LA MA©(D)E"E
Elle apperçoit un lé8er mouvement
On rencontre parfois, en étudiant le n.onde, certaines jeunes femmes bien nées , élevées dans les principes d'urie heureuse croyance et d'une douce piélé, devenues, pour ainsi dire, sceptiques et frondeuses de tout ce qui porte un caractère religieux. On dirait qu'elles rougissent de ce qui cliarma, développa leurs premières pensées, de ce qui fut Tobjet de leurs premiers penchants. Elles rompent, les insensées! eUes rompent le Trein le plus sacré , le plus utile , au moment môme où elles se lancent dans le tourbillon des plaisirs, dans la tourmentée des passions. Le désir de se singulariser, de se faire la réputation d'un esprit fort, de se voir entourée de soi-disant grands penseurs qui s'imaginent, par leur patronage, donner de la célébrité, enfin,
celle folle ambition de planer au-dessus de toutes les idées reçues, de combattre toutes les croyances, conduisent les jeunes imprudentes qui s'y livrent, à cette funeste dépravation de Tesprit et du cœur, à ce désespérant matérialisme, véritable néant de Tcàme , privation funeste des plus douces consolations qu'on puisse trouver dans ses peines, et de cet espoir d'une seconde vie où Ton retrouvera ce qu'on a tant aimé dans la première.
J'ai donc pensé que je devais terminer mes Nouvelles Causeries par le récit fidèle d'une anecdote intéressante que j'ai souvent entendu raconter à la digne compagne d'un de nos plus illustres guerriers. Elle prouvera, j'ose l'espérer, aux jeunes personnes pour qui j'écris , que notre premier patrimoine, notre trésor le plus précieux, c'est le culte de nos pères, qui servit à nous attirer, en naissant, la première faveur du ciel, et, par suite, à nous faire prendre rang parmi les êtres destinés à penser, sentir, aimer... Par ce culte de nos pères, je n'entends point parler de cette dévotion exclusive, intolérante, mais de cette véritable piété qui nous met directement en rapport avec le Créateur, nous le fait connaître, admirer dans Tordre immuable et sublime de la nature, dans la fleur que nous respirons, dans le fruit qui nous désaltère, en un mot dans tout ce qui compose et embellit notre existence.
Clolilde Valmont, tille d'un premier magistrat delà capitale, fut élevée par sa mère, femme d'un mérite distingué, mais portant ses idées religieuses à un degré d'exaltation qui plus d'une fois atténua la bonté de son cœur.
Son indomptable austérité avait souvent imposé de dures abstinences à sa jeune élève, l'avait astreinte à des exercices trop longs et trop fréquents, qui la privaient sans cesse des innocents plaisirs de son âge. M. Valmont livré tout entier à ses importantes fonctions, laissait sa femme entièrement libre de diriger la première éducation de leur enfant; lui-même, sans être dévot, se montrait fidèle observateur de ses devoirs religieux , et s'imaginait qu'une jeune personne destinée à paraître avec avantage sur la scène du monde ne pouvait être élevée avec trop d'austérité.
Plusieurs de ses amis, gens prévoyants et sensés, combattaient ce système et soutenaient que plus une jeune fille était initiée avec prudence et discrétion aux usages de la société, plus elle était en état de distinguer le vraidufaux, et dese préserver, une fois parvenue cà l'âge de plaire, des erreurs et des dangers qu'elle rencontrerait sans cesse. Ils soutenaient enfin qu'un jeune cœur, enclin à s'épancher, et qu'on réduit à une contrainte incessante, est comme un ressort qui, longtemps comprimé, se détend tout à coup avec une telle violence qu'il détruit souvent l'harmonie de la machine qui le contient.
L'expérience confirma cette vérité : Clotilde parvenue à son adolescence se fit remarquer par une beauté rare, non dans les cercles du jour où sa mère se gardait de la conduire, non dans les promenades publiques où jamais elle n'avait mis le pied, mais aux exercices de piété qu'elle fréquentait assidûment. Quelque précaution que prit M""® Valmont pour cacher cette figure céleste sous
une profonde capote de taffetas noir, cette taille svelte, élancée, sous un ample châle, tous les regards s'arrèaient sur la jeune Clotilde, si naïve et si pure qu'elle cherchait autour d'elle ce qui pouvait exciter l'admiration publique.
