‹ Causeries guernesiaisesChapitre 9 sur 27 · TROISIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CAUSERIE

Retour eu arrière. — Discours d'apologie.

Mesdemoiselles,

Chateaubriand a écrit quelque part : "Il est bon de se prosterner dans la poussière quand on a commis une faute, mais il n'est pas bon d'y rester." J'ai aujourd'hui un sermon à faire sur ce texte ; je viens prêcher à tout le monde ici l'humiliation, mais l'humiliation qui stimule, non celle qui abat le courage, et je vais moimême le premier, au précepte joignant l'exemple, prendre le sac et la cendre, puis me relever et ceindre mes reins pour poursuivre ma route.

Il y a quelques années, un voyageur passait par la Suisse. Il avait dans sa poche un petit carnet où il notait ses observations. Dans une auberge où il entra, il fut servi par une femme qui avait les cheveux roux. Il tira son carnet, et il y écrivit : "les femmes de ce pays sont rousses." — Je suis accusé d'être cet hommelà. Je suis accusé d'avoir vu et décrit la société guernesiaise, comme cet observateur voyait et décrivait les femmes de la Suisse. Traduit à la barre de l'opinion publique, on me demande, suivant l'usage anglais, si je plaide comme coupable ou comme innocent ; voici ma réponse : Je plaide comme coupable, mais, si mes juges sont justes, comme sûr de mon absolution.

Quand un homme a parlé et n'a pas été compris, c'est sa faute. Tl peut se consoler d'un échec, en accusant le public ; mais on est toujours en droit de lui dire : c'était à vous de mieux connaître l'auditoire auquel vous aviez à faire ; c'était à vous de savoir quelles imperfections pouvaient l'empêcher de vous entendre, quelles distractions de vous suis^re, quelles préventions de vous approuver ; c'était à vous enfin de vous exprimer plus clairement ou plus complètement. C'est donc ma faute, je le confesse, si je n'ai pas été bien compris, et cette faute est assez grave pour que je m'en humilie devant vous toutes, puisque par elle quelques-unes d'entre vous ont pu se croire offensées dans leur fierté personnelle et leur orgueil patriotique.

Dans ce que j'ai dit sur la société guernesiaise, il y a deux parts distinctes : l'une qui, sauf les exceptions toujours possibles, s'applique, je crois, généralement à vous ; l'autre qui ne s'applique point à vous, qui n'a jamais pu s'y apphquer (je l'ai dit expressément), et que la plupart de mes auditrices — c'est avec une bien vive satisfaction que je l'ai vu — ont eu le bon esprit de ne pas prendre pour elles. Ce qui vous concerne n'a rien de blessant, nous en reparlerons longuement tout à l'heure ; ce qui ne vous est point applicable serait, au contraire, tellement piquant, tellement méchant, si cela s'adressait à vous, qu'il faudrait que j'eusse perdu le sens pour avoir ouvert mon cours par une pareille grêle de traits faite pour vous mettre toutes en fuite. Mais j'étais si loin de croire que ma leçon d'introduction pût blesser qui que ce fût, que, ni avant, ni pendant, ni après (voyez l'illusion de la vanité !) je n'ai conçu la moindre anxiété sur son succès ; j'ai commencé mon étude sur Chateaubriand avec une conscience parfaitement tranquille, et j'allais poursuivre ce travail intéressant, quand j'ai

appris par les premières lignes de la composition de l'une d'entre vous que ma leçon du 5 Novembre avait excité une profonde sensation ; ceci ressemble fort à une plaisanterie ; cependant ce n'en était pas une. J'ai su bientôt que pendant quelques jours cette leçon avait été le thème de toutes les conversations, et que devenaitelle, ô vérité ! dans la bouche des personnes qui en rendaient compte ? On m'en a parlé dans la ville ; on m'en a parlé chez Victor Hugo ; cela m'a semblé assez sérieux pour m'autoriser à revenir en arrière, ou plutôt pour m'y obliger ; car une première impression est chose grave, ineffaçable dit-on, et si celle que vous avez reçue n'est pas celle que je voulais produire, si elle est de nature à vous laisser une fausse idée de moi et à vous faire croire que je conserve, de mon côté, une idée fausse et injuste de vous, il est bon que je tente au moins un effort pour la rectifier.

