‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 76 sur 109 · SONNET LXXXIII · texte numérisé non relu

SONNET LXXXIII

« Quelle proie emportes-tu , cruelle Mort ? — Un jour brillant. —A quelle heure Tas-tu prise? — Le matin. — Sais- tu ce que tu emportes? — Je ne le sais pas. — Qui t'ordonne de remporter? — Geltti qui le sait. — Son corps , qui le possède? — La terre froide. --Qa*fl8t devenue la lumière qui l'éclairait? — Elle est rentrée dans la nuit. — Que dit la Lusitanie? — Elle dit : Hélas I je ne méritais pas de posséder Dona Maria. — Que reste-il dans Lisbonne? — ^Un regret cruel (3). »

Hélas ! il perdait à la mort de cette princesse la

(4) Six reis.

9) Je me conforme ici à l'opinion de Manoel de Paria e Souza, qui lait de cette Dona Maria la Glle du roi Dom Manoel. On peut cependant concevoir du doute sur ce point , en pensant 4» que cette )'eun6 princesse avait cinquante-sept ans quand elle mourut; ^ que Manoel de Paria e Souza dit avoir vu un manuscrit où ce sonnet était adressé à Dona Maria de Tavora , fille de Luiz Alvares de Tavora. ^ajouterai que Gamoens a dédié sa treizième élégie, datée de Da- ■nâo , à Dona Maria da Pigueira , fille de mestre Melchior.

(3) Cette épitaphe et celle de Dom Jean III , prouvent que Gamoens affectionnait la forme du sonnet dialos^é. Voyez encore les sonnets xxxvii, lxi, cliv , cxcxviii et ce.

dernière de ses protectrices. Bientôt il bit réduit à vivre d'aumônes. Antonio , le Javanais qu'il avait amené de la Chine , allait la nuit dans les carrefours mendier pour sa nourriture et pour celle de son maître. C'est par une exagération , ({u'il a sans doute crue poétique , qu'un traducteur des Lu» siades en vers anglais^ M. Mickle , a supposé que Camoens se plaçait sur le pont d'Alcantara , aussi écarté que notre pont d' Austerlitz , pour demander lui-même l'aumône aux passants. En vérité, les infortunes de Camoens sont assez grandes pour n'avoir pas besoin que la fiction les exagère.

Faria eSouza raconte qu'une mulâtresse, nommée Barbara (i) , marchande dans les rues de Lisbonne 9 donnait très-souvent à Camoens ou à son Javanais un plat de ce qu'elle vendait, et quelquefois un peu d' aident. La seule consolation qu'il eut alors était d'aller le soir au couvent de Saint-Dominique , dont sa demeure était voisine , et de s'entretenir avec quelques religieux , entre autres , avec les pères Foreiro et Luiz de Granada. U allait souvient aussi dans ce monastère entendre les leçons du professeur de philosophie morale (a); Faria

(4) n ne faut pas confondre cette compatissante Barbara avec la belle et séduisante esclave indienne du mémencHn, que Gamoensa chantée dans les Endechas que nous avons citées plus haut. La vieillesse et la pauvreté du poëte rendraient cette supposition inadmissible.

(2) Voyez Niceron , j|f<fmotfe», t. XXX VIT, p. 253.

D£ GAMOEirS. SSj

eSouza dit les leçons de théologie. Les paroles du biographe sont ici bien remarquables : « Ayant déposé l'épée , dit-il , il marchait appuyé sur une béquille. Il allait ainsi presque tous les jours, avec toutes ses infirmités, toutes ses années et tous ses chagrins , entendre la leçon de théologie morale , qui se donnait alors au couvent de Saint-Dominique, s'asseyant au milieu des jeunes étudiants, comme s'il eût été un d'eux (i). x> Si le Poème de la création de F homme ne lui était pas , comme je pense , faussement attribué , il faudrait en rapporter la composition à cette époque (a).

Enfin , un cruel , un dernier malheur vint le frapper : il vit mourir son fidèle Javanais. Alors tout fut terminé : il n^était plus possible, dit Pedro de Mariz , que Camoens vécût , après la mort de celui-là seul qui le faisait vivre.