Mais parvenue à sa dix-huitième année, elle trouva pesant le joug austère qu'on lui imposait. Elle s'aperçut qu'elle était belle, remarquée ; elle éprouva le désir de plaire; et, quelques efforts que pût faire M""^ Valmont pour dérober sa fille à tous les regards, celle-ci fut bientôt citée dans tout le faubourg Saint-Germain comme un modèle parfait de beauté, de grâce et de qualités personnelles. Ce qui contribua surtout à diminuer l'esclavage où elle était retenue, c'est que son inflexible mère avait retiré de nourrice une seconde fille à laquelle elle avait donné le nom de Noémi, qu'elle avait pris dans la Bible, ne se doutant pas que ce joli nom signifie en hébreu : tendre et gracieuse. Cette charmante petite, l'idole de son père dont elle était l'image vivante, annonçait un caractère vif, enjoué, et réclamait de sa mère des soins assidus, ce qui donnait à la belle Clotilde un peu de relâche dans les privations qui lui étaient imposées.
Un événement assez remarquable, et qui prit sa source dans l'extrême dévotion de M""^ Valmont, vint achever de rompre entièrement les chaînes de sa belle esclave, et la lancer dans le monde. Une grande cérémonie funèbre eut lieu- à Saint-Sulpice, pour le repos de l'âme d'un de nos plus illustres maréchaux. Tout ce qui composait l'armée, la diplomatie et la magistrature, devait assister à cet hommage national si glorieusement mé-
riié. Le j «une comte d'Artignac, aide de camp du feu marécha], était un des commissaires de cette grande solennité, et fut chargé, conjointement avec eux, de choisir deux quêteuses pour faire participer les pauvres aux bienfaits accoutumés d'une grande cérémonie religieuse.
Le premier choix tomba sur la fille aînée d'un lieutenant-général, proche parent de M. Valmont, et le second sur la belle Clotilde, qui, malgré tous les obstacles qu'apporta sa mère, parut au temple, pour la première fois la figure découverte, et sa belle taille voilée seulement d'une écharpe de dentelle. L'effet qu'elle produisit ne saurait se décrire. C'était un mélange de grâce et de pudeur : c'était la beauté idéale réalisée; on eût dit une vierge de Raphaël exposée par lui, pour la première fois dans Saint-Pierre de Rome. Le jeune comte qui lui donnait la main en fut ébloui , au point qu'il eut mille distractions en remplissant son devoir de chevalier. La quêteuse, malgré son extrême timidité, ne fut pas la dernière à s'en apercevoir ; et l'émotion qu'elle éprouva, sans en rien ;laisser paraître , pénétra jusqu'au fond de ce cœur noble et pur, qui chaque jour éprouvait le besoin de s'épancher.
La trace du sentiment dont le comte d'Artignac ne put se défendre, fut de môme si profonde, qu'il crut voir dans la belle quêteuse celle que lui présentait la Providence comme la compagne de ses destinées. Il devint aide de camp du général***, parent de M. Valmont; et parvenu bientôt par ses hauts faits dans l'armée au grade de colonel, unique hériter d'un beau nom, d'une grande fortune, il obtint la main de Clotilde, à condition tou-
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tcfois que celle-ci resterait auprès de ses parents tout le temps que le colonel passerait au champ d'honneur.