** Les femmes de ce pays sont rousses." — Si, au lieu d'écrire sur son carnet cette absurdité, notre voyageur avait écrit: "il y a dans ce pays, comme partout, des femmes rousses," sa pensée n'aurait pas acquis d'originalité dans la forme, mais gagnant l'avantage d'être incontestable, elle ne serait au fond ni moins profonde, ni moins neuve, que la plupart de celles qu'on rencontre dans les albums. Je vous ai montré à Guernesey des personnes qui lisent peu, qui lisent mal, ou qui ne lisent pas les meilleurs livres ; des personnes dont le sens littéraire n'est point développé, qui ne savent pas distinguer, séparer, le talent d'un poëte de l'objet de ses descriptions, qui, au lieu d'apprécier le talent, aiment ou haïssent l'objet, et, semblables à des enfants, trouvent jolie ou belle l'image d'un homme bon, même si elle est médiocrement dessinée, laide et horrible l'image d'un

méchant homme, même si elle est peinte le plus admirablement. Je vous ai montré des personnes qui tirent au beau milieu des études de l'inteUigence et de l'âme une ligne violente de démarcation : d'un côté toutes celles qui ont expressément pour objet les choses positives de la religion, de l'autre toutes celles qui ne peuvent pas se ramener directement à ce but précis, les premières seules étant sérieuses, les autres ne pouvant offrir qu'une distraction d'une heure ou qu'une instruction d'un jour. Je vous ai montré des personnes qui abaissent la dignité de l'art en le considérant seulement comme un agrément ou comme un luxe, et qui ne conçoivent pas de plus noble usage de la peinture que d'exécuter en voyage quelques croquis, de plus noble usage de la musique que de faire danser la jeunesse entre une partie de cache-cache et une partie de bagatelle. Ces personnes-là existent partout ; comment avez-vous pu croire que je les confinais à Guernesey ? C'est là qu'est ma faute, et que va se montrer mon repentir. J'ai dit que ces personnes existaient à Guernesey, et j'ai eu raison, parce que c'est vrai ; j'ai négligé de dire qu'elles existaient ailleurs, qu'elles existaient partout : voilà mon tort. Plusieurs d'entre vous m'ont repris sur ce point avec une douceur dont je les remercie et que je voudrais pouvoir imiter en toutes choses. Quelques autres se sont récriées avec une indignation dont je regrette d'être la cause, mais dont je ne regrette pas les effets, puisqu'elle m'a valu deux lettres, dont l'une est remarquable par le charme poétique du style (1), et dont l'autre est un morceau écrit avec l'éloquence que donnent la logique et la sensibilité servies par le talent. Ne disons pas trop haut que la société des îles de la Manche est

(1) L'auteur trop modeste de cette lettre ne l'a pas jugée digne de l'impression.

plus intelligente et plus instruite que la plupart des sociétés civilisées, qu'elle unit en elle la gravité de l'Angleterre et la vivacité de la France : il est toujours imprudent de dire ces choses-là ; on ne convainc pas les étrangers qui en doutent, et on gâte les indigènes qui le pensent. Disons plutôt que l'ignorance et la sottise n'ont pas de patrie, et que, grâce au ciel, l'esprit et le savoir n'en ont pas non plus, mais qu'ils sont répandus sur toute la surface de la terre, pour nous consoler et nous désennuyer du spectacle éternel de la médiocrité.

