‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 74 sur 109 · SUR UNE ESCLAVE NOMMEE BARBE , OU BARBARA · texte numérisé non relu

SUR UNE ESCLAVE NOMMEE BARBE , OU BARBARA

a Cette captive qui me tient captif, puisque je vis en elle, ne veut plus que je vive. Je n'ai jamais vu de rose placée dans an bouquet qui fût plus agréable à mes yeux. Je n'ai jamais vu de fleurs dans les champs , ni d'étoiles dans les cieux , qui me parassent aussi belles que mes amours. Elle a un visage charmant , des yeux doux, noirs et languissants, et cependantmeurtriers. Elle a une

(4) Les sonnets lxxii et clxx me paraissent se rapporter aussi au naufrage et à la mort de cette jeune femme. — Nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt d'avoir réuni pour la première fois ces sonnets qui sont dispersés dans les Rimas.

(2) Tome IV de Tédition de Paris , p. 285. —Lord Strangford {PwfM from Ihe Partugwse , London , \ 803 , in-4 6) appelle , je ne sais pourquoi , cette esclave Johanna.

grâce enchanteresse qui la rend la souveraine de celui dont elle est Tesclave. Ses cheveux noirs font perdre au stupide vulgaire Tidée que les beaux cheveux sont blonds. Elle a la brune couleur de Tamour, et ses traits sont si doux , que la neige voudrait changer de couleur avec elle. Elle unit une douceur agréable à une certaine gravité ; elle est étrangère , mais non pas barbare. Son doux maintien cafane les orages; je trouve en elle la fin de tous mes maux EOeest la captive qui me tient captif, et puisque je vis en elle, il faut que je vive. »

Cependant Manoel de Fana e Souza pense qu€ Camoens ne tarda pas à rougir de cet attachement indigne de lui. Ce grand critique regarde le cinquième sonnet ( Dans une prison obscure et basse fai été longtemps enchaîné y etc.) comme un aveu et un repentir de cette faiblesse momentanée. Dans cette pièce, Camoens revient au souvenir de sa première maîtresse : « Encore à cette heure je porte, en les tramant, les fers que la mort a brisés pour mon malheur. » Il jette sur le cours de sa vie un regard plein de tristesse et de résignation : « jTai vu des chagrins, j*ài vu des misères, j'ai vu des exils ; apparemment cela était ainsi ordonné. » Puis revenant à sa dernière faiblesse : «c Je me suis contenté de peu, sachant bien que ce contentement était une honte; je Fai fait seulement pour savoir ce que c'était que de vivre joyeux. »

. J'attribuerais volontiers à cette phase de la vie de Camoens quelques vers où la galanterie du poète s'exprime avec une singulière matérialité : je citerai, par exemple, le sonnet xlii, où il badine sur II. 22

une ti*esse dé cheveux et qu'il termine par ce trafra « Dans la règle de Tamour, souvent pour le U on prend une partie; » et le sonnet xxxi, oui poëte déclare qu'il a aspire au centre de la beai comme la pierre tend au centre de la terre. »

Le comte do Redondo, qui aimait assez la pour fournir à Camoens les motes de ses voilas (i mourut le 19 février i564. U eut poursucc< Dom Antonio de Noronha, celui peut-être à qi notre poète avait adressé les stances sur le Déson du monde {1).

Camoens devait s'attendre à trouver un prott teur dans un homme de ce nom, et il ne parait qu'il ait eu à se plaindre de lui ; cependant ce la troisième année «le son administration, vei^ \% fin de 1 567, que, contre le serment qu'il avait fai^ en partant, il résolut de retourner à Lisbonne.

Comme il manquait d'argent pour le voyage, ujé certain Pedro Barreto, parent de l'ancien gouver4 neur de ce nom, qui allait à Sofala prendre le coin«t mandement de la capitainerie de Mozambique, charmé de la conversation de Camoens et désirant passionnément jouir de sa compagnie, lui offrit de le conduire jusqu'à cette ville, où il trouverait des ; occasions faciles de retourner en Portugal. Notre

(4) Voyez, entre autres, tome IV, p. 243. — Les motes sont \» motifs , et les voUm , le développement. (2) Voyez plus haut , p. 297 et suiv.

