‹ Causeries guernesiaisesChapitre 19 sur 27 · DIXIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DIXIÈME CAUSERIE

Adoration de Byroii pour Pope. — Sa lettre sur la poésie coutemporaine. — Yénératiou ridicule pour Gitford. — Opinion de Byrou sur Milton et sur Shakespeare. — Son manque de cidture classique. — L'ignorance du grec ne doit pas nous fermer l'antiquité. — Influence des idées littéraires de Byron sur sou génie. — Un mérite des poètes du dix-Luitième siècle. — Eègles d'une bonne description. — Mots qui font image. — Un tableau de Bernardin de St. Pierre. — Un tableau de Chateaubriand.— Exemple d'une mauvaise description dans Taine. — Exemple d'une bonne description dans Taine. — Un défaut de "Wordsworth. — Une qualité de Byron. — En quoi consiste le génie dramatique.— Shakespeare, Molière, les Tragiques grecs, Racine. — Comparaison de Corneille et de BjTon. — Absence de génie dramatique dans Byron. — Opinion de Shelley sur les idées Littéraires de Byron. — Opinion calme de Byron sur Coleridge et sur Southey. — Estime intelligente de sa propre poésie. — Admiration pour Walter Scott, pour Dante, pour la Bible. — Dédicace impayable à Goethe. — Incertitude des idées religieuses et des idées politiques de Byron. — Opinion de Walter Scott sur ce sujet. — Le crâne et le cerveau de Byron.

Mesdemoiselles,

Nous avons vu dans notre dernière causerie combien Byron était en toutes choses un homme passionné, et quelle part il faut faire aux ardeurs et aux emportements de sa nature dans la formation des étranges doctrines littéraires que sa violente satire contre les écrivains de son temps révéla pour la première fois. Du

reste, ces doctrines étaient fermes ; nous trouverons Byron en contradiction avec lui-même sur plusieurs points, mais non pas sur le fond des choses. Jusqu'à la fin de sa vie, il eut la foi en Pope ; cette expression ** il eut la foi en Pope " vous semble peut-être exagérée ; mais elle cessera de vous paraître telle, lorsque je vous aurai cité les expressions mêmes de Byron. Dans son journal, il nomme Pope constamment, et toujours il accompagne son nom des épithètes d'une admiration fanatique: c'est "le plus parfait des poètes et peut-être des hommes ;" *' sa morale est aussi pure que sa poésie est glorieuse ;" c'est le poëte national du genre humain." Parfois il cite Pope, et alors il conclut la citation par ces mots : " so says Pope. Amen /" Dans une lettre, il s'écrie: "Ces misérables saltimbanques du jour, les poètes, se déshonorent eux-mêmes et renient Dieu, en tâchant de renverser Pope." Mais il ne s'est pas borné à des exclamations ; dans une longue épître écrite à Ravenne en 1820, il a fait sur Pope et sur la poésie du temps une dissertation en règle ; cette dissertation, animée d'une certaine bonhommie qui n'est pas le ton habituel de Byron, est un des morceaux les plus spirituels, ce qui ne veut pas dire un des plus sensés, qu'on puisse lire :

. . . " Ici je voudrais dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie anglaise. Que notre époque soit celle du déclin de la poésie, c'est ce qui ne sera guère mis en doute par les personnes qui ont calmement examiné la question. Qu'il y ait des hommes de génie parmi les poètes contemporains, cela ne saurait prouver grand' chose contre ce que j'avance, puisque, comme on l'a très-bien dit, * après l'homme qui forme le goût de son pays, le plus grand génie est celui qui le cor-

rompt.' La grande cause du déplorable état où la poésie anglaise se trouve aujourd'hui, c'est cette absurde et systématique dépréciation de Pope, à laquelle, depuis quelques années, tout le monde concourt avec une espèce de fièvre épidémique. Rogers, Campbell et Hayley ont conservé les traditions de ce style pur et parfait ; Crabbe, le premier des poëtes vivants, a presque égalé le maître ; GifFord est le dernier des bons satiriques. . . Mais quant à ces trois personnages, Southey, Wordsworth et Coleridge, ils ont chacun une antipathie bien naturelle pour Pope, et je leur en sais gré, comme du seul sentiment, du seul principe original qu'ils aient su garder. En cela ils ont été imités par les critiques de la Revue d'Edimbourg et par toute l'inconsistante multitude des poëtes anglais vivants, à l'exception, je le -répète, de Crabbe, de Rogers, de GifFord et de Campbell, qui, par leur doctrines et par leur pratique, ont prouvé leur fidélité ; à l'exception aussi de moi, qui me suis honteusement fourvoyé dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré de toute mon âme la poésie de Pope, et qui espère persévérer dans ces sentiments jusqu'au jour de ma mort. . . J'aimerais mieux voir périr tout ce que j'ai écrit que de sacrifier une seule ligne de la poésie de Pope, à laquelle je crois fermement comme au christianisme de la poésie anglaise («^ the Christianity of English poetry.)

