‹ Causeries guernesiaisesChapitre 18 sur 27 · NEUVIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME CAUSERIE

Idées littéraires de Byron. — Critique qui convient à ces idées. — Eafance de Byron. — Sa mère. — Eôle du poker dans son éducation. — Sa nourrice ; ses premiers vers. — Hours of Idleness. — Comment la critique devrait traiter un jeune auteur qui débute. — Jeffrey. — La Bévue d' Edimbourg. — Eage de Byron. — EnglisJi JBards and Scotch Heviewers. — Départ de Byron pour l'Orient. — Son attitude de défi. — L'imitation de l'Art Poétique d'Horace et ChildeSaroîd. — Folie supposée de B}Ton. — Ses pistolets. — Sa sensibilité excessive. — Histoires de la vieille montre et de la bouteille d'encre. — Ardeur impétueuse qui le précipitait vers tous les extrêmes. — Extraits du Journal de Byron (Eavenne). — Polémique avec Southey. — Plagiats involontaires et plagiats volontaires de Byron. — Ses principes en cette matière. — Grands écrivains qui ont été plagiaires. — Plagiats permis. —Gluck.— -Eossini.—Walter Scott.— Alfred de Musset.— M. Mé-

tivier.

Mesdemoiselles,

C'est une belle chose que les plans, et pour suivre celui de nos causeries, nous allons parler aujourd'hui des idées littéraires de Lord Byron, — si rien ne se vient jeter à la traverse.

Elles sont bizarres, ces idées : Byron méprisait de toute la puissance de son âme la jeune école de poésie dont il était le prince ; il admirait jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à l'adoration (le mot n'est pas trop fort), la vieille école soi-disant classique et soi-disant cor-

recte, qui commence à Dryden, qui finit à Goldsmith, et dont Pope est le principal poëte.

Cette opinion est si imprévue, si contradictoire en apparence avec le caractère et le génie de Lord Byron, qu'on se demande naturellement, la première fois qu'on en entend parler, si elle est sincère, s'il faut la prendre au sérieux, et si c'est autre chose qu'une simple boutade humoristique. Je suis persuadé qu'elle est sincère, et qu'une connaissance plus intime de l'homme et du poëte ne la fait pas trouver aussi inconséquente avec sa nature qu'elle le semble au premier abord. Néanmoins il n'est pas douteux que, dans la formation de cette opinion, la part de la réflexion est petite, comparée à la part indéfinie de l'humeur et de la passion. Macaulay a dit d'Horace Walpole qu'il était tout affectation ; ces définitions sommaires ne sont jamais absolument vraies ; mais on peut dire avec autant de vérité que la passion était tout Lord Byron. C'est par la passion qu'il est original et grand. Il n'avait dans l'esprit ni solidité ni étendue ; ses connaissances en littérature comme dans les autres branches de la science humaine, n'étaient pas profondes, bien qu'il eût dévoré un grand nombre de livres de toutes sortes ; il avait, à la vérité, beaucoup de mémoire, mais son imagination était étroite ; elle se mouvait dans un cercle d'idées et de sentiments trèsrestreint, où elle déployait autant de puissance et de variété que possible ; jamais il n'a pu sortir de ses souvenirs personnels ; on suit pas à pas dans chacun de ses poëmes la succession des aventures ou des émotions de sa vie: "Je ne saurais écrire sur quoi que ce soit, disait-il lui-même, sans quelque expérience personnelle et sans un fondement vrai." Ainsi, raison, savoir, imagination même, ce n'est point là Byron ; la passion, voilà le fond de son être, voilà le caractère le plus gêné-

rai de sa poésie comme de sa vie. Chez aucun poëte, peut-être chez aucun homme, cette force aveugle et terrible, si voisine de la faiblesse, n'a exercé un plus magnifique empire. "Tout ce que j'ai écrit, disait-il en 1820, a été pure passion : passion, il est vrai, de différentes sortes, mais passion toujours ; car en moi l'indifférence elle-même était une sorte de passion, le résultat de l'expérience et non la philosophie de la nature."

Des opinions littéraires formées non dans le calme de la méditation, mais dans un mouvement de dépit, de caprice, de contradiction ou de rage, peuvent être ardentes et sincères : mais elles risquent fort de manquer de gravité ; elles peuvent intéresser, parce que tout ce qui part d'un homme tel que Lord Byron intéresse : mais il n'y a guère de chance qu'elles instruisent par ellesmêmes, ou qu'elles soient à la hauteur de la critique. La seule critique philosophique qu'on en puisse faire, c'est de montrer que la personne qui les a conçues et exprimées était sous l'influence de telle ou telle passion.

