‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 65 sur 109 · CORIOLAN · texte numérisé non relu

CORIOLAN

écolier qui ne sourît en entendant un des personnages s'écrier, au souvenir de Cbriolan^ qu il croit resté sur le champ de bataille ;.

Thou wast a soldier

Even to Gato's wish

< Ta étais le soldat accompli tel que le souhaitait Caton ...»

et qui ne sifflât Sicinius, qui , dans Ténumération des aïeux de Coriolan, compte

. . . Gensorinus , darling of the people , And nobly nam'd so for t^ice being censor. . .

« Gensorinus , diéri du peufde , et qui reçut ce noble nom pour avoir été deux fois censeur. ...»

mêlant ainsi les ancêtres et les descendants de Marcius. Lorsque Coriolan rentre dans Rome après avoir battu les Yolsques, les démonstrations de la joie publique ont un caractère plutôt féodal et chevaleresque que romain :

.... The matrons fiung their gloves,

Ladies and maids their scarfe and handkerdiiefs

Upon him as he pass'd. ...

« Les dames jetaient leurs gants sur son passage , les jeunes femmes et les jeunes filles leurs écharpes et leurs mouchoirs. »

Il est plusieurs fois question d'acteurs et de théâtre; et il n'y eut, comme on sait, de théâtre à Rome que deux siècles plus tard. Ailleurs, Menenius Agrippa se moque des ordonnances de Galien :

< The most sovereign prescription in Galen is but empiric... »

:a64 GOKioL^ir.

Phis loin ce sont les yeux af&iblis des Romains qui Vaident de lunettes {the sigkts spectacled); ou bien c'est Goriolan qui ne fait non plus de cas du p^Ie que de chameaux à la guerre, et qui se place sur lin siège que l'on dirait préparé pour Alexeméb^l

Sans doute, ce sont là des étourdçries biai siih gulières et qui, dans notre siècle pédant, feraiait tomber le plus bel ouvrage. Mais ces inadvertances sont tellement superficielles, qu'elles nuisent peu à r illusion. Ce sont quelques fausses notes dans un magnifique opéra , quelques vétilles dont au pis-aller un trait de plume peut faire justice.

M. Guillaume de Schlegel va plus loin : il eotreprend de justifier tous les anachronismes de Shakspeare. La plupart, à son avis, sont volontaiits et calculés dans une intention dramatique. Par exemple, c^est à dessein que Shakspeare fait direi Hamlet qu'il a étudié dans l'université de Wittemberg, quoiqu'au temps d'Hamlet il n'existât point encore d^imiversité. Sans ce nom moderne et sana les idées qui s'y attachent, le poëte n'aurait pu jeter sur son héros cette teinte de philosophie rêveuse et de subtilité sceptique qui est l'idée même de la pièce. Cette remarque très-fine nous condui* raità voir non pas seulement une inadvertance de date dans Yunwersité de Wittemberg, mais un ana* chronisme de caractère dans le personnage entier d'Hamlet; mais nous devons nous hâter de dire que ce g^ire d'anachronisme, fort rare dansShalcspearÇi

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surtout dans ses pièces historiques, mérite à pein^ d'être relevé dans un drame tel quiHamiet où do-* minent Tesprit, le caprice et la passion.

£t même dans les pièces historiques, l'imitation théâtrale ne saurait atteindre à une vérité complète. Ce ne peut jamais être, comme dit M. de Schlegel, la chose même. La vérité du drame est bornée par la nécessité de plaire aux spectateurs, et mêiûe par celle de s'en faire comprendre. On ne peut présenter un siècle à un autre siècle, un peuple i un autre peuple, sans qu'il se fasse de part et d'autre de mutuelles concessions. Combien de pas chacun doit-il £atire? C'est là, comme pour un règieraent d'étiquette, le point délicat; et c'est de ce phis ou de ce moins que résulte le vrai ou le faux dtt drame. Croit-on par hasard que nos poètes érudits ne fourmillent pas aussi d'anachronismes ? Quel nom <}onnerez-vous à ces beaux feux dont br&lent tous les Romains du grand Corneille? Ser^ torius^ Cinna, Britannicus même, ne tombent-ils pas presque à chaque mot dans des anachronismes presque aussi forts et bien plus fâcheux pour la vérité des caractères que ceux que l'on peut relever dans Coriolan et Jides César? En général, les cou* cessions que Shalcspeare fait aux spectateurs^ en hur montrant soit des Romains, soit des héros du moyen âge, sont infiniment plus légères que celles que l'on peut signaler dans nos tragiques. Aussi ^hakqpeare, dans Coriolan^ dans Richard III^ dans

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Jules César, a-t-il fondé , à proprement parler y la tragédie historique, tandis que nos poètes n'ont guère traité jusqu'ici , sous des noms pris dans l'histoire , que la tragédie philosophique ou passionnée.

