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QUATRIÈME CAUSERIE

La langue anglaise et la langue française. — Les prosateurs anglais et

les prosateurs français. — Chateaubriand considéré comme écrivain. —

Critique de son idée du style. — Une erreur de sa critique. — Racine

et Sliakespeare.

Mesdemoiselles,

La prose française a la réputation d'être la plus belle de l'Europe. Cette réputation, cela va sans dire, lui a été faite à l'étranger, et non pas seulement en France, où elle ne prouverait rien. Je ne puis malheureusement comparer la prose française ni à la prose allemande, ni à la prose espagnole, ni à la prose italienne, ni à la prose russe, qu'un Français fort en russe et très-fort en français, M. Mérimée, ne trouve inférieure à aucune autre prose. (1) Mais je puis, avec votre aide et en vous

(1) . . . . "Pourquoi Mademoiselle votre fille n'apprend-elle pas le russe? C'est la plus belle langue de l'Europe, sans excepter le grec. Elle est bien phis riche que l'allemand et d'une clarté merveilleuse. Vous savez qu'on peut comprendre tous les mots d'une phrase allemande, sans se douter de ce que l'auteur a voulu dire. Mon ami Mohl, "VVurtembergeois de nation, s'excusait de ne pouvoir me traduire une phrase d'un de ses compatriotes, parce que cette phrase était dans la préface, et qu'd aurait fallu lire ses douze volumes pour bien en pénétrer le sens. Cela n'arrive pas en russe. Et comme la langue en est à cette époque de jeunesse où les pédants n'ont pu encore introduire leurs règles et leurs fantaisies, elle est admirablement propre à la poésie. Il y a un grand poète et un autre presque aussi grand, tous les deux tués en duel trèsjeunes. De plus im grand romancier ; c'est mon ami Tourguenef. ..." —(Lettre de M. Mérimée, à M. A. S., du 10 Février, 1869.)

priant de me corriger si je me trompe, essayer de comparer la prose française et la prose anglaise.

Si nous comparons d'abord les instruments dont les prosateurs de l'une et de l'autre nation se sont servis, je veux dire les deux langues, il ne me semble pas que la supériorité soit avec tant d'évidence du côté de la langue française. Votre langue me paraît plus riche, plus pittoresque, plus énergique, plus souple, plus concise et tout aussi précise. Elle possède une quantité de monosyllabes expressifs, de mots qui font image, d'expressions consacrées, si frappantes et si justes qu'on ne saurait les remplacer, si idiomatiques qu'on ne saurait les traduire. Elle est bien plus aisée à manier que la langue française ; elle n'a pas les caprices et les délicatesses de cette grande dame ; elle ne craint pas autant les répétitions du même mot, les retours du même son, les entrecroisements de phrases incidentes, les cascades de pronoms relatifs. Moins préoccupée d'éviter les petits défauts, elle est plus libre dans l'expression de la beauté et de la vérité. La grammaire anglaise est simple et logique ; elle n'est pas encombrée de cette multitude de règles bizarres et d'inexplicables exceptions dont notre grammaire est remplie, et qui font le désespoir des braves étrangers assez bons et assez polis pour croire que nous autres Français nous connaissons toutes ces règles et toutes ces exceptions. Votre division des noms en trois genres, masculins, féminins, neutres, la dernière catégorie comprenant toutes les choses inanimées à l'exception du royal paquebot qui nous apporte nos lettres, nos journaux, nos amis, et nous met en communication avec la vie universelle, cette division, dis-je, est toute conforme à la nature et à la raison ; elle facilite l'expression de la pensée, répand de la clarté dans le style, épargne à l'écrivain bien de la peine

pour éviter les équivoques. Le seul point où la langue anglaise me semble pauvre et décidément inférieure, ce sont les conjugaisons ; elle abuse des verbes auxiliaires, elle n'a qu'une forme de prétérit et point de futur: voilà d'étranges et graves lacunes ; mais c'est, je crois, la seule partie défectueuse de cet admirable instrument. Brève et impérative, la langue anglaise est faite pour le commandement ; coulante et souple, elle se prête à la conversation et à l'éloquence improvisée ; vive et colorée, elle est à la hauteur des imaginations les plus riches, en même temps que sa clarté, non moindre à mon avis que la clarté proverbiale du français, la rend propre aux sciences et à la philosophie.