..." Les poëtes de la nouvelle école ont pu, je le sais, réunir des partisans. Les Français ont observé qu'un chat, un prêtre et une vieille femme suffisent pour constituer une secte religieuse en Angleterre : le même nombre d'animaux suffit pour constituer une secte poétique ; si nous prenons Sir George Beaumont pour le prêtre et M. Wordsworth pour la vieille femme, nous aurons à peu près le contingent requis ; mais je crains

que M. Southey ne représente assez mal le chat, ayant montré trop clairement qu'il appartenait à une espèce dont ce noble animal est l'ennemi particulier.

..." On demandera sans doute pourquoi, ayant cette opinion sur l'état actuel de la poésie en Angleterre et l'ayant depuis longtemps, comme mes amis et d'autres le savent bien, je n'ai pas adopté un système différent dans mes propres ouvrages, et essayé de corriger le goût du jour au lieu de l'encourager par mon exemple. A cela je répondrai qu'il est plus facile de voir ce qui est mal que de faire ce qui est bien. Si j'avais pu prévoir le degré d'attention dont j'ai été l'objet, sûrement j'aurais fait plus d'eiforts pour m'en rendre digne. Mais j'ai passé ma vie au loin dans des pays étrangers, ou dans ma patrie au milieu d'agitations domestiques qui n'étaient guère favorables à l'étude et à la réflexion. . .

*' Comme je le disais à Moore il n'y a pas longtemps, nous faisons tous fausse route, excepté Rogers, Crabbe et Campbell. . . Sans être vieux d'années, je suis vieux de jours, et je ne sens pas en moi la vigueur nécessaire pour entreprendre une œuvre où l'on pût voir ce que je trouve bien en poésie ; je dois me contenter d'avoir signalé ce qui est mal. Une jeune génération de poètes, j'en ai la confiance, s'élève en Angleterre, qui, échappant à la contagion par laquelle la poésie a été chassée de notre littérature, la rendront à leur pays telle qu'elle était autrefois et qu'elle peut encore être.

** En attendant, le meilleur signe d'amendement sera la repentance, et des éditions nouvelles et fréquentes de Pope et de Dryden.

..." C'est l'harmonie de Pope qui a soulevé contre lui le vulgaire et atroce jargon des cafards littéraires.

Parce que sa versification est parfaite, on prétend que c'est sa seule perfection ; parce que ses vérités sont claires comme le jour, on soutient qu'il n'a pas d'invention, et parce qu'il est toujours intelligible, on prend pour accordé qu'il n'a pas de génie. On vient nous dire en ricanant qu'il est le poëte de la raison, comme si c'était une raison pour qu'il ne soit pas un poëte.

" Un bourgeois d'Athènes vota pour le bannissement d'Aristide parce qu'il était las de l'entendre appeler le Juste : c'est à la même raison qu'on doit attribuer l'exil temporaire de Pope de la république des lettres ; mais le terme de son ostracisme viendra, et le plus tôt sera le mieux, non pour lui mais pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération à venir qui rougira d'apprendre que ses pères ont été ses ennemis."

Quand Byron envoya d'Italie à son éditeur Murray le manuscrit de Don Juan, celui-ci, après l'avoir parcouru, écrivit à l'auteur qu'une moitié du poëme était excellente. "Vous dites," lui répondit Byron, " qu'une moitié de Don Juan est excellente ; vous vous trompez ; car, si c'était vrai, Don Juan serait le plus beau poëme du monde. Où est le poëme dont une moitié soit bonne ? Est-ce V Enéide ? est-ce le Paradis Perdu ? est-le chef d'œuvre d'un poëte quelconque, à l'exception de Pope et de Goldsmith, chez lesquels tout est excellent ? Et cependant voilà les hommes que vos poètes de l'étang (c'est ainsi que Byron appelait les lakistesj voudraient mettre à la porte."

C'est un spectacle plus désagréable, à mon avis, que piquant, de voir Byron s'humilier dans la poussière devant des écrivains qui ne vont pas à la hauteur de sa ceinture. Je ne parle pas seulement de Pope et de Goldsmith, qui, après tout, sont au moins de très-grands

noms ; mais un Gifford, par exemple, était l'objet de sa vénération enthousiaste. Peu de semaines avant la mort de GifFord, il apprit par une lettre d'Angleterre qu'on lui attribuait une satire nouvellement publiée contre ce poëte. Sur le champ il écrivit à Murray : " Quiconque affirme que je suis l'auteur ou l'instigateur d'une chose pareille en a menti par la gorge. Ce n'est pas moi qui ai jamais pu ou voulu écrire, ce n'est pas moi qui écrirai jamais une satire contre GifFord ou contre un cheveu de sa tête ! Je l'ai toujours considéré comme mon père littéraire, et moi comme son enfant prodigue, et si j'ai laissé son " veau gras " devenir un bœuf avant qu'il le tue pour fêter mon retour, c'est seulement parce que j'aime mieux le bœuf que le veau."

