‹ Causeries guernesiaisesChapitre 2 sur 27 · X. PREFACE · texte numérisé non relu

X. PREFACE

leur âme, mais qui recherchent la société de leurs semblables, la conversation du monde, les cours publics, les conférences, et vont entendre chaque dimanche la prédication de leur pasteur, ont mille fois raison. " Les prêtres," dit très-bien Alfred de Vigny, " ont cela d'excellent, que, quelle que soit la portée ou médiocre ou élevée de leur esprit, cet esprit vit au moins dans les plus hautes régions de la pensée et ne s'occupe que des questions supérieures." Aussi les paroles toutes simples et tout ordinaires qui tombent de la bouche de ces hommes de Dieu, pourvu qu'elles soient sincères et qu'elles soient sérieuses, ont un effet plus bienfaisant sur l'âme que la lecture des plus profonds ouvrages de théologie et de piété. — Nous avons pu lire souvent, sans nous sentir révoltés, toutes sortes de déclamations subversives de la société et des mœurs, irréligieuses, démagogiques, brutales, sanguinaires : mais qu'un jour le hasard nous fasse tomber au miUeu d'une compagnie d'hommes vulgaires, d'hommes qui tournent en ridicule la religion et font de leur incrédulité un triste et bruyant étalage ; d'hommes qui n'ayant pour les femmes ni respect ni véritable amour, ne savent leur adresser que de fades compliments assaisonnés d'insinuations scabreuses ; d'hommes qui prêchent tranquillement le régicide comme une vertu civique, mais qui manquant eux-mêmes de l'intrépidité nécessaire pour tirer le coup

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de i)istolct, se vanteiil au moins du fier courage avec lequel ils restent assis au théâtre quand l'orchestre joue God save the Queen, et gardent leur chapeau sur leur tête au passage de la Reine : nous sortirons de là avec un redoublement salutaire de dégoût et de répulsion pour tout ce qui est ignoble. — Le nom de Racine revient fréquemment sous ma plume dans ce livre, et avec amour : pourquoi ? parce que, dans l'hospitalière salle à manger d'un vieux classique farouche qui m'invite à venir de temps à autre et sans cérémonie dévorer à sa table une côtelette de mouton saignante, j'ai entendu faire à cet Apollon de la poésie française une guerre barbare. Si, au lieu d'entendre ces critiques, je les avais lues, il est probable qu'elles n'auraient fait sur mon esprit aucune impression.

C'a été pour moi un grand privilège de pouvoir jouir de la conversation de Victor Hugo. Quels que soient mes dissentiments avec lui sur bien des points — littéraires ou autres — de petits êtres comme nous ne s'exposent pas sans un profit considérable au contact de ces hautes natures. De loin, on se représente Victor Hugo comme un demi-dieu inaccessible, abrupt, concentré en lui-même, sombre, parlant peu, rendant des oracles, plein de sourdes violences qui par moments font éclat, et attendant de tous ceux qui l'abordent cette attitude de vénération plus qu'humaine qu'exigeait Alexandre et

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qui révoltait la fierté de Callisthène. Ma surprise a été des plus agréables. J'ai trouvé chez mon aimable amphitryon de Hauteville House, non pas un Jupiter olympien ni un Jupiter tonnant, non pas non plus ce vieux poëte farouche, dont je parlais tout à l'heure pour plaisanter, mais un gentilhomme poli de cette politesse minutieuse et même un peu excessive qui trahit une naissance aristocratique, spirituel dans le sens le plus français du mot, causant avec une verve et une gaîté toutes gauloises, bonhomme, comme La Fontaine, non sans un très-fort grain de malice, et plus rempli qu'on ne croit de cette indulgence universelle qui a deux fois bonne grâce dans un esprit supérieur et chez un homme pour qui la vieillesse a commencé.

Au moment de quitter — peut-être pour toujours — une île où j'ai vécu trois ans, je compte les amitiés que j'ai formées ici, les connaissances que j'ai faites, et je suis surpris et attristé de voir combien ces amitiés sont rares et ces connaissances superficielles. J'attribue cela à une seule cause : l'organisation réellement trop défectueuse des rapports sociaux à Guernesey. Qu'on me pardonne de revenir encore sur ce sujet. J'y reviens sans aucun sentiment de dépit personnel contre la société de Guernesey en général ; car je dois convenir qu'elle m'a traité avec une faveur exceptionnelle, et si l'on sentait dans

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mes plaintes le moindre amour-propre blessé, on pourrait à bon droit m'accuser d'ingratitude ; j'y reviens aussi sans la plus petite intention maligne (le sarcasme et la raillerie sont bien loin de mon cœur) ; enfin j'y reviens, parce que je ne crois pas inutile d'y revenir. Qu'est-ce partout qne la société humaine ? un troupeau de moutons conduit par quelques chefs. Qu'il y ait à Guernesey deux ou trois personnes animées d'un esprit vraiment libéral, et que ces personnes prennent l'initiative de la réforme, les moutons de Panurge suivront.

Il n'existe à Guernesey aucun lieu public de réunion. Le théâtre est constamment fermé, et lorsqu'il s'ouvre par hasard pour une troupe d'acteurs en voyage, les loges sont à-peu-près vides, on n'y voit qu'un très petit nombre de représentants de la société élégante. Il n'y a point de cercles où les hommes aillent causer des nouvelles du jour, après dîner, en fumant un cigare. Il n'y a point de promenade où les dames et les messieurs puissent se rencontrer. Enfin, il n'existe ni matinées ni soirées de réception. Alors, où se voit-on ? On se voit dans la rue. C'est là qu'on se rencontre et qu'on cause. Un certain nombre de jeunes gens et de demoiselles de la meilleure société n'ont pas d'autre occupation pendant une bonne partie de la journée, que de descendre et de remonter High Street ou Grange Road. Et certes ils ont raison ; je ne les blâme

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