Si nous comparons maintenant les prosateurs des deux contrées, je ne vois pas que l'Angleterre ait à redouter cette comparaison. Dans l'éloquence politique, si Burke et les deux Pitt ont des rivaux, c'est dans la Chambre des Communes ou dans celle des Lords qu'il faut les chercher ; dans l'éloquence religieuse, vous avez tous les styles : la faconde populaire de Spurgeon, le langage élevé et poétique de l'évêque d'Oxford, la grave pensée de Robertson. Ouvrez le chef-d'œuvre de Dickens, relisez la première rencontre de David Copperfield avec sa tante, la description de son ménage, la mort de Dora, le départ du vieux Peggotty qui ressemble au roi Lear lorsqu'il se met en route à travers le monde à la recherche d'Emilie, le récit de la tempête où meurt Steerforth, beau comme le Satan de Milton, ou plutôt relisez d'un bout à l'autre cette admirable épopée en prose, dont l'auteur, égal aux plus grands poètes, semble avoir voulu peindre dans le même tableau tous les caractères, toutes les passions, toutes les joies, tous les deuils, tous les ridicules, tous les contrastes et toutes les situations possibles de la

vie, et dites-moi si vous connaissez en France un écrivain, poëte ou prosateur, qui sache, comme Dickens, nous jeter presque simultanément dans la gaieté la plus franche et dans l'émotion la plus vive, dans les sanglots, dans les éclats de rire et dans l'ivresse de l'admiration. Le flegme du caractère anglais a produit une espèce particulière de style et développé tout un genre de prose qui n'existent pas dans la littérature française : je veux parler de l'ironie prolongée et soutenue, telle que les lettres de Junius, les pamphlets de Swift, ses impayables Directions aux domestiques et généralement tous les ouvrages de l'auteur de Gulliver nous en offrent le modèle. Le style de Voltaire dans ses romans et dans ses controverses, ce n'est pas l'ironie, c'est le persiflage : ce qui est très-différent et bien moins beau. On peut en dire autant du style de Courier. Le style de Pascal dans ses Lettres provinciales, c'est l'indignation, la risée, la colère, le mépris passionné, dans les dernières lettres une véhémence digne de Démosthène, dans les premières un comique digne de Molière ; ce n'est pas précisément l'ironie. Même remarque à faire, au comique près, pour le style de Victor Hugo dans ses pamphlets politiques. La véritable ironie est calme et froide, mais calme comme la surface de l'océan prêt à se soulever, froide comme la neige qui couvre un volcan ; il n'y a, je crois, que la langue anglaise qui se prête à ce style, et que les Anglais qui en soient capables :

" I liave liad tlie lionour of inucli conversation witli Lis Lordship, and am thoroughly convinced how indiffèrent he is to applause and how insensible of reproach. . . He is witliout the sensé of sliaine or glory, as some men are withoiit tlie sensé of smelling ; therefore a good name to liini is no more than a precions ointment would be to

Ihcso. "Wliocvor, for tlie sakc of otliors, -wcrc to dcscribc the nature of a sorpent, a woli', a crocodile or a fox, must bc understood todo it witliout any pcrsonal love or hatred for tlic aiumals themselvcs. In the samc maiiner liis Exccllency is one whoin I iieitlier pcrsonally love or liafco. . . Thomas, Earl of Wharton, Lord Lieuteuant of Ireland, by the force of a Avonderful constitution, has somc years passed bis grand climacterick without any visible effects of old âge, either on bis body or bis mind, and in spito of a continuai prostitution to those vices wbich usually wcar ont botb. . . . The ends lie bas gained by lyiug appear to be more owing to the frequency than the art of tbcm, bis lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and always in a week. ... In bis commerce with maukind, bis gênerai rule is to cndcavoiu' to impose on tbeir understandings, for wbich he bas but a receipt, a composition of lies and oaths . . . He was never kuown to refuse or to keep a promise, as I remember he told a lady, but with an exception to the promise he then made whicb was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I confess, deceived us botb. But hère I désire to distinguish between a promise and a bargain ; for he will be sure to keep the latter,

when he has the fairest offer. ..."

SwirT.