Dans tout lieu qui n'est pas traversé, comme les grandes capitales, d'un tourbillon incessant d'idées, entrant par une porte, sortant par l'autre, bondissant des salons aux boutiques et des boutiques à tous les coins de rue, dans une ville reléguée au fond de la province ou dans une île isolée au milieu de l'océan, il se forme naturellement deux sociétés : l'une se laisse aller au sommeil avec une molle indifférence ; l'autre, énergique, noblement ambitieuse, fomente autour d'elle et dans son sein toute l'activité qu'elle peut, invite et réunit les gens d'esprit, reçoit les journaux, les revues, les publications nouvelles, et ne néglige aucun moyen de rester en rapport avec les grands centres du mouvement. Si j'ouvrais dans une ville de province un cours de littérature, il pourrait me sembler à propos de faire la satire des mœurs casanières, de l'esprit de coterie, des rivalités puériles, des vaines distinctions sociales, des préjugés, de l'indiscrétion, de la paresse, du goût pour le scandale et pour les médisances ; en faisant cela, je ne croirais blesser personne dans mon auditoire ; car j'aurais la présomption bien naturelle de supposer que les personnes qui viennent à mon cours sont celles qui représentent dans la ville le parti du mouvement et du pro-

grès, et non celles qui y forment le grand camp de la routine et de l'immobilité. Mais je vais plus loin, et j'ose faire une bien autre supposition. Supposez que nous sommes à Paris ; supposez que cette petite chambre de Clifton Hall est une salle du Collège de France ; supposez que vous êtes des Parisiennes : mon spirituel auditoire n'aura pas de peine à faire cette dernière supposition. Deux ou trois d'entre vous, Mesdemoiselles, m'ont reproché de ne pas faire assez de compliments ; elles ont bien voulu me dire ou m'écrire que je démentais dans ma personne le caractère de ma nation ; que voulez-vous ? j'ai l'esprit porté vers la satire à ce qu'il paraît, et cédant à ce vilain penchant de ma nature, il pourrait m'arriver de m'adresser à mon auditoire de Parisiennes à peu près en ces termes que vous connaissez déjà :

" Mesdames, leur dirais-je, entrons, si vous le voulez bien, dans la société parisienne ; amusons-nous à chercher ensemble quelles sont les idées générales logées au fond de son esprit et présidant à ses jugements sur l'art et la littérature. Entrons dans ces salons où, sur la table, deux ou trois revues dans lesquelles on ne lit que la table des matières, et un roman nouveau loué à quelque cabinet de lecture, représentent toute la littérature de la maison ; où un piano — qu'eût envié le pauvre Beethoven — exécute bien des polkas brillantes, mais ne fait entendre presque jamais de belle et grave musique ; où j'aperçois devant la cheminée de petits fats, à peine sortis du collège, jugeant les artistes étrangers d'un ton qui témoigne que pour eux Paris renferme toutes les pièces du procès, et qu'ils n'ont aucun soupçon des merveilles accumulées et des révélations contenues dans les musées de Londres, d'Anvers, de Berlin, de Vienne, de

Naples, de Madrid, de Florence ou de Rome. J'ai un peu étudié la critique d'art et la critique littéraire du grand monde parisien, et j'ai trouvé qu'elle se réduit en définitive à deux mots et à un principe : le principe, c'est que tous les goûts sont mauvais, hors le goût parisien ; les deux mots sont l'adjectif ennuyeux et le nom commun esprit.

''Ennuyeux se dit de tout ouvrage qui n'offre pas à l'imagination une succession d'événements ou à l'esprit une succession d'épigrammes : ce qui limite le nombre des lectures agréables aux articles de la petite presse et aux romans. Encore si les romans qu'on lit à Paris étaient honnêtes et moraux, comme ceux qu'on lit à Guernesey ! Mais une Parisienne qui a passé la matinée à faire des visites de cérémonie ou à se promener en voiture au bois, la soirée à voltiger de salon en salon ou à étaler dans une loge d'opéra sa sixième toilette de la journée, se recueille à la fin en lisant un livre caché pendant le jour sous un coussin de son boudoir !

