‹ Causeries guernesiaisesChapitre 14 sur 27 · SEPTIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CAUSERIE

René. — L'école de Eené. — Une parole de Goethe. — La poésie classique et la poésie romantique. — JjAntigone de Sophocle. — L'Oreste d'Eschyle. — Euripide. — Aristophane. — Virgile et Lucrèce. — Rome. — L'invasion des Barbares. — Le christianisme. — Homère et l'épopée chrétienne. — Le di'ame moderne. — Le sentiment de l'honneur.— L'amour. — Bornéo et Juliette. — Hamlet. — La Renaissance. — Le siècle de Louis XIV. — Racine. — Le dix-huitième siècle. — Voltaire, Addison et Pope. — L'Allemagne et Gottsched. — Le mouvement romantique au dix-neuvième siècle. — La poésie lyrique. — Le drame. — L'épopée. — Goethe et Victor Hugo. — Avenir de la poésie.

Mesdemoiselles,

Vous avez été frappées sans doute, dans notre dernière lecture, des paroles sévères, presque dures, par lesquelles le père Souël, rompant enfin son silence, gourmande le mélancolique René : "On n'est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. . . . Que faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? . . . Jeune présomptueux, qui avez cru que l'homme se peut suffire à lui-même ! La sohtude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu ; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une

secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable." Voilà la morale de l'histoire. Mais la morale de l'histoire ne réside pas seulement dans ces paroles du missionnaire. Vous avez dû remarquer que René, en racontant sa mélancolie, ne cesse pas de se la reprocher. Il ne la donne point comme le dernier résultat de la sagesse ni comme un exemple à suivre ; il la déteste et la maudit. Certes, il est bien malheureux ; sa misère est profonde, incurable peut-être ; mais elle n'est ni cherchée, ni voulue, ni contente d'elle-même. On sent à certains élans de son âme que tout espoir n'est pas entièrement perdu. *' Ah ! qui n'a senti quelquefois," s'écrie-t-il, " qui n'a senti le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme à la fontaine de la vie ! Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption, et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste ?" René rêve, mais la rêverie n'a pas fait évanouir en lui la raison. Cependant il ne guérit pas ; le mal qui le consume ne lâche point sa proie. " Pressé par les deux vieillards," dit Chateaubriand, " il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur ;" et le grand écrivain termine son récit par un de ces traits simples et magnifiques, qui tiennent lieu de toute une suite de développements, et offrent à l'imagination des lecteurs un tableau complet: "On montre encore un rocher où il allait s'asseoir au soleil couchant."

René a laissé une postérité déplorable. En héritant de la mélancolie, du vague, de l'oisiveté rêveuse et de la sombre désespérance de son père, elle n'a hérité ni de sa raison ni de la noblesse de son âme. Les frères de René, Childe-Harold, Manfred, Faust, Werther, ont comme lui leur grandeur ; mais leurs enfants sont aussi piteux que les siens, et je ne connais pas dans la litté-

rature de spectacle plus nauséabond que celui de toute cette famille qui rêvasse, fainéantise et pleurniche. Chateaubriand en était lui-même dégoûté. "Je présume, dit-il dans son Essai sur la Littérature anglaise, que Lord Byron serait aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance que je le suis des Renés qui rêvassent autour de moi. Les sentiments généraux qui composent le fond de l'humanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables ; ils fourniront toujours des inspirations nouvelles au talent capable de les développer ; mais les manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de l'homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à cueillir dans ce champ, après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel ; on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion incessamment modifiée au gré des artistes divers qui la manient et en changent la forme."

Rien de plus sage que ces paroles. On ne peut se défendre d'un sentiment soit de mépris soit de pitié, selon qu'on aie cœur charitable ou non, quand on songe à ces centaines et à ces centaines de pauvres enfants perdus de l'art et de la littérature, qui se figurent qu'en ne faisant rien, en n'apprenant rien, en ayant des passions et des maux imaginaires, ils pourront devenir les uns de grands poëtes, les autres de grands peintres ou de grandsmusiciens. Encore, pour la musique, on peut dire que se nourrissant d'idées et de sentiments vagues, qu'elle note dans une langue vague comme ses inspirations, l'ignorance et la paresse ne sont point ses ennemies.

bien que je me représente difficilement la tête d'un Meyerbeer ou d'un Beethoven comme vide de philosophie et de science ; quant à la peinture, cet art possède au moins une partie technique et matérielle dont on ne peut sans folie évidente vouloir supprimer ou négliger l'étude ; c'est principalement en poésie que la doctrine commode: "aimez, jouissez, rêvez et pleurez," a des disciples et fait des victimes.

Il y a des jeunes gens qui croient réellement que l'étude est inutile ou même funeste à la poésie. On dirait qu'ils ont peur, en lisant les grands modèles, de perdre la fleur de leur originalité, et de rencontrer chez autrui les choses qu'ils auraient inventées. Ils oublient qu'en dépit de notre activité ou de notre inaction, nous sommes toujours fatalement soumis à l'influence de ce qui nous entoure, et que la seule manière de n'être l'esclave d'aucune influence en particulier, c'est de se livrer à toutes les influences ; que la seule manière de n'imiter aucun livre, c'est de connaître tous les livres ; que la seule manière de sauver l'indépendance et l'originalité de notre esprit, c'est d'en ouvrir la porte aussi grande que possible à l'humanité tout entière. Le voyageur qui parcourt tous les pays du monde, développe au contact des hommes les plus divers sa propre individualité ; elle gagne en liberté, en largeur, et elle s'accentue davantage : mais l'homme qui n'est jamais sorti de sa rue, n'off're qu'un type étroit du caractère de sa nation et des défauts de sa cité, — à moins qu'il ne se mette à copier l'étranger qu'il voit passer sous sa fenêtre.

Ne sachant rien, n'ayant étudié ni l'histoire, ni la philosophie, ni l'antiquité, ni la nature, nos jeunes poètes sont obligés de prendre en eux-mêmes les sujets de leurs compositions poétiques, et comme leur petite personne a

peu d'importance, leur poésie, vide de matière, est vide de toute espèce d'intérêt aussi ; non pas que le spectacle d'un cœur qui souffre le cède en beauté tragique à aucun autre : mais, pour que ce spectacle soit beau, il faut que l'individu qui se plaint, gérait, doute ou se désespère, ait une certaine grandeur morale ; il faut que sous ses plaintes, ses gémissements, ses doutes et son désespoir, on sente de la raison. Une nature noble, une intelligence élevée, ne peut rien faire, rien écrire, rien dire, qui ne soit digne d'elle ; dans les moindres vers d'un grand poète, on voit la griffe du lion. Goethe exprimait comiquement cette vérité, lorsqu'il disait en parlant de Schiller : " Schiller pouvait se tourner comme il voulait, il ne pouvait rien faire qui ne fût aussi bien que ce que les écrivains actuels produisent de meilleur ; oui, quand Schiller se coupait les ongles, il était plus grand que ces messieurs !" Sans doute ; et quand Goethe écrit deux vers sur un cornet de dragées, il est plus grand que ces messieurs quand ils font une ode en vingt strophes. Mais les petits caractères et les petits esprits ont beau s'enfler, et s'exalter, et se grandir, ils n'offrent jamais aux yeux que l'image de la grenouille qui veut imiter le bœuf. " Il faut, a dit un grand homme, être quelque chose pour faire quelque chose." Quand les poètes n'ont rien ni dans la tête ni dans le cœur, ils ont tout dit avant d'avoir parlé, et la versification remplace la poésie.