Cette opinion, que nous avions prise à lalecture, i failli nous abandonner au théâtre. Le jeu des ac-

eurs a replacé pour nous les Romains de Shakr «peare tout juste au niveau de ceux de la Harpe et de Lafosse. La crédule mobilité du peuple, l'insolence des tribuns, la sagesse joviale de Menenius, l'inflexibilité de Goriolan, la fierté de sa mère^ la douceur timide de sa femme, qu'il aj^elle lui-même mjr gracious silence, toutes ces nuances si multipUées et si délicates ont entièrement disparu. Quelle illusion pouvait faire un tribun poudré, un Menenius maussade, une Volumnie sans orgueil et sans maternité? Nous n'avons pas même eu la consolation de trouver un vrai Goriolan dans M. Wallack. Cet acteur crie le rôle d'un bout à l'autre, sans en nuancer aucune partie. Combien, cependant, ce caractère prête à Tefifet scénique ! Quel plus beau champ pour un acteur habile que la scène si souvent citée, où Coriolan, faisant violence à sa fierté patricienne, parcourt les rues de Borne demandant aux moindres citoyens leurs voix pour le consulat, d'abord avec une répugnance visible et une gaucherie hautaine, puis avec une ironie . déguisée et, enfin, avec une brusquerie et une co-

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1ère ouvertes ! Et dans cette autre scène où Yolumnie, effi*ayée des dangers qui menacent son fils, le conjure de se contraindre et de courber la tête devant le peuple, l'indignation de Marcius, son obéissance ironique, puis son explosion de colère soudaine en franchissant le seuil de la porte, tous ces sentiments si justes et si variés ne prétent-ils pas merveilleusement à l'art du comédien ? M. Wallack a débité tout cela rondement, chaudement, parfois avec une ironie bruyante, mais qui ne partait que des lèvres : on n'a jamais senti bouillonner amèrement dans son sein la bile patricienne. Il est vrai que les deux belles scènes dont je parle ont été bien maladroitement mutilées. L'arrangeur n'a pas senti que leur étendue faisait une partie de leur mérite; il a supprimé la moitié de cette longue torture de l'orgueil aristocratique aux prises avec l'ambition.

On voit que les coupures n'ont pas été opérées sur Coriolan avec plus de discernement que de coutume; mais ce qui nous a plus surpris que des coupures, c'est de voir jetés au milieu de la pièce de Shakspeare de longs fragments d'un assez médiocre Ca/rô/a/? de Thomson (i). On ne peut se

(4) Coriolan a été d'abord refait par Nahum Tate, en 4682 , et jooé longtemps sous le titre de 7^ ingraUtude ofa eommonwecUth. M. Thomas Sberidan, en 4755, remania de nouveau cette tragédie et la donna sous le titre de Coriolanuë , or ihe- Roman matron , a

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figurer quelle étrange dissonance produisent les vers de Tauteur des Saisons accolés à ceux du vieux William. Mais, ce qui passe toute croyance , c'est que les derniers éditeurs anglais, mistriss Inchbald et l'écrivain qui revoit la jolie collection dramatique du libraire Cumberland, ne disent pas un mot dans leur préface de ce singulier amalgame. En vérité 9 c'est traiter Shakspeare et le public avec une légèreté qui ressemble trop à l'ignorance.

Puisque nous voilà retombés sur le chapitre des arrangeurs, un dernier mot. Pour nous autres étrangers, qui avons vu dans les représentations anglaises moins un délassement habituel qu'une occasion d'études et de comparaisons, rien ne pouvait être plus désagréable que des changements quels qu'ils fussent : c'était Shalcspeare, bon ou mauvais, que nous voulions. U n'en est pas ainsi à Londres : ce ne sont pas exclusivement les gens de lettres et les curieux de littérature qui fréquentent le théâtre; il y va des gens de toutes sortes, non pour étudier, mais pour se distraire. Or on a remarqué que les pièces de Shakspeare fatiguaienf par leur longueur : on a donc été forcé de les aocourcir. Ces longs drames, qui plaisaient tant à nos aïeux du seizième siècle , ne sont plus en propor-

tragedy, UOcen from Shakipeare <md Thomson, Cette double fMàoe, un peu reloudiée par John Kemble, est celle que Ton repréeente aujourd'hui.

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tion a^ec les goûts légers de la génération présente. Ces comédies d'une si grande dimension et d'un travail si achevé ressemblent à ces vastes armures de la même époque, que l'on dirait faites pour des géants par des fées. Les curieux recueillent dans leurs cabinets ces nobles rdiques ; mais l'usage en serait accablant pour notre faiblesse. Le mal n'est donc pas, si l'on veut employer les diamants de Shakspeare , de les remonter à la mode actuelle , mais de s'y prendre avec trop peu de discernement. Le mal est de supprimer les beautés les plus éclatantes, telles que la scène de la romance dans Othello, et d'ajouter des pierres fausses^ telles que l'amour de Cordelia pour Edgar dans le Roi Lear. Au reste , on nous aurait mal compris si l'on supposait que j parce que nous admirons en antiquaire le noble et large drame de Shakspeare, nous pensons qu'il le faille imposer de force au temps actuel ou l'importer sur notre scène. Loin de là : ce qui ce passe en Angleterre nous prouve que cette forme plus épique que dramatique, avec ses libertés et son ampleur, telle, enfin, qu elle nous charme à la lecture, a fait son temps au théâtre, aussi bien que le drame serré et laborieusement rétréci des poètes du dix-septième siècle. La forme qui convient au drame de notre temps , si notre temps est assez artiste pour se créer un drame, n'est pas encore trouvée. La trouvera-t-on ? on peut l'espérer. Si ce que l'on publie , un peu

H'jK CORIOLA

prématurément , de Marion Delorme est vrai, bientôt un notable essai en ce genre nous sera soumis. Espérons que les scrupules plus littéraires , dit-on, que politiques d'un ministre qui a la malheureuse prétention de se faire le tuteur des poètes, ne priveront pas plus longtemps la scène française d'un ouvrage composé sous la seule inspiration de Fart et de la poésie.

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