On peut conclure des goûts littéraires de Byron que les grandes facultés poétiques n'étaient point celles dont il faisait le plus de cas, et en effet voici comment il parle de l'imagination et de l'invention. " C'est la mode du jour, écrit-il dans sa lettre de Ravenne, d'attacher une grande importance à l'imagination et à l'in- ' vention, c'est-à-dire aux deux qualités qui sont les plus communes. Un paysan irlandais, avec un peu de whisky dans la tête, imaginera et inventera plus qu'il n'en faut pour défrayer un poëme moderne." Avec de tels principes, comment aurait-il pu admirer Shakespeare et Milton autant que Pope et que M. GifFord ? il écrivait à Moore en 1821 : "J'ai toujours regardé Pope comme le plus grand nom de notre poésie ; n'en doutez pas, les autres sont des barbares. . . Vous pouvez appeler Shakespeare et Milton des pyramides, si cela vous fait plaisir ; moi, je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à des montagnes de briques brûlées." Il n'osait pas toujours dire aussi haut et aussi clairement que Pope était pour lui un plus grand poëte que

Shakespeare et (jue Milton, et voici comment il expliquait sa réserve : " Je ne le dis point, non sans doute ; pas plus que je n'irais dire dans une mosquée que Socrate était un plus grand homme que Mahomet." Il ne pouvait pas lire Spenser. " Je lui prêtai, raconte Leigh Hunt, un volume de la Reine des Fées, et il me dit qu'il tâcherait de l'admirer. Le lendemain, il le posa sur la fenêtre de mon cabinet d'étude en disant : " Hunt, voici votre Spenser ; il m'est impossible d'y trouver la moindre chose."

Avait-il au moins l'amour de ces admirables monuments de l'antiquité grecque, qui seuls méritent d'être appelés classiques et d'être comparés au Parthénon et au tenq^le de Thésée ? Non ; il les connaissait à peine. 11 disait à Medwin : "Je n'ai pas lu une seule pièce d'Eschyle depuis que j'ai quitté le collège ; lorsque j'étais en Suisse, Shelley me traduisit de vive voix le Promethee ; mais je n'ouvre jamais un livre grec." Il y avait pour cela une bonne raison, c'est que Byron ne savait pas le grec. Thomas Moore a vu les exemplaires dont son ami se servait à Cambridge ; il dit que ces volumes témoignent de l'instruction classique la plus médiocre ; les mots dont la signification est le plus connue de tous les écoliers y sont accompagnés, au crayon, de leur traduction anglaise. C'est sans doute un très-grand malheur pour un amant du beau de ne pas savoir le grec ; mais on aurait bien tort de croire que cette ignorance doive nous fermer absolument les trésors de l'antiquité classique. Il existe en anglais, en allemand et même en français (chose plus rare et bien plus difficile) d'excellentes traductions du grec. Dans sa correspondance avec Schiller, Goethe parle souvent d'Aristote, de Platon, de Sophocle, etc., et toujours il cite quelque traduction allemande, probablement parce

que Schiller, et peut-être lui-même, ne savaient pas bien le grec. Victor Hugo ne sait pas le grec mieux que Lord Byron ; mais cela ne l'empêche pas de lire Eschyle et Homère dans des traductions latines, et il m'a dit qu'il s'était mis à apprendre le grec depuis qu'il est à Guernesey.

Les critiques ont cherché qu'elle avait pu être l'influence des doctrines littéraires de Byron sur les créations de son génie, et tout en constatant l'abîme qui sépare sa poésie de celle des poètes qu'il admirait le plus, ils ont reconnu que la contradiction entre sa théorie et sa pratique n'est pas aussi entière qu'on le croit communément et qu'il le croyait lui-même. Pope a eu sur Byron une certaine influence, et si cette influence n'a pas toujours été bonne, si l'on peut reprendre dans le détail des œuvres de Byron un certain nombre de taches classiques, de déclamations froides et de fausses élégances, à tout prendre, l'influence de Pope n'a pas été mauvaise.

Les poëtes du dix-huitième siècle, quelle que soit du reste leur infériorité, ont un mérite qu'il faut leur reconnaître de bonne grâce, puisqu'ils n'en ont guère d'autre : c'est de n'être jamais excessifs; ils pèchent par défaut, mais non par excès. Peu riches d'invention, ils donnent à l'exécution tout leur soin, et ils maintiennent en général une heureuse harmonie entre la brièveté concise de la forme et l'exiguité de la matière. L'école romantique, au contraire, est exubérante ; elle se moque de la sobriété classique, et elle a raison, tant que les objets de sa raillerie sont de pauvres indigents qui ne sont sobres que parce qu'ils n'ont pas le nécessaire ; mais, quand elle prétend couvrir de ridicule les riches qui dépensent leur fortune avec une sage économie, l'école romantique se trompe ; elle-même ne nous ofl're bien souvent que

