SIXIÈME CAUSERIE
Jugement de Chateaubriand sur Byron. — Comment ce jugement est instructif. — Grandeur et modestie de Goethe. — Ossiau et Maepherson. — Les hommes de génie dépendent les uns des autres et du monde qui les entoure. — INIélancolie et personnalité de la poésie moderne.— Charmes de la lecture en commun.
Chateaubriand entrant un jour chez une dame de ses amies (c'était, je crois, la fille de la Marquise d'Aguesseau), aperçut sur une console un buste qu'on venait d'y placer. Le sourire sur les lèvres il s'approcha, et demanda qui c'était. " C'est Lord Byron," lui répondit-on. A ce mot il fit un geste en arrière, et son sourire se métamorphosa soudain en grimace. L'orgueilleux vicomte ressentait presque comme une offense un honneur de la sorte rendu en sa présence à un poëte, son contemporain et son rival. On peut douter s'il exista jamais dans toute l'histoire de la littérature un homme plus personnel et plus vaniteux. Il avait contre Lord Byron un grief particulier et terriblement grave, le même grief que nous lui avons déjà vu contre Madame de Staël : Byron n'avait jamais parlé de lui ; crime d'autant plus impardonnable que l'auteur de Childe Harold était, aux yeux de l'auteur de René, non pas un frère précisément, mais quelque chose d'assez semblable à un fils. N'avoir point une seule fois cité son nom, c'était donc, dans la pensée de Châ-
teaubriand, plus qu'une simple injustice de la part de Byron, c'était de l'ingratitude.
Lisons les quelques pages que l'historien de la littérature anglaise a consacrées à son grand contemporain ; elles sont très-amusantes; j'ajoute qu'elles sont trèsinstructives : mais ce n'est pas sur Byron qu'elles sont instructives, c'est sur Chateaubriand : elles jettent sur son caractère autant de lumière qu'en pourraient jeter plusieurs anecdotes ou toute une biographie. — Il y a pour les livres bien plus d'une manière d'être instructifs ; si un livre ne nous apprend rien sur le sujet dont il parle, il peut nous apprendre quelque chose sur son auteur, sur ses goûts, sur la tournure de son esprit, sur ses principes, ses opinions, son humeur : si l'auteur est une personne sans importance, son livre peut nous apprendre quelque chose sur le tempéramment de la nation à laquelle il appartient, sur les passions et sur les idées de l'époque où il écrivit, sur la société, l'église, la secte, l'école ou la coterie dont il était membre ; il peut, à tout le moins, nous faire faire d'utiles réflexions sur l'ignorance et la vanité humaines. C'est dans ce sens qu'on a pu dire avec une parfaite vérité qu'il n'y a point d'écrit si médiocre ou si mauvais, dont on ne puisse tirer quelque chose de bon. Goethe disait, en parlant de V Histoire de Napoléon par Sir Walter Scott : " On peut reprocher à Walter Scott dans son histoire de Napoléon de grandes inexactitudes et une grande partialité; mais justement ces deux défauts donnent selon moi une grande valeur à son ouvrage ; son livre n'est pas du tout un document pour l'histoire de France ; mais c'en est un pour l'histoire d'Angleterre." Un abbé nommé Le Blanc publia, au siècle dernier, un méchant livre intitulé Lettres d'un Français sur les Anglais j je ne connais rien de plus joli que l'épigramme
que Gibbon a faite sur cet ouvrage : " Lettres d'un Franrais, oui ; sur les Anglais, non ; le pauvre abbé Le Blanc !" — Ecoutons maintenant Chateaubriand :
Jl y îvura peut-êtro quelque intérêt à remarquer dans l'avenir (si pour moi il y a avenir) la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fond d'idées, des destinées, sinon des mœurs, à peu près pareilles : l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France ; tous deux voyageurs dans l'orient, assez souvent l'un près de l'autre, et ne se voyant jamais : seulement la vie du poëte anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne.
Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe-Harold il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de V Itinéraire.
Au commencement de mon pèlerinage, je repi'oduis l'adieu du sire de Joinville à son château ; Byron dit un égal adieu, à sa demeure gothique.
Dans les Martyrs, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome.
