CINQUIÈME CAUSERIE
L'ancienne critique et la critique moderne.
Je devrais, peut-être, Mesdemoiselles, profitant de la liberté que me donne mon plan, vous parler aujourd'hui de Shakespeare et de Racine. En eftet, Chateaubriand nous a conduits au bord de ce beau et intéressant sujet, et nous pourrions, laissant Chateaubriand bien loin, nous embarquer dans des études sur l'art dramatique, dans des comparaisons et dans des lectures qui nous prendraient plusieurs journées. Mais j'ai peur que notre petite barque ne soit pas encore gréée et lestée pour une pareille navigation ; j'ai peur que vous ne connaissiez pas ou ne compreniez pas toutes assez bien notre boussole, notre gouvernail, et l'esprit de notre critique; j'ai peur que quelques-unes d'entre vous ne s'imaginent encore que, dans une question de préséance entre la France et l'Angleterre, je dois naturellement passer du côté de la France, ou que, dans un débat qui a divisé la littérature en deux camps, les classiques et les romantiques, les conservateurs et les radicaux, il faut nécessairement que je choisisse, et me déclare soit pour la révolution et ses violences, soit pour l'ancien régime et ses abus. Bientôt, je l'espère, aucune de mes auditrices ne pourra plus garder, cette prévention.
Dans ma dernière leçon, vous avez pu voir que je savais rendre justice à la littérature de l'Angleterre, à sa langue, à sa poésie, à sa prose ; mes paroles étaient la
réfutation et non pas le commentaire de cette sentence de Chateaubriand, aussi dénuée de vérité que de^bonne grâce : " Si nous jugeons avec impartialité les ouvrages étrangers et les nôtres, nous trouverons toujours une immense supériorité du côté de la littérature française." Prononcées par un Français devant un auditoire anglais, mes paroles n'ont pas pu déplaire ; mais elles n'étaient destinées ni à plaire ni à déplaire ; j'ai dit ce que j'ai dit, parce que je l'ai cru vrai. Dans une leçon précédente, j'ai tenu à honneur de rendre justice à la poésie °du catholicisme, qui me paraît supérieure à celle de notre religion et de notre culte. Dans la bouche d'un protestant, cette petite concession à une grande et vénérable Eglise ne me semblait pas mal sonnante ; mais elle a mal sonné : car mon auditoire étant protestant pouvait n'être pas disposé à faire avec moi ce léger sacrifice, et il s'est trouvé que je vous piquais, sans aucun plaisir de votre part, des mêmes coups d'épingle dont j'éprouvais une certaine joie à percer ma propre chair. J'aurais pu d'ailleurs, j'aurais dû peut-être, louer le catholicisme sans humilier le protestantisme par cet éloge, et je vous ai montré comment un jeune et savant critique, M. Taine, animé de cet esprit de largeur sympathique et d'impartialité qui est la gloire de la critique contemporaine, a senti et analysé l'austère poésie spéciale de nos temples et de nos croyances. Mais, pour moi, je me suis amusé à démontrer comme une espèce de théorème, sans tenir compte des faits, sans tenir compte de l'histoire, et en me plaçant dans la sphère du raisonnement pur, la thèse de Chateaubriand. Ce jeu de ma logique a été peu goûté, et je le conçois ; la distinction que j'ai faite entre le monde idéal et le monde réel n'a pas été très-bien comprise, et je n'en suis pas étonné ; on s'est demandé ce que cela signifiait ; on s'est
demandé pourquoi, après avoir loue comme seule bonne et seule sûre, la méthode qui consiste à étudier directement en elles-mêmes, sans prévention et sans parti pris, les réalités qu'on veut connaître, j'avais tout-à-coup abandonné le solide terrain des faits pour m 'élancer dans le vide, semblable à un coureur qui, au moment d'atteindre le but, céderait au caprice soudain d'exécuter une danse sur la corde. Naturellement, ce spectacle vous a déroutées; ma boutade d'un instant vous a l'ait perdre de vue nos principes de tout l'avenir: c'est pourquoi je crois utile de les replacerdevant vos yeux, avant d'aller plus loin.
Et Chateaubriand ? me diront peut-être quelques-unes d'entre vous ; est-ce que vous n'allez pas nous parler de lui aujourd'hui, nous parler de lui enfin? Voilà un mois que nous attendons quelques détails sur sa vie, sur son voyage en Amérique, sur son voyage en Grèce et en Palestine, sur l'opposition qu'il a faite au gouvernement de l'Empereur, sur son rôle politique après la Restauration, sur son ambassade en Angleterre, sur son ambassade à Rome, sur la figure qu'il faisait dans les salons, sur ses relations mondaines, sur sa liaison avec la célèbre Madame de Récamier. Nous avons entendu dire que dans les forêts vierges du Nouveau-Monde il a couru de grands dangers au milieu des serpents et des Peaux-Rouges : nous attendons une ou deux anecdotes là-dessus ; nous avons lu quelque part que dans les déserts de l'Afrique il a failli périr sous la violence d'un ouragan de vent et de sables enflammés : ne nous conterez-vous pas cela un peu? Il paraît qu'étant tout petit enfant il a passé quelques semaines à Guernesey, où il a eu la petite vérole : voilà un fait qui nous intéresserait. Quand vous avez annoncé un Cours de Littérature, nous n'avons pas d'abord très-bien su ce que
cela voulait dire ; mais lorsque vous nous avez dit que nous parlerions de Chateaubriand, nous avons supposé que vous nous donneriez la date de sa naissance, le récit de sa vie, la nomenclature de tous ses ouvrages avec la date de leur publication, et finalement la date de sa mort ; et voilà que nous sommes peut-être à la veille de passer à Lord Byron ou à Goethe, sans rien savoir de positif sur Chateaubriand, sans avoir appris seulement s'il avait les yeux noirs ou bleus, la taille belle, les dents blanches et le nez aquilin !
