L'ESPRIT LE PLUS LIBÉRAL DE GUERNESEY
P fl E F A C E .
Si ce livre a plus tard des lecteurs en France, il est probable que ce ne sera pas sous cette forme ; mais, s'il m'est permis d'avouer ingénuement une faiblesse sans laquelle il n'y aurait point d'auteurs, c'est sous cette forme que je l'aime. Les lettres en anglais mêlées à mes leçons de littérature y mettent de l'animation et de la variété, leur ôtent l'air grave et pédant d'un cours, leur donnent le caractère de conversations d'un homme du monde, justifient enfin leur titre de Causeries. Aucune de ces lettres n'a été écrite dans l'idée qu'elle serait un jour imprimée, et je suis bien reconnaissant envers mes correspondantes de la bonne grâce avec laquelle elles m'ont permis d'en orner mon propre ouvrage. Je me fais leur interprète auprès du public en réclamant toute son indulgence ; mais, mon message rempli, je prends la liberté d'ajouter — entre nous — qu'elles n'en ont pas besoin. Quant à mon petit cours de littérature, je donne à ce sujet toutes les explications dans ma première causerie, et je n'ai rien à ajouter ici, sinon qu'il s'adressait à un auditoire de vingt-sept personnes.
riii. PRÉFACE.
Une particularité curieuse de ce livre, c'est de s'ouvrir par une leçon familière d'introduction qui a soulevé un orage dans mon petit cercle d'auditrices, et de se clore par un grand discours final qui a déchaîné dans le public une tempête. Dans l'un et l'autre cas, ce sont mes remarques sur la société de Guernesey qui ont été la cause principale de l'indignation. Il y avait quelque légèreté dans les épigrammes de ma première causerie, et j'en ai fait amende honorable. (1) Mais il n'en est pas de même de la dernière page d'Excelsior. Dans cette page, une des plus tristes que j'aie jamais écrites, chaque mot a été mûrement pesé, et c'est le résultat d'une expérience de trois années que j'y ai consigné.
J'avais besoin de trois années d'une profonde solitude intellectuelle pour apprendre à connaître le prix de la conversation et de la société. Quand j'étais à Paris, ennuyé souvent du vain bavardage du monde, je pensais qu'il y aurait tout à gagner dans une existence à peu près solitaire, où l'on n'aurait presque aucuns devoirs de société à remplir et presque pas d'autre conversation que celle de ses livres. C'est une grande erreur.
Les livres offrent sans doute à l'esprit une nourriture beaucoup plus substantielle que la conversation même la plus instructive ; mais ils sont bien loin d'exercer sur l'esprit l'action que produit la parole. Qu'est-ce
(Ij Troisième Causerie. Discours d'A;polvgie.
PRKFACE. IX.
qui nous stimule, nous frappe, nous écliaufie, nous remue intérieurement et nous excite à réfléchir ? Ce ne sont pas les choses que nous lisons, ce sont celles que nous entendons dire. La conversation la plus médiocre et la plus ordinaire peut davantage pour mettre en mouvement nos idées que l'ouvrage le mieux écrit et le mieux pensé. Une vérité savamment exprimée dans un livre ne fait pas sur l'intelligence une impression aussi vive, ni aussi profonde, ni aussi durable, qu'une vérité indiquée en passant et à peine ébauchée dans la conversation. Une sottise imprimée fait rire ou hausser les épaules, et s'oublie : une sottise articulée agace les nerfs, et se retient ; et pour donner à l'esprit une impulsion, les sottises ne sont pas moins utiles à entendre que les vérités. Les livres sont trop peu vivants pour agir avec puissance sur les natures jeunes et passionnées ; leur compagnie ne peut suffire qu'à la sage et froide vieillesse ; mais les hommes (moins les exceptions que nous connaissons tous) sont vivants ; chaque mot qu'ils ont dit nous reste gravé dans la mémoire, accompagné de leur geste favori, éclairé du feu de leur regard, animé de leur intelligent sourire, enflé de la vanité de leur ton doctoral, ou tout plein de l'affectation de leur insupportable personne.
Et voilà pourquoi les gens qui ne se fient pas à leurs lectures seulement pour l'éducation de leur esprit et de