" Notre navigation fut longue," dit-il "Nous vîmes tous
ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux
Nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous était Egine, à droite le Pirée, à gauche Corinthe. Ces villes, jadis si florissantes, n'offraient que des monceaux de ruines. Les matelots même parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardait le silence ; chacun tenait ses regards attachés à ces débris ; chacun en tirait peut-être secrètement une consolation dans ses maux, en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose, comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avaient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités. . . . Mes jeunes compagnons n'avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux ; moi, je m'étais déjà assis avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe."
Lisez maintenant Lord Byron, quatrième chant de Childe-Harold:
As my bark did skim
The bright bkie waters with a fanning wind, Came Megœra before me, and behind JEigiua, lay, Piraeus on the right,
And Corintli on the left ; I lay reclined Along tlie prow, and saw ail thèse unité lu ruin
The Eoman saw thèse tombs in his own âge, Thèse sepulchres oi cities, which excite Sad wonder, and this yet surviving page The moral lesson bears, drawn from such pilgrimage.
Le poëte anglais est ici, comme le prosateur français, derrière la lettre de Siilpicius à Cicéron, (1) mais une rencontre si parfaite m'est singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au rivage, où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines.
J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec Lord Byron dans la description de Home : les Martyrs et ma Lettre sur la Campagne romaine ont l'inappréciable avantage pour moi d'avoir deviné les inspirations d'un beau génie. M. de Béranger, notre immortel chansonnier, a placé dans le dernier volume de ses Chansons une note trop obligeante pour que je la rapporte en entier ; il a osé dire, en rappelant le mouvement que j'ai imprimé, selon lui, à la poésie française : "L'influence de l'auteur du Génie du Christianisme s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René.''*
S'il était vrai que Eené entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène sous des noms divers dans Chiide- Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour; si par hasard Lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer ? J'étais donc un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au pouvoir ! Lord BjTon peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français, ses contemporains ? n'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les jovirnaux an-
(1) Ces lieux-communs se trouvent en effet dans la lettre célèbre que Sulpicius écrivit à Cicéron pour le consoler de la mort de sa fille Tullia, et c'est tout simplement cet ancien souvenir de collège qui a inspiré et Byron et Chateaubriand. — " When Tully," dit Sterne, " was bereft of his dear daughter Tullia, at first he laid it to his heart, — he listened to the voice of nature, and modulated his own unto it. — O, my Tullia ! — my daughter! — my child !— Still, still, still,— it was, o, my Tullia !— my Tullia ! Methinks I see my Tullia, I hear my Tullia, I talk with my Tullia. — But as soon as he began to look into the stores of philosophy, and consider how many excellent things might be said upon the occasion, — nobody upon earth can conceive, saya the great orator, how happy, how joyful it mads me." — Tristram Shandy, v., 3.
glais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans auprès d» lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le New-Times a fait un parallèle de l'auteur du Qénie du Christianisme, et de l'auteur do ChiMe-JIaroU ?
Point de nature, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre ; on craint de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature. Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à l'empire ; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose ici-bas ; mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré : c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour Madame de Staël et pour Lord Byron.
Au surplus, un document trancherait la question si je le possédais. Lorsque Atala parut, je reçus une lettre de Cambridge, signée Q. Gordon, Lord Byron. Lord Byron, âgé de quinze ans, était un astre non levé : des milliers de lettres de critiques ou de félicitations m'accablaient ; vingt secrétaires n'auraient pas suffi pour mettre à joux cette énorme correspondance. J'étais donc contraint de jeter au feu les trois quarts de ces lettres, et de choisir seulement, pour remercier ou me défendre, les signatures les plus obligatoires. Je crois cependant me souvenir d'avoir répondu à Lord Byron ; mais il est possible aussi que le billet de l'étudiant de Cambridge ait subi le sort commun. En ce cas, mon impolitesse forcée se sera changée en offense dans un esprit irascible ; il aura puni mon silence par le sien. Combien j'ai regretté depuis les glorieuses lignes de la première jeunesse d'un grand poëte !