Un jour, Goethe se promenait dans son cabinet d'étude en rêvant. Tout-à-coup, il s'arrêta devant son jeune ami Eckermann, et lui dit avec cette autorité simple et naturelle qui est la vraie modestie du génie : "Ecoutez une vérité qui vous sera utile. A toutes les époques de recul ou de dissolution les âmes sont oc-

cupées d'elles-mêmes, et à toutes les époques de progrès elles s'occupent du monde extérieur. Notre temps est un temps de recul, il est personnel. Vous voyez cela non-seulement en poésie, mais en peinture et en bien d'autres choses. Dans tout effort sérieux et solide, au contraire, il y a un mouvement de l'âme vers le monde, comme vous le constaterez à toutes les grandes époques qui ont vraiment marché en avant par leurs œuvres ; elles sont toutes tournées vers le monde extérieur."

Dans la bouche de Goethe, admirateur enthousiaste et imitateur intelligent des Grecs, amant de la nature, philosophe, historien, critique, archéologue, physicien, botaniste, esprit universel en un mot, ces paroles n'étaient pas, comme vous pourriez le croire, une louange à sa propre adresse, dictée par le sentiment des mérites qui le distinguaient seul entre tous ses contemporains. Elles étaient bien plutôt un aveu de son impuissance à lui comme aux autres poètes de son temps, quelque chose d'assez semblable à un éloge de la santé fait par un malade un peu mieux portant que ses confrères de l'hôpital. Goethe s'est efforcé toute sa vie d'être un artiste impersonnel ; de refléter le monde extérieur comme un miroir parfaitement pur, sans que la moindre ombre de ses sentiments personnels en vînt ternir la glace ; de faire parler ses personnages divers suivant leur caractère et leur situation, sans jamais rien laisser voir des passions de son propre cœur ni de sa façon particulière de penser: il a réussi jusqu'à un certain point, et il est sans contredit le plus impersonnel des poètes de ce siècle ; cependant il est resté bien en deçà de l'idéal qu'il avait rêvé. "La distinction entre la poésie classique et la poésie romantique, dit-il, cette distinction qui fait à présent le tour du monde et qui cause tant de

querelles, est partie au fond de moi et de Schiller. J'avais adopté pour la poésie le procédé impersonnel, le seul qui me parût bon ; Schiller qui, au contraire, procédait d'une manière tout à fait personnelle, crut sa méthode meilleure, et ce fut pour se défendre contre moi qu'il écrivit son traité de la poésie sentimentale et de la poe'sie na'ive. ... Il me prouva que malgré moi j'étais romantique, et que ma tragédie d'Iphige'nie, par la prédominance du sentiment, n'était pas si classique et si antique que je l'avais cru."

Qu'est-ce que la poésie classique ? qu'est-ce que la poésie romantique ? Cette division, dont on a tant abusé, sur laquelle on a tant déraisonné, et qui n'est encore pour bien des gens qu'un cri de guerre, doit répondre à quelque chose de réel : montrons à quoi elle répond en effet. Ne perdons pas notre temps à réfuter les définitions inexactes, incomplètes, superficielles, qui ont été données de ces termes ; allons directement au fond des choses. Il va sans dire que nous n'apportons dans cette étude aucune autre passion que celle de la science. Le général en chef de l'armée romantique est à quelques pas de nous : salut et honneur à lui ! nous ne sommes ni ses soldats ni ses ennemis ; nous ne faisons pas de polémique, nous faisons de la philosophie littéraire ; à cette hauteur, le vain bruit des armes expire : ainsi, pour me servir d'une image du poëte Chapelain,

Ainsi le haut Olympe, à son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gi'onder le tonnerre, Et garde son sommet tranquille et lumineux.

L'art antique le plus pur a pour caractère suprême V impersonnalité. Voyez Sophocle, ce Phidias de la poésie : non-seulement il est impossible de surprendre

dans son théâtre la moindre révélation sur sa personne, sur l'histoire de son cœur, sur les phases successives du développement de sa pensée ; mais les héros qu'il met en scène sont impersonnels comme lui ; ils n'ont point de caractère ; ce sont des statues. Vous savez que les acteurs de la tragédie grecque portaient des masques destinés à grandir leurs traits et à grossir leur voix qui n'aurait pu être entendue de la foule. Ces masques, dans nos idées modernes, nous semblent la chose du monde la plus contraire à l'art dramatique ; comment peindre sur des masques immobiles le jeu varié de la physionomie, indice de chaque mouvement de l'âme ? Mais c'est que, dans le théâtre grec, les mouvements de l'âme et le jeu de la physionomie qui en est l'interprète, n'étaient pas la chose importante. L'intérêt de l'action résidait non dans les personnages eux-mêmes, mais dans les idées que les personnages représentaient : la Famille, l'Etat, la Patrie, voilà les vrais acteurs du drame antique ; ce sont ces grandes figures idéales que les Grecs voyaient sur la scène derrière les masques des héros qui n'en étaient que les symboles. — Prenons pour exemple la tragédie d'Antigone.

Deux frères ennemis, Etéocle, roi de Thèbes, et Polynice, chef de l'armée d'Argos, l'un par l'autre frappés, sont tombés morts sous les murs de Thèbes ; l'armée argienne a fui. Créon, le nouveau roi de Thèbes, ordonne que les derniers honneurs soient rendus à Etéocle, mort en combattant pour la patrie ; mais, quant à Polynice, qui voulait détruire sa ville natale, Créon fait proclamer devant tous les citoyens la défense de l'ensevelir, sous peine de la vie, afin que son corps maudit, exposé nu à la corruption, devienne la pâture des oiseaux et des chiens. Antigone, sœur du mort, ose, au mépris du décret royal, couvrir de poussière le cadavre de Polynice,

et faire des libations sur sa tête chérie. Voilà, ditesvous, une pieuse et sainte action. Non, c'est un crime ; car l'Etat est sacré, car le roi est sacré, car Jupiter qui protège la ville de Thèbes et que représente Créon, est sacré. Antigone, en désobéissant au décret, a violé les loix humaines et les loix divines : elle doit mourir. Le Chœur, organe de la conscience publique, lui adresse ces paroles sévères: "Tu as porté ton audace jusqu'au comble, et tu as violemment heurté le trône de la Justice, ô ma fille !.. La piété env^ers les morts est respectable ; mais l'autorité aux mains de celui qui gouverne est absolument inviolable." Antigone est enterrée vive, et nul ami ne donne à son sort ni larmes, ni regret :

Sans ami, sans époux, sans larmes, je m'en vais

Là-bas dans la contrée Où mes yeux du soleil ne verront plus jamais

La lumière sacrée.

De riiymen, du bonheur, l'espoir était venu

A ma jeunesse amère ; Je péris fiancée, et sans avoir connu

La douceur d'être mère.

Vierge encor, j'entre, au seuil d'un avenir plus beau,

Dans la nuit glaciale ; La mort est mon époux, et ce sombre tombeau

Ma chambre nuptiale.

