SONNET XXIX
« Pendant sept années, Jacob servit de pasteur à Laban, père de Rachel, belle montagnarde; mais il ne servait pas le père : il servait l'aimable fille; car il prétendait à elle seule pour récompense. Il passait toutes les journées dans Tattente d'un seul jour, se contentant de la voir. Mais le père, usant de ruse, au lieu de Bachel, lui donna Lia. Le triste pasteur, voyant que par cet artifice sa bergère lui était refusée, comme s'il ne l'avait pas méritée, reconunença à servir sept autres années, en disant : Plus longtemps encore je servirais, si la vie n'était pas trop courte pour un si long amour. »
(4) Outre CCS stances, Camoens a composé des mdecAossur le mc^mc sujet et sous le même titre.
D£ CAMOEHS. 'MjÇ)
Gamoens attiré, sans doute, par l'espoir , revint à Lisbonne en i55a. L'accueil qu'il y reçut de la personne aimée lui prouva qu'il s'était abusé. D'autre part , les fleurs de sa muse , comme dit Hanoel de Faria Severim , ne produisaient point de fimits; ses services militaires ne recevaient nulle vécompense. Dom Antonio avait quitté Lisbonne. Le père de ce jeune homme , Dom Francisco de Noronha , second comte de Linhares , s'étant aperçu de l'amour de son fils pour Dona Margarida da Sylva, petite-fiUe du comte d'Abrantès, l'avait en* voyé à Ceuta servir près de son oncle , pour le distraire de cette passion qu'il désapprouvait. Tout manquait à la fois à Gamoens; il résolut d'avoir T^oours à l'absence (i), de s'embarquer pour l'Inde et de mettre deux mille lieues entre son amour et lui.
On trouve dans ses ^^arfo^ plusieurs pièces qui expriment les douleurs du départ et les tortures de» l'amour dédaigné (2) . Voici , entre autres , un sonnet que nous croyons écrit dans ce moment suprême. U peint bien , ce nous semble , ce que le poète dut soufirir avant de s'expatrier. On comprendra mieux , après l'avoir lu , comment , pour consommer ce sacrifice, il fut obligé de s'y prendre à deux fois :
(0 Voy. ie sonnet ccxxi.
(2) Voy. notamment, lo sonnet cxxxix..
3oO VIE
SONNET XUII.
« L&eygBe, quand ù sent approcher l'heure qui met un terme a sa vie, élève sur la rive solitaire une voix plus mélancolique et des chants plus harmonieux. Il voudrait voir son existence se prolonger; il pleure son pénible départ; il célèbre douloureusement la fin«ie son triste voyage. Ainsi, Madame, quand je vis la triste fin de mes amours et me sentis arrivé à la dernière crise , je déplorai, avec une plus suave hjarmoniç , vos rigueurs, votre manque de foi et mon amour. »
Le dernier vers de ce sonnet est en espagnol. Camoens marie fort souvent les deux langues. Il dit dans sa seconde lettre écrite de F Inde j à propos de quelques strophes ainsi mélangées, qu'elles ont un pied portugais et un pied castillan ( i ) . Camoens a répété dans la cançSo troisième, cette gracieuse çomparais<Ni du cygne. Voici \ envoi qui termine cette pièce mélancolique.
« ChansQn de Cygne, faite à l'heure extrême, sur la pierre dore et froide de mémoire : Je te laisse en compagnie de l'inscription do ma sépulture; car l'ombre obscure me cache déjà le jour. »
Les moti£s qui décidèrent Camoens à quitter l'Europe ne venaient pas tous de ses chagrins d'à* mour. Les derniers mots qu'il prononça sur le vaisr
(4) Camoens môle aussi quelquefois aux vers portugais des vere latins ou italiens ; il s'est permis ce mélange , qui d'ailleurs semble naturel aux langues néo-latines, dans ses poésies les plus graves et jusque dans les Lustode^s. Voy. ch. ix, oct. 78 — C'est un souvenir de la poésie farcie, si usitée au moyen âge.