11 serait assurément fort intéressant d'entrer dans tous ces détails historiques, anecdotiques, biographiques, etc. Mais je ne le puis pas, et pour une bonne raison : c'est que je les ignore ; je n'ai pas toute l'histoire littéraire dans ma tête, et je n'ai pas à ma disposition les livres qui seraient nécessaires pour suppléer aux lacunes de ma science. Ma bibliothèque se réduit à un trèspetit nombre de volumes, empruntés ici pour la plupart. On raconte que Napoléon, traversant une province de France, fut reçu dans un village par un maire qui lui tint ce discours : " Sire, nous n'avons pas tiré le canon à votre arrivée, pour dix-sept raisons ; la première, c'est que nous n'avons pas de canon." L'Empereur le dispensa de dire les seize autres.
Je le répète, pour que cela soit bien entendu de tout le monde : l'objet de notre étude actuelle, ce n'est pas Chateaubriand, ce sont les opinions littéraires de Chateaubriand ; les objets de nos études futures ne seront pas Lord Byron, Goethe, Mérimée, Lamartine, Alfred de Musset, Victor Hugo, etc., mais les opinions littéraires de tous ces divers écrivains. Ce champ d'étude, qui, à ma connaissance, n'a pas encore été exploré, du moins avec quelque suite, est assez immense et assez intéressant pour ne nous lasser jamais et ne jamais
nous ennuyer, pour nous offrir toujours des fruits nouveaux, des ombrages agréables, des eaux courantes, des fleurs, des vallons où l'âme se recueille dans une douce rêverie poétique, des sommets d'oii la vue ravie découvre un splendide horizon. Rien de moins monotone, rien de plus varié que le beau pays que j'entrevois, et où je voudrais promener durant un temps indéfini vos esprits et vos imaginations. Il n'y a pas un bel ouvrage, il n'y a pas un grand auteur, il n'y a pas une époque illustre ou curieuse de l'histoire littéraire, il n'y a pas un problème amusant ou profond de la philosophie de l'art, qui puisse nous échapper, et que nous ne soyons sûrs de voir tôt ou tard se présenter à nous et se représenter plusieurs fois, ici au beau milieu de la route, là brusquement, à l'angle d'un sentier. Tout-à-l'heure, par exemple, Chateaubriand a évoqué devant nos pas Shakespeare et le divin Racine. Ne croyant pas le moment venu de converser avec ces grandes ombres, et certains de les rencontrer plus loin, nous les avons saluées et nous avons passé outre, pour nous entretenir ensemble des principes généraux de notre critique. Ne pensez pas que je sois embarrassé de rattacher à Chateaubriand notre causerie d'aujourd'hui, et d'en prendre dans ses ouvrages le prétexte ou l'occasion ; car il a lui-même exposé les vrais principes de la critique littéraire dans une page excellente, que je vais vous lire, et qui peut servir de texte à tous nos développements. Il écrivait en 1819:
Ne serait-il pas à craindre qu'une sévérité continuelle dans nos jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire serait peut-être d'abandonner la petite et facile critique des défauts, pour la grande et difi&cile critique des heautés. Les anciens, nos maîtres, nous oôrent, en cela comme en tout, leur exemple à smvre. Aristote a
consacré le xxiTme chapitre de sa Poétique à clierclier comment ou peut excuser certaines fautes d'Homère, et il trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs ; naïveté charmante dans un si grand homme. Horace, dont le goût était si délicat, ne veut pas s'oftenser de quelques taches. QuLntilien trouve à louer jusque dans les écrivains qu'il condamne ; et s'il blâme dans Lucain l'art dupoëte, il lui reconnaît le mérite de l'orateur.
Une censure, fût-elle excellente, manque sou but si elle est trop rude. En voulant corriger l'auteur, elle le révolte, et par cela même elle le confirme dans ses défauts ou le décourage ; véritable malheur, si l'auteur a du talent.
H semble donc que l'on doit applaudir avec franchise à ce qu'il y a de bon dans un écrivain, et reprendre ce qu'il y a de mal avec ménagement et politesse. Racine, modèle de naturel et de simplicité dans son âge mûr, n'était pas exempt d'affectation et de recherche dans sa jeunesse. Boileau eût-il ramené Eacine aux principes du goût, s'il n'avait fait que reprocher durement au jeune poëte les vices de son style ? Mais, en même temps qu'il gourmandait l'auteur de la Théidide, il adressait ces vers à l'auteur de Phèdre:
Que peut contre tas vers une ignorance vaine ?
Le Parnasse français, ennobli par ta veine,
Contre tous ces complots saura te maintenir,
Et soulever pour toi l'équitable avenir.
Eh ! qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles.
Vit naître soiis ta main ces pompeuses merveilles P
Bossuet fut, dans sa jeunesse, uu des beaux-esprits de l'hôtel de Eambouillet. Si la critique, trop choquée de quelques phrases bizarres, eût harcelé un homme aussi ardent que l'Evêque de Meaux, croit-on qu'elle l'eût corrigé ? Non, sans doute. Mais ce génie impétueux, ne trouvant d'abord que bienveillance et admiration, se soumit comme de lui-même à cette raison qu'amènent les années. H s'épura par degrés, et ne tarda pas à paraître dans toute sa magnificence, semblable à un fleuve qui, en s' éloignant de sa source, dépose peu à peu le limon qui troublait son eau, et devient aussi limpide vers le niUieu de son cours qu'il est profond et majestueux.
. . . . Une critique trop rigoureuse peut encore niiire d'une autre manière à un écrivain original. H y a des défauts qui sont
inhéronts à dos beautés, ot qui forment, pour ainsi dire, la nature et la constitution de certains esprits. Vous obstinez-vous à faire disparaître les uns, vous détruise;/ les autres, Otez à La Fontaine ses incorrections, il perdra une partie de sa naïveté ; rendez le style de Corneille moins familier, il deviendra moins sublime. Cela ne veut pas dire qu'il faille être incorrect et sans élégance ; cela veut dire que, dans les talents du premier ordre, l'incorrection, la familiarité, ou tout autre défaut, peuvent tenir, par des combinaisons inexplicables,
à des qualités éminentes Eubens, pressé par la critique,
voulut, dans quelques-uns de ses tableaux, dessiner plus savamment : que lui arriva-t-il ? Une cliose remarquable : il n'atteignit pas la pureté du dessin, et il perdit l'éclat de la couleur.