Il tomba gravement malade et fut transporté à l'hôpital. Conservant, dans ce moment suprême, ce sang-fi'oid demi-résigné et demi-sarcastique que nous lui avons déjà vu, il écrivit de cet asile une lettre dont il nous est parvenu les lignes suivantes : < Qui pourra jamais dire que, sur un aussi étroit

(1) Rimas varias, vida del poeta, § 34.

&) Camoens a, d'ailleurs , composé un certain nombre de poésies lieuses ; nous citerons, entre autres , Télégie xi , le sonnet ce 8ur la passion du Christ; les sonnets cxcxix, ce , ccxli sur le jour de Noël ; ccxui , au Christ sur la croix ; cxcxvii et cxcxvin , sur le mystère de l'incarnation; ccxuv, à saint Jean-Baptiste; et enfin ^ EsUmeias sepHmas , adressées à sainte Ursule.

358 ^"^r* VIE

théâtre que ce misérable grabat, la fortune se soit plu à donner le spectacle d'une aussi grande infortune? Pour moi^ loin d'accuser la cruauté du sort; je me range de son parti contre moi-même; car il y aurait une sorte d'impudence à vouloir tenir tête à tant de maux, d

Cette lettre adressée , selon quelques*uns , à Dom Francisco d'Almeida, ou plutôt, comme je le sup* pose^ au comte de Vimioso, Dom Francisco de Portugal, neveu de Dom Manoel, ne le trouva pas sans pitié. Camoens sortit du refuge des pauvres. Je n'ignore pas que, suivant une autre tradition très-accréditée , Camoens serait mort à l'hôpital même. Plusieurs raisons peuvent permettre d'en douter. La première, c'est que Camoens ne fut pas enterré dans le cimetière de l'hôpital, mais dans un coin de l'église de Santa Anna, sa paroisse; la seconde, c'est que Dom Francisco envoya au logis du poëte un drap pour l'ensevelir. Enfin, Manod Correa, énumérant(Com/7ie/z^ surlech.X, ocL a3) les hommes illustres morts dans l'asile de la charité, ne cite pas le nom de Camoens.

L'opinion contraire, appuyée sur l'autorité de Barbosa Machado, est confirmée par une note écrite de la main d'un pieux missionnaire, José Indio (i), sur un exemplaire des Lusiades que possédait lord Holland. Cette note est ainsi conçue : « Qu'y a-t-il

(4) C'est le même José Indio que M. Ferdinand Denis a mis en

de plus déplorable que de voir un si grand génie aassi mal r^ompensé? Je l'ai vu mourir dans un hôpital de Lisbonne , sans avoir un drap pour se couvrir , lui qui avait si bravement combattu dans les Indes orientales et qui avait fait cinq mille cinq cents lieues en mer. Grande leçon pour ceux qui se fatiguent à travailler nuit et jour et aussi vainement que Taraignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches ! » Je crois qu'il peut résulter de cette apostille que José Indio a vu Camoens malade à l'hôpital, sans qu'il faille prendre à la lettre les motsye Vai vu mourir.

Ce fut pendant cette dernière et longue maladie de Camoens que la perte de la bataille d' Alcacer- Québir, arrivée le 4 août 1 578 , frappa de mort le Portugal. Il restait encore au poète une larme pour sa patrie : Ah ! s'écria-t-il, du moins je meurs avec elle I II répéta la même pensée dans la dernière let* tre qu'il ait écrite : a Enfin, disait-il, je vais sortir de la vie, et il sera manifeste à tous que j'ai tant aimé ma patrie, que, non-seulement je me trouve heureux de mourir dans son sein, mais encore de mourir avec elle, d Nous possédons même sur ce grand désastre quelques beaux vers de notre poète, auxquels on n'a pas accordé jusqu'ici , ce nous semble, toute l'attention qu'ils méritent. Reprenant et glosant un sonnet composé par lui dans l'Inde et

scène dans un louchant cpisodo où il a résumé poétiquement toulc la vie de Camoens- Voyez Scènes de la naiure $<ms les tropiques.