Pour avoir été juste, une barbare loi

Ordonne que je meure, Hélas ! et tous les fronts se détournent de moi,

Et personne ne pleure !

Mais, si Antigone est criminelle, Créon qui l'a envoyée au supplice est impie aussi. En effet, comme le déclare le chœur, "la piété envers les morts est respectable," et le roi, en punissant la fille d'Œdipe du pieux devoir qu'elle a rendu à son frère, amasse sur sa tête la colère des dieux infernaux, sombres vengeurs des liens du sang. Jupiter ne le sauvera pas du châtiment que lui réserve Pluton. Déjà le devin Tirésias est venu l'avertir que

tous les autels étaient souillés des lambeaux arrachés par les oiseaux et les chiens au cadavre de Polynice j sous les yeux mêmes du roi, son fils Hémon, fidèle amant d'Antigone, se perce de son épée, et quelques instants après, on lui annonce qu'Eurydice, sa femme, a suivi Hémon aux enfers.

Vous le voyez, ce qui fait la grandeur tragique du spectacle, c'est l'opposition de la Famille et de l'Etat, de Pluton et de Jupiter ; ce n'est pas la lutte des passions, c'est celle des idées ; ce n'est pas la lutte des hommes, c'est celle des Dieux. Créon n'est pas un tigre altéré de sang, Antigone n'est pas une innocente victime ; mais Créon, par son mépris des liens sacrés qui unissent le frère et la sœur, soulève contre lui la juste colère des divinités infernales, protectrices de la famille ; Antigone, par sa désobéissance au chef de l'Etat, attire sur sa tête coupable le courroux de Jupiter, qui symbolise l'ordre et la loi. Le chœur, personnage de la première importance sur la scène antique, représente la conscience religieuse des spectateurs ; la guerre divine dont il est témoin lui inspire une horreur sacrée ; il rend à chaque dieu un égal honneur ; il rappelle solennellement les personnages au respect de la divinité qu'ils offensent ; il célèbre dans des hymnes magnifiques la gloire du dieu qui agit en eux, et la puissance du Destin, supérieur à tout ce qui est au cieux et sur la terre. " Le Destin est une puissance redoutable ; ni la tempête, ni Mars, ni les tours, ni les noirs vaisseaux battus par les vagues, ne peuvent lui échapper."

Voilà la tragédie classique dans toute sa pureté. Les individus n'y sont rien ; l'Etat, la Famille, la Patrie et les Dieux y sont tout. La lutte de ces grandes idées est au premier plan du tableau, et fait l'intérêt du spectacle ; le poëte laisse dans l'ombre l'analyse des

passions et la peinture des caractères ; les personnages sont tout d'une pièce comme le masque impassible qui couvre leurs traits.

Voyez Oreste dans Eschyle. Il a tué sa mère ; mais celle-ci, Clytemnestre, avait tué Agamemnon, son époux. Oreste fuit, parce qu'il est poursuivi par les Furies ; cependant sa conscience est tranquille ; ce serait une erreur profonde de croire que les Furies sont la personnification des remords qui troublent son âme : il n'a point de remords. En tuant sa mère, il a obéi aux ordres formels d'un dieu, d'Apollon, protecteur du mariage et qui voulait venger un mari lâchement assassiné par sa femme. Mais, à côté du nœud moral du mariage, il y a dans la famille d'autres liens non moins indissolubles et sacrés : ce sont les liens du sang, les liens naturels qui unissent un fils à sa mère ; ceux-là Oreste les a brisés, et voilà pourquoi les Furies, sorties des entrailles de la terre, s'acharnent après lui. Il se réfugie dans le temple d'Apollon, et embrasse la statue du dieu ; les Furies l'y poursuivent. Mais Apollon protège Oreste, et, pour lui donner le temps de fuir, il fait tomber sur l'horrible troupe un sommeil qui l'enchaîne. Vaincues par la puissance du dieu, les Furies gisent à terre dans le temple, et ronflent lourdement.

Lecture analytique des Euménides.

APOLLOK A OEBSTE.

Non, je ne te trahirai pas ; jusqu'au bout je serai ton gardien, près de toi, loia de toi, et jamais tes ennemis ne pourront parler de ma douceur. Ces furieuses, tu le vois, sont enchaînées maintenant par le sommeil : elles ont cédé à ma puissances, ces abominables filles, ces vienies. . . . Puis, hâte-toi. Elles vont te poursuivre encore et à travers le vaste continent, et sur les mers, et dans les îles ; tu vas porter par toute la terre tes pas errants. Que la pensée d'un tel danger ne te fasse point perdre coui-age. Cours vers la ville

de Pallas ; embrasse l'autique statue de la déesse. Là, nous aurons des juges, et les paroles ne me manqueront pas pour les flécliir : oui, je trouverai un moyen de te déli\Ter de ces souffrances ; car c'est moi qui t'ai persuadé de tuer ta mère.

(Oreste sort.)

Les Furies s" éveillant.

. . . La bête s'est échappée du filet ! elle court ! vaincue par le sommeil, j'ai perdu ma proie. Fils de Jupiter, c'est toi le voleur. Dieu jeune, tu as outragé de vieilles déesses. Sauver ce suppliant ! cet homme qui méprisait les dieux ! cet homme fatal à celle qui l'enfanta ! dérober à ma vengeance l'assassin de sa mère ! Et tu es un dieu ! Qui dii'a que c'était justice ? . . . .

Oreste, embrassant la statue de Minerve.

Puissante Minerve ! c'est l'ordre d'Apollon qui m'amène. Eeçois avec bienveillance un malheureux persécuté qui n'est plus impur, dont les mains ne sont plus souillées. Le meurtre est expié ; bien des temples déjà m'ont reçu ; bien des mortels m'ont salué au passage. J'ai traversé la terre et les mers, fidèle aux ordres fatidiques d'Apollon, et je viens, ô déesse, vers ton temple, au pied de ta statue : j'y reste, j'y attends ma sentence.

CHOeUE DES FUEIES.

Ni Apollon, ni la puissance de Minerve, ne pourront te sauver : tu dois périr, abandonné de tous, étranger désormais à la joie, ombre exténuée, pâture des Furies. ... Tu vas entendre l'hymne qui t'enchaîne à moi sans retour. Formons, formons un chœur; nous voulons commencer l'efirayant concert, nous voulons dire le sort que nos conseils préparent aux hommes. Nous nous plaisons à être justes. Celui qui porte des mains pures, notre courroux jamais ne le vient frapper, et sa vie s'écoule sans dommage. Mais, quand un homme a commis le crime, comme cet homme ; quand il dérobe aux yeux ses mains sanglantes, nous paraissons bientôt, justes vengeresses des morts : nous lui faisons payer le prix du sang. O ma mère ! toi qui m'as enfantée pour le châtiment des morts et pour celui des vivants ; Nuit, ma mère, entends-moi ! Le fils de Latone détruit mes honneurs: il m'a ravi ma. proie, oui, le criminel que

m'avait dévoue le meurtre d'une mère 1 — Ce concert est powr ma victime: c'est la folie, le délire, le désespoir; c'est riiymno des Furies, qui enchaîne les âmes ; c'est l'hymne sans lyre, dont le poison consume les mortels. — La Parque inflexible a pour jamais fixé mon destin : tout mortel insensé qui est devenu l'artisan du crime, c'est moi qui le poursuis jusqu'à ce qu'il descende aux enfers ; mort, il n'est même pas encore libre. — Ce concert est pour ma victime : c' est la folie, le délire, le désespoir ; c'est l'hymne des Furies, qui enchaîne les âmes ; c'est l'hymne sans lyre, dont le poison consume les mortels. — Au jour de notre naissance, le sort nous imposa cette loi, de ne point noua approcher des immortels ; nul d'entre eux ne vient non plus prendre part à nos festins. Jamais nous ne portons les blancs habits de la joie. La ruine des familles où des scélérats ont frappé en trahison leurs proches, voilà le soin qui nous occupe : oui, c'est nous qui poursuivons l'homicide après son crime ; et, si fort qu'il soit, nous l'eflaçons du monde

OKESTE A MINEBTE.