Cette bienveillance, qui aime mieux chercher et analyser des beautés que montrer et critiquer des taches, cette intelligence, qui comprend l'harmonie, qui pénètre l'originalité de chaque nature individuelle, de chaque production de l'art, et qui voit dans les défauts essentiels non d'odieuses ou déplorables lacunes, mais les conditions nécessaires des qualités essentielles, de même que dans un bouclier sculpté chaque ciselure en relief que nous admirons fait un vilain creux de l'autre côté : cette bienveillance, dis-je, et cette intelligence, tel est en deux mots l'esprit de la critique moderne. Elle est bienveillante, parce qu'elle est intelligente ; en sorte qu'on peut ramener à ce trait unique et fondamental, V intelligence, tous les caractères de sa physionomie. Pensive, sérieuse et profonde, la critique littéraire du XIX®- siècle considère chaque œuvre, cliaque auteur, non comme un composé arbitraire et artificiel de pièces plus ou moins bien assorties et ajustées tant bien que mal, mais comme un ensemble vivant dont tous les membres se tiennent et dépendent les uns des autres ; elle ne condamne pas ce qui semble laid à quelques-uns, elle admire ce qui est beau pour tout le monde ; elle ne condamne pas l'écorce rugueuse du chêne ni les feuilles
pâles du bouleau, elle admire le feuillage vernissé du chêne et la blanche écorce du bouleau ; elle ne demande pas à l'arbrisseau la vigoureuse ramure du roi des forêts, elle ne demande pas au géant à mille bras la douce flexibilité de l'arbuste. Elle sait que certains terrains sont favorables à la production de certaines plantes, et elle ne s'étonne pas de voir une tragédie polie comme celle de Racine fleurir à la cour de Louis XIV., un drame terrible et grand comme celui de Shakespeare surgir au siècle d'Elisabeth. C'est là un point d'une importance capitale, que Chateaubriand n'a pas indiqué dans la page que je viens de vous lire, mais qu'il a signalé ailleurs. Un contemporain de Chateaubriand (je ne me rappelle pas si c'est M. de Bonald, Madame de Staël ou Charles Nodier) a résumé cette grande vérité qui est l'alpha et l'oméga de la critique moderne, en cette formule restée célèbre : "La littérature est l'expression de la société."
Les grandes vérités ne sont jamais nouvelles. Chateaubriand nous a montré comment, dès l'antiquité, Aristote, Horace, Quintilien avaient donné le précepte et l'exemple de cette noble critique qui s'attache à découvrir des beautés plutôt qu'à signaler des défauts ; je pourrais vous citer dans la Bruyère, dans Voltaire et dans d'autres écrivains français du XVII®- ou du XVIIP* siècle plusieurs passages qui sont comme le commentaire anticipé de ces mots : "la littérature est l'expression de la société ;" dans un curieux sermon sur le caractère d'Hérode, Sterne expliquait à son petit auditoire du Yorkshire que tout se tient dans la nature humaine, que nos qualités et nos défauts, nos vertus et nos vices, procèdent de la même origine. Les vérités mises en lumières par Chateaubriand et ses contemporaires n'étaient donc pas des nouveautés ; mais, en un
sens, elles étaient des découvertes ; elles avaient été déjà plus d'une fois et depuis long-temps exprimées, mais on n'en avait point tiré parti ; c'étaient des chandelles cachées sous le boisseau : le XIX«- siècle les a fait resplendir, et s'en est servi. Quand nous sommes les premiers à mettre une vérité dans tout son jour et à en faire usage, cette vérité fût-elle vieille comme le monde, nous avons le droit de dire qu'elle est à nous et que nous en sommes les inventeurs.
De même qu'avant notre siècle les vrais principes de la critique littéraire n'étaient point appliqués, bien qu'on ne les ignorât pas absolument, de même, dans notre siècle, ces grands principes ne sont pas toujours appliqués non plus, soit qu'on les connaisse et qu'on les oublie, soit qu'on les connaisse et qu'on les renie, soit qu'on ne les connaisse même pas. Je ne prétends point que tous les critiques de notre temps soient bons ; je ne prétends point que les meilleurs d'entre eux n'aient pas leurs misères et leurs petitesses ; je sais que la critique moderne a été pressentie par les sages des siècles passés, et quand je parle de l'ancienne critique, je n'ignore pas qu'elle a aujourd'hui encore des représentants arriérés et qu'elle en aura toujours.