DE CAMOENS. r3oT
seau qui remportait loin de Lisbonne ne s'adressaient pas à sa maîtresse. Il nous apprend lui-même^ dans sa première lettre écrite de l'Inde , qu'il s'écria comme Scipion : ingrata patria ^ non ossa mea possidebis (i). Il est vrai que, peu de lignes après, il se plaint a d'avoir vu son lierre bieqaimé séparé de lui et attaché à un autre mur (a). » Ce qui peut très-raisonnablement faire supposer que sa maîtresse s'était mariée.
limita la voile au mois de mars i553 (3). On lit dans un état des troupes de la maison des Indes pour cette année : <x Femand Gasado , fils de Manoel Gasado et de Branca Queymada , demeurant à Lisbonne, écuyer; Luiz de Camoens, fils de Simon Vazet de Anna de Sa, écuyer, partit à sa place; il a reçu, comme les autres, 2,400 reis (environ i5 fr., qui feraient aujourd'hui à peu près 70 fr.).»
Gamoens s'embarqua sur le Sào Bento (le Saint- Benoit) , TuB des quatre navires que Fernand Alvares Gabral conduisait dans l'Inde. Il composa diverses poésies pendant le voyage , notamment Tode troisième, complainte plutôt élégiaque que
(4) Quelques antiquaires d'une imagination complaisante ont cru reconnaître dans le mot polna, qui se lit sur une pierre d'un vieux bâtiment de Liteme, un reste de Tépitaphe que Scipion avait composée pour lui-même : Ingrata patria , ne ossa quidem mea habes. Val.Maxim., lib. V, cap. 3.
9) Cette phrase, comme beaucoup] d'autres de la même lettre, est écrite en espagnol.
(3) Nicéron, Mémoires, t. XXXVII, p. 246.
iO'jL VIE
lyrique (i). Â la hauteur du cap de Bonne-Espérance, l'escadre fut assaillie d'une violente tempête , que notre poète a décrite dans F élégie première ( O poeta Simonides). Trois des bâtiments furent jetés hors de leur route et ne purent arriver à Goa que l'année suivante. Le Sao Bento j aborda seul dans les premiers jours de septembre i553 (a). C'est peut-être l'unique occasion où Camoens ait eu à se louer de la fortune.
A son arrivée , il trouva le vice-roi Dom Alfonse de Noronha occupé à préparer une eicpédition contre le roi de Pimenta ou de Chembé , qui avait conquis plusieurs iles sur les rois de Cochin et de Porca, alliés du Portugal. Il obtint d^être admis sur la flotte, qui mit à la voile en novembre i553(3).
Cette campagne, la seconde que £sdsaitCamoeiis, eut un plein succès. Il y feit modestement allusion dans un passage de sa première élégie où il raconte comment on punit en deux jours cette nation habile à se servir de l'arc recourbé. Il rentrai Goa en même temps que le vice-roi. à la fin de 1 553.
Ce fîit k cette époque qu'il apprit la mort de sort ami Dom Antonio de Noronha , tué devant Geuta avec son oncle Dom Pedro de Menezès , le i8 avril
(4 ) Lob odes de Camoens paraissent avoir reçu ce titre, moins 6b raison des sujets qui y sont traités, qu'à cause du mécanime des vers et de la strophe lequel a quelque rapport avec celui des andens.
(2) Voyez Diogo do Gouto, Dec. 6, liv. X, cap 44.
(3) Id.j ibid,, cap. 45.
DE GABIOENS. 3o3
1 553 , dans une expédition mal concertée contre les Maures de Tétuan. Ce jeune ami de notre poète n* avait que dix-sept ans , comme on le peut lire sur le tombeau que sa sœur lui fit élever dans la principale chapelle du monastère de Sâo Bento de Xabregas. L'inscription que l'on y lit encore nous appr^dd qu Antonio était l'ainé de sa race, que deux de ses frères périrent à Âlcacer-Kébir et deux autres dans l'Inde. Camoens a déploré cette perte d'abord dans la belle églogue d'Umbrano et Frondelio (la première du recueil), dans les douzième et deux cent vingt-neuvième sonnets, et dans la can^ câo XVII, si toutefois cette dernière pièce est bien de lui.