M""^ de Valmont voulut encore astreindre sa fille aux austères devoirs de la religion; mais la jeune comtesse, tout en respectant Tautorité maternelle, usait de sesdroits d'épouse, et fut répandue, malgré toutes les observations qu'on put lui faire, dans les cercles les plus recherchés de la capitale. Elle en prit bientôt le ton et les manières, les usages et surtout la toilette: ce qui devenait pour sa mère un scandale qui la révoltait. Ses belles épaules découvertes, ces longues tresses de cheveux noirs, enlacées sur sa tête ; cette jupe légère garnie de fleurs, laissent apercevoir le plus charmant pied , la jambe la plus fine, comme celle d'une gazelle fuyant dans les montagnes; ce sourire quêteur sur deux lèvres découvrant les plus belles dents ; en un mot cet air de conquête et de séduction qui semblait dire : « adorezmoi ! )) tout se réunissait pour prouver cette vérité si bien exprimée par les amis sensés de M. Yalmont : « Un ressort longtemps comprimé , qui se détend tout à coup, détruit souvent Tharmonie de la machine qui le contient. »
Toutefois la jeune comtesse parvenait à calmer la pieuse souffrance et les craintes de sa mère, en lui disant que ni le prestige éblouissant du grand monde, ni les succès qu'elle obtenait, ne la feraient jamais dévier du sentier de la vertu. Elle prétendait même que la jeune femme lancée dans la haute société, et qui savait s'y maintenir pure, irréprochable, avait tout autant de religion que la cénobite austère qui, retirée dans son
oratoire, ne s'exposait à aucune séduction, el, par cela même, ne courait aucun danger. M. Valmont, habitué dans son honorable carrière à saisir tout ce que la justice et la raison offraient à sa pensée, ne pouvait s'empêcher d'approuver sa fille, et disait à sa femme qui prédisait la perte de Clotilde : ce Pourquoi Tas-tu privée si longtemps des plaisirs du jeune âge? »
C'était surtout lorsque le colonel d'Artignac revenait se reposer des fatigues de la guerre, où toujours il cueillait de nouveaux lauriers, que l'austère M'"^ Valmont souffrait de l'étrange changement qui s'opérait dans sa fille. Le comte était un de ces braves qui ne connaissent d'autre puissance que celle de l'épée : il mettait ses premiers devoirs à traiter les mihtaires sous ses ordres avec une égale justice, à faire respecter les habitants d'une ville conquise, à laisser à chacun le libre exercice de son culte, de ses usages, de ses mœurs héréditaires : sa divinité, c'était la gloire; sa religion à lui, c'était l'honneur. Il n'entendait pas que sa femme allât, comme sa mère, passer toute la matinée à Saint- Sulpice, en revint avec ce despotisme de bigoterie qui veut que tout soit soumis à son pouvoir. 11 prétendait que, Dieu ayant créé la femme pour le bonheur de rhomme, elle devait l'entourer de ses soins, de son amour, plutôt que d'assister à de longues cérémonies religieuses qui l'empêchaient de veiller à sa maison, d'y maintenir l'ordre, la paix et les bonnes mœurs. Il déclara donc, avec ce ton ferme d'un officier supérieur habitué à commander, que sa chère Clotilde se rendrait à l'office divin, le dimanche seulement, à l'heure de
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midi, lorsqu'elle aurait passé la nuit au bal, ou bien aux cercles de la cour où elle était admise. La comtesse n'osait rien dire devant sa mère; mais elle confirmait, en serrant la main de son mari, toutes les volontés qu'il venait d'émettre.
M°^^ Yalmont vit bien qu'il n'y avait rien à dire au colonel qu'elle regardait comme un réprouvé; et, ne voyant plus dans sa fille aînée qu'une victime de l'ambition et de l'orgueil des rangs, elle l'abandonna tout à fait aux maléfices du démon, à la corruption du siècle, et reporta son système d'éducation et ses habitudes austères sur sa fille cadette, alors âgée de cinq ans, dont la gentillesse et l'heureux caractère se développaient de jour en jour.
Mais cette mère, d'une sévérité indomptable et d'une dévotion outrée, avait tellement affaibli sa santé par ses jeunes et ses macérations, qu'elle fut atteinte d'une maladie de poitrine qui la conduisit au tombeau. La comtesse d'Artignac, après avoir rempli tous les devoirs de la piété filiale et s'être montrée avec recueillement aux cérémonies funèbres pour le repos de l'àme de sa mère, s'empressa de se rendre à farmée d'Italie, auprès de son mari grièvement blessé dans un des combats les plus glorieux livrés par Napoléon; et M. Yalmont conlia sa chère Noémi à une institutrice qu'il eut soin de choisir parmi ces femmes pieuses, mais sensées, qui, loin de faire de la religion un joug pesant, une tyrannie de tous les instants, savent au contraire la faire aimer comme la source des douces vertus, la consolation dans les peines, l'égide salutaire dans l'éclat
des grandeurs et contre les séductions de Topulence. Noémi, que la nature avait dotée, comme sa sœur, de tous ses dons, devint bienlôt radolescentc la plus parfaite et la plus remarquable. Son digne père, voulant de bonne hture lui apprendre à distinguer dans le monde ce qui compose le vrai bonheur, à se préserver de ce qui peut y nuire, conduisait lui-même cette charmante créature, accompagnée de son guide fidèle, dans les réunions de la haute magistrature, à des spectacles choisis, à des concerts d'élite, et, par ce moyen, T initiait insensiblement à toutes les premières impressions «jui peuvent frapper une imagination ardente, et qui, dirigées avec prudence, deveiidient sans danger, tout en habituant à ce qu'elles offraien de séduisant.