Le caractère général de la vieille critique, c'est d'être mesquine, étroite, ignorante, pédante, vaine, méchante et sotte. Elle crie au scandale sur les défauts ; elle est aveugle pour les beautés. Elle reproche amèrement à Racine ses rôles de confidents, ses amoureux, ses Grecs et ses Romains habillés à la française, son langage aristocratique, ses mœurs de cour ; elle blâme sévèrement Shakespeare de ses jeux de mots, de ses excès de verve, de ses affectations, de ses brutalités, de ses licences ; elle méconnaît profondément ce grand fait que la littérature est V expression de la société. Elle compte les vers durs de
Victor Hugo, les rimes faibles de Lamartine et d'Alfred de Musset, les passages obscurs du chef-d'œuvre de Tennyson, et croit que sa tâche est finie. Elle est intolérante et tyrannique au suprême degré ; elle a des codes de loix, des arts poétiques, des règles absolues auxquelles les poètes de tous les lieux et de tous les temps doivent obéir pour trouver grâce devant elle. Autrefois elle enseignait qu'une tragédie devait se passer tout entière dans le même jour et dans le même endroit, et parce que Shakespeare franchit l'espace et la durée, elle l'avait en horreur ; elle enseigne aujourd'hui qn'un drame doit effacer le temps, abolir les distances, mêler le comique et le tragique, et parce que Racine n'a pas fait cela, elle le méprise. Autrefois elle était classique et elle avait ses dieux devant lesquels il fallait plier le genoux ; aujourd'hui elle est romantique et elle a ses idoles dont le despotisme ne vaut pas mieux et n'est en aucune façon plus léger. Autrefois elle dédaignait l'antiquité, le moyen âge, la renaissance, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, qu'elle ne comprenait pas encore ; aujourd'hui elle dédaigne le siècle de Louis XIV. qu'elle ne comprend plus. C'est elle qui est l'auteur de tous les jugements absolus, de toutes les sentences sommaires, de toutes les préventions aveugles, de toutes les condamnations injustes, de toutes les erreurs et de tous les préjugés. C'est elle qui pendant un siècle a fait peser sur l'Europe le joug de la France, imposant à l'Europe les idées, les goûts, les manières et la langue de la France. C'est elle qui sème et qui nourrit entre deux grandes nations rivales ces haines et ces jalousies puériles, destinées à durer aussi longtemps qu'il y aura des cœurs secs et des esprits étroits. C'est elle qui fait dire aux Français qne la France est bien supérieure à l'Angleterre, aux Anglais
que l'Angleterre est tort au-dessus de la France. C'est elle qui faisait écrire à Chateaubriand que la littérature française a une immense supériorité sur toutes les littératures étrangères, et c'est elle qui, l'autre jour, a fait dire ici môme à un commentateur de Chateaubriand que le protestantisme exclut la poésie et que la poésie fuit le protestantisme : telle est l'ancienne critique.
La critique moderne est toute autre. — On peut lui reprocher d'être trop indulgente ; on peut lui reprocher une tolérance qui ressemble à de la faiblesse, et une largeur d'esprit qui ressemble à de l'indifférence. On peut lui dire ce que le Misanthrope disait à son ami Philinte, qu'il trouvait trop aimable pour tout le monde :
Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le moude.
On peut lui faire observer avec grande raison que, pour aimer bien, il faut savoir bien haïr aussi. On peut lui demander, question redoutable, ce qu'elle fait de l'idéal, ce qu'elle fait de l'absolu. Croyez-vous, ô critiques de notre temps ! à une beauté universelle, immuable, à une vérité qui reste la même, hier, aujourd'hui, éternellement? Si je commençais à vous parler des défauts de la critique moderne, du péril qu'elle fait courir à la foi des artistes, à l'énergie des caractères, et même (car tout se tient dans l'homme) à la moralité, j'en aurais pour bien longtemps ; nous en ferons peut-être le sujet d'une autre causerie. — Je ne vous parle aujourd'hui que des qualités de la critique moderne, et des services qu'elle a rendus à l'esprit humain.
Le premier de ces services, c'est de nous avoir débarrassés des pédants et de leurs doctrines. Un livre tel que VArt poétique de Boileau, imposant à la république universelle des lettres une législation unique, un homme
t^l que le docteur Samuel Johnson, dictant ses arrêts av^ec cette arrogance qui, en dépit de ses vertus et de ses grands talents, fait de lui, selon l'expression de Macaulay, le personnage le plus ridicule de l'histoire littéraire, n'ont pas seulement perdu leur autorité sans retour, mais leurs pareils sont devenus à jamais impossibles. Affranchis du joug de nos anciens maîtres, le second service que nous a rendu la critique moderne, c'est de nous avoir appris à nous défier de nos impressions personnelles, lorsque ces impressions ne sont pas le plaisir, l'admiration, l'amour, mais l'antipathie et l'aversion. Délivrés de la tyrannie des vaines doctrines, mis prudemment en garde contre nos propres impressions, la critique moderne nous a rendu un troisième service : elle nous a instruits, chose toute nouvelle et qu'on n'avait pas encore vue. Elle nous a enseigné l'histoire ; elle a fait revivre le passé sous nos yeux ; elle nous a transportés par-delà les siècles au sein des civilisations anciennes, elle nous a transportés pardelà les mers et les montagnes au cœur des sociétés étrangères. Elle nous a montré les déserts où le peuple hébreu conçut l'unité de Jehovah ; le pays luxuriant et voluptueux où l'Indien, enivré de la puissance et de la beauté du monde sensible, s'abîma dans la religion de la Nature ; les coteaux, les fontaines, les petits bois sacrés, le ciel d'azur et d'or, la mer étincelante et semée d'îles, les lignes harmonieuses et pures de cette Grèce où l'imagination d'un peuple heureux créa sa riante mythologie ; elle nous a montré le théâtre immense et découvert, où plusieurs milliers de spectateurs, hommes libres, femmes, enfants, esclaves même, venaient assister en plein jour à la représentation d'un drame de Sophocle comme à une fête de toute la nation ; elle nous a montré l'orgueil militaire, la rudesse, la dureté du vieux
Romain, jusqu'au jour où la Grèce vaincue par lui commença d'amollir et de civiliser son vainqueur ; elle nous a montré l'établissement du christianisme, la chute des vieilles institutions et des vieilles croyances, l'invasion des Barbares, la nuit du moyen âge et les éclairs de science et de poésie qui ont sillonné cette nuit ; les moines, les couvents, les chevaliers, les troubadours ; l'union bizarre de la scolastique et de l'imagination, de la foi et des fables païennes, d'Aristote, de Virgile et des pères de l'Eglise ; elle nous a montré la Réforme, la Renaissance, le siècle de Léon X., le siècle d'Elisabeth, le siècle de Louis XIV. ; les hommes grossiers et violents qui venaient rire, boire et se battre devant les drames de Shakespeare joués sur un théâtre informe, les dames élégantes et les courtisans polis qui venaient applaudir du bout des doigts les tendresses, les galanteries, les querelles et les douleurs royales des tragédies de Racine ; elle nous a montré l'Espagne et l'art catholique, l'Allemagne et la poésie protestante, les imaginations rêveuses du nord, les imaginations ardentes du midi : nous avons pu voir alors que l'art, la poésie, la beauté ont des formes bien autrement nombreuses et variées que celles que Boileau approuve, que Johnson recommande, que notre pauvre petite science connaît et que notre pauvre goût individuel apprécie.