Dom Alfonse de Noronha, qui avait pu juger de la bravoure de Camoens dans la campagne contre le roi de Chembé , fut rappelé en Europe et rem* placé par Dom Pedro Mascarenhas, qui prit le gouvernement de l'Inde ea septembre i554. Vers cette époque, Camoens écrivit à Lisbonne une lettre (i), dont nous avons déjà cité quelques fragments, et dont nous allons extraire de plus longs passages, qui donneront une idée des. moeurs de Goa et jetteront un jour nouveau sur l'humeur à la fois enjouée et caustique de Camoens.
(4) Première lettre écrite de l'Inde. — Je ne pense pas, avec M. John Âdamson, que la seconde lettre soit de la même année. On verra plus loin que je la crois écrite pendant le séjour forcé que Camoens fit plus tard sur les côtes de Mozambique.
3o4 VIE
Il commence par prémunir son correspondant contre les illusions qu'on était porté à se faire en Portugal sur les avantages du séjour de l'Inde. « U a éprouvé que là, comme à Lisbonne, on est sous l'empire de .méchantes fées. » U se félicite ironiquement « d'avoir échappé aux tracasseries et aux embûches qu'il rencontrait partout dans sa patrie, et s'estime heureux de s'être retiré dans un pays où il est plus respecté que les taureaux de Merceana , et plus tranquille que la cellule d'un moine prédicateur. » Les derniers biographes de Camoens, MM. Barreto Feio et Monteiro, ont eu l'étrange idée de prendre au sérieux cette amère plaisanterie^ sur le sens de laquelle la suite de la lettre ne peut laisser le moindre doute : « La ville « de Goa, dit-il, est une excellente mère pour les « méchantes gens; mais elle est la marâtre des gens <K de bien : ceux qui viennent y chercher de Far- « geut se soutiennent comme des vessies sur l'eau ; a les braves seuls sont réduits à sécher sur pied. » Après avoir cité pour preuve quelques noms propres, il ajoute : « Quant à Manoel Serrâo, qui, « sicut et nosj cloche d'un œil, il s'est assez bien «c conduit depuis son arrivée. Je puis en parler, ce car j'ai été choisi pour arbitre de certaines pa- « rôles, sur lesquelles il a fait revenir un militaire (c qui ne manque pas ici d'autorité. » Ce passage prouve que Camoens joignait à la bravoure du champ de bataille une susceptibilité d'honneur qui
DE GAMOENS. 3o5
ne lui permettait pas, comme il le dit au même endroit, a de refuser jamais certaines conversations fi auxquelles les lâches donnent un mauvais nom^ a aimant mieux se venger avec la langue qu'avec « le bras» » — « Si vous voulez à présent, conti- « nue-t-il, que je vous parle des femmes, sachez « que toutes les Portugaises que nous avons ici V sont terriblement mûres. » Impertinence qu'il fait suivre d'un commentaire encore plus soldatesque^ <k Et quant aux femmes du pays , outre ff qu'elles sont de couleur bise, faites-moi la grâce « de les courtiser à la manière de Pétrarque ou de c Boscan, et elles vous répondent dans un langage « mêlé d'ivraie qui s'arrête dans le gosier de l'iuc telligence et jette de l'eau sur le brasier le plus a ardent. Jugez ce que doit éprouver un homme « habitué à soutenir les agaceries du petit minois « rose et blanc d'une dame de Lisbonne, toujours a prête à soupirer comme un pucarinho (i) qui < reçoit l'eau pour la première fois. En se voyant c au milieu d'objets si peu capables d'inspirer de a l'amour, comment ne pleurerait-on pas sur ses « souvenirs? Dites, pour l'amour de moi, auxdac mes de votre connaissance, que, si elles veu« « lent monter en grade et voir leur entrée annoncée a par des fanfares, il leur suffit de ne pas redouter
(I ) Petit pot de terre qui crie la première fois qu'on y verse de
]*eau.