Puissante Minerve, je n'ai plus rien à expier, et ma main, eu touchant ta statue, n'y a point imprimé de souillure : je vais t'en donner une preuve certaine. Tout homicide, dit la loi, doit rester muet jusqu'à ce qu'il se soit purifié par le sang d'une jeune victime. Il y a longtemps que, dans d'autres temples, le sang des victimes et l'eau lustrale ont lavé mon forfait : c'est donc un soiu qui ne doit plus t'inquiéter. Quant à ma famille, voici mon histoire. Je suis d'Argos ; mon père t'est bien connu, Agamemnon, le chef de l'armée navale des Grecs, le guerrier par la main de qui tu as renversé de fond en comble la ville à'Ilion. Agamemnon est mort, au retour, non pas d'uine glorieuse mort, mais par la noire perfidie de ma mère, traîtreusement enveloppé dans un filet: le meurtre, elle-même le confesse, s'est accompli dans le bain. Un long temps s'écoula, et je revins de mon. exU ; je tuai ma mère, je ne le nierai point. Sa mort fut le prix du meurtre d'un père chéri. Mais ApoUon est le complice du forfait. Des maux affreux devaient déchirer mon cœur, annonçait-il, si je ne poursuivais les assassins de mon père. Décide maintenant, déesse, si j'ai bien ou mal fait. La cause est remise en tes mains : quelle que soit ta sentence, je m'y soumets. (1)

(1) Traduction de M. Pierrou.

Vous voyez la solidité des héros d'Eschyle et de Sophocle. Ce sont des statues d'un seul bloc. Ils n'ont pas, à proprement parler, de caractère ; car un caractère se compose de traits individuels, de nuances, de mille petites particularités, que les poètes ne commenceront à peindre que le jour où ils auront remplacé la contemplation de l'idéal par l'observation de la vie, et les hymnes à la gloire des Immortels par l'étude attentiv^e du cœur humain. Les personnages de la grande tragédie grecque sont des types généraux, et cette belle plasticité, qui les fait ressembler aux chefsd'œuvre de la sculpture, est le sommet de l'art classique.

Mais déjà Euripide descend de la montagne où Eschyle et Sophocle adoraient l'Eternel, et, s'arrêtant à mi-côte, il promène un regard curieux et mélancolique sur la vaste plaine où s'agitent les hommes, et qui se déroule à perte de vue devant lui. Euripide est le poëte romantique de la Grèce. Ses personnages sont plus réels, mais moins beaux ; ils connaissent l'indécision, les angoisses de la conscience, les doutes de l'esprit ; ils hésitent, ils discutent avec eux-mêmes, ils se troublent, ils pleurent, et leurs larmes sollicitent les nôtres. Comment lire, après plus de deux mille ans, sans une émotion qui attire des pleurs jusqu'au bord de nos yeux, la touchante prière d'Iphigénie'à son père, au moment où celui-ci va l'immoler pour le salut de toute la Grèce ?

O mon père, si j'avais la voix persuasive d'Orphée, pour me faire suivre des rochers en chantant, et adoucir qui je voudrais par mes paroles, ce serait là mon refuge ; mais je n'ai d'autre science que mes larmes ; voilà tout ce que je peux ; comme une suppliante, je presse contre tes genoux ce corps que celle-ci(l) a mis au monde pour toi. Ne me fais pas mourir avant le temps : il est doux de regarder la lumière ;

(1) Clytemnestre.

no ino foivc pas do voir les alninos souterrains. La première, je t'ai noiinné mon père, et tu m'appelas ta lille ; la première, penchée sur tes genoux, je t'ai donné de douces caresses et j'en ai reçu de toi. Tu me disais alors : " O ma fille, te verrai-je quelque jour dans la maison d'un puissant époux, heureuse et florissante, cojiime il est digne de moi ?" et moi je te disais, suspendue à ton cou, et pressant ta barbe que je toiu-he encore : " Te recevrai-je vieillissant, ô mon père, dans la douce hospitalité de ma maison, pour te rendre les soins qui m'ont nourrie dans mon enfance ?" Je garde la mémoire de ces paroles; mais tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir. N'achève pas, au nom de Pélops et de ton père Atrée, et de ma mère qui souffre en ce moment une douleur égale à celle de l'enfantement. Qu'y a-t-il entre moi et les noces d'Hélène et de Paris? d'où est-il venu pour ma perte ? Tourne les yeux vers moi : donne- moi un regard et un baiser, afin qu'en mourant j'emporte ce gage de toi, si tu n'es pas persuadé par mes paroles. Et toi, mou frère, tu es un faible défenseur pour tes amis ; viens cependant avec tes larmes supplier ton père de ne pas tuer ta sœur. 11 y a dans les enfants même l'intelligence du malheur. Vois, mon père ; en se taisant, il te supplie. Epargnemoi, prends pitié de ma vie. Nous te conjurons tous deux, l'un faible enfant, l'autre déjà grande. Je n'ajouterai qu'un mot plus fort que tout : rien n'est plus doux povu* les mortels que de voir le jour. Personne ne souhaite la nuit des enfers. Insensé qui veut mourir ! une vie malheureuse est préférable à la plus belle mort.(l).