Enfin, si le meilleur écrivain en prose est celui qui amuse et instruit continuellement, qui n'est jamais ni sec, ni traînant, ni diffus, qui est toujours animé et plein d'images, qui répand dans chacune de ses idées la lumière surabondante de développements sans fin et presque sans nécessité, mais si intéressants que personne ne les trouve trop longs, quel prosateur pourraiton placer au dessus de Macaulay ?

Je ne vois donc pas que l'Angleterre soit le moins du monde inférieure à la France soit dans sa langue, soit dans ses prosateurs, et néanmoins je crois qu'on peut expliquer et justifier cette glorieuse réputation qu'a la prose française d'être la plus belle de l'Europe. On peut dire d'abord que le français offre à l'oreille un juste milieu entre les langues du nord où dominent les sons imparfaits des consonnes, et les langues du midi

que la prédominance des voyelles sonores rend trop musicales. Mais voici une raison qui me semble plus sérieuse : l'extrême difficulté de bien écrire le français fait que la différence entre les auteurs qui savent^et ceux qui ne savent pas écrire est plus marquée en France que partout ailleurs, et l'importance de bien écrire plus grande en France que partout ailleurs. Les ouvrages bien écrits sont les seuls qui puissent s'y emparer, d'une façon durable, de l'attention du public, et la rareté de pareils ouvrages fait qu'on salue leur apparition comme une merveille. Au siècle dernier, tous les étrangers parlaient et massacraient le français ; aujourd'hui encore, bien que la langue anglaise soit la plus répandue sur toute la surface de la terre, le français demeure la langue la plus répandue en Europe. Les Anglais, les Allemands, les Russes, les Italiens, les Espagnols, etc., sont donc à même de savoir tous un peu par une expérience personnelle la différence qu'il y a dans notre langue entre ce qui est mal dit et ce qui est bien dit, et ils admirent d'une admiration unanime et exempte d'envie une perfection qu'ils n'ont naturellement pas la prétention d'atteindre. Il est bon d'avoir une grande difficulté à vaincre ; cela pique d'honneur l'athlète qui lutte pour le prix, et donne un charme immense au spectacle de sa victoire. Dans ces combats de force et d'agilité ►qui rassemblent à Lancresse une fois par an la plus brillante société de l'île, quand nous voyons un solide gaillard, aux épaules carrées, aux membres trapus et nerveux, aux muscles élastiques, bondir à une fort belle hauteur, nous n'éprouvons qu'un tiède enthousiasme ; mais si, l'instant d'après, nous apercevons un petit homme, d'apparence grêle et délicate, sauter tout aussi haut et cela avec une grâce charmante, alors nos acclamations, nos applaudissements éclatent et troublent le repos des Druides endormis dans la plaine.

Parmi les prosateurs français, Chateaubriand est au premier rang. S'il a un défaut, c'est d'être trop artiste, trop amoureux de son instrument, et de se laisser aller parfois au plaisir de lui faire rendre seulement de beaux sons, au lieu de ne l'employer jamais qu'à traduire ses pensées. On peut diviser les grands écrivains en deux classes: ceux qui s'admirent eux-mêmes, et ceux qui ne savent pas qu'ils sont admirables ; (1) j'ai peur que cette dernière classe ne soit entièrement éteinte aujourd'hui ; mais elle a existé. Fénelon, Pascal, Bossuet, tout entiers à l'expression de la vérité, n'ont pas l'air de se douter qu'il y ait un art d'écrire, et ils n'en sont pas moins grands écrivains pour cela, au contraire. Avec La Bruyère commence, dès le XVIP- siècle, dans notre prose française, le culte de la forme ; La Bruyère consacre tout son art à donner un air piquant et nouveau à des idées qui, dépouillées de leur enveloppe brillante ou singulière, sont communes au fond. Mais, au XVIIP- siècle, son exemple n'est guère suivi : Montesquieu est plus profond, plus sévère, ou, s'il brille, c'est de l'éclat de richesses plus vraies ; Voltaire est le plus naturel des écrivains ; il est la nature même, mais la nature toujours élégante ; Diderot a la tête trop pleine d'idées pour avoir le temps de faire des phrases ; Buffon est un savant, quoiqu'il revête, pour écrire son Histoire naturelle, son habit de cérémonie ; Rousseau est un philosophe et un sophiste ; en somme, le XVITI^siècle est un siècle de penseurs et d'hommes d'action, c'est aussi un siècle d'écrivains, ce n'est pas un siècle d'artistes. Chateaubriand, lui, est un artiste ; chez lui, comme chez La Bruyère, l'expression a presque