Ainsi Byron n'a jamais nommé Chateaubriand, soit dans ses poèmes, soit dans sa conversation, soit dans ses lettres, (1) Faut-il, avec Chateaubriand, accuser de ce silence la vanité blessée ou la jalousie du noble Lord? Je ne pense pas qu'une telle supposition soit nécessaire. Dans le cas où il aurait eu quelque motif mauvais ou bon d'inimitié contre l'écrivain français, un froid silence
(1) J'ai rencontré depuis, dans lea Conversations de Lord Byron recueillies par Medwin, le nom de Chateaubriand mentionné une fois. — Voyez Dixième Causerie.
n'eût guère été conforme à sa nature ; n'aurait-il pas bien plutôt poursuivi son ennemi d'invectives et d'épigrammes semblables à celles dont il n'a cessé de harceler Southey? Si on me prouvait que B5Ton n'a jamais lu une page de Chateaubriand, je n'en serais pas très-surpris. Je crois qu'il pouvait écrire Childe-Harold, le Corsaire, Lara, Manfred, le Giaour et tous ses poëmes sans connaître Rene\ 11 est certainement redevable à Goethe bien plus qu'à Chateaubriand, pour la création d'un de ses héros au moins, de Manfred. Voici cependant ce qu'il écrit dans une de ses lettres : "Je n'ai jamais lu le Faust de Goethe ; car je ne sais pas l'allemand ; maisMatthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en fus très-frappé. Néanmoins, c'est le Steinback et la Jungfrau, et quelque chose d'autre encore, bien plus que Faust, qui m'ont fait écrire Manfred." Ainsi Byron n'acceptait que jusqu'à un certain point et tout ensemble récusait la parenté de Goethe. Mais Goethe, le plus grand poëte de ce temps-là et de tout le siècle, avec quelle grâce il faisait bon marché de l'originalité de ses propres ouvrages, et comme il se montre plus modeste que Byron et que Chateaubriand ! "Au fond, dit-il, nous avons beau faire, nous sommes tous des êtres collectifs ; ce que nous pouvons appeler vraiment notre propriété, comme c'est peu de chose ! et par cela seul, comme nous sommes peu de chose ! tous, nous recevons d'autrui, tous nous apprenons, aussi bien de ceux qui existaient avant nous que de nos contemporains. Le plus grand génie lui-même n'irait pas loin
s'il était obligé de tout prendre en lui-même
Tous les ans, je lis quelques pièces de Molière, de même que de temps en temps je contemple les gravures d'après de grands maîtres italiens. Car de petits êtres comme
nous ne sont pas capables de garder en eux la grandeur de pareilles œuvres ; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions. On parle toujours d'originalité, mais qu'entendoii par là ? Dès que nous sommes nés, le monde commence à agir sur nous, et ainsi jusqu'à la fin, et en tout. Nous ne pouvons nous attribuer que notre énergie, notre force, notre vouloir. Si je pouvais énumérer toutes les dettes que j'ai faites envers mes grands prédécesseurs et mes contemporains, ce qui me resterait serait peu de chose." Ailleurs, il dit encore: "On élève souvent des doutes sur l'originalité de tel ou tel homme célèbre, en montrant les sources où il a puisé ses idées : c'est parfaitement ridicule. On pourrait aussi bien, à propos d'un homme qui se porte bien et qui paraît bien nourri, faire des recherches sur les bœufs, les moutons et les porcs qui ont servi à sa nourriture et lui ont donné des forces. Nous apportons bien avec nous des facultés, mais nous devons notre développement aux mille influences d'un monde infini. De ce monde nous nous approprions ce que nous pouvons et ce qui nous convient. Je dois beaucoup aux Grecs, aux Français ; je dois infiniment à Shakespeare, à Sterne, à Goldsmith. Le principal, c'est d'avoir une âme qui aime le vrai et qui le prenne là où elle le trouve." Voilà la vérité exprimée dans sa parfaite mesure. Il n'est pas nécessaire, il n'est pas juste d'accuser Byron de plagiat ; (l) mais il est vrai de dire que ni Monfred, ni Childe-Harold, ni René non plus, ni Werther, ni même Faust, le plus grand poëme du XTX«siècle, ne sont des inventions absolument originales.
