‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 1 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il est de ces résolutions que l'on croit irrévocables et qui nous échappent malgré nous. Parvenus à l'âge où Ton ne compte plus que des jours de grâce, courbé sous le poids de nombreux travaux, de chagrins profonds, je m'étais bien promis de ne plus écrire; et je m'imposais pour toujours la privation de causer avec le premier âge : causeries qui m'ont produit tant de jouissances, procuré de si douces consolations ! Mais plusieurs scènes imprévues que je vais raconter le plus brièvement qu'il me sera possible, m'ont fait accroire que je pouvais encore être utile, tant il est vrai que la présomption de l'homme ne s'éteint qu'avec sa vie !... J'ai donc cédé comme par enchantement aux séductions dont on a pris plaisir à m'entourer.

Dans un cercle brillant du faubourg Saint-Germain où j'avais l'honneur d'être admis, on jouait à de petits jeux de société; et, comme tant d'autres, j'avais déposé quelque gage qu'on ne pouvait retirer qu'en remplissant

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un ordre impesé par Ja dame dépositaire de l'objet en question. Celui que je voulais délivrer m'était bien cher: c'était un petit portefeuille en maroquin noir, formant à secret, et contenant des cheveux et le dernier écrit de ma fille. On lisait en etret sur le dessus cette inscription en lettres d'or : Flaoiœ capelli (cheveux de Flavie). La dame qui tenait en main ce gage précieux, joignait à l'éclat d'un beau nom tous les avantages de l'esprit et de la grâce. Elle me dit avec une expression ravissante: « Puisqu'un heureux hasard me procure le droit de vous donner un ordre pour racheter le gage touché, je vais changer cet ordre en prière : c'est de vous demander au nom de toutes les mères, de faire pour leurs enfants ce que vous avez fait pour votre Flavie. La plupart des femmes de mon âge vous doivent leurs premières impressions : les Contes à ma fille sont gravés dans leur mémoire; ah ! procurez à leurs enfants ces mêmes impressions, par de nouveaux récits qui les frapperont plus vivement, étant composés pour eux... Engagez- vous enfui, sur ce nom si cher aux jeunes filles et si souvent répété par elles, promettez-nous au nom de Flavie, inscrit sur ce souvenir paternel , que vous consacrerez encore quelques veilles à la jeunesse, qui vous portera la haute estime que nous vous portons. Rendez parmi nous ce sentiment héréditaire, et préparez un jour sur votre tombe des tleurs que nous irons chaque jour renouveler avec nos enfants et nos petits-enfants... Ami des femmes, nous le promettez-vous?

— Le moyen, répondis-je, de résistera de pareilles instances ?... Mais je suis trop vieux pour oser reparaître

INTRODUCTION. v

parmi les groupes charmants de la jeunesse. — Vos cheveux blancs ne feront qu'inspirer plus d'intérêt el plus de confiance à. nos filles. — Mes pinceaux sont bien desséchés, ma main septuagénaire est bien vacillante pour tracer de nouvelles esquisses, pour colorer quelques scènes de famille... Tout ce que je puis faire, c'est de promettre d'essayer; mais je crains bien que mes forces affaiblies ne trahissent mon zèle. On me traitera de conteur insatiable et de vieux radoteur. — Que vous importe une critique éphémère, si vous vous perpétuez dans notre souvenir? — Tant de personnes de mérite écrivent aujourd'hui pour l'enfance, que je redoute de rentrer dans la lice. — Vous vous y montrerez comme Nestor au camp des Grecs. — Je ne lui ressemble, hélas! que par mes cheveux blancs... Enfin, vous l'exigez, mesdames, j'obéirai. » A ces mots on me remit le gage touché; et tout en replaçant sur mon sein les cheveux et le dernier écrit de ma fille, j'invoquai son ombre chérie pour m'inspirer de nouveau dans les récits que je m'engageais à faire. %

Celte promesse m'a tourmenté quelque temps, j'en fais ici l'aveu. Après des courses nombreuses, le vieux voyageur cherche le repos; et l'ancien guerrier échappé comme par miracle aux nombreux combats où brilla sa valeur, ne se plaît que dans la retraite. Vainemjent donc je saisissais ma plume et m'efforçais de monter mon imagination, je ne trouvais rien de nouveau. J'avais parcouru dans son entier l'échelle sociale; depuis l'humble échoppe du savetier jusqu'au palais des enfants de France, j'avais tout examiné, tout peint, tout apprécié.

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