"Esprit est le grand mot parisien. Le plus beau compliment qu'on puisse faire à un homme, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un livre, c'est de dire qu'il a de l'esprit. Quant aux femmes, elles en ont toutes, et beaucoup, par une excellente raison que donne Marivaux : ' Nous autres, jolies femmes, fait-il dire à son héroïne, personne n'a plus d'esprit que nous quand nous en avons un peu ; les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient.' A Paris, il faut d'abord avoir de l'esprit ; vous auriez beau être plein de science, d'imagination, de talent, si vous n'avez point d'esprit, vous n'avez pas la livrée parisienne ; restez à la porte, n'entrez pas, on rirait ; vous êtes un étranger, un provin-

cial, un barbare. L'éloquence et le génie même ne dispensent pas de l'obligation d'avoir de l'esprit ; le père Hyacinthe, votre prédicateur à la mode, est obligé d'être spirituel, et de foudroyer les pécheurs pleins d'esprit et les spirituelles pécheresses qui l'écoutent, avec goût, tact, délicatesse, mesure, et un sentiment exquis des convenances. On a récemment découvert que Bossuet n'avait pas d'esprit : plusieurs Français ont cessé de l'admirer. Il y a dans notre littérature de pauvres grands hommes. Corneille et Victor Hugo par exemple, qui ont un air gauche ou emphatique absolument opposé à la délicatesse parisienne ; ils font l'effet du paysan du Danube entrant dans le sénat romain ; on les écoute avec stupeur ; on est bien obligé de les créer patrices ; mais on voudrait qu'ils eussent de meilleures manières. Et le vieux philosophe Goethe ! et l'abrupte penseur Hegel ! et l'étrange écrivain Carlyle ! Et tous les théologiens, et tous les moralistes ! et presque tous les critiques et les historiens ! et beaucoup de romanciers et de poètes ! — De grâce, arrêtez-vous ; de quelles gens nous parlez-vous là ? sont-ils spirituels ? ont-ils du trait ? savent-ils aiguiser un paradoxe, balancer une antithèse, coudre un brillant oripeau aune vieille sentence ? saventils amuser? savent-ils piquer ? savent-ils mordre ? — Non, ils savent seulement dire ce qui leur semble vrai, beau, juste ou bien. — Ce n'est pas assez. — Je le vois ; pour vous trouver des lectures dignes de vous plaire, il faudrait commencer par mettre l'histoire, la politique, la morale, la philosophie, la poésie, et la religion en épigrammes."

Voilà, Mesdemoiselles, comment, si la fantaisie m'en prenait un jour, j'oserais parler devant un auditoire de Parisiennes ; et je ne craindrais nullement de

les offenser ; je les laisserais faire elles-mêmes, sans la moindre inquiétude, la part de ce qui les regarde et celle de ce qui ne les regarde pas, bien persuadé que la seconde part serait grande et la première petite, en vertu de ce principe de charité bien ordonnée qui nous fait appliquer à autrui le mal que nous entendons dire de notre race ou de notre nation, et jamais à nousmêmes.

J'ai dit qu'il y avait de même dans mes paroles de l'autre jour une part qui s'adressait à vous. J'ai supposé qu'il pouvait vous manquer quelque chose. J'ai eu cette audace. Il faut avouer que, décidément, je vous fais mal ma cour, et que, pour un Français, je suis bien peu galant. Je ne sais en vérité comment reprendre, comment justifier une proposition si téméraire, et le seul biais que j'imagine, c'est de commencer par poser en principe ce lieu commun, qu'il nous manque à tous quelque chose.

Ce qui me manque à moi, ce n'est pas quelque chose, c'est tout. Voulez-vous que nous levions ensemble un coin du voile par lequel je puis faire illusion aux autres et à moi-même, et que nous jetions un regard dans l'abîme effrayant de mon ignorance ? Toutes les sciences mathématiques et naturelles, la géométrie, l'histoire de l'homme, l'histoire de la terre et des animaux, l'histoire des plantes, la description du ciel, la physique et ses grandes loix, la chimie et ses applications innombrables, me sont absolument étrangères. N'ayant appris de l'histoire politique et militaire des nations que ce qu'on en apprend au collège, je l'ai toute oubliée, et je ne suis pas bien sûr d'en avoir jamais su un mot. J'ignore toutes les langues, à l'exception d'une que je balbutie et d'une autre que je baragouine. Ma science philosophique est légère comme une bulle de savon : p