le spectacle d'une fausse opulence qui, n'ayant point le nécessaire, prodigue le superflu, et emploie tout son petit avoir à jeter de la poudre aux yeux. C'est particulièrement dans les descriptions, que l'école romantique pèche par le plus insupportable excès. C'est une grosse erreur de croire que plus une description sera minutieuse, plus l'objet décrit sera vivant et présent à nos yeux. Un coup de pinceau fait plus que l'analyse la plus détaillée. Les grands écrivains le savent, et ces mots qui peignent sont leur secret. Werther, au désespoir, sort par une splendide soirée de la maison de Charlotte, résolu à mourir ; " il leva par hasard les yeux," dit Goethe, " vers le ciel étoile, eterneV : ce simple mot est d'un immense effet. Balzac nous montre une jeune femme courant dans l'obscurité de la nuit à la rencontre de son amant ; " comme elle descendait l'escalier," dit-il, " en r éclairant de ses regards ! " " Cette obscure clarté qui tombe des étoiles," a dit Corneille. '' J'entendrai des regards que vous croirez muets," dit le terrible Néron, dans Racine, à l'amante de Britannicus. Quand Pascal nous peint l'homme entouré de " ces effroyables espaces de l'univers qui l'enferment," et '' attache à un coin de cette vaste étendue," ne nous semble-t-il pas voir un naufragé perdu sur une épave au sein de l'océan ? Mais ces mots d'un effet si saisissant ne sont pas, à proprement parler, des descriptions ; ce qu'on appelle description a toujours une certaine étendue ; néanmoins les meilleures ne sont jamais bien longues ; elles donnent les traits essentiels du tableau, et laissent à l'imagination des lecteurs le soin de composer le reste. Je vous en citerai deux qui sont de vrais modèles. La première est tirée de Paul et Virginie, roman de Bernardin de St. Pierre.

" Un de ces étés qui désolent de temps à autre les

terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages : c'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne échauffe pendant trois semaines l'Ile de France de ses feux verticaux. Le vent du sud, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus les plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux."

L'autre description est tirée des Martyrs de Chateaubriand ; c'est un guerrier romain qui parle :

"Je n'ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient

•ill

quelques soldats à moitié vêtus, le centurion ([ui se promenait devant les faisceaux d'armes en balançant sou cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l'attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau."

Etes-vous curieuses d'entendre maintenant une mauvaise description, pour mieux saisir par le contraste ce que c'est qu'une bonne? Ecoutez cette page de M. Taine :

"La charmante ville sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes ; le temps avait fondu leurs teintes ; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. . . Les boutons d'or, les reines des prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. . . A mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux mo-

destes d'une jeune fille qui pour la première fois met son collier de pierreries."

Quel fatras de paroles ! est-ce que cette accumulation d'épithètes peint aux yeux quelque chose ? est-ce que cette comparaison du brouillard rose avec une jupe ouvragée de la Renaissance, et des fleurs timides et virginales avec un collier de pierreries qu'une jeune fille aux joues empourprées et aux beaux yeux modestes met pour la première fois, ne surcharge pas le tableau de traits parasites qui en affaiblissent l'effet et qui en détruisent l'unité ? Je n'aime pas dire des choses désobligeantes à M. Taine, et je ne veux pas vous laisser sous le coup de cette description manquée. En voici une autre de lui, que je trouve excellente ; il s'agit d'un jour de pluie en Angleterre ; comme nous vivons dans une île où la pluie n'est pas un phénomène rare, vous serez à même de constater s'il a réussi dans cette peinture : " Il n'y a plus d'air, dit-il ; on n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes effacés ; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur laquelle un enfant a maladroitement passé la manche." Ce dernier trait est admirable.

Macaulay remarque que Wordsworth, tout grand poëte qu'il est, n'a pas su échapper au vice commun de l'école romantique, qui est de faire des descriptions trop longues. Amant passionné de la nature, il décrit chaque feuille de chêne et, pour ainsi dire, chaque insecte de chaque feuille avec un soin minutieux. C'est moins un peintre qu'un naturaliste ; il ne fait pas de tableaux, il fait des analyses au microscope. Byron, lui, n'est jamais tombé dans ce défaut ; ses descriptions sont vives, brèves et puissantes ; elles peignent les objets en

un petit nombre de coups de pinceau fiers et hardis. Il est naturel de supposer que les modèles qu'il chérissait ont été pour quelque chose dans cette heureuse concision. On ne peut pas refuser à Pope le talent d'exprimer sa pensée avec une brièveté brillante, énergique ; il manie l'antithèse avec une rare habileté, et Byron lui doit encore sans doute l'usage adroit qu'il a su faire de cette arme à double tranchant.

Il y a un autre point par où Byron ressemble à ses modèles : c'est par sa manière d'entendre le drame, ou, pour dire tout en deux mots, par son absence totale de génie dramatique.

La qualité distinctive d'un auteur dramatique, c'est de savoir s'efîacer lui-même comme individu, se faire oublier et disparaître derrière tous les personnages qu'il crée ; ses personnages doivent avoir chacun leur individualité propre, et non pas son individualité à lui ; ils doivent être si vivants, si variés, si naturels, qu'ils nous fassent l'illusion de la réalité, et que nous ne pensions que par réflexion au grand poëte qui leur a donné l'existence. J'ai à peine besoin de vous faire remarquer que c'est là la grande qualité de Shakespeare, ce créateur d'âmes vraiment divin. Jamais poëte, si une telle comparaison est permise, n'a plus ressemblé, dans le petit univers idéal de l'art, à Celui qui tire du néant les hommes et les mondes. Après Shakespeare, le plus grand des créateurs dans l'art dramatique est Molière ; mais son domaine est moins étendu, et ses personnages, bien qu'ils soient tous vrais de la vérité philosophique la plus haute, sont quelquefois des types un peu trop généraux pour être toujours des individus parfaitement réels. Comme exemple de cette trop grande généralité, je citerai Harpagon ; en réunissant dans un même