Voulez-vous toucher du doigt la montagne et mesurer l'abîme qui séparent l'ancienne critique de la critique moderne ? Voyez-les occupées de la même œuvre et jugeant les mêmes poètes. Je prends de préférence pour exemples les deux grands poètes qui sont l'occasion de cette causerie.
Au XVIIP- siècle, quand un critique français se mettait à lire Shakespeare pour le juger, il avait l'esprit
préoccupé de quelques vers de Boileau sur la fameuse loi dramatique des unités de temps et de lieu :
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le lliéntre rem]3li ;
il avait la mémoire préoccupée des beaux vers de Racine, toujours élégants, toujours nobles, et de ces discours si éloquents qui tiennent sur la scène la place de l'action. Sous l'empire de ces deux préventions et de bien d'autres préventions encore, il parcourait Shakespeare, et il marchait d'étonnement en étonnement, de dégoût en dégoût, d'horreur en horreur. Voici comment il rendait ses impressions, qu'il prenait pour de la critique :
Les pièces de Shakespeare sont des monstres eu tragédie. Il y en a qui durent plusieurs années. On y baptise au premier acte le héros qui meurt de vieillesse au cinquième. Ou y voit des sorciers, des paysans, des ivrognes, des bouffons, des fossoyeurs qui creusent une fosse, et qui chantent des airs à boire en jouaut avec des têtes de morts.
. . . Imaginez ce que vous pourrez de plus monstrueux et de plus absurde, vous le trouverez dans Shakespeare.
. . . Quelques Français peuvent dire que Gilles, dans une foire de province, s'exprimerait avec plus de décence et de noblesse que le prince Hamlet ; mais il faut compter que cette pièce est écrite il y a deux cents ans, que les Anglais n'ont rien de mieux, que le temps a consacré cet ouvrage, et qu'enfin il est bon d'avoir une j^i'euve aussi publique du pouvoir de l'habitude et du respect pour l'antiquité.
. . . J'ai vu metti"e de la bière et de l'eau-de-vie sur la table dans la tragédie à' Hamlet, et j'ai vu les acteurs en boire !
. . . Figurez-vous Louis XIV. dans sa galerie de Versailles, entouré de sa cour brillante ; un Grilles ' couvert de lambeaux perce la foule des héros, des grands hommes et des beautés qui composent cette cour ; il leur propose de quitter Corneille, Eacine et Molière, pour un saltimbanque qui a des saillies heureuses et qui fait des contorsions !
. . . Shakespeare est un Grilles de la foire, im farceur très au-
dessous (rArlo(iiiiii, le plus méprisable; boutl'on qui ait jamais amusé la populaco.
. . . Le vulgaire eu aucun pays ne se connaît eu beaux vers, et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se disent des injures, dos femmes qui se roulent sur la scène, des assassinats, des exécutions criminelles, des revenants qui remplissent le tbéâtre en foule, des sorciers, que l'éloquence la plus noble et la plus sage.
. . . Il faut que je vous dise combien je suis fâché contre un nommé Letourneur, (1) qu'on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous lu les deux volumes de ce misérable ? Il sacrifie tous les Français sans exception à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès ; il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine. Ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale, sans que leurs noms soient prononcés. Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespeare, qu'on prendrait pour des pièces de la foire faites il y a deux cents ans. Il y aura encore cinq volumes. Aa^cz-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ? Soufirirez-vous raff"ront qu'il fait à la France ? Il n'y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d'âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui. Ce qu'il y a d'afîreux, c'est que le monstre a un parti en France, et pour comble de calamité et d'horreur, c'est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare, c'est moi qui le premier montrai aux Fi-ançais quelques perles que j'avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m'attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Eacine et de Corneille, pour en orner le front d'un histrion bai'bare.
. . . Je sais bien que Corneille a de grands défauts : je ne l'ai que trop dit ; mais ce sont les défauts d'un grand homme, et Eymer a eu bien raison de dire que Shakespeare n'était qu'un \dlain singe. — (Extraits des Œuvres et de la Correspondance de Voltaire).
Aujourd'hui, quand un critique veut parler de Shakespeare, il commence par étudier sans prévention le théâtre de Shakespeare. Il n'oublie pas pour cela le théâtre de Racine, ni celui de Corneille, ni celui de Voltaire ; nullement : il les a au contraire très-présents
(1) Traducteur de Shakespeare.
à sa mémoire, ainsi que le théâtre d'Eschyle, celui de Sophocle, celui d'Euripide, et autant de théâtres qu'il peut. Plus il en connaît, plus il sera capable de bien juger Shakespeare. Notre inteUigence a besoin de points de comparaison, et plus ces points de comparaison sont divers et multipliés, plus nous avons d'instruction et de lumière. Quand nous n'avons lu qu'un livre, nous savons mal ce qu'il vaut ; quand nous avons lu deux livres, si ces deux livres ont entre eux une difFérence qui va jusqu'à l'opposition, voici ce qui arrive : l'un a tout notre amour, l'autre toute notre aversion ; c'est l'histoire de l'ancienne critique ; mais, quand nous avons lu dix, vingt, trente, quarante livres, quand nous avons vu combien diffèrent les styles, les sujets, les esprits, nous ne sommes plus si exclusifs, et le jour où notre bibliothèque s'enrichira d'un volume nouveau, nous saurons saisir et apj)récier son caractère original.