Si, dans un tribunal civil, un juge se mettait tout-àcoup, en injuriant tous ses collègues, à opiner sur les parties en cause avec une iniquité révoltante, personne ne ferait la critique de ce jugement absurde ; il suffirait à chacun de savoir que ce juge s'est levé de très-mauvaise humeur, qu'il a cassé chez lui quelque miroir ou quelque porcelaine, renvoyé un domestique, battu sa femme, ou bu une demi-bouteille d'eau-de-vie avant de se rendre à la cour. De même, dans ce tribunal littéraire que nous avons institué et où les poètes sont juges, Lord Byron nous étonne par la passion, par l'injustice, qui éclatent dans presque tous ses jugements : allonsnous critiquer ces jugements ? Nous avons mieux à

faire ; transportons-nous chez le juge ; voyons quelle espèce d'homme il est dans l'intérieur de sa maison, et nous cesserons de nous étonner qu'il soit le même au tribunal. Je n'ai pas le dessein, Mesdemoiselles, de vous raconter la vie de Lord Byron ; je voudrais seulement, par quelques anecdotes choisies, vous donner une idée vivante du personnage. Je ne sais si j'aurai le courage de suivre dans le choix de ces anecdotes les loix d'une sévère unité, de me borner aux nécessaires, et d'exclure toutes celles qui n'ajoutent pas directement un trait au tableau : la tentation de bavarder est trop forte ; je viens de lire les deux petits volumes du Capitaine Medwin intitulés Conversations de Lord Byron, et de parcourir l'énorme ouvrage où Thomas Moore a réuni toutes les lettres de son ami, des fragments de son journal et toute l'histoire de sa vie : je veux vous en faire profiter, et je tiens pour bonnes toutes les digressions, pourvu qu'elles vous amusent.

Napoléon a dit : "La bonne ou la mauvaise conduite future d'un enfant dépend entièrement de sa mère." Vous plaît-il de faire connaissance avec la mère de Lord Byron, et d'assister à quelques-unes des scènes au milieu desquelles s'est formé le caractère de son fils ? Cette femme était un composé de tous les extrêmes. Elle avait épousé un homme sans honneur, qu'elle méprisait et dont elle se sépara. A la nouvelle de sa mort, elle devint presque folle de douleur, et telle fut la violence de ses cris qu'on les entendait de la rue. Elle avait pour son fils la plus aveugle tendresse, entrecoupée des accès de la fureur la plus aveugle aussi. Quand il était à l'école et qu'il avait un jour de congé, pour le seul plaisir de le retenir auprès d'elle, elle pro-

longeait parfois son congé d'une semaine, au très-grand détriment de son éducation. D'antres fois elle courait aj)rès lui tout autour de la chambre pour le battre, sans pouvoir l'attraper, parce que le petit Byron, en dé{)it de son pied-bot, courait plus vite qu'elle et riait, et alors elle lui lançait l'injure qui lui était la plus sensible ; elle l'appelait: "vilain petit boiteux!" Un jour elle lui lança à la tête quelque chose de plus dur, le poker; B5'ron évita le coup et s'enfuit à Londres ; il avait alors dix-huit ans.

Byron disait qu'il y aurait un beau pocme épique à faire sur " Mrs. Byron furiosa" ; il appelait la maison de sa mère "l'antre d'une lionne": rien d'étonnant s'il y prit des mœurs de lionceau. A la différence des rages de la mère, celles de l'enfant étaient silencieuses ; il dévorait les affronts avec un calme apparent sous lequel une mer de passions bouillonnait ; tel fut toute sa vie le caractère terrible de ses colères. " Encore tout petit, dit Thomas Moore, il montrait déjà en face de sa nourrice le même esprit indomptable qu'il montra plus tard comme auteur en face de ses critiques. Grondé rudement par cette femme pour avoir sali une blouse neuve, il entra dans une de ses rages silencieuses, comme lui-même les nommait, saisit la blouse avec ses deux mains, la déchira du haut en bas, puis se planta debout, sombre et immobile, devant sa nourrice exaspérée, afin de la braver. Sa mère aussi dans ses emportements mettait en pièces ses chapeaux et ses robes."

Dans une autre de ses rages silencieuses, il saisit sur la table un couteau, qu'on lui arracha des mains au moment où il le tournait contre sa poitrine ; et un soir, la mère et le fils se séparèrent à la suite d'une querelle si terrible, qu'ils allèrent chacun de son côté la même nuit chez le pharmacien, savoir si l'autre n'était pas venu

acheter du poison, et dire que, s'il en demandait, on se gardât bien de lui en vendre.