avare tous les traits possibles de l'avarice, Molière a peint l'avarice, il n'a pas peint un avare. Le plus réel de ses personnages est Alceste ; mais Alceste, c'est Molière lui-môme. Les tragiques grecs ont une grande impersonnalité, si grande, que ce ne sont pas eux seulement qui sont impersonnels, ce sont aussi leurs personnages ; ils n'ont guère dessiné de caractères individuels, et c'est par là que leurs héros sont divins : car le caractère de la divinité, si l'on peut ainsi dire, est de n'avoir ])oint de caractère. Racine aussi est assez impersonnel, mais impersonnel comme un philosophe qui analyse, comme un artiste qui choisit et qui arrange, non pas comme un poëte qui invente et qui crée ; il n'a point fait de peintures vivantes de la réalité, comme Shakespeare ; en revanche, il a déployé dans l'étude des passicms et du cœur humain une finesse, .une profondeur iiîconnues à l'art antique. Corneille est beaucoup moins impersonnel que Racine ; toutes ses plus belles créations sont empreintes du cachet de sa forte personnalité, et, à cause de cela, on pourrait être tenté de lui comparer Byron ; car Byron n'a jamais pu sortir de ses sentiments personnels : mais quelle différence entre ces deux poètes et entre ces deux âmes ! L'âme généreuse de Corneille enfante des héros généreux, dont les discours et les actions inspirent aux spectateurs des sentiments généreux. Certes les personnages de Lord Byron ont aussi leur grandeur ; mais cette grandeur est, si j'ose m'exprimer ainsi, d'un ordre démoniaque ; c'est la grandeur de la révolte, du défi, de l'orgueil ; ce n'est pas celle du dévouement à quelque noble idée. Il est beau de les voir se draper dans leur sombre misanthropie, accuser le sort, maudire l'existence, jeter l'insulte à l'homme, à la nature, à Dieu même ; mais on ne peut pas dire qu'un tel spectacle soit bienfaisant. Goethe

disait (]uc Lord Byron avait été inspiré par le génie du désesj)oir ; lîyron lui-même affirmait qu'une vocation pour la poésie était la conséquence d'une ame malade dans un corps malade, et comme exemples il citait Cha terton qui était fou, Collins qui était fou, Cowper qui était fou, et Pope qui était contrefait.

C'est son propre portrait que Byron nous a donné dans les personnages de ses drames, comme dans ceux de ses autres poëmes ; Childe-Harold, Lara, le Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, don Juan : c'est lui, toujours lui. Pans son essai sur Dryden, Macaulay compare spirituellement un auteur dramatique qui excelle dans une seule espèce de style, à une montre qui ne marche pas et dont les aiguilles indiquent exactement l'heure deux fois par jour. Je crois qu'au fond Byron avait la conscience de son impuissance dramatique, bien qu'il n'en convint pas de bonne grâce, et qu'il ait çà et là des mots amers sur les critiques qui lui refusaient le génie du drame. Il dit quelque part : " J'aime les fragments ; rien d'étonnant si j'en écris : car mon esprit est un fragment ;" et dans le fait ses poëmes ne se composent que d'une suite de beaux morceaux, dont chacun est complet en soi, et qui ne perdent rien à être séparés de l'ensemble et lus isolément. " 11 n'y a peut-être pas dans Shakespeare, observe ^Macaulay, un seul morceau dont on puisse dire la même chose. Tout lecteur intelligent de Shakespeare souffre de voir mis à part ce qu'on appelle les meilleurs morceaux, sous le nom de Beautés ou d'Elégants extraits, ou d'entendre citer un passage isolé, par exemple '' To he or not to he," comme un spécimen du grand poëte, " To be or not to be" a incontestablement du mérite, comme composition détachée ; mais son mérite, comme composition détachée, disparaît lorsqu'on le compare à son

mérite comme faisant partie de Hamlet. Il n'y a nulle exagération à dire qu'on ferait moins de tort aux grandes pièces de Shakespeare, en supprimant ce qu'on appelle communément les beaux endroits, qu'on n'en fait à ces mêmes passages en les lisant isolément. C'est peutêtre le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un auteur dramatique."

Dans le journal dont je vous citais jeudi dernier quelques extraits, Lord Byron écrit à la date du 12 janvier, 1821: "J'apprends par une lettre de Murray qu'ils veulent jouer ma tragédie de Marino Faliero : les sots ! elle n'est point faite pour le théâtre. Elle est trop régulière ; durée, vingt-quatre heures ; tout se passe dans le même lieu ; rien de mélodramatique : pas de surprises, pas d'explosions, pas de trappes, enfin pas d'amour, le grand ingrédient d'une pièce moderne." A l'imitation de Dryden, de Pope et des classiques français, il s'était fait partisan suranné des unités dramatiques de temps et de lieu. " J'ai en tête un sujet de tragédie, disait-il un jour à Medwin : Pausanias. Que pensez-vous de Pausanias ? Les unités pourraient être strictement observées, presque sans dévier de l'histoire. Le temple où il se réfugia et où on lui fît expier son crime sans profaner le sanctuaire, me fournirait le temps et le lieu à lui seul."