(1) Cette division très-discutable a été le sujet d'une ingénieuse lettre qu'on trouvera à la suite de la Cinquième Causerie,

toujours plus de valeur que la pensée ; c'est là, du reste, sa seule ressemblance avec l'auteur des Caractères ; la différence, et cette différence est toute à son avantage, c'est qu'il donne aux lieux communs une forme ample et oratoire, au lieu de leur chercher une forme singulière et sentencieuse. J'aime, je l'avoue, cette phrase qui termine VEssai sur la Littérature anglaise :

" Maintenant, lecteur, ne vous semble-t-il pas que nous achevons une course rapide parmi des ruines, comme celle que je fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage? En passant de renommées en renommées, en les voyant s'abîmer tour à tour, n'éprouvez-vous pas un sentiment de tristesse ? Regardez derrière vous ; demandez-vous ce que sont devenus ces siècles éclatants et tumultueux oh. vécurent Shakespeare et Milton, Henri VlII. et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke : tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et dans la même poussière "

Et je trouve absolument belle cette autre phrase :

" Tout ce que j'ai vu passer, ou tout ce qui a passé autour de moi depuis que j'existe, ne se peut dire. Que de tombeaux se sont ouverts et fermés sous mes yeux ! Cent fois, par le soleil ou par la pluie, au bord d'une fosse ouverte dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes ; j 'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombante sur la bière ; à chaque nouvelle pelletée le bruit creux s'assourdissait et diminuait ; la terre, en

comblant l;i sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil."

Cette phrase, d'une si lugubre et si belle harmonie, rappelle ces paroles plus sombres et plus rauques qu'a également inspirées à Pascal le bruit de la terre tombante sur une bière : "Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste ; on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais."

Après tout, ne disons pas de mal des lieux-communs, quand ils se présentent à nous dans de belles et nobles pages. Au fond de la grande éloquence vous trouverez toujours des lieux-communs ; peut-être n'y a-t-il qu'eux qui soient éloquents. En tout cas, depuis six mille ans que les hommes pensent, une idée trèsrare ou toute neuve court grand risque de n'être qu'une sottise ou qu'une erreur. Je ne veux donc pas reprocher à Chateaubriand des Heux-communs par lesquels il est éloquent. Nous avons plus besoin qu'on nous prêche aujourd'hui le retour aux vérités communes que la recherche du nouveau. Ce que je me permettrai de critiquer dans son style, c'est l'étrange séduction qu'une belle phrase, qui n'est qu'une phrase et rien d'autre, peut exercer sur lui. Il lui arrive de dire des choses qui en vers passeraient inaperçues ou peut-être même seraient admirées, mais dont on demande le sens quand on les voit en prose. Je vous en citerai deux exemples :

J'ai vu l'Angleterre dans ses aucieunes mœurs et son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, des chemins étroits et sablés, des vallons rempli» de vaclies, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des cbâteaux, des villes, peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer. Ce n'étaient pas là ces ckamps de l'Andalousie où

je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours parmi les débris voluptueux du palais des Maures, au milieu des aloès et des palmiers ; ce n'était pas là cette campagne romaine dont le charme irrésistible me rappelait sans cesse ; ces flots et ce soleil n'étaient pas ceux qui baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses disciples, ce Sunium où j'entendis chanter le grillon qui demandait en vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple ; mais enfin, telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante.

Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des manufactures, ses chemins changés en ornières de fer, et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, on voit j^asser des chaudières errantes.

Ces chaudières errantes, en prose prosaïque ces locomotives, qu'on voit passer en Angleterre au lieu de Shakespeare et de Milton, est-ce assez baroque? Il me semble qu'au lieu de Shakespeare et de Milton on voit aujourd'hui passer en Angleterre non pas des locomotives seulement, mais aussi des hommes de talent ou de génie, et entre autres Dickens et Tennyson.