La colère fut la première inspiration poétique de Byron enfant, et plus tard, lorsqu'à la suite d'une publication assez faible et très-mal accueillie, il prit la plume pour écrire son célèbre pamphlet " English Bards and Scotch Reviewers," la colère aussi fut sa première muse. Une dame âgée qui visitait souvent sa mère, l'appelait d'un nom qui lui était odieux ; c'était sans doute quelque allusion insultante à sa difformité. Cette respectable personne avait des idées particulières sur l'âme ; elle croyait qu'après la mort l'âme prend son vol vers la lune, où elle s'arrête quelque temps avant d'aller plus loin. Un jour qu'il venait de voir cette dame et d'entendre le mot qui l'offensait, Byron se présenta devant sa nourrice, en proie à une violente rage. " Eh bien ! mon petit homme, lui dit celle-ci, que s'est-il donc encore passé ?" A quoi l'enfant répondit que cette vieille femme l'avait mis dans la plus terrible colère, qu'il ne pouvait supporter sa vue, et tout d'un coup il improvisa ces quatre vers, qu'il répéta plusieurs fois, comme ravi d'avoir trouvé cette issue pour sa rage :

In Nottingham county tliere lives at Swan Green, As curst an old lady as ever was seen ; And wlien slie does die, whicli I hope will be soon, She firmly believes she will go to the moon.

Lord B3Ton n'avait pas vingt ans quand il publia sous le titre d'Heures de Paresse son premier essai poétique, un recueil de pièces détachées. Si l'on considère la jeunesse de l'auteur, cet ouvrage ne méritait pas le mépris avec lequel il fut reçu ; le talent ne s'y montre pas encore épanoui, mais on l'aperçoit à sa naissance et

dans sa plus tendre fleur. Un homme dont nous avons cité plus d'une fois le nom et les idées, l'excellent Jean- Paul, après avoir accordé qu'un peu de blâme ne nuit pas à un jeune auteur qui débute, ajoute avec une grâce et une bonté charmantes : " Il faudrait traiter avec quelque douceur et avec charité tout écrivain qui ne pouvant offrir le talent dans sa totalité, en offrirait du moins une parcelle. En général, dans les tribunaux littéraires, l'indulgence devrait prévaloir sur la sévérité; on devrait y suivre l'exemple des tribunaux de la Grèce qui, lorsqu'il y avait un nombre égal de boules noires et de boules blanches, ajoutaient au nom de Minerve une boule blanche supplémentaire." Je lisais l'autre jour dans un article de M. Sainte-Beuve sur un auteur nouveau, qu'il ne connaissait pas de plus grand plaisir que de signaler au public un talent naissant, et je doute que pour un critique respecté, écrivant dans une feuille influente, il puisse y avoir en effet un plaisir plus vif et plus noble. Un jeune homme qui vient de lancer son premier livre dans le monde, attend avec une telle anxiété le jugement des journaux et des revues ! 11 est si sensible à la critique et si docile à la critique, pourvu que celle-ci soit intelligente ! Plus tard il deviendra intraitable ; c'est le moment de lui donner de bons conseils, de l'encourager par tous les éloges mérités, et de le mettre en garde contre les tendances dangereuses : profitez-en, critiques ; aujourd'hui vous pouvez faire beaucoup ; demain peut-être il sera trop tard. Je sais que quelquefois il n'y a rien dans un livre, et qu'alors le devoir pénible de la critique serait de rappeler à l'auteur ce sage avis de Boileau : "soyez plutôt maçon," si elle n'avait pas un parti plus digne et plus charitable à prendre, qui est tout simplement de garder le silence. Mais ce dernier cas n'était pas Celui de Lord Byron ; il

y avait, selon l'expression consacrée, quelque chose dans son livre; l'erreur de la critique fut de ne pas reconnaître ce quelque chose.

Un avocat, nommé Jeffrey, écrivit dans la Revue d'Edimbourg un article d'exécution sommaire. Byron, qui attendait cet article avec une impatience fiévreuse, a raconté bien des fois l'effet qu'il produisit sur lui. "J'entrai, dit-il, dans une immense rage, une rage telle que je n'en ai jamais éprouvée depuis. (Un de ses amis qui le vit à ce moment, crut qu'il venait de recevoir un cartel.) Je dînai ce jour-là avec Scroope Davis, et je bus trois bouteilles de claret pour noyer ma fureur ; mais elle ne fit que bouillonner encore plus. . . Je résolus de leur montrer, à ces corbeaux de sinistre augure, qu'ils pouvaient croasser tant qu'ils voudraient, que ce n'était pas la dernière fois qu'ils auraient de mes nouvelles. Je me mis à l'œuvre immédiatement, et je commençai ma satire " English Bards and Scotch Reviewers." Quand j'eus écrit les vingt premiers vers, je me sentis considérablement soulagé."