Acette époque, Napoléonétendait son empire sur toute ritalie : il n'était pas une seule place forte, une seule grande cité qui n'eût pour gouverneur un de ses frères d'armes. Le colonel d'Artignac avait été fait général de brigade sur le champ de bataille, à Tépoque où il avait couru risque de perdre la vie ; et s'étant de nouveau couvert de gloire dans différents combats, il parvint au grade de lieutenant-gvnéral, et fut choisi par FEmpereur pour gouverner le Piémont. Personne, uiieux que lui, ne pouvait en eîïet y maintenir Tordre, y représenter dignement le grand guerrier qui régnait sur la France.
Le général d'Arlignac joignait, à l'âge de treale-huil ans, l'expérience du sjlJat à la haute dignité d'un cliii d'armée. Doué d'une grande franchise de cœur, d'une figure nol)le, ijnposanle, et de ces gr. cienses niu-
nières d'un homme bien né, il se faisait à la fois craindre et chérir de tous les militaires sous ses ordres, honorer et rechercher par les plus anciennes familles de Turin. Sa fortune particulière, jointe aux émoluments de son rang de gouverneur, lui donnait le droit de s'y montrer avec éclat; et la belle Clotilde, privée dans sa jeunesse de tous les attraits du grand monde, s'y abandonnait chaque jour avec cette ivresse et cette élégance française qui la portaient au plus haut degré de célébrité. Elle régnait, pour ainsi dire, sur tous les habitants de Turin, parmi lesquels on la voyait souvent répandre des dons et des secours en tout genre. Emportée par le tourbillon des plaisirs dont son hôtel était devenu le rendez-vous, elle négligeait un peu les exercices de piété; mais en revanche elle -redoublait d'ardeur pour remplir tous les devoirs de la charité.
Plusieurs années s'étaient écoulées. M. Valmont dont les forces s'affaiblissaient de jour en jour, présumant sa fin prochaine, avait appelé auprès de lui sa chère Clotilde: il voulait la voir encore une fois avant de mourir; il voulait lui recommander sa jeune sœur, la déposer lui même entre ses bras et appeler sur elle toute sa sollicitude....
Clotilde avait reçu les derniers adieux de son père; elle lui avait promis de se montrer digne du dépôt qu'il lui confiait et le vieillard s'était endormi avec le sourire de la béatitude, en exprimant sa confiance à l'engagement sacré que venait de prendre sa fille.
Après répanchement des premières douleurs causées par une perte avssi cruelle, après avoir accompli tous
les devoirs de la piété filiale, M"'^ d'Arlignac se disposa, accompagnée de sa sœur, à rejoindre son mari,
Noémi ne put, sans un grand déchirement de cœur, se séparer de sa digne institutrice, et c'est à regret qu'elle quitta Thonorable et modeste demeure oi^i s'était passée son enfance, pour aller habiter le somptueux palais du gouverneur de Turin.
Elle fut accueillie par le général d'Artignac avec toute la cordialité d'un frère, et reçut les plus tendres caresses du petit Léon qui ne cessait de répéter que maintenant il avait deux mères. Noémi s'attacha d'autant plus à ce charmant enfant, qu'il lui offrait les traits de l'honorable M. Valmont son grand-père, et qu'en l'embrassant elle croyait encore presser dans ses bras l'auteur de ses jours. Léon, de son côté, se prit d'un grand attachement pour sa tante, qui, n'ayant que huit à neuf ans plus que lui, n'était à ses yeux qu'une sœur dont il ne pouvait plus se passer. Dès le matin il venait la trouver dans son appartement, faisait avec elle sa prière, et ne la quittait plus de toute la journée.