Que deviendra la langue anglaise ? Ce que deviennent toutes les langues. Vers l'an 1400 un poëte prussien, au banquet du grandmaitre de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux prussien, les faits héroïques des anciens guerriers du pays : personne ne le comprit, et on lui donna à titre de récompense cent noix vides. . . Des peuplades de rOrénoque n'existent plus; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres : la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes : quelque sansonnet de New Place sifilera sur un pommier des vers de Shakespeare, inintelligibles au passant ; quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut de la tour en ruines d'une cathédrale abandonnée, à des peuples étrangers nos successeurs : " Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue; vous mettrez fiji à tous ces discours." Soyez donc Shakespeare ou Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-

d'œuvTO sumve dans la mémoire d'uu oiseau à votre langage et à votre souvenir chez les hommes.

Ceci est très-joli et très-spirituel : seulement Chateaubriand s'amuse ; car s'il parlait sérieusement, ce qu'il dit là n'aurait pas le sens commun. Maintenant que • l'imprimerie existe, pour que les chefs-d'œuvre de Shakespeare et de Bossuet pussent disparaître de la mémoire des hommes et survivre dans celle d'un petit oiseau, il faudrait un cataclysme tel, que non-seulement tous les humains seraient détruits, mais aussi tous les sansonnets, tous les corbeaux et tous les perroquets.

Il n'y a pas moyen de le nier, Chateaubriand, fait des phrases. Impossible de lui appliquer l'éloge que Pascal faisait de Montaigne: " Quand on lit Montaigne pour la première fois, on est tout étonné et ravi ; on s'attendait à voir un auteur, et l'on trouve un homme." Impossible de lui appliquer ce que disait Montaigne luimême : " Quand je vois ces braves façons de s'exprimer, si vives, si naturelles, je ne dis pas que c'est bien écrire, je dis que c'est bien penser." Chateaubriand est plus un écrivain qu'un penseur ; c'est un auteur plutôt qu'un homme. Mais quel auteur et quel écrivain ! Son style harmonieux et imagé n'offre aux yeux et à l'oreille qu'une suite d'enchantements. Je ne connais nulle part, à moins que ce ne soit dans Chateaubriand lui-même, d'image ni de phrase plus belle que celle-ci par exemple, que je trouve dans VEssai sur la Littérature anglaise ; l'idée est qu'il ne nous appartient pas, à nous petites gens, de critiquer durement ou de railler les fautes des grands poètes ; voici comme Chateaubriand l'exprime dans sa langue :

*' Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans

lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n'imitons pas Cham le maudit ; ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau."

Ne nous bornons pas à des lambeaux de citations. Lisons de suite plusieurs belles pages. Lisons le morceau magnifique qui a révélé à M. Augustin Thierry son talent, et l'espèce particulière de son talent. On raconte qu'Augustin Thierry était au collège lorsqu'il lut pour la première fois le récit de la bataille des Francs contre les Romains, Cette lecture l'enthousiasma, et le jeta dans la rêverie. C'est alors qu'il pensa: " et moi aussi je suis écrivain ! et moi aussi je suis historien ! et moi aussi je veux peindre les hommes et raconter les choses de ce temps !" Si vous trouvez le langage de Chateaubriand trop poétique, rappelezvous que Les Martyrs, d'où ce morceau est tiré, est un poème en prose ; c'est de la poésie à laquelle il ne manque que les vers : combien y a-t-il de vers auxquels il ne manque que la poésie !

(Lecture du récit de la bataille des Francs contre les Romains dans les Martyrs.)

Un artiste tel que Chateaubriand ne vous semble-t-il pas préparé par ses défauts comme par ses qualités, à se préoccuper beaucoup, à se préoccuper peut-être un peu trop, de la beauté de la forme, le jour où il prendra la plume du critique ? Puisque le style est son premier

soin quand il écrit, le style doit être aussi son premier souci quand il juge. Cette -estime excessive du beau langage est en effet un des caractères de sa critique ; je vous montrerai tout à l'heure l'influence de cette idée sur ([uelques-uns de ses jugements, et une ou deux erreurs qui en ont résulté. Je veux d'abord vous citer deux passages curieux que j'ai relevés dans V Essai sur la Littérature anglaise; vous allez voir combien Chateaubriand était jaloux des intérêts du style en général, et de ceux de son style en particulier :

" Il est très-bon, très-utile, dit le grand écrivain, d'apprendre, d'étudier les langues vivantes quand on se consacre aux lettres, assez dangereux de les parler et surtout très-dangereux de les écrire."