Vous savez ce qu'est cette satire. C'est la guerre déclarée à tous les critiques et aux premiers poètes du temps. Depuis Jeffrey jusqu'à Walter Scott, petits et grands ont leur épithète insultante ou leur paragraphe d'injures. Lord Byron, regrettant plus tard l'injuste violence de quelques-unes de ses attaques, s'étonnait lui-même d'avoir pu conserver des amis parmi les gens de lettres, et se félicitait que Walter Scott, Thomas Moore, et d'autres, eussent oublié leur ressentiment avec une facilité dont, pour lui, il n'aurait jamais été capable. Ils ne lui pardonnèrent pas tous, et il garda dans Robert Southey en particulier l'ennemi le plus acharné.

Lorsqu'un poëte fait la satire de son temps, il est na-

turel qu'il cherche et qu'il montre dans une époque antérieure l'idéal dont ses contemporains se sont écartés, et le mépris qu'affichaient les Southey, les Coleridge, les Wordsworth pour l'école de poésie qui venait de disparaître, entraînait Tardent esprit de Byron à s'exagérer les mérites de cette école. Il fit, pendant qu'il écrivait sa satire, une étude attentive des œuvres de Pope, et c'est de ce moment que date son culte enthousiaste pour ce poëte.

Le pamphlet de Byron eut tout le succès que le scandale servi par le talent ne manque jamais d'avoir. Dans un post-scriptum ajouté à la seconde édition, au moment où il allait partir pour l'orient, l'auteur s'exprimait ainsi : " Quel dommage que je sois au delà du Bosphore avant que le prochain numéro de la Revue d'Edimbourg ait passé la Tweed ! Mais j'espère bien l'avoir quand je serai en Perse, pour allumer ma pipe. . . Ceux qui me connaissent peuvent témoigner que mes motifs pour quitter l'Angleterre sont absolument étrangers à toute espèce de peur ; ceux qui ne me connaissent pas, en seront un jour convaincus. Depuis la publication de cet écrit, je n'ai point caché mon nom ; je suis resté constamment à Londres, prêt à rendre raison de toutes mes offenses, et dans l'attente journalière de plusieurs cartels. Mais, hélas ! les jours de la chevalerie sont passés, c'est-à-dire en langue vulgaire qu'on n'a plus de cœur aujourd'hui.

L'attitude de Lord Byron fut toute sa vie celle du défi. Par ses principes et par ses mœurs, par sa conduite et par ses idées, il voulut défier l'Angleterre et tout le genre humain. Mais ce n'était qu'une bravade. Thomas Moore remarque avec profondeur que le cœur de son noble ami était meilleur que ses doctrines, et qu'une crainte perverse de passer pour bon et pour moral

l'empêcha souvent de montrer les sentiments aimables et honnêtes qui étaient au fond de sa nature. Dans ses opinions littéraires aussi, il y avait une part d'affectation, qu'il ne faut point exagérer, mais qu'il faut reconnaître ; en bravant tout haut les goûts de son époque, il suivait les goûts de son époque ; en exaltant la poésie de Pope au-dessus de toute poésie, il marchait dans les rangs et il allait se mettre à la tête de la révolution poétique qui devait ôter définitivement à Pope le sceptre et la couronne.

Quand Lord Byron revint de Grèce, il avait deux poëmes en porte-feuille : l'un était une paraphrase de l'Art poétique d'Horace, l'autre était Childe-Harold. A son arrivée à Londres, il dit à un de ses amis, M. Dallas, qu'il avait écrit une paraphrase de l'Art poétique d'Horace et qu'il voulait la lui faire lire, mais il ne dit rien de Childe-Harold. M. Dallas emporta chez lui l'imitation d'Horace, et fut grandement désappointé à la lecture de cet insipide travail. Rencontrant Lord Byron le lendemain, il lui demanda s'il n'avait rien produit d'autre durant sa longue absence. "J'ai écrit occasionnellement, répondit celui-ci, quelques poésies fugitives, et en outre une grande quantité de stances dans la mesure de Spenser, relatives aux pays que j'ai visités : cela ne vaut pas la peine de vous occuper, mais tout cela vous sera remis, si vous voulez." M. Dallas lut le Pèlerinage de Childe-Harold, et, tout émerveillé, pressa le grand poëte de mettre ce chef-d'œuvre au jour. Mais Byron éprouvait ou affectait une extrême répugnance à le publier. Il aurait préféré donner au monde sa paraphrase de l'Art poétique d'Horace, et il n'y renonça que sur les instantes sollicitations de ses amis.

