KING LEAR
ciple et admirateur de Dryden, a supprimé, il est vrai , le rôle du fou , ce rôle si original et si touchant, transporté dans luanhoe^ par Walter Scott ; mais il Ta remplacé par un rôle de confidente insignifiant; il a ajouté plusieurs monologues , allongé plutôt qu'étendu le rôle de Cordélia; il a tiré , enfin , de sa cervelle deux ou trois scènes d'amour presque aussi passionnées que celles qu'à la même époque ia coterie de madame Deshoulières admirait dans la Phèdre de Pradon. Toutes ces belles choses , qui nous ont aussi paru longues, ont été blâmées et , ce qui est plus piquant , ont été louées dans certaines feuilles qui se donnent pour littéraires, comme appartenant à Shakspeare. Il n'est pas besoin , cependant , d'être bien profonddément versé dans l'histoire du théâtre anglais pour savoir que Nahum Tate , poète irlandais , désigné par Warburton dans les notes de la Dunciade^ comme un écrivain froid et d'une imagination stérile, ivriterofno invention ^ refit en 1681 l'histoire du roi Lear, the History of king Lear et la décora du titre de tragédie (1). C'est, à peu de
(4) Depuis , on a^ effacé le mot History, Pour rapprocher da* vantage l'Eschyle anglais des poètes grecs y on a imaginé de ne mettre d'autre titre à ses pièces que le nom du principal personnage : Hamkty MaobUky (Hhêlïo^ King Lear. Ûy a un peu loin de là au titre de la pièce qui nous occupe , tel qu'on le lit dans l'édition originale. Le voici : « M. William Shakspear his true chrooicte history of thc life and death of King Lear and his three Daugh-
(le aoi leab). i59
chose près, cette nouvelle pièce que Ton joue encore aujourd'hui à Londres sous le nom de Shakspeare. Nous avons sous les yeux un exemplaire de cet ouvrage réimprimé en 17^29. Il contient une épitre dédicatoire , où le modeste auteur expose à son estimable ami , Thomas Boteler Esq, , les motifs qui Font engagé k polir ce diamant brut , qu'il venait àedécouvriry avec l'aide du dit Th. Boteler. Ce morceau , plein de la plus grande bonhomie et d'une orthodoxie si pure qu'on le dirait écrit d'hier, nous a paru trop curieux pour ne le pas traduire en partie. Il donnera une idée des opinions littéraires qui dominaient en Angleterre à cette époque. Il fera aussi connaître le génie de l'homme qui n'a pas craint de méier ses conceptions à celles d'un des plus grands génies des temps modernes :
a A mon estimable ami Thomas Boteler , esq.
... Le remaniement 4e cette histoire m'a imposé la tâche difidie de faire moi-même parier quelquefois les principaux personnages dans Tesprit de leur caractère et sur des sujets dont il n'y avait aucune indication dans mon auteur. . . Le compte rendu par vous convient bien à l'ensemble. C'est un amas de pierreries non montées, e^ auxquelles le poli manque , et qui sont néanmoins si écla-
ters ; With the infortunate life of Edgar sonne and heir to the earl «of Gloucester and his suUen and assumed humour of Tom of Bedlam. As it is playd before the Idng's majesty at Wbitehall , uppon S^Stephen's night in Christmas Hollidaies , by his ma^estie's servants players usuaily at the Globe on the bank side. 4^ 4608. »
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tantes dans leur désordre , que j'ai bientôt connu que ce que j'avais découvert (4) était un trésor. »
Quel coup-d'œil !
« J'eus la bonne fortune de trouver un moyen de suppléer à ce qui manquait à la régularité et à là vraisemblance du plan. »
On ne dirait pas mieux de nos jours; maisécou* tons la bonne fortune :
« J'imaginai Tamour d'Edgar et de Gordélia , qui n'échangeaient pas seulement une parole dans l'original; j'ai rendu ainsi vraisemblable la réponse froide de Gordélia à son père et la colère du vieillard dans la première scène. Je donne, de même, une meilleure raison du déguisement d'Edgar , et transforme en un dessein généreux ce qui n'était auparavant qu'un pauvre expédient pour sauver sa vie. La faiblesse de l'intrigue se trouve ainsi corrigée , et j'ai trouvé par là l'occasion de placer quelques nouvelles scènes qui ont eu peut-être plus de succès qu'elles n'ont de mérite. Ce nouveau plan m'a conduit à la nécessité de dénouer la pièce d'une manière heureuse pour les personnages innocents et persécutés (to ihe innocent distressed persans). Autrement, j'aurais été forcé de remplir la scène de cadavres , ce qui, dans beaucoup de tragédies , rend bien déplacées les bouffonneries qui les terminent. . . Si le lecteur n'est pas satisfait de ces changements , je lui produirai une autorité qui le fera indubitablement changer d'avis. »
(4) Cette singulière annonce d'un chef-d'œuvre de Shakspeare, découvert en 4684 , n'est pas au fond aussi ridicule qu'elle le semble. Il est certain qu'à cette époque , et longtemps après , le nom et surtout les ouvrages de Shakspeare étaient presque oubliés. Le spirituel auteur du TcUler, voulant citer un passage de Macbeth, transcrivit des vers de la pièce aUer*d , ou reviv'd, comme dit le titre , par William Davenant. croyant citer les vers de Shakspeare. -^M. Nahum Tate a encore découvert et retouché , en cette même année 4684 , le Richard II de Shakspeare dont, par parenthèse, les représentetions furent interdites. Il refît Coriolan , en 4682.
(le roi lear). i6f
Cette autorité n'est autre que la citation suivante, extraite de Dryden, que son humble disciple imprime en lettres majuscules.
m Faire finir une tragédie heureusement , est toujours moins trivial , car il est plus aisé de tuer que de sauver. Le poignard et la coupe de poison sont toi^ours prêts. Mais amener l'action à la dernière extrémité , et puis s'en tirer tout-à-coup d'une manière vraisemblable demande dans l'écrivain de l'art et du jugement, et lui coûte beaucoup de peine. »
Ce qui suit surpasse encore le reste :
« Je dois m'excuser d'une chose : c'est d'avoir employé moins de délicatesse de langage que je n'aurais dû, et cela même dans les parties les plus nouvelles de la pièce. J'avoue qu'il y a eu intention de ma part; j'ai voulu me conformer au Hyle de mon auteur et eonserver une même couleur à toutes les scènes. . . »
Ainsi , M. Nahum Tate , s'est abstenu à dessein de cette délicatesse de style qu il possédait et dont nous venons de voir un si remarquable échantillon, de peur que ce mérite ne tranchât trop vivement avec le style de Shakspeare (i) ! Jlasï poor fTil'- Uaml
(4) Cependant , M. Nahum Taie est presque modeste en comparaison d'un autre poëte lauréat, M. Thomas ShadweU , qui refit , en 4 678 , le Timon de Shakspeare et se vanta sur le titre d'en avoir fait une pièce : Mode tnto a play /... Ainsi, avant les retouches de cet irrespectueux plagiaire , le Timon de Shakspeare ne méritait pas même le nom de pièce 1 — On voit que Shakspeare et ses ouvrages ont été pendant plus d'un siècle la proie des poètes lauréats. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici la liste chronologique de ces grands génies à titre d'office. Ben Jonson fut poëte lauréat de Jacques I^ et de Charles I*' } William Davenant , de Charles I*'
et de Charles II ; Dryden , de Charles II et de Jacques II ; Thomas n. 14