vide de substance, gonflée d'air, dorée par l'imagination ; touchez-la pour la sonder, elle n'est plus. Vous pourriez vous figurer qu'en littérature au moins je sais quelque chose ; mais est-ce savoir quelque chose que d'avoir lu quelques critiques ? Où sont les auteurs que j'aie étudiés avec un esprit d'investigation personnel et indépendant? où sont les textes dont je me sois pénétré et dont j'aie fait paser en moi la substance? Et qu'estce que j'ai lu seulement, dans le sens vulgaire du mot lire ? Mon ignorance ne se mesure pas par quelques ouvrages ou par quelques écrivains avec lesquels il me reste encore à faire connaissance ; elle se mesure par des siècles tout entiers et de très-grands siècles, par des nations tout entières et des nations très-civilisées, dont je n'ai jamais rien connu. N'allons pas plus loin ; ce spectacle est triste, il me fait honte ; pourtant il ne me décourage pas entièrement : car je considère que, si ma place est très-bas dans l'échelle de l'universelle ignorance, les personnes qui sont fort au-dessus de moi ne sont pas bien haut quand on pense au nombre infini d'échelons qu'elles ont au-dessus d'elles.

Voyez ce vieux savant, dont le dos s'est courbé, dont le front s'est ridé, dont la peau a jauni comme du parchemin, à lire des grammaires syriaque, hébraïque, arabe, basque, turque, chinoise, etc. Tl sait toutes les langues ; il vous dira la racine et l'histoire de tous les mots ; mais ne lui demandez pas autre chose : l'abondance et l'encombrement des matériaux dans sa cervelle en a banni cette partie de l'intelligence qui classe, généralise, proportionne, qui met chaque chose en ordre et à sa place ; c'est un vaste magasin de richesses, mais c'est un magasin où tout est pêlemêle, et dont le maître est absent. — Voyez maintenant cet orgueilleux génie, qui non content d'être

un des plus grands poètes de son siècle, a la prétention d'en être aussi le premier philosophe et le premier historien. Vous trouverez dans plusieurs de ses ouvrages une érudition qui vous étonnera : il a lu des livres que personne n'a lus, il sait des choses que personne ne sait ; il éblouit par ses paradoxes autant que par ses métaphores les yeux du vulgaire. Mais sait-il les choses que l'on sait communément ? Non. Il les ignore parce qu'il les méprise ; il croit que toute la sagesse et toute la science de notre âge sont dans sa tête, sauf la part qu'il a daigné communiquer à ses amis. — Les hommes d'imagination méprisent les instruments de précision employés par la science exacte, solide et patiente ; les hommes de science méprisent les ailes de l'imagination ; les érudits méprisent la philosophie et les philosophes l'érudition, et tous sont semblables au renard de la fable. — Les Français ont l'esprit clair et prompt ; ils généralisent vite, trop vite souvent ; leur langue, vive et limpide, est l'image de leur esprit; mais ils n'ont pas la patience des grands chercheurs de la vérité. Les Allemands ont la tête remplie d'une infinité de choses et d'idées ; ils savent beaucoup, mais ils savent mal, parce que leur esprit est vague et confus ; l'Allemagne est la mine des richesses intellectuelles de l'Europe, mais nous ne connaissons bien la valeur de l'or brut qu'elle renferme, que lorsque l'Angleterre ou la France l'a extrait de son sein et monnayé. Les Anglais ont un sens pratique et politique admirable ; ils possèdent autant, sinon plus, de connaissances positives que les Français et même que les Allemands ; ce qu'ils savent, ils le savent mieux que personne ; mais ils ont l'esprit indifférent ou rebelle à la grande spéculation. — Il nous manque à tous quelque chose, et je pense avoir suffisamment justifié la prétention que j'ai eue de dire qu'il pouvait vous manquer quelque chose aussi.