Le dimanche qui suivit l'arrivée de Noémi dans Turin , elle demanda naïvement à sa sœur à qu.elle heure elles iraient ensemble à l'office divin. Glotilde lui répondit qu'obligée de faire des courses nombreuses pour les préparatifs d'une grande fête que donnait le gouverneur, elle ne pourrait pas l'accompagner, mais qu'elle la ferait conduire à la cathédrale par une dame de confiance. Léon déclara qu'il voulait aller avec sa tante; et f admiration que témoigna cet enfant, à faspect imposant des céréinonies religieuses, convainquit Noémi que c'était
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la preinière fois qu'il y assistait, et que sa mère ne s'y montrait plus que dans les fêtes solennelles, où son absence eût été remarquée.
« 0 ma chère Clotilde! lui dit sa jeune sœur, de retour auprès d'elle : auruis-tu donc renoncé tout à fait à la religion de nos pères? — Y renoncer, non sans doute; lui répond la comtesse; mais le rang où je suis placée me donne des occupations continuelles, des devoirs à remplir... — Il me semble, chère sœur, que le premier de tous, c'est d'élever son àme vers Dieu. —Bon à ton âge, ma Noémi, lorsqu'on n'a pas d'autres obligations, d'autres liens sacrés sur la terre... Quand tu seras, ainsi que moi , épouse et mère... — Je n'en serai que plus empressée à remercier chaque jour la Providence. — Je pensais comme t'a, chère amie; mais quand on change d'état, de position, de patrie... Et puis, veux-tu que je t'en fasse ici l'aveu? je fus, dans mon enfance, astreinte à de si longs, à de si pénibles exercices de religion; ils m'ont causé de si dures pi i val ions, qu'une fois débarrassée du joug qui m'a tant lliit souffrir, j'ai résolu d'y renoncer. — Une douce croyance, une piété vraie et sans excès, n'est point un joug, une souffrance : on y trouve, au conlraire, la sécurité de l'àme, l'avantMge d'une vie irréprochable, et l'espoir d'une autre i<lus belle encore. — Oui , lorsqu'on y croit! » laisse échapper Clotilde, comme malgré elle, et rougissant du blasphème qu'elle venait de proféi'er.
« 0 ma sœur! reprend naïvement Noémi les yeux noyés de larmes; que ces paroi s me font de mal! quoi! lu pourrais renoncer à l'espoir de revoir notre excellent
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pore qui t'aimait si tendrement, à Tassurance d'être réunie de nouveau avec un époux dont tu es si fière, avec ton cher Léon dont il faudra te séparer un jour!... tu pourrais te confondre avec ces insensés que n'arrête aucun frein sur la terre, qui ferment leur cœur glacé, corrompu, à toute idée de récompense céleste et d'immortalité de l'àme?... ma sœur, je suis bien jeune encore ; mais une voix secrète me crie là tout au fond du cœur : On ne risque rien à croire , on peut tout perdre en doutant. »
Ces mots frappants, qu'avait retenus Noémi, du pasteur qui lui avait fait faire sa première communion peu de temps avant de quitter Paris, produisirent sur la comlesse une prolbnde impression. « Je ne te dis pas , reprend Clotilde, qu'avec le temps et la réflexion, et que s'il m'arrivait surtout quelque malheur, je ne revinsse à l'autel du Dieu de nos pères; mais en attendant, je m'abandonne avec délices à ce charme de la vie dont je fus privée dans ma jeunesse : mon mari partage mes opinions, mon plan d'existence; et nous sommes heureux ens' mble... — Jusqu'à ce que le premier événement vienne vous désenchanter, répond Noémi ; vous croirez alors que c'est une vengeance du ciel, et vous soufTdrez doublement. »
Cet entretien se renouvelait souvent entre les deux sœurs, et chacune d'elles soutenait son syslème avec fermeté. La comtesse toutefois laissait Noémi entièrement libre de se livrer à tous ses exercices pieux , sans jamais fronder sa conduite. Il n'y eut que le général d'Artignac qui souvent s'égayait aux dépens de cette charmante .