Comme vous pensez bien, Byron n'avait aucun goût pour le vieux théâtre anglais. Il écrivait à Murray : *' Vous trouverez Sardanapale très-différent de Shakespeare, et tant mieux ; car je regarde Shakespeare comme le plus mauvais des modèles." Dans une lettre du 26 avril 1821, adressée à Shelley, il parle d'abord de la fin tragique du poëte Keats qu'un article de la Revue d'Edimbourg avait si vivement affecté qu'il en était mort. "Pauvre John Keats ! Pour moi, au lieu de me

rompre un vaisseau dans la poitrine, j'ai bu trois bouteilles de claret et j'ai fait une réponse. J'en suis fâché pour lui, bien que je pense qu'il a pris la mauvaise ligne comme poëte. Vous connaissez mon opinion sur cette école de poésie au rabais. Vous connaissez aussi ma haute opinion de votre propre poésie, qui n'est d'aucune école. Je suis en train de lire votre Beatrix Cenci ; mais outre que le sujet ne me semble point dramatique du tout, je ne suis pas un admirateur de nos anciens poètes comme modèles. Je nie que l'Angleterre ait eu jusqu'à présent un seul drame." J'ai rencontré le nom de Chateaubriand mentionné une fois dans les Conversations de Lord Byron ; mais son autorité est citée à l'appui d'une bien mauvaise cause : " Lord Byron, raconte Medwin, me montra un passage de Chateaubriand prétendant que nous n'avons point de théâtre."

Shelley nous a laissé son sentiment sur la valeur des idées littéraires de Byron, et sur la part d'influence qu'elles ont pu avoir sur son génie. Voici ce qu'il écrit dans une lettre datée de Ra venue, du 7 août 1821 : "Nous avons beaucoup causé poésie, Lord Byron et moi, hier au soir, et comme toujours différé d'opinion, et je crois plus que jamais. Il affecte de se faire le patron d'un système qui n'est bon qu'à produire la médiocrité, et quoique tous ses poëmes et tous ses morceaux les plus beaux aient été produits en dépit de ce système, cependant j'en aperçois les effets pernicieux dans son Doge de Venise; ce système gênera et limitera tous ses efforts futurs, quelque grands qu'ils puissent être, s'il ne s'en débarrasse."

Il y avait dans la ténacité des idées littéraires de Byron quelque chose d'assez semblable à l'entêtement

d'un enfant qui ne veut pas entendre raison, et que la contradiction des personnes raisonnables fait déraisonner de plus en plus. Comme un enfant, il produisait plus d'injures que de preuves à l'appui de ses opinions. Si c'avait été la mode de son temps d'exalter Pope au-dessus de son mérite, je suis porté à croire qu'il l'aurait rabaissé fort au-dessous. La passion, je ne saurais trop le redire, a été la grande conseillère de sa critique comme la grande inspiration de sa poésie, et dans les intervalles où sa passion se taisait, sa critique prenait un ton et des sentiments tout différents. " Coleridge, écrivait-il alors, est le premier poëte de notre temps par la puissance créatrice et par le génie." . . . " Les talents de Southey sont du premier ordre. Sa prose est parfaite. Sur sa poésie les avis sont divers ; cela tient peut-être à ce qu'il y en a trop pour la génération présente ; la postérité fera probablement un choix. Il a des passages égaux à tout ce qu'on peut citer de plus beau. Sa vie de Nelson est admirable. Son Don Roderick est le premier poëme de notre temps." Dans ces intervalles de calme, il savait aussi voir les défauts de ses idoles. " Comme Gray, disait-alors, Campbell sent trop l'huile. 11 n'est jamais content de ce qu'il fait ; il a gâté ses plus belles choses en les finissant trop ; le relief hardi des premières esquisses s'est effacé. Comme les tableaux, les poëmes ne doivent pas être trop finis. Le grand art est l'effet, peu importe comment l'effet est produit."

Byron appliquait comme poëte la grande règle qu'il pose ici comme critique. Il écrit dans une lettre adressée à son éditeur: "Quant à ce que vous me dites de retoucher Don Juan, tout cela est fort bien ; mais je ne peux pas retoucher. Je suis comme le tigre en poésie ; si je manque le premier bond, je rentre

en grondant dans ma jungle. Pour moi il n'y a pas de second bond ; je ne peux pas corriger ; je ne peux pas, vous dis-je, et je ne veux pas."

J'aime à entendre Byron parler fièrement de sa poésie. Dans une autre lettre à Murray, il se plaint avec une très-grande vivacité des fautes d'impression dont les épreuves de Don Juan sont remplies, et voici les paroles sévères qu'il adresse à son éditeur: " Vous avez traité ce poërae avec négligence, parce qu'il n'est point approuvé par quelques individus de votre clique ; mais je vous affirme qu'il se passera longtemps avant que vous voyiez un poëme ou un écrit quelconque à moitié aussi bon. . . Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez au moins, je vous prie, quelque souci de la mienne. . . J'ai relu Do7i Juan attentivement, et je vous l'affirme, c'est de la poésie. . . Que les dieux vous bénissent et vous pardonnent ; car pour moi, je ne le puis."