Lorsque, sur le conseil de l'une d'entre vous, je me suis mis à penser sérieusement à enseigner ici la littérature, comme cette expression est très-vague et qu'elle embrasse tout dans sa généralité, je me suis naturellement demandé et ce que j'étais le plus capable de faire et ce qui pouvait vous être le plus utile. J'ai interrogé mes souvenirs, je me suis rappelé mes conversations avec quelques-unes des jeunes personnes les plus instruites de cette île ; je me suis dit qu'il devait y avoir des points de ressemblance entre l'éducation littéraire des jeunes gens et la vôtre, et j'ai cherché ce qui manque à celle des élèves du Collège Elisabeth, le jour où après six ans d'études excellentes, mais nécessairement imparfaites comme tout ce qui est humain, ils quittent cet étabhssement. Je puis me tromper, je connais à ce que je vais dire plusieurs exceptions, je puis en ignorer bien d'autres, mais il m'a semblé que ce qui manquait généralement aux jeunes intelligences de ce pays, ce sont certaines vues d'ensemble sur le mouvement de l'esprit humain dans le siècle si actif et si grand auquel nous appartenons. Combien y a-t-il de personnes ici qui aient, je ne dis pas une idée nette, mais une idée vague, de la querelle des classiques et des romantiques, de l'influence de l'Allemagne sur les idées et sur les œuvres du XIX^- siècle, du travail profond de transformation qui s'est accompli dans la critique, de l'affranchissement de l'art, et des horizons nouveaux déroulés devant l'imagination ? Combien y a-t-il de personnes ici qui sachent, je ne dis pas très-bien, mais un peu, en quoi la critique de Macaulay, de Carlyle, de Ruskin en Angleterre, de Villemain, de Sainte-Beuve, de M. Taine en France, diffère essentiellement de celle d'Addison et de Johnson, de Voltaire et de Laharpe ? Combien y a-t-il de personnes ici qui connaissent, ne

fût-ce que dans un rcve ou à travers un brouillard, ces idées nouvelles qui, parties un jour de différents points de l'Europe, mais de l'Allemagne surtout, ont fait leur chemin peu à peu, et, à l'heure où nous sommes, ont réformé la pensée humaine? J'ai cru que sur tout cela vous pouviez avoir quelque chose à apprendre ; voilà pourquoi j'ai choisi un plan qui me permît d'en causer avec vous sans pédanterie et pourtant sans négligence, sans aucun ordre assujettissant ni strict, et néanmoins sans confusion. Maintenant, entendez-moi bien : ces idées générales ne supposent pas, chez ceux qui les possèdent, la moindre supériorité d'intelligence ; l'absence de ces idées n'implique pas la plus petite infériorité ; mais il y a des endroits où on les respire, pour ainsi dire, avec l'air, où elles se mêlent à tous les bruits de la rue, où on en est assourdi, obsédé, poursuivi jusqu'au foyer de la famille et jusque dans les temples ; il y a d'autres lieux où elles ne se révèlent qu'aux personnes qui les cherchent, et où celles qui en ont été fatiguées pendant des mois ou des années, sont heureuses, pour quelque temps, de n'entendre à leur place que le bruit du vent qui passe et le murmure de l'océan.

*L'humilité est le seul sentiment qui nous convi une à tous. Cependant il est délicieux d'être loué, quand l'éloge est sincère et n'est pas un vain compliment. Pour moi, je ne connais rien de plus doux que d ■ recevoir des éloges de la sorte, si ce n'est peut-être d'en donner. Ne croyez pas ce que je vous ai dit pour rire, que j'avais l'esprit satirique. Je n'accepte pas cette réputation. En marge de vos compositions vous ne trouverez jamais de madrigaux, mais vous trouverez des remarques approbatives, faites avec la joie la plus sincère, toutes les fois que je rencontrerai du talent,