J'oublie que je n'ai pas à vous faire un récit suivi de la vie de Lord Byron, et que je me suis proposé seulement de raconter quelques anecdotes propres à vous montrer à quel point la passion dominait en lui.

Vous savez que Lady Byron crut son mari fou et le fit examiner par les médecins. Il y avait seize faits allégués contre lui, comme autant de symptômes de folie. Désirez-vous connaître quelques-uns de ces faits ? Comme un homme en guerre avec le genre humain, il avait toujours près de lui, la nuit, des pistolets chargés : on conçoit que Lady Byron trouvât ce voisinage inquiétant. Cette vilaine arme à feu joue un grand rôle dans son existence ; tous les jours, dans la prévision de quelque cartel, il s'exerçait au tir du pistolet, et un des jeux favoris de cet enfant terrible était de briser à coups de pistolet des bouteilles d'eau de Seltz. — Un soir, au théâtre, en voyant Kean dans le rôle de Sir Giles Overreach, il fut saisi d'une émotion si violente qu'il eut presque une attaque de nerfs ; il devait être sujet à ce genre d'émotions plus ou moins littéraires ; car voici ce que raconte Walter Scott dans une note très-intéressante qu'il écrivit pour Thomas Moore sur ses rapports personnels avec Lord Byron : "Les lectures de Lord Byron ne me semblent pas avoir été fort étendues, soit en poésie, soit en histoire. Ayant l'avantage sur lui à cet égard, et possédant une bonne part comparative de connaissances littéraires (quoique cette part soit en ellemême bien insignifiante), je pouvais quelquefois mettre sous ses yeux des choses qui avaient pour lui l'intérêt de la nouveauté. Je me souviens en particulier de lui avoir récité le beau poëme de Hardy Knute, imitation de la vieille ballade écossaise ; il en fut si vivement affecté, qu'une personne qui passa dans la chambre à ce

moment me demanda ce que j'avais pu dire à Lord Byron pour le mettre dans une agitation pareille."

Mais cette sensibilité excessive ne saurait être taxée de folie ; voici quelque chose qui y ressemble davantage. Lord Byron avait une vieille montre favorite qui l'avait toujours accompagné depuis son enfance et était allée en Grèce avec lui ; dans un accès de rage, occasionné par une des petites contrariétés de la vie conjugale, il jeta violemment sa montre dans le feu et la mit en pièces avec le poker, — On raconte de lui un autre fait du même genre : son domestique lui avait apporté un soir une large bouteille d'encre ; ne supposant pas qu'elle était pleine, il y plongea sa plume jusqu'au fond ; furieux de la retirer toute salie, il jeta la bouteille par la fenêtre de toute la force de son bras. La bouteille alla se briser sur la tête de la statue d'Euterpe, appartenant à une collection des neuf Muses qu'il avait dans son jardin. Grande fut son horreur le lendemain matin, à l'aspect de sa belle déité changée en affreuse négresse.

Il était toujours dans les extrêmes, tantôt prodiguant sa fortune, tantôt inquiet de sauver quelques sous ; aujourd'hui, se laissant presque mourir de faim et mâchant du mastic, dit Moore, pour apaiser son appétit ; demain, mangeant et buvant toute la nuit et se levant de table à quatre heures du matin. " Ce 10 avril 1814, écrit-il dans son journal, j'ai boxé une heure, écrit une ode à Napoléon Bonaparte, copié l'ode, mangé six biscuits, bu quatre bouteilles d'eau de Seltz, et gaspillé le reste de mon temps."

Je ne connais rien dans toute la littérature, de plus vivant, de plus vrai, de plus personnel, que le Journal

de Lord Byron, et rien de plus propre à faire revivre sous vos yeux cet homme singulier, que quelques extraits de cet étonnant document. Les citations que je vais faire sont tirées du journal qu'il écrivit à Ravenne durant l'hiver de 1821.