Voilà assurément un pathétique admirable. Mais remarquez, je vous prie, les mots de la fin: "une vie malheureuse est préférable à la plus belle mort ;" cette phrase qui, placée au bout de la tirade, déterminait sans doute les applaudissements des spectateurs, aurait fait rougir Eschyle et Sophocle. Les contemporains d'Euripide l'accusèrent d'irréligion et d'immoralité. Le poëte comique Aristophane, conservateur de l'ancien ordre de choses, ennemi de Socrate et d'Euripide, ces hommes de la libre pensée, ne peut assez railler les attendrissements de la nouvelle tragédie, ses amollissantes maximes, et les âmes flottantes et partagées des

(1) Traduction de M. Patin.

prétendus héros qu'elle met en scène. Aristophane fit représenter une comédie intitulée les Grenouilles, dans laquelle on voyait Euripide arriver aux enfers et disputer à Eschyle le trône de la tragédie que celui-ci y occupait depuis longtemps. Les deux poètes étaient invités par Pkiton à plaider leur cause devant Bacchus, et voici en quels termes Aristophane caractérise leurs génies si différents :

Oui, le poëte au frémissant langage sentira dans son cœur une vive colère, quand il verra son rival au babil rapide aiguiser ses dents. Alors, saisi d'une fureur terrible, il roulera çà et là les yeux. Et ce sera une guerre acharnée : d'un côté, les mots au panache flottant ; de l'autre, les vaines subtilités du bel esprit, les bribes misérables ; ici, un assaillant décidé ; là, vm génie inventeur, et ce style qu'emportent des coursiers. Celui-ci, agitant sur sa tête sa chevelure hérissée et fronçant son sourcil redoutable, poussera ses rugissements : il tirera de sa poitrine, avec le souffle d'un géant, des expressions solidement charpentées comme le pont d'un navire ; tandis que celui-là, habile artisan de pai-oles, langue souple et déliée, éplucheur de vers, rongera le frein de l'envie, disséquera les phrases de sou rival, et mettra en pièces le produit d'une inspiration puissante. (1)

La littérature latine, à la considérer chez ses plus grands poètes, Lucrèce et Virgile, a quelque chose de plus romantique que la littérature grecque. Elle est plus grave, plus profonde, plus triste. Elle connaît mieux l'abîme du cœur de l'homme, et les misères de sa destinée. On croirait entendre un poëte moderne, quand Lucrèce parle de ce je ne sais quoi d'amer qui se mêle à tous nos plaisirs, ou qu'il nous montre l'enfant à sa naissance, saluant la lumière du jour par un vagissement plaintif, comme s'il avait le pressentiment des maux qui l'attendent dans cette vie. Mais l'esprit romain était contraire à l'art en général, contraire sur-

(1) Traduction de M. Pierron.

tout au romantisme. A Rome, plus qu'en aucun lieu du monde, l'Etat était tout, la personne humaine n'était rien. La vertu d'un citoyen romain consistait à être plus un romain qu'un homme. Il fallait que la ville éternelle marchât à la conquête du monde, et, pleins d'un enthousiasme aveugle, tous ses enfants, comme des esclaves, s'attelaient à son char militaire. D'autres, s'écrie orgueilleusement Virgile,

D'autres, sous leurs ciseaux, d'une main plus légère, Donnent une âme au marbre, amollissent la pierre : Qu'importe? Toi, Romain, la guerre te fait roi! Kome sait, pour tout art, faire au monde la loi, Adoucir aux vaincus la hauteur de son verbe, Et de qui lui résiste écraser la superbe.

Cependant, du fond des forêts de la Germanie, s'avançait sur l'ancien monde un peuple de barbares qui allait l'exterminer ou le rajeunir. Il s'étendit sur la vieille Europe comme une avalanche descendue des montagnes ; mais, semblable à la neige qui couvre la terre en hiver, ce sombre linceul couvait les germes d'une société nouvelle et d'un art nouveau. En même temps le christianisme sortait de la Judée, et se répandait de lieu en lieu avec cette rapidité que la persécution et les supplices impriment toujours à une religion naissante. La personne humaine connut enfin sa valeur infinie, quand elle apprit que le Fils de Dieu l'avait rachetée au prix de son sang. L'immortalité de l'âme, croyance confuse et incertaine chez les anciens, devint une certitude plus évidente que l'existence même du corps ; la terre ne fut plus qu'un lieu d'exil, la vie que le rêve d'une ombre. L'individu, séparé de son enveloppe corporelle, continuait d'exister ; l'individu, séparé du corps social, existait aussi : le christia-

nisme, secondé en cela par l'esprit germanique, affirma hautement l'indépendance personnelle, en face de l'asservissement à l'Etat : " rendez à César ce qui est à César, avait dit Jésus-Christ, et à Dieu ce qui est à Dieu."

Quand la société chrétienne fut fondée, on vit paraître un art essentiellement différent de celui des anciens. Je n'ai pas le temps d'embrasser dans cette revue la peinture, la musique, la sculpture et l'architecture ; je ne puis même pas embrasser tous les genres de poésie. Parlons surtout du drame. Néanmoins, le drame, impersonnel de sa nature, n'est pas le type le plus pur de l'art romantique ; c'est la poésie lyrique qui en fait le mieux voir le caractère fondamental ; car elle est personnelle par excellence. Chez les poètes modernes l'accent lyrique résonne partout, même dans le drame et dans l'épopée. Quelle différence à cet égard, entre Homère et les poëtes de l'épopée chrétienne, Dante et même Milton ! Dans Homère, la guerre de Troie semble se chanter elle-même ; l'impersonnalité de VIliade [est telle, que des critiques, amis du paradoxe, ont pu soutenir avec une apparence de vérité qu'Homère n'avait jamais existé, et que les poëmes conservés sous son nom n'étaient que la collection des œuvres d'une vingtaine de rhapsodes différents. Avec quelle force au contraire la personnalité du poëte florentin n'est-elle pas empreinte dans la Divine Comédie ! Avec quelle clarté n'apercevons-nous pas dans le Paradis Perdu l'individualité du poëte anglais ! Et dans le drame, qu'est-ce que Hamlet, Alceste, Faust, Ruy Blas, sinon des personnifications de Shakespeare, de Molière, de Goethe et de Victor Hugo ?

L'art dramatique, dans la société moderne, eut pour objet l'étude du cœur de l'homme, l'analyse des passions, la peinture des caractères, la représentation du monde réel tout entier et de la vie humaine telle quelle est, avec ses vertus, ses crimes et ses vices, ses grandeurs et ses petitesses, sa poésie et sa prose, ses peines, ses joies, ses ridicules, son côté tragique et son côté comique. Une multitude de personnages couvrirent la scène ; l'intrigue se compliqua ; des événements extraordinaires, imprévus, furent oflérts en pâture à l'imagination des spectateurs. Deux sentiments nouveaux, dont l'un était absolument inconnu de l'antiquité et dont l'autre n'avait été qu'effleuré par l'art grec, Vhonneur et Vamour, les plus personnelles, les plus romantiques des passions, devinrent la matière et firent l'intérêt de presque toutes les tragédies.

Le sentiment de l'honneur, tel que l'ont entendu les fiers chevaliers du moyen âge, tel que l'entendent encore aujourd'hui les hommes du monde moderne, n'existait pas chez les anciens. Dans l'Iliade, Agamemnon et Achille s'accablent des injures les plus grossières, sans que l'idée leur vienne jamais qu'ils doivent s'ôter la vie pour de pareils outrages ; dans une assemblée des chefs de la Grèce, Thémistocle est frappé par un de ses collègues : " frappe, lui dit simplement Thémistocle, mais écoute." Mais, dans nos idées modernes, une injure, un soufilet, est une offense mortelle, un affront qui, s'adressant directement à notre personne, c'est-àdire à quelque chose de sacré et d'infini, demande une réparation infinie aussi, et ne peut être lavé que dans le sang. Le théâtre espagnol est fondé tout entier sur cette idée. Dans le Cid de Corneille, don Diègue s'adresse ainsi à Rodrigue :

Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte*;

Viens me venger.

Eodrigtie.

De quoi ?

Pon Diègiie.