Je conseille à celles de mes collaboratrices qui ont le très-beau et très-louable courage d'écrire leurs compositions en français, de ne pas trop méditer sur cette remarque de Chateaubriand. Je puis d'ailleurs leur dire, pour les rassurer, qu'il n'est guère probable qu'elles perdront à cet exercice la pureté de leur propre langue ; je connais en France deux écrivains, M. Guizot et M. Mérimée, qui parlent et écrivent l'anglais presque aussi volontiers que leur langue maternelle, et qui n'en parlent et n'en écrivent pas moins supérieurement celle-ci.

Chateaubriand dit encore : " On ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité ; l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas ; c'est le don du ciel, c'est le talent." Cette observation est très-juste : seulement je voudrais savoir s'il existe des ouvrages " très-bien composés, ornés de portraits d'une bonne ressemblance.

remplis de raille autres perfections," et mal écrits. C'est une question, une question intéressante, et sur laquelle, je vous l'avoue franchement, je ne suis pas tout-à-fait au clair. Je la livre à vos réflexions. On peut la poser en ces termes : " est-il possible de penser bien et d'écrire mal ? " on peut la retourner et dire : " est-il possible de bien écrire en pensant mal ou en ne pensant pas du tout? " Je crois, en thèse générale, que la pensée et le style sont dépendants l'un de l'autre et unis l'un à l'autre, au point d'être une seule et même chose. Si la pensée est à l'état embryonnaire et confus, le style sera obscur ; vous aurez un de ces ouvrages de jeune homme qui débute dans la carrière des lettres ; c'est plein d'idées, mais d'idées en germe ; la tête de l'auteur est un chaos, et son livre aussi: "les ténèbres étaient sur la face de l'abîme, et l'Esprit se mouvait sur le dessus des eaux." Si la pensée est en voie de formation, comme l'est en ce moment la mienne sur le sujet particulier qni m'occupe, le style sera hésitant, diffus ; on sera facilement entraîné dans ce vilain péché littéraire dont s'accusait la conscience trop délicate de Pascal, disant à la fin d'une de ses lettres : " excusez la longueur de cette lettre ; je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte." Si la pensée est mûre et sure d'elle-même, alors le style aura ces formes pleines et vigoureuses qui distinguent tous les grands écrivains, depuis Tacite avec sa concision si forte et si riche, jusqu'à Macaulay avec sa magnifique profusion. Si la pensée dépasse ce point de maturité, si elle se replie sur elle-même pour douter d'elle-même, pour s'analyser dans chacune de ses parties, se diviser et se subdiviser, on verra se former alors une singulière espèce de style rafhné et quintessencié, dont Sterne, Marivaux, M. Sainte-Beuve nous offrent des types divers. J'admets qu'on puisse penser bien et

écrire mal, si, par exemple, on ignore la langue dans laquelle on s'exprime, et ici pourtant il faut distinguer : les incorrections, les fautes de grammaire, les solécismes et les barbarismes ne constituent pas le mauvais style ; nous avons dans notre littérature un auteur de Mémoires, le duc de St. Simon, qui fait plus de fautes de français dans une page que vous n'en faites dans quatre, et qui cependant est un de nos plus grands écrivains. Ce qui fait le bon style, c'est l'animation, la chaleur, la couleur, la vie : ce qui fait le mauvais style, c'est l'absence de ces qualités ; mieux vaut un bon vivant, regorgeant de santé, eût-il même le nez rouge et le visage couvert de bourgeons, que le plus beau cadavre. Il y a en France de très-grands écrivains. Corneille entre autres, auxquels il arrive parfois d'écrire mal, c'est-à-dire, selon notre définition, froidement et languissament : la léthargie de leur style correspond toujours à une léthargie de leur pensée. Je n'ai malheureusement presque rien lu de Ruskin, mais j'entends dire qu'il est aujourd'hui le premier critique de l'Angleterre, que son style est plein de charme et d'éloquence, et que néanmoins il lui arrive à lui aussi de défaillir, et qu'alors il n'y a pas d'écrivain plus insipide ou plus prétentieux. Eh bien, voici une étude que je vous propose : Chercher s'il est jamais arrivé à M. Ruskin d'écrire mal lorsqu'il avait à rendre une pensée fine, élevée, originale ou profonde, digne enfin d'une belle expression. Vous pourriez faire la même recherche pour Southey, dont Macaulay a pourtant dit : " Il y a un si grand charme dans le style de M. Southey que nous ne pouvons nous empêcher de le lire avec plaisir, même quand il écrit des absurdités." Oui, des absurdités aux yeux du sage et raisonnable Macaulay ; mais ces absurdités ne sont-elles pas ingénieuses et spirituelles par un côté ? ne renferment-elles