36o VIE

bue nous avons cité (i), il en fit le texte des Esiancias quintaSf où il se représente la terre comme déjà presque toute envahie par le mahométisme, et où il ne voit de refuge que dans la cité céleste. Nous avons remarqué surtout l'octave suivante :

a Ici dans cette Babylone où s'est perdue la noblesse da peuple 1 usitanien , et où du grand Dom Sébastien la grandeur s'est irréparablement abattue; ici où le mensonge n'est pas une bassesse, etc.»

C'est là évidemment un chant de deuil inspiré par la défaite d'Alcacer-Québir, et ce sont là par conséquent les derniers vers qu'ait pu composer Camoens.

Il ne survécut que peu de mois au coup qui avait frappé sa patrie. Il mourut au conunencement de j 679, à l'âge de cinquante-cinq ans. H n'avait point été marié et ne laissa pas d'en&nts. •

Pedro de Mariz rapporte qu'il fiit enterré trèspauvrement dans l'église de Santa Anna, à gauche en entrant, et sans que rien indiquât sa sépulture. Ses malheurs firent sur le public une impression si profonde, qu%personne ne voulut plus occuper la maison qu'il avait habitée. Elle resta vide longtemps après sa mort.

Les sinistres pressentiments de Camoens ne tardèrent pas à s'accomplir. Le Portugal, ce royaume lié d'une victoire et blessé à mort dans une défaite, tomba bientôt sous le joug de Philippe II. Le mo-

(1 ) Voy . page 34 4 , sonnet cxciv.

DE CANOENS. 36l

narque espagnol ^ visitant sa nouvelle province , s'infonn£( du grand poète, dont il admirait les vers, et en apprenant qu'il n'existait plus , il témoigna un vif regret.

Pedro de Mariz raconte qu'un noble Allemand écrivit à son correspondant de Lisbonne de chercher la place où Camoens était enterré, et, si ce grand poëte n'avait pas un tombeau digne de lui , il le chargeait de s'arranger avec la ville pour obtenir la permission de faire transporter ses ossements en Allemagne, avec toute la décence et le respect qui leur étaient dus. Il s'engageait à élever à FHomère lusitanien un mausolée comparable à ceux des anciens les plus illustres.

Ce fut peut-être cette pieuse démarche faite par un étranger , qui rappela aux compatriotes de Camoens que Fauteur des Lusiades n'avait pas de tombe. Seize ans après sa mort, en iSqS, Dom Gonçalo Coutinho, de retour à Lisbonne, fit chercher la sépulture de Camoens et la rétablit dans un endroit voisin du chœur des religieuses franciscaines. Il la couvrit d'une simple pierre presque au niveau du sol , sur laquelle il inscrivit cette épitaphe :

Ci gît Luiz de Camoens

prince

des poètes de son ten^

11 vécut pauvre et misérablement

et mourut de même

l'an HDLXXix.

£t plus bas :

Celte tombe a été construite aux frais de dom Gonçalo Coutiobo Que personne n y soit plus enterré. «

C'est un beau résumé de la vie de Camoens que ces deux simples lignes :

Il vécut pauvre et misérablement et mourut de même.

On ne pouvait dire moins de celui qui avait éprouvé tant d'infortunes , combattu à tant de batailles et , comme dit José Indio, fait cinq mille cinq cents lieues sur mer. Je ne connais pas Tépitaphe de notre bonhomme Chapelain, lequel mourut pour s'être mouillé les jambes dans le ruisseau de la rue Saint-Honoré , de peur de perdre son jeton à l'Académie, mais je parierais qu'elle était plus longue et plus pompeuse.

Lisons celle de Boileau , telle qu'on l'a refaite en i8i5. La voici ; elle est placée dans la chapelle Saint-Paul , le long du chœur de l'église de Saint- Germain-des-Prés :

Hic. sub. titulo

Fatis. diu. jactati

In/omne. œvum. tandem, composili

Jacent. cinercs

Nicolai. Boileau. Despreaux etc.