On trouve dans le Journal de Lord Byron, à la date du 24 novembre, 1813, un triangle appelé par lui Gradus ad Parnassum (Escalier du Parnasse) :

W. Scott.

Walter Scott, vous le voyez, occupe le sommet de ce triangle. Byron avait pour ce grand homme une admiration sincère. " Certainement," disait-il, " Walter Scott est le plus étonnant écrivain du jour. Ses romans sont à eux seuls une littérature nouvelle, et sa poésie est aussi bonne qu'aucune autre, sinon meilleure, quoiqu'elle procède d'un système erroné." . . . " Je ne connais pas de lecture sur laquelle je me jette avec plus d'empressement qu'un ouvrage de Walter Scott."

Parmi les génies dominateurs, Lord Byron aimait et vénérait de toute son âme Dante Alighieri. Il était lecteur assidu de la Bible, non pas du Nouveau Testament, mais de l'Ancien, qu'il savait par cœur, l'ayant lu et relu avant d'avoir huit ans. Il mettait le livre de Job au-dessus de tous les poèmes du monde. Il ne parlait jamais de son grand contemporain Goethe qu'avec admiration et respect ; il le considérait comme le père de la poésie du dix-neuvième siècle.

On a retrouvé dans les papiers de Byron une dédicace à l'illustre poëte allemand. Cette dédicace, écrite sur un ton de familiarité comique, bien que sans irrévérence, n'a très-probablement jamais été jusqu'à Goethe. C'est une pièce curieuse et amusante :

" Dédicace au Baron Goethe, etc., etc.

" Monsieur,

" Dans l'appendice à un ouvrage anglais récemment traduit en allemand et publié à Leipsick, un jugement de vous sur la poésie anglaise est rapporté en ces termes : ' Dans la poésie anglaise on trouve un grand génie, une puissance universelle, des sentiments pro-

fonds, avec suffisamment de tendresse et de force ; mais tout cela ne constitue pas le poëte,' etc., etc.

" Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande méprise. Cette opinion de vous prouve seulement que le dictionnaire des dix mille auteurs anglais vivants n'a jamais été traduit en allemand. Vous aurez sans doute lu, dans la version de votre ami Schlegel, ce dialogue de Macbeth :

" Il y a dix mille. . .

" Macbeth : oies, manant?

■■' Réponse : auteurs, sire.

" Or, sur ces dix mille auteurs, ily a, par le fait, dix-neuf cent quatre-vingt-sept poëtes, tous en vie à l'heure qu'il est, quoi qu'il puisse en être de leurs œuvres, comme leurs éditeurs le savent bien ; et parmi eux il en est plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation que moi, quoique infiniment moindre, à coup sûr, que votre réputation à vous. . . .

" Mon principal but en vous adressant cette lettre est de témoigner de mon sincère respect et de mon admiration pour un homme qui, depuis un demi-siècle, règne sur la littérature d'une grande nation, et qui ira à la postérité, comme la première gloire littéraire de son époque.

"Vous avez eu du bonheur. Monsieur, non-seulement dans les écrits qui ont illustré votre nom, mais dans votre nom lui-même, lequel est suffisamment musical ponr l'articulation de la postérité. En cela vous avez l'avantage sur quelques-uns de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels aussi, si personne au monde pouvait les prononcer.

"Vous supposerez peut-être, par ce ton de légèreté apparente, que j'ai quelque intention de vous manquer

orvî

de respect ; mais ce sera une erreur ; je suis toujours badin en prose.

" Post Script. — Je vois qu'en Allemagne comme en Italie il y a une grande lutte engagée entre ce qu'on appelle les classiques et les romantiques, termes qui n'étaient pas le sujet d'une classification en Angleterre, du moins quand j'ai quitté ce pays, il y a quatre ou cinq ans. Quelques barbouilleurs anglais, à la vérité, insultaient Pope et Swift ; mais c'était parce qu'eux-mêmes ne savaient pas écrire, ni en prose, ni en vers ; personne n'a jamais pensé qu'il y eût là de quoi faire une secte. Il serait bien possible que quelque chose de la sorte eût fait son apparition récemment ; mais je n'en ai guère entendu parler, et ce serait d'un tel mauvais goût que je serais bien fâché de le croire."

En élevant Dante et Goethe au-dessus de tous les poètes, pendant qu'il abaissait Shakespeare et Milton devant Pope, Lord Byron ressemblait un peu au roi François 1®'' qui, à l'étranger, soutenait les hérétiques, et les faisait brûler dans son royaume. Que signifient ces distinctions ? Est-ce que l'auteur d'Hamlet et l'auteur de Faust, l'auteur du Paradis Perdu et l'auteur de la Divine Come'die, ne sont pas des génies de la même famille, sinon de la même trempe ? Je crois que de tout cet examen des opinions littéraires de Lord Byron, nous sommes en droit de conclure que ce grand poëte était un critique médiocre, et que cet homme si passionné n'avait l'esprit ni solide ni profond.

Ce défaut de profondeur et de solidité est sensible dans les idées religieuses et dans les idées politiques de Lord Byron aussi bien que dans ses idées littéraires.