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jeune fille qu'il appelait la petite dévoie, et à laquelle il recommandait en riant de prier Dieu pour lui. « Je n'y ai pas manqué un seul jour, cher beau-frère, depuis que jliabile auprès de vous; je commence toujours ma prière du matin, par invoquer le ciel pour le bonheur et la conservation de ceux quej'aime le plus.» Legénéral ne répondait à ce naïf et touchant langage de Noémi qu'en appuyant ses épaisses moustaches sur le front de cette céleste créature qu'il surnommait alors son ange terrestre. Un événement qui semblait être une épreuve de la Providence, vint seconder Noémi dans le dessein qu'elle avait formé de ramener sa sœur au culte de ses pères. Une épidémie assez dangereuse régnait à Turin, et frappait principalement sur les enfants. Le petit Léon en fut atteint et ses jours semblaient être menacés, d'après l'avis des gens de l'art que le gouverneur et sa femme appelèrent auprès de lui. L'inquiétude et le tourment de la comtesse étaient inexprimables. Le général lui-même, malgré toute sa force d'àme, laissait s'exhaler du fond de sa poitrine des soupirs douloureux, et ne pouvait dissimuler ses angoisses paternelles. Noémi seule conservait le calme et l'espérance auprès du lit de l'enfant qu'elle idolâtrait et qu'elle veillait nuit et jour, « Ton sang-froid me confond et m'étonne, lui dit un soir Clotilde qui se trouvait seule avec elle à soigner le cher malade. — J'espère qu'il ne mourra point, répond Noémi avec le sourire de la confiance et levant ses yeux vers le ciel. — Eh! qui peut te donner celte espérance? — Un pèlerinage que j'ai fait à la madone , au haut des montagnes qui bordent la Riparia. »
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Elle lui raconte, cà ces mois, qu'instruite qu'un grand nombre d'iiabilants de Turin, qui avaient été implorer ks secours de la mère des anges, en avaient obtenu le salut de leui's enfants, elle s'y était fait conduire sous un costume napolitain, ainsi que le prescrit Tanliquc usage, une branche d'oranger à la main, laquelle branche conserve sa fraîcheur si la prière est exaucée, ou se fane par degrés si la madone n'est pas favorable. — « La voici cette branche d'oranger, reprend Noémi avec ivresse; regarde! elle n'a point encore perdu sa fraîcheur ; mais, ajoute-t-elle avec intention, le danger où se trouve encore notre cher Léon disparaîtrait entièrement, si sa mère venait elle-même implorer pour lui la madone de la Riparia. — Je te comprends, s'écria la comtesse; oui, c'est le ciel qui, par ta main bienfaisante et pure, déchire le voile de l'erreur dont je m'étais laivssé envelopper... et demain, dès l'aube du jour... — Mais si tu veux que notre pèlerinage soit encore plus efficace, il faut y porter ton enfant, comme le font toutes les mères que j'ai rencontrées. — Oui, sans doute, je veux présenter moi-même mon cher Léon. — La montagne au sommet de laquelle est la madone, est trop escarpée pour que tu puisses la monter chargée d'un pareil fardeau : n'aurais-tu pas parmi les gens des serviteurs discrets et dévoués? — Tu as raison ; et je vais donner mes ordres... ô ma Noémi l quel pieux réveil lu produis dans tout mon être! — 0 ma bonne sœiir ! n'oublie jamais ces paroles qui t'ont frappée , et qui ne sortiront jamais de ma pensée : On ne risque rien à croire, on peut tout perdre en doutant. »
344 CÂUSEî'.IES [)"L'X VlElL!,Anr).
Le lendemain, dès les premiers rayons du jour, une calèclio emmena jusqu'au pied de la montagne les deux sœurs en costume de pèlerine napolitaine : et sur leurs genoux était la barcelonette où reposait Léon dont le souffle convulsif et l'extrême pâleur annonçaient une vive souffranee. Les gens afiidés de la comtesse Taidèrent à porter son fils jusfju'à une partie de la montagne où ils aperçurent un vieux pâtre qui faisait paître ses chèvres; ils s'arrêtèrent au has d'une grande roche, et les deux sœurs, portant l'enliint malade , parvinrent , non sans de grands eff'orts, sous des arbres antiques ombrageant l'entrée de la grotte où se trouvait la divine protectrice des enfants ; c'est-à-dire une admirable statue de la Vierge, tenant sur son bras le Sauveur du monde. Ces deux figures étaient couvertes de riches vêtements; et un grand nombre de rameaux d'oranger, déposés sur la dernière marche, annonçaient tous les pèlerinages qu'on y avait faits.