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lëte accepta cette offre ; mais il ne tarda pas à se pentir de son marché. Pedro Barreto se condui- 1 bientôt envers son compagnon de voyage en iùtre exigeant. Il mit tout en œuvre pour le reteir malgré ses promesses. Je crois que la seconde )ttre que nous avons de Camoens a été écrite à ptte époque, ou peut-être dans les derniers temps bson séjour à Goa. On y lit :

^ Je suis par habitude si content d*étre triste , que je serais triste

C» content , parce que Thabitude devient une autre nature.... ndant , pour vivre dans le monde je me couvre d'une autre le , afin de ne pas paraître un hibou au miheu des moineaux... . . lis la douleur dissimulée portera son fruit, car la tristesse dans le jfeQT est comme un ver dans le drap. »

Et plus loin :

I « ... Ceux qui sont princes à la fois de condition et de race, sont ^ à charge que la pauvreté ; ils nous vexent tant avec leur noliesse , que nous finissons par creuser celle de leurs ancêtres, et il ^ a pas de blé si bien vanné où l'on ne rencontre un peu d'ivraie. YoQs savez qu'il suftt d'un mauvais moine pour donner à parler à on couvent. ... On ne peut pas avoir de patience avec l'homme p veut qu'on fasse pour lui ce que lui-même ne veut pas faire. U peu de reconnaissance qu'on montre pour nos services , nous ^ b volonté d'en rendre à des amis qui tiennent plus de compte ^ leur intérêt que de l'amitié. Priez pour lui , car il est de ceux

*»t je parle.

I C'est une lourde tâche de se composer un visage gai quand le cœur est triste : il en est comme d'une étoffe qui ne prend jamais bien certaine teinture ; en effet , la lune reçoit sa clarté du soleil , tt le visage reçoit la sienne du cœur. En vérité, ce n'est rien donner ^ de ne pas mêler l'honneur à ses dons. On né doit de remerciements qu'à ceux qui suivent ce procédé : car c'est une chose trop chèrement achetée que celle qu'il faut payer de son honneur. »

Il y eut bientôt rupture ouverte entre Cainoei)s et Barreto. Abandonné à ses faibles ressources, k poète tomba dans la^ pauvreté la plus profonde. Manquant de tout, il était, dit Diogo do Couto, réduit à vivre aux dépens de ses amis. Serait-ce alors que, se composant, comme il dit, un visage gai, il réclama poétiquement de Dom Antonio de Cascaes le complément de six poules farcies, dont celui-ci ne lui avait envoyé qu'une seule moitié pour àcompte, ou qu'il rappelait par un quatrain la promesse d'une chemise qu'un autre fidalgue lui avait faite ? Ne peut-on pas aussi rapporter à cette époque l'épître amoureuse qu'il composa pour un sot, qui la lui avait commandée et qui ne la paya pas? U s'ofiBrit, enfin, à lui une occasion de délivrance. Le Santa Fé et quelques autres navires, venant de 60a et allant à Lisbonne, relâchèrent à Sofala. Il se trouvait à leur bord plusieurs amis de Camoens, Duarte de Abreu, Antonio Cabrai, Luiz da Veyga, Antonio Serrâo, Diogo do Couto qui a consigné ces détails dans ses Décades^ et Heitor da Sylveira, que nous avons vu plus haut figurer dans le banquet poétique. Camoens se réjouissait de quitter avec eux ce sol inhospitalier , lorsque l'avare Barreto réclama de lui vingt mille reis (i) pour prix de son passage. Comment payer cette petite somme ? Heitor da Sylveira , plus riche apparemment qu'au

(4) Yoy. Barbosa Machado, Bibl. LuM., tome m, p. 70.

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temps de son placet au comte do Redondo, y pourvut; ou, selon d'autres, les gentilshommes que nous venons de nommer remirent à Barreto les vingt mille reis. A ce vil prix, dit Manoel de Faria e Souza , furent achetés la liberté de Camoens et rhonneur de Pedro Barreto.