" 4 janvier. — Ce matin, levé tard comme d'habitude. — Mauvais temps — aussi mauvais qu'en Angleterre — pire. — Pas moyen de sortir à cheval dans la forêt. — Resté chez moi toute la matinée — regardé le feu — trouvé étrange que la poste ne vînt pas. — La poste est venue à l'Ave Maria au lieu de venir à une heure et demie, comme elle eût du. — Pas de lettres d'Angleterre. — Trèsmaussade en conséquence (car il aurait dû y avoir des lettres) et mangé en conséquence un copieux dîner ; car quand je suis vexé, j'avale vite. — Ecrit cinq lettres en une demi-heure, courtes et sauvages, à tous mes coquins de correspondants. — Appris la nouvelle de trois meurtres àFaenza et à Forli, un carabinier, un contrebandier et un juge, tous la nuit dernière.

" 5 janvier. — Levé tard, triste et languissant. — Lu la conclusion pour la cinquantième fois (j'ai lu tous les romans de Walter Scott au moins cinquante fois) de la troisième série des Contes de mon H6te. — Œuvre magistrale ! Fielding écossais ! — Dîné vers 6 heures. — Oublié qu'il y avait un plum-pudding . — Bu une demibouteille d'une espèce d'esprits, probablement de l'esprit de vin — car ce qu'ils appellent ici rhum, eau-de-vie, n'est que de l'esprit de vin, coloré selon la formule. — Nourri les deux chats, le faucon et le corbeau. — Lu l'Histoire de Grèce de Mitford et la Retraite des dix Mille de Xénophon.

" Entendu la voiture — demandé mes pistolets et mon grand manteau, comme toujours ; articles nécessaires : temps froid, voiture découverte, et des habitants féroces, assez traîtres, tout bouillants de passions politiques.— Beaux hommes d'ailleurs, bons matériaux pour une nation. — Du chaos Dieu fit le monde, et des grandes passions sort un peuple.

*' Ordonné à Fletcher de copier 7 ou 8 apophthegmes de Bacon, où j'ai découvert des bévues si grosses qu'un écolier les verrait. Et voilà les sages ! — Je vais me coucher, car je sens que je deviens cynique.

" 6 janvier. — Brimie, dégel, gâchis, pluie. — Pas moyen de bouger, même à cheval. — Lu les anecdotes de Spense. — Pope est un grand homme! je l'ai toujours pensé. — Corrigé les bévues de neuf apophthegmes de Bacon.

" A 8 heures, sorti pour faire des visites. — Entendu un peu de musique. — J'aime la musique.

"Pensé à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce ; raisonnable assez. — L'état présent, reste des temps barbares, de la chevalerie et de l'âge féodal, artificiel et contre nature. — Les femmes devraient prendre soin du logis, être bien nourries et bien vêtues, mais ne jamais se mêler à la société — bien instruites aussi dans la religion, mais ne lire ni poésie, ni politique, rien que des livres de piété et de cuisine — faire de la musique, dessiner, danser ; avec cela un peu de jardinage, et labourer de temps à autre. — Je les ai vues réparer les routes en Epire, avec succès. Et pourquoi pas, aussi bien que faire les foins et traire les vaches ?

" Rentré chez moi. — Lu encore Mitford. — Joué avec mon grand dogue — fait souper la bête. — Le corbeau boite d'une patte. — Le faucon est en assez belle veine.

— Les chats, énormes et tapageurs. — Je n'ai pas vu les singes depuis c[u'il iait froid — ils souffriraient d'être montés.

" Pourquoi ai-je été toute ma vie plus ou moins ennuyé? Je ne sais que répondre, mais je présume que c'est dans mon tempérament, comme de me réveiller l'esprit abattu, ce qui m'arrive invariablement tous les jours depuis plusieurs années. — Le tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de suite, vigoureusement et violemment, y faisaient peu ou rien. Les passions violentes m'ont mieux réussi. Sous leur influence immédiate, j'étais agité, mais non abattu. — Pour le vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la férocité, silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on ne me parle pas. Nager aussi me relève ; mais en général je suis bas et tous les jours plus bas. Si je me réveille, c'est par des fureurs. Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise au sujet d'une facture que je croyais payée depuis dix mois. J'entrai dans un tel paroxysme de rage que je faillis m'évanouir. — Je sens quelque chose qui me fait croire que si j'atteins la vieillesse, comme Swift je mourrai par la tête. Seulement je ne cranis pas l'idiotisme et la folie autant que lui. Je pense, au contraire, que la condition tranquille d'un fou ou d'un idiot est préférable à presque tout ce que les hommes prennent pour la possession de leurs sens.

" 9 janvier. — Le cours des siècles change tout, le temps, le langage, la terre, les bornes de la mer, les étoiles du ciel — tout enfin, au-dessus, autour et au-dessous de l'homme, excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et qui sera toujours un coquin malheureux."