pas une portion de vérité ? empruntent-elles leur charme seulement à la façon d'écrire de M. Southey ? ne l'empruntent-elles pas aussi, ne l'empruntent-elles pas d'abord, à sa façon d'imaginer, sinon à sa façon de penser ? Je connais des hommes qui peuvent parler d'abondance devant le public une heure de suite ; leur style est épouvantable, mais le vide de leur pensée n'est pas un néant moins affreux. Un beau jour j'entends ces mêmes hommes, et je suis frappé d'un grand changement : leur style est devenu à la fois plus sobre et plus nourri, plus simple et plus intéressant ; il est possible de les écouter ; je vais au fond de ce mystère, et je trouve qu'aujourd'hui ces hommes ont des idées, tandis qu'ils n'en avaient point hier, tandis qu'ils n'en auront plus demain. II me semble, en somme, que Chateaubriand a vu dans le style quelque chose de trop extérieur, de trop supei*ficiel ; il a l'air de le regarder comme une sorte de parure élégante et magnifique, que les écrivains, quand ils sont habiles, façonnent à loisir pour leurs idées, et qui serait comme la robe de noce qu'elles doivent revêtir à la porte, pour entrer dans la salle de la gloire et s'asseoir au banquet des Immortels. Le style est quelque chose de plus intime et de plus profond. Il n'est pas seulement le vêtement, il est le corps même de la pensée, et de même que, dans un certain sens et dans une certaine mesure, l'âme façonne le corps à son image, de même que la noblesse, l'inteUigence, la bonté brillent sur le front, sur les lèvres et dans les yeux, de même aussi la pensée façonne le style à son image. Quand une idée heureuse naît dans notre cerveau, nous ne savons pas d'où elle nous vient ; elle est tombée du ciel ; c'est un bon démon qui nous l'inspire, et ce démon ne nous lâche pas, que nous n'ayons rendu sa divine inspiration d'une manière digne de son origine ; après un

travail plus ou moins long et plus ou moins pénible, l'idée avec son expression sort de notre cerveau, connue Minerve armée de pied en cap sortit du cerveau de Jupiter. La meilleure recette du bon style sera toujours de penser juste, de penser beaucoup, et d'imaginer richement.

La passion de Chateaubriand pour le beau langage a influé d'une manière trop exclusive sur quelques-uns de ses jugements littéraires, et l'a fait tomber, avons-nous dit, dans quelques erreurs. Il écrit dans son Essai sur la Littérature anglaise (où une pareille déclaration n'est guère cl sa place et ne fait pas une bien gracieuse figure) : " Si nous jugeons avec impartialité les ouvrages étrangers et les nôtres, nous trouverons toujours une immense supériorité du côté de la littérature française." Est-ce vrai? Non, assurément; ces jugements absolus et emphatiques ne sont jamais vrais. Il n'est pas vrai que la littérature française soit la plus belle de l'Europe, pas plus qu'il n'est vrai que ce soit la littérature anglaise, ni aucune autre. Elles ont chacune leurs beautés et leur excellence. Les Français sont peut-être supérieurs dans l'éloquence, dans la prose, quoique ceci même, comme nous l'avons vu, soit discutable ; mais sont-ils supérieurs dans la poésie ? Chateaubriand le pense. Il ne le pense pas pour la poésie épique, où la supériorité du Paradis Perdu sur La Hcnriade est trop évidente ; mais il le pense pour la poésie dramatique Chateaubriand n'a jamais aimé Shakespeare, je dis aimé, comme on aime quand on aime bien. Il l'admire, mais son admiration est froide. Il a môme commencé par le mépriser. En 1801, il publia un écrit dans lequel il jugeait le grand poète anglais à peu près aussi mal que l'avait jugé Voltaire. Vous savez que Voltaire appelait