Parmi les œuvres plus anciennes qui ont eu de l'in-
(1) S'il n'a pas volé Chateaubriand, il en a volé d'aiitres. — Voyez, sur les plagiats de Byron, la fin de la Neuvième Causerie.
fluence sur la littérature de cette époque, je crois qu'il faut placer en première ligne les poèmes d'Ossian ou les prétendus poëmes d'Ossian édités par Macpherson. C'est une destinée vraiment bien sévère que celle de la réputation de Macpherson. Son nom est devenu symbole du mauvais goût littéraire comme de la mauvaise foi littéraire ; les meilleurs critiques de notre temps, Macaulay entre autres, ne peuvent se moquer assez des badauds qui ont pris et qui prennent encore au sérieux les pastiches de cet imposteur. Et pourtant il y a un moment dans la vie, à l'âge où nos rêveries peuvent suivre pendant des heures les nuages qui passent, et compter au crépuscule les étoiles qui s'allument l'une après l'autre dans l'ombre croissante, il y a, dis-je, un moment dans la vie, où Ossian, tel que Macpherson nous l'a donné, est pour nous la source de toute poésie. Pareillement, à l'aurore de notre siècle, le vieux barde du Nord a été l'Homère de toute une génération de poètes. Les vagues sons, ou les échos affaiblis et défigurés de sa harpe, ont ému, ravi, inspiré la jeunesse de Chateaubriand et celle de Goethe. Dans les Souffrances du jeune Werther, tout à la fin du roman, Werther lit avec Charlotte quelques pages d'Ossian, et cette lecture leur cause à tous deux une émotion violente qui précipite la terrible catastrophe. Je ne sais pas si les vers que je vais vous dire sont de Macpherson ou d'Ossian ; mais, à n'en pas douter, ils sont d'un poëte, et pour les aimer cela me suffit :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d'azur au sein du firmament
Que regardes-tu dans la plaine ?
La tempête s'éloigne et les vents sont calmés ; La forêt qui frémit pleure sur la brxiyère ; Le phalène doré, dans sa course légère,
Traverse les prés embaumés.
Que clicrclies-tu sur la terre endormie ? Mais déjà vers les monts je te voia l'abaisser; Tu fuis en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près do s'effacer.
Etoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la uuifc, Toi que regarde au loin le pâtre qui cliemino, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, Etoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherclies-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Où. t'en vas-tu, si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête . . . Etoile de l'amoiu", ne descends pas des cieux ! (1)
Ossian, ou son moderne interprète, n'a pas été le seul précurseur de la littérature romantique. En Angleterre et en Ecosse, Robert Burns,Wordsworth, Thomas Moore, Shelley, Southey, Coleridge, toute une pléiade de poètes essentiellement différents d'Addison, de Pope, et de Goldsmith, ont précédé Byron dans le chemin où il devait les suivre tout en reniant leur exemple. En Allemagne, Herder, Lessing, d'autres grands hommes encore, parmi lesquels je tiens à nommer Kant, le père de la philosophie moderne, ont précédé Goethe et lui ont préparé les voies. (2) En France, Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint Pierre ont légué leur héritage à Chateaubriand. Ajoutez à cette influence immédiate des contemporains, d'autres influences plus lointaines, mais tout aussi puissantes : les vieilles légendes curieusement recherchées, le moyen âge exploré et découvert, Shakespeare étudié à nouveau, Dante lu et compris pour la première fois. Ajoutez enlSn à toutes
(1) Traduction ou, si l'on veut, plagiat d'Alfred de Musset dans le Saule.
(2) L'opposition des idées de Kant et de Goethe n'empêche pas une certaine filiation générale.
ces influences celle de l'esprit public, avide à la fois de naturel et de nouveauté ; impatient de tout joug, et voulant voir aussi dans la poésie cette liberté qui se donne carrière, ici dans les rêveries des philosophes, là dans les actes d'héroïsme, de violence ou de licence de la Révolution ; ennemi du passé, tourné vers l'avenir, mais en même temps incertain de l'avenir, et rempli d'une mélancolique tristesse au milieu des ruines amoncelées. Le génie, selon la définition d'un penseur anglais, consiste simplement à donner une voix aux instincts inarticulés de la foule. Cette voix, Lord Byron l'a fait entendre, Chateaubriand l'a fait entendre, Schiller et Goethe l'ont fait entendre. Ils n'ont pas été pour cela les échos les uns des autres ; s'ils ont été des échos, c'est d'un seul et même monde, dont les douleurs, les aspirations vers le ciel, les blasphèmes, les gémissements, les cris de désespoir ou les cris d'espérance, exhalaient de beaux sons en traversant leurs âmes, comme les souffles qui passent dans des harpes éoliennes. Un homme de génie n'est pas une puissance indépendante, isolée, et naissant tout-à-coup dans un sol sans culture, à la manière d'une plante parasite ; il a des devanciers qui l'annoncent et le préparent ; il a des contemporains qui l'entourent, et au miheu desquels il élève sa cime majestueuse ; il a aussi des frères qui sont ses égaux, et dont la vue le garde, ou du moins devrait le garder, d'un trop insupportable orgueil. Le célèbre humoriste allemand, Jean-Paul, a comparé la poésie à un orage qui féconde et rafraîchit la terre : cet orage ne se forme pas en une heure ; pendant plusieurs jours, des vapeurs, des nuées légères s'élèvent de la surface du sol desséché ; le gros nuage bronzé qui porte l'éclair dans ses flancs, s'étend peu à peu sur le ciel tout entier ; enfin il éclate, et ar-
rose des torrents d'une pluie bienfaisante la France, l'Angleterre et l'Allemagne.