Le critique moderne qui a lu Shakespeare avec ces connaissances acquises et cet esprit libre de préjugés, le goûte et l'admire infaiUiblement. Mais il ne le comprend pas tout-à-fait encore. Shakespeare est plein de choses qui révoltent son goût et qui glacent son admiration : il a des termes si grossiers qu'on n'oserait pas les employer aujourd'hui dans un cabaret de bas étage, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'il met de pareilles expressions dans la bouche des gentilshommes et des dames ; il a des conversations dignes d'un soldat ivre, et ce sont non des corps-de-garde qui les entendent, mais des salons et des palais ; il a des traits d'esprit qui auraient fait rougir Trissotin, et ce sont de vrais gens d'esprit qui les commettent ; il a des scènes plus atroces que celles qui se passent chez les sauvages et chez les cannibales, et ce sont des princes qui en donnent le spectacle : Cornouailles fait lier sur une chaise le vieux Duc de Glocester,
lui arrache l'œil, et met son pied dessus pour l'écraser. . . horreur ! S'étonner, s'irriter, se scandaliser d'une chose, c'est ne point la comprendre. Le critique moderne arrive à comprendre toutes ces choses, et il ne s'en offense plus. Comment les comprend-il ? en étudiant l'histoire. La littérature est l'expression de la société : le théâtre de Shakespeare est l'image de la société de son temps.
(Lecture dans Taine, Histoire de la Littérature anglaise, livre II., chap. ii.)
On a vu dans ce siècle, en France, des jeunes gens enivrés de la poésie de Victor Hugo se mettre à mépriser Racine. Ces romantiques, fiers de leurs extravagantes hardiesses qu'ils prenaient pour l'indépendance du génie, fiers de leurs vêtements mal assortis et débraillés, de leurs gilets écarlates, de leurs grands chapeaux posés de travers sur l'oreille, et surtout de leur chevelure vierge qui leur descendait jusqu'aux reins, regardaient de la rue en éclatant de rire les belles dames et les gentilshommes, les rois et les princesses, passer dans les salons de la tragédie classique ; et, comme les gamins de Paris ont beaucoup d'esprit, ces messieurs faisaient des plaisanteries trèsspirituelles sur les perruques, sur les toilettes, sur les révérences et sur l'irréprochable tenue de tous ces aristocrates. Un philosophe qui était entré dans les salons de ce droit que l'esprit et le savoir donnent partout, s'arrêta en sortant devant ces écervelés, et leur dit :
Ou a blâmé Eacine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV ; c'est là justement son mérite ; tout théâtre représente les mœurs contemporaines. Les liéros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens
de son temps. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajas et Thersite, il en a fait des liommes du seizième siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombi-es, fils de Eené et de Cliilde-Harold. Au fond, un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre chose ; le lointain et la perspective historique ne lui servent qae pour ajouter la poésie à la vérité.
, - . Quand vous lisez les noms d'Hippolyte ou d'Achille, mettez à la place ceux du prince de Coudé ou du comte de Guiche. Le comble du ridicule ici serait de penser à Homère. Eegardez le véritable Achille, sauvage farouche, à la poitrine velue, qui voudrait manger le cœur et la chair crue d'Hector, . . . qui égorge en tas les hommes et les chevaux sur le bûcher de Patrocle, et secoue en hurlant et en pleurant ses bras rougis contre le ciel ; et mettez en regard le charmant cavalier de Eacine, à la vérité un peu fier de sa race et bouillant comme un jeune homme, mais disert, poli, du meilleur ton, respectueux envers les captives, s'attendrissant sur leur sort, chevalier parfait. . . . Quand Hippolyte parle des forêts où il vit, entendez les grandes allées de Versailles. . . Personne n'ignore assez l'histoire pour supposer que Joad soit un pontife juif; il est trop bien élevé et trop peu féroce. . . . Joad parle comme vm prélat du dixseptième siècle, et Eacine, sans le vouloir, lui a donné plusieurs traits de Bossuet. . . .
Si j'avais le plaisir d'être duc et l'honneur d'être millionnaire, j'essayerais de rassembler quelques personnes très-nobles et de grandes façons ; je secouerais toutes les branches de mon arbre généalogique pour en faire tomber quelque vieille parente dogmatique qui aurait conservé dans la solitude de la province la dignité et la politesse de l'ancienne cour, et je la prierais de m'honorer de ses conseils. J'ornerais quelque haut salon de panneaux sculptés et de longues glaces un peu verdâtres, et j'engagerais mes hôtes à se donner le plaisir de représenter les mœurs de leurs aïeux. Je me garderais de leur serrer les mollets dans des maillots et de faire saillir leurs coudes pointus pour imiter la nudité antique ; je laisserais là les malheureux travestissements grecs que Lekaiu, puis Talma, ont imposés à notre théâtre ; je leur proposerais de s'habiller comme les courtisans de Louis XIV., d'augmenter setdement la magnificence de leurs broderies et de leurs données, tout au plus d'accepter de temps en temps un casque à demi antique, et de le dissimuler par un gros bouquet de plumes chevaleresques. Je demanderais en grâce aux dames de vouloir bien parler comme à leur ordinaire, de garder toutes leurs finesses, leurs coquetteries et leurs sourires, de se croire dans im salon d'une vraie cour.
Alors, 1)0111- lii prcmiri'o lois, j(! verrais le théâtre de Eacinc, et jo jionscrais euliu l'avoir fompris. — Taim;, Nouveaux Essais de Critique et d'Histoire, Racine.
Oii peut coini)arer l'ancienne critique à cette coterie de femmes savantes où Molière nous a introduits aujourd'hui. (1) Trissotin et Vadius régnent dans le salon ; ils décident quels livres, quels tableaux, quels objets d'art y doivent être reçus. Les vieilles filles auxquelles ils font la loi sont sujettes à des vapeurs, à des évanouissements, à des migraines ; elles tombent en pâmoison à la vue de certains ouvrages, et s'écrient comme Louis XIV. à qui on montrait les chefs d'œuvre des peintres Hollandais : " ôtez-moi ces magots !" Elles ont la vue faible, elles mettent des lunettes pour lire ; mais voici le malheur : quand elles lisent un poëte classique, elles mettent des lunettes anti-classiques ; quand elles lisent un poëte romantique, elles ont des lunettes anti-romantiques ; quand elles lisent de la poésie protestante, elles portent des lunettes anti-protestantes, et quand elles lisent de la poésie catholique, une paire majestueuse de lunettes anticatholiques surmonte leur vénérable nez.
