi peu sensé que celui qui détermine le vieux Lear. Mais , dites-vous, les fictions de la Grèce nous sont femilières depuis l'enfance; ce sont d'anciennes connaissances. A ce titre, nous les acceptons dans les arts sans examen. Cela est vrai; mais croyez-vous que, depuis bientôt un demi -siècle que s'agite parmi nous la controverse romantique , aucun des nombreux spectateurs qui vont applaudir Shakspeare n'ait été bercé avec les contes de cette autre mythologie ? Pour vous , Hamlet , Cordelia , Lear n'ont pas d'existence propre; et la preuve, c'est que vous ne pouvez vous faire ime idée de ces personnages qu'en les comparant à Oreste, à Antigone , à Œdipe. Pour nous , Hamlet est Hamlet , Lear est Lear, Cordelia est Cordelia. Vous avez lu Shakspeare à quarante ans, quand déjà votre imagination moins flexible ne se prétait plus aisément à de nouvelles fables; nous l'avons lu à quinze : voilà pourquoi nous
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jouissons des beautés du poëte , sans être choqués de l'invraisemblance des sujets qu'il traite.
Le grand avantage des pièces de Shakspeare , cest que, quelque mutilées, quelque corrigées, quelque bouleversées qu'elles soient, pour peu que les arrangeurs aient oublié une ou deux scènes , ce débris soutient tout le reste. C'est ce qui vientd' arriver • Le rôle de Lear, bien qu'extrêmement afiai* bli , a cependant produit son e£fet. Ce roi caduc , imbécile, enfant, marchant conune Dandin , presque perdu dans cette vieille pelisse royale, dont la tradition ne s'est ccmservée que sur nos cartes à jouer j a forcé les applaudissements et a fait couler des larmes. M. Terry a justifié dans cette première soirée la réputation qui le précédait : il a été pathétique , surtQi^t dans les moments où il a fait le moins d'efforts pour l'être. Combien on comprend mieux l'idée de Shakspeare après cette représentation , et combien , en se rappelant miss Smithson et M. Terry, on jouira mieux de la lecture complète et solitaire de l'original ! Pour rendre compte, en deux mots^ de l'effet de la soirée , nous dirons que tout ce qui subsiste de Shakspeare a intéressé l'auditoire , et que toutes les fadaises du poëte irlan* dais l'ont prodigieusemait fatigué. Néanmcmis, quelques morceaux de Shakspeare , entre autres , les scènes de folie du troisième acte, ont paru longs et monotones. La raison en est facile à deviner. On a supprimé le fou du roi , qui , pendant
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que son yieux maître s'emporte en plaintes contre ses filles et contre l'orage j gambade et rerient toujours aux idées sensuelles et terrestres. U résulte de ce contraste un effet piquant , analogue à celui de la cloche de Schiller, qui j comme on sait , nous balance entre les deux points extrêmes de l'idéal et de la réalité. Nous ne pouvons mieux faire entrevoir ce qu'on a perdu par la mutilation de cette scène qu'en citant quelques passages de la belle imitation qu'en a £aiite madame Tastu :