des idées ou de l'esprit. Cette correspondance individuelle n'aura rien dont votre modestie doive s'alarmer. Pourquoi me refuserais-je le plaisir de dire aussi une fois devant vous toutes le bien que je pense de vous, et après avoir parlé de ce qui peut vous manquer, pourquoi me tairais-je sur les qualités excellentes dont vous êtes manifestement ornées ? J'ai rencontré chez les Anglaises des îles, chez celles qui n'ont pas voyagé sur le continent, et qui n'ont guère l'occasion d'entendre et de parler ici le langage du marché ni celui de la cour, une connaissance du français qui m'a toujours surpris ; cette connaissance prouve à elle seule quel soin vous êtes capables d'apporter dans vos études. Ne pensez pas que les Françaises apprennent à parler l'anglais avec une grammaire et des livres, comme beaucoup d'entre vous ont appris à parler le français : il n'y a en France de personnes pouvant parler un peu d'anglais, que celles qui l'ont puisé à des sources vivantes. J'ai rencontré chez les dames et les demoiselles de Guernesey un amour grave de l'étude, un esprit naturellement tourné vers les pensées sérieuses, un désir de savoir qui est les trois-quarts de la science, une curiosité noble, élevée, exempte d'injuste prévention, à l'endroit de tout ce qu'on écrit, de tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on pense, beaucoup de connaissances et beaucoup de lecture.^

Ces explications suffisent pour dissiper tout malentendu entre nous. Je me suis prosterné dans la poussière, suivant le conseil de Chateaubriand, et je n'ai pas craint de jeter sur vous quelques poignées de la cendre dont je me couvrais moi-même. Je vais maintenant me relever et continuer mon voyage. Mais, avant de me remettre en route, je ne puis m'empêcher de vous

faire part (Vun motif de tristesse et d'appréhension que j'ai au cœur, afin de me soulager un peu en vous le communiquant. Pardonnez, si je vous parle encore de moi ; il faut bien que je vous parle de moi aujourd'hui, puisque je fais mon apologie.

Je suis très-sensible à l'opinion publique, très-sensible surtout à votre opinion. Après que j'ai parlé, j'interroge en tremblant à droite et à gauche, pour connaître l'effet de mes paroles, pour me réjouir des approbations et faire mon profit des critiques. J'entends dire que mes leçons ont intéressé, et cela me donne du courage et me fait grand plaisir; j'entends dire qu'on m'a trouvé trop personnel, et je tâche de me corriger de ce défaut; j'entends dire qu'on m'a trouvé trop sarcastique, et réfléchissant qu'après tout il pourrait bien y avoir quelque chose de fondé dans cette accusation, je veille soigneusement sur moi pour n'y plus donner prise. Mais, vous l'avouerai-je ? je suis parfois tenté de partager l'indifférence que bien des gens professent pour l'opinion publique, mais que personne n'éprouve, quand je vois à quel point cette voix de la multitude, qui après tout n'est pas infaillible, peut travestir et défigurer la vérité. N'a-t-on pas dit que, dans ma première leçon, je vous avais traitées d'ignorantes ? n'a-t-on pas employé une autre épithète encore, que je ne veux pas répéter ? Ce n'est pas vous que j'en accuse, c'est l'infirmité de la nature humaine ; les esprits assez fermes pour conserver en toutes choses le sentiment des degrés, le sentiment des nuances, sont extrêmement rares ; le monde est plein de jugements absolus ; il est bien plus facile de résumer les paroles d'un homme en un seul mot court et injuste, que d'entrer dans les détails qui expliquent sa pensée et peuvent la justifier. L'hiver dernier, j'ai fait une

conférence publique sur Alfred de Musset (1) ; je disais qu'Alfred de Musset représente plus fidèleuient et possède plus complètement les diverses qualités de l'esprit français qu'aucun autre de ses grands contemporains : il s'est trouvé des gens pour dire qu'Alfred de Musset était selon moi un plus grand poète que Lamartine et que Victor Hugo. Je ne manque pas une occasion de saluer Victor Hugo comme le prince et le chef de la poésie contemporaine : il se trouve des personnes pour dire que je suis un adorateur du demidieu de Hauteville House. Eh bien ! il faut que vous le sachiez et que vous le répétiez, je parle toujours de Victor Hugo avec respect, parce que je suis pénétré de la vérité de ces paroles de Salvandy : " La jeunesse a besoin de respecter quelque chose ; ce sentiment est le principe de toutes les actions vertueuses, il est le foyer d'une émulation sainte qui agrandit l'existence et qui l'élève ; quiconque entre dans la vie sans payer un tribut de vénération la traversera tout entière sans en avoir reçu" ; je parle de Victor Hugo avec admiration, parce que je sens vivement la vérité de ces belles paroles de Chateaubriand : " Quoi de plus doux que l'admiration ? c'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte ; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d'envie" ; mais je parle en même temps de Victor Hugo avec liberté, parce que je ne suis ni un partisan de toutes ses idées, ni un admirateur absolu de ses œuvres, parce que je tiens, à Guernesey surtout, à me séparer