Shakespeare un sauvage ivre, et son théâtre un énorme fumier où il avait trouvé quelques perles. Voici ce que disait Chateaubriand :

Quelques situations tragiques, quelques mots sortis des enti'ailles de l'homme, je ne sais quoi de vague et de fantastique dans les scènes, des bois, des bruyères, des vents, des spectres, des tempêtes, expliquent la célébrité de Shakespeare. . . .

Si pour atteindre à la hauteur de l'art tragique, H suffit d'entasser des scènes disparates, sans suite et sans liaison ; de mêler le bas et le noble, le btirlesque et le pathétique; de placer le porteur d'eau auprès du monarque, et la marchande d'herbes auprès de la reine, qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival de Sophocle et de Eacine ? Quiconque se trouve placé dans la société de manière à voir beaucoujj d'hommes et beaucoup de choses, s'il veut seulement se donner la peiae de retracer tous les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec l'artisan ou le ministre, avec le soldat ou le prince ; s'il veut rappeler les objets qui ont passé sous ses yeux, le bal ou le convoi funèbre, le festin du riche et la misère du pauvre ; celui-là, dis-je, aura fait un drame à la manière du poëte anglais.

Plus tard, il a révisé son premier jugement et fait amende honorable de ses anciennes critiques. Ce qu'il dit de Shakespeare dans V Essai sur la Littérature anglaise est juste, mais c'est très-superficiel ; c'est convenable, rien de plus ; il n'y a là ni enthousiasme, ni véritable amour. Voulez-vous voir de l'amour? voulez-vous voir de l'enthousiasme ? écoutez cette page où, après avoir fait quelques citations de Shakespeare, Chateaubriand cite des vers de Racine :

Om, prince, je languis, je brûle pour Thésée ; Je l'aime : non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers. Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ; Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, tramant tous les cœurs après soi, Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. Il avait votre port, vos yeux, votre langage ; Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet dos vœux dos filles de Minos. Que faisiez-vous alors? Pourquoi, sans Hippolyte, Des liéros do la Grèce asscnibla-t-il l'élite? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alor.s Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite ; Pour en développer l'embarras incertain Ma sœur du fil fatal eût armé votre main. Mais non : dans ce dessein je l'aurais devancée ; L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée ; C'est moi, prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante ! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante- : Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher ; Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

" S'il était, s'écrie Chateaubriand, des Huns, Hottentots, Hurons, Wendes, Wilzes et Welches, insensibles à la pudeur, à la noblesse, à la mélodie de cet ineffable langage, qu'ils soient septante fois sept fois heureux du charme de leurs propres ouvrages " !

A la bonne heure ! voilà ce qui s'appelle sentir. Ce n'est certes pas moi qui reprocherai à Chateaubriand son admiration pour Racine. Seulement je réclame en faveur de Shakespeare. La question est bien trop vaste et trop importante pour être traitée, en manière de conclusion, à la fin d'une causerie ; je me bornerai à montrer en deux mots l'erreur de Chateaubriand : il n'est pas juste d'opposer Racine à Shakespeare, en citant des morceaux de Shakespeare et des morceaux de Racine ; dans une pareille comparaison, l'avantage sera toujours à Racine, parce que les beautés de Racine sont d'un ordre oratoire et résident dans le style, au lieu que les beautés de Shakespeare sont d'un ordre dramatique et

résident dans l'action. Pour faire admirer Shakespeare, il faut montrer la vie, le nombre et la diversité des personnages qu'il a créés, l'intérêt et la variété des situations qu'il a imaginées, la vérité des caractères qu'il a peints, et c'est ce que Chateaubriand n'a point fait ; pour faire admirer Racine, il suffit de réciter quelquesuns de ses vers, à moins qu'on ne les récite devant des Huns, des Hottentots ou des Hurons.

26 Novembre.

L E T T K. IKl S

ÉCRITES À l'occasion DE LA

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