Dans une note ajoutée à sa tragédie des Deux Foscari, Lord Byron fait je ne sais quel compliment désagréable à Southey. La réplique de Southey parut dans la Gazette littéraire, pendant que Lord Byron était à Pise. " J'avais lu par hasard cette réplique chez M. Edgeworth, raconte le capitaine Medwin, et j'en fis mention à Lord Byron durant la promenade à cheval que nous faisions chaque soir. Son anxiété et son désir de la voir furent tels qu'il m'écrivit deux billets dans la soirée, pour me supplier de lui procurer le journal. J'eus quelque peine à l'obtenir, et je le portai au palais Lanfranchi, à onze heures, après l'opéra. C'est l'heure où j'avais coutume de faire visite à Lord Byron.

" Il avait quitté la comtesse Guiccioli plus tôt que de coutume, et je le trouvai attendant avec impatience. Jamais je n'oublierai sa physionomie lorsqu'il jeta rapidement les yeux sur le contenu de l'article. Vraiment, il faisait peur. Il changea de couleur instantanément ; ses lèvres devinrent pâles comme la mort ; il ne dit pas un mot. Il lut l'article une seconde fois et avec plus d'attention que sa rage ne le lui avait d'abord permis, commentant quelques passages à mesure. Quand il eut fini, il jeta le journal à ses pieds, et me demanda si je croyais qu'il y eût dans cette réplique quelque offense d'un caractère personnel, qui exigeât une satisfaction ; ajoutant qu'en ce cas il voulait partir immédiatement pour l'Angleterre et demander raison à Southey."

Le nom seul de Southey faisait sursauter Byron. Il présenta un jour au grand poëte Shelley qui était son compagnon à Pise, une espèce de drame à la Faust qu'il venait de terminer, le priant de lui en dire son avis. Après l'avoir lu attentivement, Shelley le rendit. — "Eh

bien! dit Lord Byron, comment aimez-vous çà ?" — " Moins, repondit Siieliey qui avait son franc parler, moins qu'aucune chose que j'aie jamais vue de vous. C'est une mauvaise imitation de Faust, et, en outre, il y a deux vers entiers de Southey." — " Quels vers?" demanda vivement Byron qui changea de couleur. Shel- Jey les récita :

" And water shall see tliee,

" And fcar theo, and flee thee."

Ils sont dans la malédiction de Kehama." Lord Byron, sans faire une observation, jeta immédiatement le poëme au feu.

Il est arrivé plus d'une fois à Byron d'être plagiaire sans le savoir. C'est son étonnante mémoire qui lui jouait de ces tours-là. " On m'a souvent accusé," disait-il à Medwin, " de plagiats dont je n'avais aucune conscience. . . Huit ou dix vers du Christabel de Scott se trouvent dans mon Siège de Corinthe ; mais en vérité je ne sais comment." Un biographe de Byron, qui était poëte aussi, John Galt, remarque, en se plaignant doucement que Byron l'ait un peu volé lui-même, que tout le début de la Fiancée d'Ahydos est une traduction presque littérale de Goethe. Au reste, si Byron a été souvent plagiaire sans le savoir, plus souvent encore il a été plagiaire en le sachant et en le voulant. Il avouait qu'il n'était pas très-scrupuleux sur ce point. Il disait un soir à Medwin en contemplant un splendide coucher de soleil, en Italie : " Lord Thurlow a fait un beau vers, un seul :

" And ail that gorgeoiis company of clouds."

Je compte le lui prendre un jour." Thomas Moore raconte que, voyant dans sa gondole à Venise un livre tout plein de marques de papier qu'il avait mises entre

les pages, il lui demanda ce que c'était: "Rien qu'un livre, répondit Byron, que j'essaye de piller, comme je fais toutes les fois que cela m'est possible, et c'est ainsi que j'acquiers la réputation d'un auteur original."

Il y aurait un ouvrage curieux à écrire sur les plagiats des grands écrivains et sur leurs principes en matière de vol littéraire. Shakespeare, Molière, Sterne, Goethe, Walter Scott et bien d'autres ont été, comme Lord Byron, de grands plagiaires. Molière disait carrément : "Je prends mon bien où je le trouve," et j'aime fort cette parole dans sa bouche. Mais, à mon avis, il n'y a que les génies dominateurs qui aient le droit de parler ainsi ; car ceux-là ne sont pas seulement tel ou tel poète individuel, ils résument en eux tous les poètes de leur temps et tous les hommes de tous les temps, ils ont quelque chose d'universel, ils s'appellent "légion," et l'empire du monde leur appartient. On peut trouver qu'ils exercent cet empire d'une façon tyrannique, lorsque, semblables à l'homme riche de la parabole du prophète Nathan, ils vont ravir au pauvre son unique brebis et à Lord Thurlow son seul beau vers. Mais considérez que s'ils n'avaient pas apprêté la brebis du pauvre dans leur cuisine royale, jamais elle n'aurait figuré sur la table du banquet. Le butin qu'ils enlèvent aux impuissants vagabonds de l'art est un bien qu'ils restituent à l'humanité. Ils sont les exécuteurs du juste jugement de l'Evangile: " On donnera à celui qui a et il aura encore davantage ; mais pour celui qui n'a rien, on lui ôtera même ce qu'il croit avoir."