(1) C'est la première des trois Conférences publiques imprimées à la fin du volume.

nettement du troupeau des adulateurs, et à ne pas mêler mon encens aux flatteries dont il a été trop longtemps et dont il est encore trop souvent l'objet. Dans ma dernière leçon, j'ai développé cette vérité banale comme la lumière du jour, que le catholicisme est plus poétique que le protestantisme : on a dit déjà, non pas ici, mais au dehors, que le catholicisme est selon moi plus vrai que le protestantisme. Que voulez-vous que je réponde à de pareilles accusations ? Tout ce que je puis faire, c'est de vous les signaler et de passer mon chemin.

Cependant, je l'avoue, dans ces méprises si graves, la faute n'est pas toujours à l'opinion publique. Mon examen de conscience ne serait pas complet, mon humiliation serait imparfaite, il manquerait quelque chose à mon repentir, si je ne m'accusais pas, en finissant, d'un dernier crime, le moins pardonnable à mes yeux et le plus réel de tous. Je veux parler de certaines expressions trop vives qui me sont échappées dans mon enthousiasme pour l'art auquel je dois les plus délicieuses émotions de ma vie, et d'où l'on a pu conclure que je voulais métamorphoser vos salons en académies de musique exclusivement consacrées au culte de Beethoven, de Mozart et de leurs pareils. On a pu le conclure, je ne saurais le nier ; mais combien cela est loin de ma pensée ! Oh ! qui nous délivrera des censeurs et des pédants ? Quoi ! parce que la musique est un art sacré et divin, parce qu'on ne peut entendre l'adagio du Septuor sans un frémissement d'admiration mêlé de je ne sais quel malaise infini et quel accablement qui sont les signes de la présence de Dieu, il ne sera pas permis de considérer aussi la musique comme un simple agrément de la vie, comme un délassement après les fatigues de la journée, comme un lieu de la famille, comme un accom-

pagneraent de la danse, et comme une humble servante de la voix humaine, cet instrument plus merveilleux et plus suave que tous les pianos de Pleyel ? Quoi ! parce que Raphaël, Rembrandt, Michel-Ange, Rubens, ont laissé sur la toile d'immortels chefs-d'œuvre, il faudra briser nos palettes et nos pinceaux, jeter au feu nos albums, et nous interdire, comme une espèce de sacrilège, la hardiesse de peindre et de dessiner? Quoi! parce que Molière et Shakespeare ont écrit, un rimeur improvisé ne pourra pas, le soir d'une noce ou d'un baptême, réciter, aux applaudissements de tous les convives, les vers boiteux de quelque brave chanson ? Vous ne le pensez pas, Mesdemoiselles ; faites-moi (je vous le demande comme une grâce) l'honneur de croire que je ne le pense pas non plus. Continuez à charmer nos salons comme femmes du monde ; charmez-les en même temps comme femmes instruites ; mais n'ambitionnez pas la gloire périlleuse de les éblouir comme femmes savantes. Si vous me permettez une expression trèsvulgaire, mais tellement consacrée par l'usage qu'elle vient toujours sur les lèvres quand on parle de l'éducation de votre sexe, j'oserai vous dire en terminant : Ayez des bas bleus, il n'y a pas de mal à cela, je connais des femmes qui en médisent mais qui voudraient bien en avoir ; portez de bons bas bleus, mais ce n'est pas joli : ayez toujours bien soin que vos robes les cachent.

19 Novembre.

Page 1