On peut comparer la critique moderne aux musées des grandes capitales ou à ces expositions universelles et internationales que nous avons vues récemment à Paris et à Londres. Quand nous nous promenons au milieu de ces richesses de tous les peuples de la terre, nous oublions si nous sommes Anglais, Français, Allemands, Espagnols, Italiens, Russes ou Américains, et nous sortons de là l'imagination éblouie des merveilles du génie de l'homme.
3 Décembre.
(1) Nous avions terminé ce jour-là la lecture des Femmes Savantes commencée dans une séance précédente.
Hi E T T I^; E
ÉCUITE À l'occasion D'uN PASSAGE DE LA
QUATRIÈME CAUSERIE. (i)
Monsieur,
"AuTHORS," you said, " might be divided into two classes, those who admire themselves, and those who are not aware that there is anything in themselves to admire," and you added that you thought the latter class had almost died out, May 1 go further, and question whether it ever existed ? Humility is undoubtedly the most exquisite of grâces, and the more people know, the more they are aware of the depths of their own ignorance, or, to use an illustration I heard lately, the larger the circle of light becomes, the better we are enabled to judge of the extent of the surrounding darkness.
But, on the other hand, did any one ever possess genius without an instinctive consciousness of that genius? And still more, is not a certain amount of confidence in intuitive power an indispensable qualification to those who would produce anything
(1) Voyez page 81.
great ? I bclieve tliat want of confidence lias " nipt in the bud " niany a work ^^•llicll might liave donc honour toits author, and helpcd to enligliten mankind ; for, as bas been well said "Boldness bas genius, power, and magie in it." Longfellow says " We judge ourselves by what we feel ourselves capable of doing ;" and surely no great poet, no sublime composer, no glorious painter ever judged bimself incapable of great tbings. Often bas tbe world's admiration, tbe récognition of contemporaries come too late to sootbe tbe yearning spirit of tbe noble tbinker ; but did not some inner consciousness reveal to Homer, as be wandered old and blind from city to city, that a time would arrive when eacb would vie witb each for tbe bonour of being bis birtbplace ? Wlien Corregio dragged bimself home to die, laden with tbe copper coins, in wbicb the meanspirited canons of Parma Cathedral had paid him only half tbe paltry sum originally promised for bis " Assumption of the Virgin," was not bis bitterness of spirit, under tbe treatment he bad received, caused by bis sensé of the genius of bis picture, genius wbicb afterwards drew from Titian the exclamation: " Were I not Titian, I w^ould wish to be Corregio !"
True it is that " many a flower is born to blush unseen, and waste its sweetness on tbe désert air," while on the other hand, Jean Ingelow bas given to " Honours" a voice of exquisite irony to tell of some favoured candidate for distinction,
" It may be, of ail voices sublunar The only one lie echoes we did try ;
We may hâve corne upon tlie only star Tliat twinkles in his sky."
But I am much mistaken if the flower has not discovered that its perfume is sweet, although no one may hâve passed by to benefit by the fragrance, — and if the SQCcessful but médiocre aspirant for honours is not perfectly aware of his own mediocrity.
Do you remember the anecdote of Michael Angelo, when architect of St. Peter's, how in reply to the interférence of the Cardinals, he exclaimed : "I will not be accountable to you for declaring ail that I do, or intend to do ; it is yours to provide money and keep ofF thieves ; to build St. Peter's is mine." Had the painter not been conscious of inborn genius, would he hâve uttered such a reply ?
And turning from the paths of art and literature, what is it which enables a great gênerai to resist untoward circumstances, to defy unkind criticisms emanating from those at a distance who cannot possibly judge of his Une of conduct, and to hazard réputation, honour, and life, but the consciousness of his own powers ?
Self-reliance, it seems to me, is very différent from presumption, and the conscious possession of genius is not vanity. I believe that every author, who has any claim to merit, reviews his own productions with almost the same criticism as he would bestow on those of another man ; — that he is perfectly aware of his own failures, and at the same time knows when he has done well, — whether the meed of famé be accorded to him or not, — whether he spends his life in obscurity, and dies
" to fortune and to lame uiiknown," or is delugcd with honoLirs in liis litetiine, and finds a last carthly resting place in Westminster Abbey.
Lettre écrite à l'occasion de la Cinquième Causerie.
Monsieur,
You bave invited us to consider tbe art of criticism, its relative value to literature, also some portion of tbat literature itself. It is iiideed impossible not to acknowledge bow valuable a servant of tbe public tbe true critic is ; for tbis same public, with its closely cberisbed préjudices and ideas, and its ever insatiable désire for sometbing new, bas not tbe patience, if it bas tbe abiiity, to give a due considération to tbe many literary petitioners wbo seek to excite its attention and win its praise. An autbor bas not fair play, unless bis hearers will pause to ^veigh bis évidences, even wben tbey run counter to tbeir own conclusions, and defer to judge him, till tbey duly understand bis claims ; tbe popularity wbicb novelty gives bas but a sballowfoundation, wbich is always liable to be swept away by a cunning adversary "VN'bo makes easy partisans among those, wbose désire is ratber to be dazzled tban convinced.
Hère tbe critic steps in to tbe rescue ; and to do really good service, be must divest bimself of ail personal and party feeling ; be must bave a large patience to bear ail tbat bas to be said on both sides of tbe question ; knowing tbat whether tbe subject under discussion
be questions of policy, history, philosophy or what not, there is generally some tolerable amount of truth on eithei' side. It is to iveigh thèse truths that we call upon him, and require his aid to tell us what the resuit of the argument is as a whole : we can find out the merits of the détails for ourselves. The critic also must be brave and truthful ; he must not yield himself without protest to the éloquence and grâce of a Macaulay, if in writing history he is tempted to gloss over a fact, that he may polish a sentence or exaggerate the wrongdoings of a party whose political opinions are différent from his own ; neither may he spare a Dickens, who over-writes himself, for the sake of pleasant evenings spent with Pickwick, or in listening to the chirping of the ' Cricket on the hearth' ; he must reprove with the faithfulness of a Bossuet, with the courtesy and tact of a Fénelon ; he must above ail things avoid that "jalousie de métier," which is too plainly discernible in Voltaire's condemnation of a brother artist : "un fumier où se trouvent quelques perles," w^hen applied to a Shakespeare, is not criticism, but abuse ; that broad clumsy weapon which strikes at random, and scarcely wounds. It is the keen edge of satire in the mouth of a Talleyrand, which cuts to the quick.