D'un affront si cruel Qu'à llionneur de tous deux il porte un coup mortel. D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie ; Mais mon âge a trompé ma généreuse envie. Et ce fer que mon bras ue peut plus soutenir. Je le remets au tien pour venger et punir ; Va contre un arrogant éprouver ton courage ; Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage. Meurs ou tue.

Le sentiment de l'amour n'était point ignoré de l'antiquité classique, puisque nous avons vu Hémon, l'amant d'Antigone, pour ne point survivre à la jeune fille, se frapper de son épée sur son tombeau. Dans Virgile, ce sentiment s'exprime avec une tendresse et un pathétique, où l'imagination rieuse et légère des Grecs n'a jamais pu s'élever. Les plaintes, les cris et toute la description d'Ariane abandonnée, dans Catulle, voilà bien le morceau le plus passionné que puisse inspirer l'amour. Mais, quand on compare les poètes anciens aux poètes modernes, on voit combien l'amour est plus sérieux, plus profond chez ceux-ci. Le christianisme pouvait seul donner à ce sentiment toute sa gravité. Ce n'est plus une fantaisie et une autre fantaisie qui se rapprochent ; ce sont deux âmes qui s'unissent, et s'unissent pour l'éternité. Entendez Juliette murmurant à l'oreille de son Roméo : " Ma libéralité envers toi est sans bornes comme la mer, mon amour est aussi profond ; plus je t'en donne et plus il m'en reste : car l'un et l'autre sont infinis."

Le drame de Romeo et Juliette nous fournit un ex-

emple frappant de la différence qui existe entre l'art romantique et l'art classique. Si un poëte de l'antiquité avait traité le même sujet, la rivalité des Capulets et des Montaigus serait devenue entre ses mains le grand intérêt du spectacle ; les deux amants, personnages secondaires, auraient été jetés à l'arrière-plan du tableau. Car les anciens donnaient toujours pour base à l'action dramatique quelque chose de général, l'opposition de la Famille et de l'Etat, la lutte de deux états, la lutte de deux familles, ou bien les dissensions intérieures d'un même état ou d'une même famille. Le sujet de leurs pièces n'était point l'amour et les droits infinis qu'il rêve ; c'était le mariage, les droits et les devoirs positifs qu'il crée. Leurs personnages n'étaient pas des amants oubliant l'univers dans les bras l'un de l'autre pendant que le rossignol chante, et s'inquiétant peu si la terre roule, pourvu qu'ils aiment et qu'ils se le disent ; leurs personnages étaient des époux, des pères, des mères, des fils, des frères et des sœurs. Mais nous, sont-ce les Capulets et les Montaigus qui nous intéressent ? est-ce la rivalité de ces familles qui nous importe ? non, c'est Juliette et Roméo ; c'est leur amour, semblable à la mer, mais semblable aussi à une fleur fugitive, éclose dans la vallée de ce monde, épanouie le matin et brisée à midi par l'orage.

Hamlet est un autre exemple célèbre de la différence qui sépare l'art moderne de l'art antique. Comparez Hamlet à Oreste. Il n'a pas tué sa mère, il n'a pas reçu d'un dieu, du brillant Apollon, fils du maître puissant des cieux et de la terre, l'ordre de la tuer ; mais l'ombre de son père sortant à minuit de sa " prison de flammes" et ouvrant "les pesantes mâchoires de marbre du sépulcre," lui est apparue à la douteuse clarté de la lune ; s'adressant à la sensibilité d'Hamlet,

elle a fait au jeune homme tremblant d'émotion un récit pathétique du crime, et, sans oser commander formellement un meurtre, elle lui a fait jurer de chercher une vengeance. Et qui Hamlet doit-il punir? un oncle qu'il méprise, " un roi pour rire, un coupe-bourse de l'empire et des loix, qui a filouté la couronne et l'a mise dans sa poche." Cependant il ne peut se décider ; il a peur que l'esprit qu'il a vu ne soit un démon: "Le démon a le pouvoir de revêtir la forme d'un objet chéri ; il est puissant sur les âmes mélancohques ; peut-être veut-il profiter de ma faiblesse pour me damner." . . . " J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tout exercice, et je me sens dans l'âme une telle tristesse, que cette merveilleuse construction, la terre, me semble un stérile promontoire; ce magnifique dôme, le ciel, ce splendide firmament ' suspendu sur nos têtes, cette majestueuse voûte scintillante de flammes d'or, tout cela m'apparait comme un sale et pestilentiel amas de vapeurs. Quel chef-d'œuvre que l'homme ! quelle noble intelligence ! quelles facultés infinies ! dans ses formes, dans ses mouvements, comme il est accompli et admirable ! par ses actions, combien semblable à un ange ! par sa raison, combien semblable à un dieu ! la merveille du monde ! le roi de la création animée ! Et cependant, pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussière ? L'homme ne me charme point, — ni la femme non plus." Incertain, irrésolu, Hamlet promène sa mélancolie d'une salle à l'autre du palais, dans les longs corridors du château d'Elseneur, dans la campagne, dans les cimetières, au milieu des crânes vides que pousse son pied, et des gais fossoyeurs qui chantent, et lorsqu'enfin il frappe le roi par une détermination subite, la mort est dans son propre

1 or,

sein, la mort, juste châtiment de ses lenteurs et de ses défaillances.

Le grand mouvement littéraire du seizième siècle, cette résurrection de l'antiquité qu'on a nommée la Renaissance, eut deux effets successifs, très-différents l'un de l'autre. La Renaissance produisit d'abord une abondance extraordinaire de vie, de force poétique et de créations poétiques. Au contact de l'antiquité qui sortait tout entière, pêle-mêle et sans choix, des monastères studieux du moyen âge, et que l'imprimerie naissante répandait, les imaginations s'enflammèrent. Ce fut comme une de ces belles aurores qui réveillent toute la nature animée, et qui font éclater dans les bois le chant varié de mille oiseaux. Dans ce concert harmonieux chaque poëte avait sa mélodie ; l'enthousiasme pour l'antiquité n'ôtait rien ni à l'originalité de l'accent, ni à la fraîcheur de l'inspiration. Mais, quand ce premier moment fut passé, quand l'admiration, sans se refroidir, fut devenue plus éclairée et plus calme, l'imitation des anciens remplaça l'art naïf, et à la magnifique floraison des poètes on vit succéder le règne des pédants. Le dix-septième siècle est assurément un des plus beaux de l'histoire littéraire ; mais, faites-y attention, ce qui fait sa beauté, c'est l'adresse merveilleuse avec laquelle il a su tirer parti des moyens les plus pauvres, et triompher des conditions les plus ingrates qui furent jamais imposées à l'art. Le dix-septième siècle nous offre le spectacle d'un architecte qui construirait un palais avec les pierres d'une maison bourgeoise, d'un peintre qui exécuterait un grand tableau d'histoire avec deux

ou trois couleurs sur sa palette, d'un musicien qui exprimerait avec ses deux mains la symphonie de tout un orchestre, d'un poëte qui composerait un drame ou une épopée avec une cinquantaine de mots. L'antiquité fut déclarée seule belle, et l'art moderne ne fut estimé qu'autant qu'il reflétait l'art antique. La mythologie des anciens fut déclarée seule poétique, et des poètes qui allaient dévotement à la messe et avaient en abomination l'hérésie, se mirent à célébrer dans leurs vers Vénus, Jupiter, Minerve et toutes les divinités du paganisme. Non content de demander aux anciens des modèles, on leur demanda des préceptes ; on mit à contribution Aristote, Cicéron, Horace, Quintilien, Longin ; on puisa dans leurs ouvrages autant de règles et de restrictions qu'on en put trouver, on en inventa quelques-unes, et l'on fut enfin satisfait quand l'art, enchaîné dans un inextricable réseau de minuties, eut perdu toute la liberté de ses mouvements.