Cette image convient-elle à la poésie de Byron et de Chateaubriand ? Est-ce une pluie bienfaisante, une pluie qui féconde et qui rafraîchit, celle qu'ils ont versée sur notre pauvre terre ? Hélas, non ; c'est une pluie accompagnée de vent et de grêle, une pluie qui fait des ravages et qui trompe l'espérance du sol altéré. Mais il ne faut pas les blâmer trop sévèrement ; ils n'ont fait que rendre ce qu'ils avaient reçu.
Qu'est-ce que cette sombre mélancolie qui est au fond de leurs poëraes, et de toute la littérature appelée romantique? D'oij vient-elle? Jusqu'où est-elle allée de nos jours chez les petits poètes, inteUigences médiocres et hommes sans caractère, qui en ont fait abus ? Est-ce un sentiment tout moderne ? Existait-il dans l'antiquité ? Ne peut-il pas se ramener à un autre sentiment plus général, la personnalité des écrivains, et ce sentiment, la personnalité, ne constituerait-il pas l'essence même de la poésie moderne ou romantique ? Ne serait-ce pas là ce qui la distingue profondément de la poésie antique ou classique ? Voilà des questions bien intéressantes. Nous les aborderons toutes. Mais auparavant, je veux vous placer et me placer avec vous en face d'un des monuments les plus beaux de cette littérature personnelle et mélancolique. Je veux vous lire René.
Ces lectures en commun sont à n;es yeux le plus grand charme de nos réunions ; elles vous plaisent aussi, je le suppose ; vous avez dû être bien aises, l'autre jour, de refaire connaissance avec cet éternel Molière, qu'on ne peut assez relire parce qu'il n'est pas possible d'atteindre le fond de ses richesses ni d'en embrasser l'étendue, et vous êtes sans doute curieuses d'entendre aujourd'hui
René, ce chef-d'œuvre de Chateaubriand, avec lequel plusieurs d'entre vous vont peut-être faire connaissance pour la première fois ; mais je ne puis répondre que de mes propres sensations. Eh bien, aucune expression ne'saurait exagérer le plaisir que j'éprouve à lire avec vous de belles pages de poésie ou de prose. Il n'y a que la musique, je parle de la vraie musique, qui puisse me donner d'aussi vives jouissances. Seul avec moi-même, relirais-je René, aurais-je relu les Femmes Savantes, sans autre but que de passer délicieusement une heure ? ce n'est guère probable. Il faut une occasion comme celle de nos réunions littéraires pour me faire rouvrir mes vieux auteurs. Et, quelle différence entre une lecture solitaire et une lecture non pas précisément publique, mais, ce qui vaut bien mieux, faite devant un auditoire peu nombreux et choisi, qui sait comprendre, apprécier, sentir! Aussi, j'attends le retour du jeudi avec l'impatience de l'écolier qui, enfermé durant huit longs jours entre les murs d'une pension, voit lentement arriver l'heure où il pourra prendre la clef des champs et respirer l'air de la campagne oii il est né. Condamné toute la semaine à un métier sans intérêt et sans dignité qui n'est point ma vocation et qui ne restera pas ma carrière, je me livre avec joie à une occupation plus libérale, comme à la plus douce des récréations, et je me console un instant, sur les hauteurs de la littérature, du plat enseignement de la grammaire française. (Lecture de René.)
10 Décembre.