Diogo do Couto fit la connaissance intime de Camoens pendant cette relâche à So&la. Cet historien a consigné dans ses Décades un fait bien propre à exciter nos regrets. « Cet excellent poète, dit-il, pendant l'hiver qu'il séjourna sur les côtes de Mozambique, s'occupait de préparer les Lusiades pour l'impression. Je le vis, de plus, travailler avec ardeur à un livre intitulé le Parnasse de Luiz de Camoens. C'était un ouvrage rempli d'érudition, de savoir et de philosophie : on le lui vola (i). »

Je ne sais sur quelle autorité Manoel de Faria e Souza suppose que c'est Camoens lui-même qui Ta détruit. Quelques écrivains , dont je partage l'avis, ont pensé que ce manuscrit était le recueil des rimas varias , qu'il préparait pour l'impres- ' sion, et qui n'a été publié que quinze ans après sa mort (2^ .

(\] Decod. Vm, 1. 1, cap. 28.

(2) M. Ferdinand Denis , dans son Histoire liUéraire du Portugal it du Brésil, rapporte , au sujet de ce livre perdu , une conjecture de son ami , feu M. Verdier. Ce savant Portugais croyait reconnaître le Parnasse de Luiz de Camoens dans VàLasiUmia transformada de Femâo Alvares do Oriente.

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Ce fïity sans doute, à cette époque (i 568) qu'il composa sa quatrième élégie et le sonnet ccxxviii' ( Nymphes des bosquets du Gange) sur la ^nrieuse défense de Malaca par Dom Leoniz Pereira, qu'en raison de sa bravoure et de son prénom de Leoniz, il compare k Léonidas. La nouvelle de ce brillant fait d'armes dut être apportée à Mozambique par les vaisseaux portugais venus de Goa.

Camoens s'embarqua sur le Santa Féy avec ses amis, que parait avoir accompagnés Pedro Barreto. La flottille fîit en vue de Lisbonne à la fin de 1 569; mais les passagers ne purent si tôt prendre terre. Le Portugal venait d'être en proie à une peste si terrible, qu'elle en a conservé le nom de grande. On lit dans la chronique de Sao Domingos (liv. YI, cap. 9) qu'il y eut à Lisbonne six cents morts en un seul jour du mois d'août iSôg, et qu'en tout U ne périt pas moins de soixante et dix mille personnes. Camoens trouva les eaux du Tage fermées et défendues avec beaucoup de rigueur. Pendant cette quarantaine, qui dura plusieurs mois, il vit son ami Heitor da Sylveira tomber malade et mourir en vue de Cintra. Enfin, Diogo do Couto, qui était sur le Santa Clara^ parvint à débarquer seul (avril 1 570) et obtint de la cour qu on permit à la flottille l'entrée du port. Ce fut vers le mois de mai 1670, dix-sept ans deux mois et quelques jours après son départ , que f^uiz de Camoens rentra

dans Lisbonne (i). Il avait alors quarante-six ans. Il trouva cette ville dans un état bien différent de celui dans lequel il l'avait laissée. La peste avait décimé toutes les familles ; les intrigues, inséparables d'une régence, avaient tout brouillé. Le jeune roi Dom Sébastien, majeur seulement depuis deux ans, gouverné, comme notre Louis XIII, par de jeunes favoris et par des prêtres, brave aussi de sa personne, et méditant déjà sa malheureuse expédition d'Afrique, répandait sa tristesse mystique sur la cour et sur le royaume. On n'apercevait plus cette joie, cette urbanité, ces jeux dramatiques, ces fêtes galantes, qui prouvaient la vigueur et la santé de l'Etat ; tout parut au poêle attristé, rapetissé, penchant vers la tombe; ce fut sans doute à la vue de cette décadence et de ce marasme que, se rappelant les splendeurs passées, il composa cette magnifique épitaphe pour le tombeau de Dom leâi m (2) :

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