Ce serait une c ircur de se représenter Lord Byron comme un incrédule endurci. Il prouvait dans sa })ersonne la vérité de cette parole profonde de St. Jean, dont l'application est si générale : " Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises." Si Lord Byron a repoussé la lumière du christianisme, ce n'est point qu'il eût trouvé une autre lumière, préférable selon lui ; c'est uniquement "parce que ses œuvres étaient mauvaises." Il est plus aisé de convertir les pécheurs que les incrédules, et la conversion de Lord Byron n'aurait rien eu de bien surprenant ; il se serait précipité dans tous les extrêmes de la pénitence et de la dévotion avec l'impétueuse ardeur de sa nature. Shelley, qui était un panthéiste convaincu, fut soupçonné par ^loore d'avoir eu quelque influence sur les idées religieuses de Byron. Il s'en défendit dans une lettre. "Je vous prie," écrit-il à un de ses amis, " d'assurer Moore que je n'ai pas la plus petite influence sur Byron en matière religieuse. Si j'en avais, je l'emploierais certainement à extirper de son grand esprit les illusions du christianisme, qui, en dépit de sa raison, sont toujours prêtes à reparaître, et semblent se tenir en embuscade pour les jours de maladie et de détresse. Le poème de Caïn a été conçu il y a bien des années, et commencé avant que je visse Byron à Ravenne. Combien ne serais-je pas heureux de pouvoir m'attribuer, mêm.e indirectement, la moindre participation à cette œuvre immortelle ! " Byron avait une fille qu'il aimait tendrement et dont il avait confié l'éducation aux soins maternels de Mrs. Shelley. Quand l'enfant fut arrivée à l'âge de raison, il craignit pour sa foi religieuse l'influence des conversations de Shelley, et en dépit de tous les avantages dont elle jouissait sous le toit de ses excellents amis, il la retira d'entre leurs mains.

En politique, Byron avait plutôt des passions que des idées. Il écrivait, en 1813 : "J'ai simplifié ma politique ; elle consiste à détester à mort tous les gouvernements qui existent." Walter Scott me semble avoir porté sur Lord Byron le jugement le plus sûr et le plus pénétrant, dans la note qu'il écrivit pour Thomas Moore, et dont je vous citais jeudi dernier un passage: "Nos sentiments, dit-il, s'accordaient assez bien, excepté sur la religion et sur la politique. Je suis porté à croire que ni sur l'un ni sur l'autre de ces sujets. Lord Byron n'avait des opinions bien arrêtées. Je me souviens de lui avoir dit que je pensais réellement que, s'il vivait quelques années, il changerait de sentiment. Il me répondit avec une certaine aigreur: "Vous êtes, je suppose, un de ceux qui prophétisent que je deviendrai méthodiste." Je répliquai: "Non. Je n'attends pas de vous une conversion si ordinaire ; je m'imagine plutôt que vous vous retirerez dans la foi catholique, et que vous vous distinguerez par l'austérité de vos pénitences. La religion à laquelle vous devez ou pouvez vous attacher un jour, devra être une religion qui exerce un grand pouvoir sur l'imagination." Il sourit gravement, et sembla convenir que je pouvais avoir raison.

" En politique, il se livrait parfois à un grand étalage de ce qu'on appelle aujourd'hui libéralisme. Mais il m'a paru que le plaisir de déployer son esprit de satire contre les personnes en charge était au fond de cette manière de penser, plutôt qu'aucune adhésion réelle aux principes politiques au nom desquels il parlait. Il était certainement fier de son rang et de l'ancienneté de sa famille, et à cet égard aussi aristocrate qu'on peut l'être sans choquer le bon sens et la pohtesse. Des dégoûts, venus je ne sais d'où et je ne sais comment,

me semblent lui avoir donné ce tour d'esprit singulier et, selon moi, contradictoire. Mais, au fond, j'aurais défini Byron un patricien par principe."

Il y a dans l'histoire de la phrénologie un fait curieux, que je veux vous rapporter, simplement à titre de fait curieux, sans y joindre aucun commentaire et sans toucher à aucune des questions qu'il soulève. Le crâne de Lord Byron a été palpé par des savants, et son cerveau pesé. Vous ne serez peut-être pas étonnées d'apprendre que la bosse appelée par les plirénologues bosse de la destructivité était chez Lord Byron la plus proéminente. On peut dire que le génie de la destruction a inspiré sa poésie. Il écrivait un jour dans son journal : " Je serais curieux d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de commettre un assassinat." Mais voici une particularité plus étrange : le cerveau de Lord Byron était extrêmement lourd ; il pesait 1807 grammes, chiffre énorme quand on songe que la pesanteur moyenne des organes de Tintelligence humaine varie entre 1285 et 1366 grammes. Néanmoins Byron avait la tête si petite que personne ne pouvait mettre son chapeau. " Un jour, raconte le Colonel Napier, plusieurs d'entre nous essayèrent le chapeau de Byron, et dans une compagnie de douze ou quatorze officiers qui étions à dîner, personne ne put le mettre. Mon domestique, qui avait la plus petite tête du 90e. régiment (si petite qu'il pouvait à grand'peine trouver une casquette à sa taille) , put seul le mettre, et le chapeau de Lord Byron le coiffait à merveille."

28 Janvier.

ÉCniTE A L OCCASION DES

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