Il y a deux sortes de plagiats permis : il y a le droit de souveraineté pure et simple que le génie peut exercer sur une pauvre possession illusoire de la médiocrité, heureuse une fois par hasard et, pour ainsi dire, par

erreur ; et il y a les emprunts que le génie peut faire au génie, à la condition de les transformer. Je suivrai l'exemple que m'a donné l'une de vous dans une récente composition, en prenant dans l'histoire de la musique des illustrations de ces deux différentes espèces de plagiats légitimes. On prétend que Gluck a trouvé dans les œuvres d'un mauvais compositeur de son temps l'air le plus fameux de son admirable opéra d'Orphée : *' J'ai perdu mon Eurydice. '' Ne devons-nous pas remercier et honorer Gluck pour avoir sauvé une si belle chose de l'oubli ? — Il y a dans l'ouverture de Semiramide une idée qui est évidemment empruntée au Septuor de Beethoven ; mais quel magnifique développement Rossini lui a donné ! Dans Beethoven la mélodie n'est qu'indiquée, et c'est là l'incomparable richesse de cet Homère de la musique : il indique sans les développer toutes les mélodies du monde ; Rossini en a fait la phrase la plus grandiose de son opéra.

Revenons à la littérature. Le Capitaine Medwin, entrant un jour dans la chambre de Lord Byron à Pise, le trouva qui dévorait un roman de Walter Scott. " Qu'il est difficile, lui dit Byron, de dire quelque chose de nouveau ! Quel est donc ce voluptueux de l'antiquité qui proposait une récompense pour la découverte d'un nouveau plaisir ? Peut-être toute la nature et tout l'art réunis ne pourraient pas trouver une idée neuve. Cette page, par exemple, est brillante, pleine d'esprit. Mais voyons ce qu'elle contient d'original. Voici un passage qui appartient à Shakespeare ; voici un bon mot qui vient d'une comédie de Sheridan ; voici une remarque qui est due à un autre auteur (nommant l'auteur), et cependant les idées sont jetées dans un moule nouveau, et sans doute Walter Scott ne se doutait pas de ces plagiats." Voilà le précepte et l'exemple

du plagiat légitime ; mais ce n'est point celui-là que Lord Byron a généralement pratiqué.

Les voleurs se volent toujours entre eux. Alfred de Musset, grand plagiaire, a volé Lord Byron ; mais je le lui pardonne, parce que le sentiment de son péché lui a inspiré les vers les plus gais et les plus spirituels :

Aujourd'ilui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici ; Va-t-on le maltraiter et lui cherclier querelle ? Est-ce sa faute, à lui, si je l'écris ainsi ? Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle ; Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?

Lisez les Italiens ; vous verrez s'il les vole ; Eien n'appartient à rien, tout appartient à tous ; Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant nous : C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Mais voyez "le juste retour des choses d'ici-bas," pour que je vole aussi un vers de Molière : Alfred de Musset a été volé à son tour. Savez-vous qui est le voleur ? C'est notre cher et excellent poëte guernesiais, M. Métivier, qui en a volé bien d'autres, et dans le nombre, Béranger et Robert Burns. Je regrette, je l'avoue, que l'auteur des charmantes Rimes guernesiaises n'ait pas tout bonnement prévenu le lecteur lorsqu'il traduisait ou imitait un poëte étranger. J'admirerais avec plus de confiance les morceaux originaux, et je goûterais d'autant plus vivement les délicieux passages du crû, tels que celui-ci par exemple, que je prends au hasard et par lequel je clos ce long bavardage :

Qu'est qu'ill y'a dans les yûx d'une belle,

Pour faire d'uu dadais un fiuau, Un saint homm' d'un pécheur rebelle,

D'un llion, d'un tigre, un p'tit agneau ? Jean l'Eay a consultai une route

D'auteurs su chu point là, l'bouan vieil. Et i disent tous que chest, sans doute,

Quiq' chose de bien surnaturel.

21 Janvier.

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