Clolilde, plus belle que jamais, par le vif incarnat brillant sur sa figure, et la vive expression qui s'y trouvait empreinte, dépose, aidée de Noémi, au bas delà madone, la barcelonnelle où gisait l'enfant; puis se prosternant, un rameau d'oranger dans la main droite, et serrant de l'autre le bras de sa sœur, elle invoque la mère des anges avec toute la ferveur que lui inspire le désir de sauver son fils toujours immobile et plongé dans une espèce de lélhargie. Ohï qu'elle était fervente, cette prière d'une mère qui craint pour son enfant ! Jamais la comtesse n'avait été plusMntéressante : jamais ses traits ravissants n'avaient offert plus de charmes.
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Après avoir fait sa première prière , elle s'assied sur ses talons , épuisée de fatigue et luttant entre Tespoir et la crainte. Le rameau d'oranger qu'elle porte, semble toutefois conserver sa fraîcheur. La tendre mère adresse à la madone une seconde prière, pendant laquelle Noémi attache ses regards sur Léon toujours dans le même état. La comtesse alors exprime à la Vierge le regret sincère d'avoir déserté ses autels; et ces aveux parlent d'un cœur religieusement pénétré , ils sont exprimés avec un repentir sincère et par une l)ouche éloquente... car quelle éloquence est comparat)le à celle d'une mère intercédant pour les jours de son enfant ?... Noémi , les regards toujours attachés sur Léon, croit remarquer un léger mouvement sur ses lèvres ; sa pâleur, qui semble diminuer, annonce une espèce de retour à la vie: elle aperçoit enfin un premier mouvement et l'enfant prononce en ouvrant ses yeux encore demi-voilés : « Mère!... à moi, mère ! » Oh! jamais plus divine harmonie n'avait frappé l'oreille et pénétré jusqu'au fond du cœur de la comtesse : elle prend son enfant dans ses bras, le couvre de baisers et de douces larmes. Noémi partage son ivresse; elle réchauffe, elle ranime également par ses caresses le jeune protégé de la mère des anges ; et toutes les deux, prosternées de nouveau devant la madone, rivalisent d'actions de grâces, et prennent l'engagement sacré de venir tous les ans, à pareil jour, et à la même heure, renouveler à cette fidèle image de la patrone des enfants, l'expression d'une éternelle et pieuse reconnaissance.
Ce trait véritable m'a été raconté par la comtesse elle-
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même, qui, depuis cette époque, n'avait pas cessé de cultiver la religion de ses pères, non comme une fanatique insensée, mais comme femme d'une raison mûrie par l'expérience, et d'une grande franchise de cœur. Elle ne pouvait s'empêcher d'avouer et de reconnaître, chaque fois qu'elle reportait ses regards sur son fils, qu'il est de ces rapports secrets entre le Créateur et sa créature, qu'il ne nous est pas permis de comprendre, et que la prière d'une mère qui veut sauver son enfant peut bien monter jusqu'à Dieu, puisqu'elle émeut tout les habitants de la terre. « Il peut se faire, ajoutait-elle, que le transport démon cher Léon sur la montagne, et l'air vif qu'il y respirait tout à coup, l'aient tiré de sa léthargie ; il se peut encore que, malgi^é les avis effrayants des gens de Fart, il ne fût pas en danger de mort... Mais reprendre le mouvement et la vie au moment où j'intercédais pour lui la madone; mais appeler sa mère dont il n'avait pas prononcé le nom depuis cinq jours !... Qui n'eût été frappé comme moi de ce bienfait inouï de la Providence ! Ah ! gardez-vous, jeunes filles de méconnaître son pouvoir! Fuyez les excès d'un zèle religieux, mais restez fidèles au culte qui vous vit naître ; et si, malgré vous, entraînées dans le tourbillon des plaisirs du bel âge, on essayait de vous faire partager ses erreurs , ah ! répétez ces belles paroles de ma chère Noémi , à qui je dois le calme de la conscience et le doux espoir d'une autre vie : On ne risque rien à croire... on peut tout perdre en doutant. »