Mais, les pédants ont beau faire, l'art ne saurait s'empêcher d'être l'expression de la société ; une société chrétienne et romantique ne peut pas produire autre chose qu'un art chrétien et romantique. On vit donc le mélange le plus bizarre et le plus choquant d'intentions antiques et d'effets tout modernes, de dieux païens et de religion chrétienne, de personnages grecs et de mœurs françaises, de noms classiques et de sentiments romantiques. Phèdre devient, entre les mains de Racine, une chrétienne qui se sent damnée ; elle goûte et savoure l'amer calice du péché, l'horreur du crime, l'angoisse du remords, la torture de la honte. Elle n'est point de ces femmes hardies

Qui goûtant dans le crime une tranquille paix Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Lorsqu'elle apprend qu'

Hippolyte est sensible et ne sent rien pour elle, Qu'Aricie a son cœur, qu Aride a sa foi,

quelle tragique et effroyable guerre la conscience morale et la passion se livrent dans son âme bouleversée !

Phèdre.

Chère Œnone, sais-tu ce que je viens d'apprendre ?

Œnone.

Non ; mais je viens tremblante, à ne vous point mentir : J'ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ; J'ai craint une fureur à vous-même fatale.

Phèdre.

Œnone, qui l'eût cru ? j'avais une rivale !

Œnone.

Comment ?

Phèdre.

Hippolyte aime, et je n'en puis douter. Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter. Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte. Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

Œnone.

Aricie ?

Phèdre.

Ab ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée ! Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feus, l'horreur de mes remords. Et d'un refus cruel l'insupportable injure. N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure. Us s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux P Comment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieux? Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire?

De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ? Les a-t-on vus souvent se parler, se cliercher ? Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ? Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ; Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ; Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux : Et moi, triste rebut de la nature entière. Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ; La mort est le seul dieu que j'osais implorer. J'attendais le moment où j'allais expirer : Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée, Encor, dans mon malheur de trop près observée, Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir, Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ; Et, sous un front serein déguisant mes alarmes. Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Œnone.

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours P Ils ne se verront plus.

Phèdre.

Us s'aimeront toujours !

Au moment que je parle, ah, mortelle pensée ! Ils bravent la fureur d'une amante insensée : Malgré ce même exil qui va les écarter, Ds font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage, Œnone ; prends pitié de ma jalouse rage. H faut perdre Aricie ; il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux ; Qu'il ne se borne pas à des peines légères ; Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que fais-je? où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore ! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui ? quel est le cœur oii prétendent mes vœux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

Mes crimes désormais ont comble la mesure : Je respire à la fois l'inceste et l'imposture ; Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! Et je vis ! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je ! mon père y tient l'urne fatale ; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée. Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible P Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible ; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille ; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime aflfreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

Le dix-huitième siècle alla plus loin. Il ne dit pas, comme son prédécesseur : " imitez l'antiquité ;" il dit : " imitez le dix-septième siècle." L'antiquité ! il n'y comprenait rien. Voltaire osait écrire : " Corneille fut le premier qui eut du génie, et Racine fut le premier qui eut du goût." " Quoi ! s'écriait-il, la populace d'Athènes avait-elle donc plus d'esprit que la cour de Louis XIV. ? J'ose dire que les belles scènes de Corneille et les touchantes tragédies de Racine l'emportent autant sur les tragédies de Sophocle et d'Euripide que ces deux Grecs l'emportent

sur Thespis." Quant à Eschyle, Voltaire l'appelait une espèce de fou. " On ne sait ce que c'est que son théâtre, disait-il ; Eschyle est une manière de fou/' C'était donc le siècle de Louis XIV. et le siècle de Louis XIV. seulement, que la France, par la plume de son premier critique et de son premier écrivain, offrait à l'admiration de l'Europe et imposait à son imitation. Chose étrange ! l'Europe accepta ce joug. En Angleterre, Shakespeare était ou méconnu ou très-médiocrement compris ; insulté par de méchants critiques, mal défendu par les bons. Toute leur apologie se réduit en définitive à ceci : " le monstre a beaucoup de défauts, mais il a de grandes beautés ;" et la seule différence que j'aperçoive entre la critique de Pope ou d'Addison et celle de Voltaire, c'est qu'Addison et Pope voyaient étinceler dans le fumier de Shakespeare une innombrable quantité de perles, au lieu que Voltaire en trouvait à peine quelques-unes. En Allemagne, un critique nommé Gottsched, imbu de tous les préjugés de la France, régentait les écrivains de sa nation, et la jeune Allemagne féconde qui portait dans son sein des philosophes et des poëtes, rénovateurs futurs de l'esprit humain, s'inclinait avec une touchante ignorance de sa force sous la férule d'un maître d'école. Un goût fade, une poésie incolore régnaient partout ; on imitait des imitations, on copiait des copies, la littérature n'était plus que l'ombre d'une ombre : pour que la société moderne comprît la grandeur de Shakespeare et d'Homère, il fallait une Révolution.

Ce qu'on a appelé le mouvement romantique, n'est que la revendication par l'esprit humain, dans l'art et la httérature, des droits qu'il avait conquis dans l'ordre

politique. D'oii partit ce mouvement ? de bien des lieux à la fois. " Le vent souffle où il veut et nous en entendons le bruit, mais nous ne savons ni d'où il vient ni où il va." D'Allemagne, d'Angleterre, de France, l'orage accourut, éclata, et balaya d'un souffle la vaine et ridicule école qui se disait classique et n'était qu'un romantisme bâtard. Sur les ruines d'une poésie de convention, la personne humaine s'affirma de nouveau et plus haut que jamais ; elle s'affirma avec toutes les splendeurs de son imagination, toutes les émotions de son cœur, toute l'étendue et toute la profondeur de sa science et de son esprit ; elle s'affirma aussi avec tous les troubles de sa conscience et toute la mélancolie de sa destinée. "La mélancolie, dit un grand orateur protestant, (1) n'est pas, comme l'estime le vulgaire, le songe creux d'un cerveau malade : elle est la conscience réfléchie d'une maladie trop réelle ; elle n'est pas dans un homme qui s'exalte : elle est dans l'humanité qui se connaît. Présente chez tous, quoique inégalement sentie et plus inégalement reconnue, croissant en tranquillité apparente à proportion qu'elle se dépouille par degrés de ce qui lui restait d'espoir, la mélancolie est le dernier mot de l'existence terrestre ; et ceux sur qui elle pèsele plus sont ces esprits et ces cœurs privilégiés, qui, en se préoccupant plus que les autres de la véritable fin de l'homme, constatent mieux aussi l'impossibilité d'y atteindre. Elle respire, cette mélancolie, dans toutes les choses humaines, à commencer par les meilleures : dans les méditations du philosophe, dans les imaginations du poëte, dans les créations de l'artiste, dans les conceptions de l'homme d'état ; dans la sohtude de l'individu, et dans les mécomptes de la société ; dans le mariage et dans la famille ; dans la naissance et dans

(1) Adolplie Monod.

l'éducation ; dans le commencement et dans la fin de toute entreprise ; dans nos peines et dans nos plaisirs, surtout dans nos plaisirs ; dans le développement de cette vie toujours mourante, qui ne s'entretient, comme un flambeau, qu'à la condition de se consumer ; que dis-je ? elle respire dans la nature elle-même, dans l'animal qui se lasse, dans la fleur qui se penche, dans la feuille qui tombe, dans l'eau qui s'écoule, dans le jour qui décline, dans la saison qui se renouvelle, enfin dans tout cet échange incessant dont se compose le mouvement des êtres, se déplaçant les uns les autres, se succédant les uns aux autres, se nourrissant les uns des autres."