Vous ne savez pas peut-être ce ^que veulent dire ces expressions, Cineres fatis diu jactati j qu'on

DE C/VHOEns. 363

pourrait à peine appliquer aux cendres de Napoléon j si on les rapportait, un jour, de Sainte-Hélène (i)? Gela veut dire que les cendres de Nicolas Boileau , d'abord placées dans la Sainte-Chapelle , ou chapelle basse du Palais, au-dessous du lutrin qu'il a si bien chanté, ont été transférées , en 1 793, au musée dei Petits-Augustins^ puis de là déposées pour Fétemité dans une église voisine , à Saint- Germain-des-Prés. Je préfère l'épitaphe de Camoens. — Il est vrai qu'on en a , depuis, fait à sa gloire de bien longues et de bien mauvaises. Martim Gonçalves da Camara , qui avait été premier ministre du roi Dom Sébastien, et qu'on peut difficilement compter parmi les protecteurs de Camoens, fit composer en l'honneur du poëte, par le jésuite Mattbeos Cardoso, professeur.de belleslettres à l'université d'Evora , sept distiques latins d'une emphase tout à £ait scolastique :

Naso el^s , Flaccus lyricis , epigrammate Marous , Hic jacet heroo carminé Vii^ilius , etc.

Cette déclamation pédantesque contient cependant un feit curieux. On doit inférer de ce vers •

Hune Itaii , Galli , Hispani vertere poetam ,

qu'il existait dès lors des traductions italienne , espagnole et même française des Zi^iadSe.^ (a).

(4) Écriien483S.

(2) Baillet (Jugements des savanU , t. IV, p. 442) mentionno , on ^ffet , une traduction anonyme des iMsùides en français que le bio-

De son côté , Dom Gonçalo Coutinho , comnne pour compenser ce qae son inscription tumulaire paraissait avoir de trop simple , en fit faire une autre en vers latins par Dom Manoel de Souza Ck>utinhoy depuis Frei Luiz de Souza; c'est un dialogue entre le tombeau du poète et un passant : Quod Maro subïimij etc. Elle est imprimée dans la pretnièrie édition des Rimas varias de Camoens ( 1 596) , et depuis répétée partout. Cette édition des P€)ésies diverses de Camoens, jusqu'alors éparses et inédites, est un monument tout autrement sploidide , élevé par le licencié Fernando Rodrigues Lobo Surrupita à la gloire de Camoens , sous les auspices du même Dom Gonçalo Coutinho. ▲ la tête de ce re> cueil des Rimas ^ on remarque un sonnet adressé à la mémoire de Camoens par ce Diogo Bemardes , soupçonné y comme nous avons dit , de s'être approprié plusieurs pièces de notre auteur. Quoi qu'il en soit , Diogo Bemardes, grand poète aussi, mort à Lisbonne en 1 5^6, fut enterré dans la même église que Camoens, au couvent de Santa Anna.

Ces mots d'une inconcevable témérité, pour téterrUté, placés dans l'épitaphe de Boileau , me rap

graphe Ignacio Garcez Ferreira attribue à un nommé Sdiaron. IV dro de Mariz cite cette première traduction française , mais sans l'avoir vue. Depuis cette époque , il y en a eu dans toutes ks langues , notamment une en hébreu par Luzzetto, et même une en arabe; Calcutta, 4847, 2 vol. in-fol.

DE GAMOENS. 365

pelleiit la dernière chose qu'il me reste à dire touchant Camoens.

Comme s'il avait été dans la destinée de cet homme illustre de ne trouver nulle part le repos, pas même dans le froid asile de la tombe , l'église de Santa Anna fut renversée de fond en comble par le tremblement de terre qui détruisit presque entièrement la ville de Lisbonne en 17 55.

L'église a été rebâtie; mais personne, que je sache, n'a cherché à relever, du milieu des décombres , la simple pierre qui recouvrait les restes mortels du grand poète et du grand citoyen.

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