The historical critic bas a difficult task, because, as bas been well observed, he can not easily place himself in the position of those whose actions he would judge, seeing that he knows beforehand the resuit of this or that move ; how trivial in reality was the danger that had seemed so threatening, — how great was that, un-
foreseen, whicli actually did hefall ; and he can the less readily apprehend the indécisions and false moves in the early chapters of the story, because he must read them in the light of the last.
The philosopher's critic should be caret'ul not to reject an idea because it is new, nor yet to refuse it if it be old ; though, as you justly remarked, Monsieur, there seems to be more need in the présent day toestablish the old truths, than to seek for new ones. He shoukl especially deprecate the tendency of the présent day to reject ail guides but reason, and might reraind the philosopher how much he is obliged to take pn faith, whether he will or no, every day that he lives ; that this same boasted reason not unfrequently revolves upon a pivot round the same narrow circle of selfish egotism which neither gladdens nor satisfies ; that it must consume itself and extinguish, unless it learns to soar upward to the light from whence it borrows its feeble glimmer, and tinds at once the humility and the glory of losing itself, the finite in the Infinité.
There is still one more critic of whom we would speak, the poet's critic : but instead of reviewing him, it will be best perhaps to go with him, and seek to discover what the poet's mission is to his less gifted fellow-mortals, that we mav be able more readilv to appreciate the respective claims of the two poets to whom our attention has been specially drawn. Racine and Shakespeare, to the golden apple of merit.
The highest part of the poet's task, as it seems to me, is not to represent men as they are, but as they ought
to he : not to set before them continually a copy of themselves, too often engrossed by material objects, blindée! by ambition, corrupted by the love of gain ; nor even witb a poet's license, to seek to beguile them continually with false pictures of life which an every day expérience falsifies, or deal out too freely a ' poetic justice,' which overtakes few but 'poetic criminals:' but he should appeal to that nobler nature within them which they try to stifle ; and while inviting and beguiling them to breathe with him a purer atmosphère, he should strive to be not only their friend and companion, but the guide and the voice of their better selves. (1) If this be indeed a poet's mission, then Shakespeare,
(1) Il peut être intéressant de connaître, sur cette question controversée et controversable, les opinions des poètes eux-mêmes. Shakespeare s'exprime ainsi, par la bouche de Hamlet parlant aux comédiens (acte m., scène 2) : " Suit tiie action to the word, the Avord to the action ; with this spécial observance, that you o'er-step not the modesty of nature : for auythin.i^ so overdone is from the purpose of playing, lohone end, hoth at the Jirst, and now, was, and is, fo JiohL as 'twere, the mirror vp to nature ; to sheiD virtue her own fealure, scornheroivn image, and the very âge ai.dhody, of the lune, hin forni and pressure." Sophocle disait: "J'ai peint les hommes tels qu'ils devraient être; Euripide les peint tels qu'ils sont." La Bruyère s'est emparé de cette expression dans son parallèle entre Corneille et Racine. '* Corneille," dit-il, " nous assujettit à ses caractères et à ses idées. Racine se conforme aux nôtres ; celui-là peint les hommes tels c^u'ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont." jMolière, dans La Critique de V Ecole des Feni)nes (scène vu.), soutient que la comédie est plus difficile à écrire que la tragédie, parce qu'elle est plus naturelle, et voici ce qu'il fait dire à Dorante : " Je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination c[ui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez des hommes, il iaut peindre d'après nature. On veut que ces poi'traits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites connaître les gens de votre siècle." — Nous sommes revenus plus d'une fois sur cette question du réel et de l'idéal dans l'art ; voyez, en particulier, la Sei^tième et la Douzième Causerie.
as a poet, has unquestionably erred ; lus plays are too faithful copies of the men of his period. But it seems to me that we should judge Shakespeare more fairly as a dramatist : he wrote for the stage, which represents things as they are : it is a mirror, in which the world sees reflected its virtues, vices and passions, that it may know itself. We are ail inclined to be somewhat ' blind to our faults,' and a little too * kind to our virtues ; ' but hère, as Shakespeare says, ' a spade is called a spade ; ' and we may not unfrequently start back with amazement from our own portraits. Racine too wrote for the stage ; his draraas are rich in éloquence, polish, knowledge of human nature ; his female characters especially, are finely drawn : but his powers are restrained by the exigencies of rhyme, a style which though musical, is liable to become monotonous ; his pages, though free from ail expressions that could offend the most sensitive critic, are somewhat too courtly ; the formality and restraint of being in such august company, is after a time a little fatiguing. But with Shakespeare we are at once at home ; his phrases are not eut to measure, much of his talk is * familiar in our mouths as household words ;' we need not to don our best attire, or suppress our thoughts and feelings, when we are in his company, for he is one of ourselves, his presencebrightens our firesides, and he has amused and taught us, before ever we are aware. His fault, and it is a great one, is a rough emphasis of speech far too regardless of our politer ears ; but we plead for him, that it was the manners and customs of those good old times, which knew not the
evil of it ; that even if Shakespeare, by his wonderful universal knowledge, could hâve foreseen the day when thèse manners would ofFend, and had dressed his heroes in the more correct garb of our time, the garments would hâve been a misfit ; and that after due allowance made, perhaps the worst that can be said of his rough heroes is, that they are hke the good old EngHsh oak with the bark on. We take off this rough outside nowaday, and give a polished surface which is pleasanter to the eye and less hable to friction ; but not the less then than now, does the good tree ring sound and true to the very core.