Mélancolie et personnalité : tel est le double caractère de la poésie du dix-neuvième siècle. Elle est lyrique essentiellement. Lord Byron, Schiller, Goethe, Lamartine, Victor Hugo, Musset, Tennyson, sont, croyez-le bien, les plus grands lyriques de tous les âges ; et, si c'est une vérité universellement reconnue aujourd'hui, que la sculpture s'est élevée en Grèce du temps de Phidias à une perfection qu'elle n'a jamais surpassée depuis ni même atteinte, dans une vingtaine de siècles, si le monde dure encore, je doute qu'il ait de plus beaux vers lyriques à proposer à l'admiration de tous les hommes, que ceux du Lac et de la Tristesse d'Olympia.

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ke pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?

O lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Eegarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adores.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur Fonde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots bannouieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos : Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :

" O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices.

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent.

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive.

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;

Il coule, et nous passons !"

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous verse le bonheiir. S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?

Eternité, néant, passé, sombres abîmes.

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?

O lac ! rocbers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages. Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, lut dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux !

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blancliit ta surface De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire. Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : Ils ont aimé !

Lamaetine, Le Lac.

D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir ; Et le songe qu'avaient ébaucbé nos deux âmes. Ils le continueront sans pouvoir le finir !

Car personne ici-bas ne termine et n'acliève ; Les pires des humains sont comme les meilleurs ; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache. Puiser dans cet asile heureux, calmo, enchantd. Tout ce que la nature à l'amour qui se cache. Mêle de rêverie et de solennité !

D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites. Ton bois, ma bien-ainice, est à des inconnus. D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes. Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus !

Quoi donc ! c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes ! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Oii nous fondions notre être en y mêlant nos flammes ! L'impassible nature a déjà tout repris.

Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Eameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures ? Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons P

Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères. L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois !

Eépondez, vallon pur, répondez, solitude,

O nature abritée en ce désert si beau.

Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude

Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau.

Est-ce que vous serez à ce point insensible

De nous savoir couchés, morts avec nos amours.

Et de continuer votre fête paisible,

Et de toujours sourire et de chanter toujours?

ViCTOE Hugo, Tristesse d' Olympia.

Le dix-neuvième siècle est moins grand dans le drame. En Angleterre, la matière dramatique s'éparpille d'abord dans le roman d'histoire, puis dans le roman de mœurs. En Allemagne, Schiller est plus lyrique que dramatique ; Goethe, avec la curiosité d'un artiste plus qu'avec la foi d'un poëte, élabore ses tragédies pseudo-grecques qui ne sont ni modernes par la forme, ni antiques par le sentiment. En France, Victor Hugo n'échappe pas à cette singulière infirmité du génie français, qui n'a jamais pu créer qu'avec effort et à de longs intervalles des caractères vraiment individuels ; ses personnages, comme ceux de la tragédie classique, sont des types généraux. Ils ont la noblesse, la passion, la poésie, l'éloquence et la rhétorique aussi ; ils n'ont point la vie de la réalité. Inférieur aux poètes du siècle de Louis XIV., Victor Hugo n'a pas creusé profondément le cœur humain ; inférieur à Shakespeare, il n'a pas peuplé l'art d'un monde de créatures originales. Il habite les hauteurs d'un idéal solitaire où sa personnalité se fait entendre seule. Il est moins beau et plus facile de faire parler des géants et surtout de parler par leur bouche, que de peindre l'humanité.

La poésie épique du dix-neuvième siècle est supérieure à sa poésie dramatique. Mais le temps des épopées nationales est fini depuis longtemps. Aussi, le poëme de Faust n'est pas l'épopée d'une nation ; c'est l'épopée du genre humain, la seule qui convînt à notre époque et à la grande âme de Goethe. Cette œuvre, d'une inspiration à la fois si personnelle et si large, nous montre l'homme à la poursuite du bonheur et cherchant dans l'infini de la science cet apaisement que don Juan cherchait dans l'infini de la volupté. Victor Hugo n'a pas fait de poëme épique proprement dit, mais il a écrit les plus beaux vers épiques qui soient dans la langue

française, et ces vers se comptent par milliers. L'épopée de Napoléon a trouvé en lui son poëte, et le jour où les légendes du moyen âge et de la chevalerie ont tenté sa muse, il a étonné l'école romantique par la largeur de son inspiration. Comme Goethe, il sait s'élever des sentiers pleins d'ombre de la poésie intime aux sereines hauteurs de la poésie impersonnelle : Victor Hugo est le seul poëte classique de notre temps.

Quel sera l'avenir de la poésie ? La coupe de la poésie lyrique est vidée jusqu'à la lie. La matière manque ; il n'y a plus que des faiseurs de vers, et point de poètes. 11 est probable que la renaissance de la poésie sera marquée par ce retour et cette vigoureuse application au monde extérieur, que Goethe recommandait. Les poètes sortiront du cercle étroit de leur personnalité ; ils en sortiront par l'étude, ils en sortiront par la vie active. Ils étudieront l'histoire, les sciences, la philosophie, l'antiquité, la nature, le monde ; ils comprendront que l'oisiveté est une mauvaise école de poésie, et qu'on n'est point poëte parce qu'on ne tient pas ses comptes, parce qu'on habite en imagination la lune et les étoiles, parce qu'on incline mélancoliquement vers la terre un front rêveur ombragé d'une chevelure que les ciseaux respectent. Ils reconnaîtront que le vagabondage n'est pas une meilleure école que l'oisiveté ; ils fouleront aux pieds avec l'indignation qu'elles méritent, ces théories avilissantes qui font du poëte la victime prédestinée du vice. Ils se mêleront à la société ; ils y rempliront leurs devoirs, leurs devoirs de citoyens et leurs devoirs de pères de famille, et ils ne croiront pas la poésie envolée et la prose installée au foyer domestique, parce qu'ils verront, dans une

douce atmosphère morale, planer sur eux le sourire de leur femme et de leurs enfants. " On n'est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. . . Que faitesvous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs ? . . . Jeune présomptueux, qui avez cru que l'homme se peut suffire à lui-même ! La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu ; elle redouble les puissances de l'âme, en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables ; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable." — Le père Souël avait raison.

17 Décembre.

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ÉCRITE À l'occasion DE LA

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