‹ Causeries guernesiaisesChapitre 3 sur 27 · XIV. PREFACE · texte numérisé non relu

XIV. PREFACE

point ; il faut bien faire connaissance quelque part. On ne peut guère aller voir les gens chez eux, car il n'y a point de jour de la semaine où ils restent dans leur salon pour y recevoir leurs amis, et en multipliant des visites irrégulières qui peuvent n'être agréables qu'à moitié et dont la civilité exige le retour, on serait indiscret et importun. D'ailleurs, les hommes occupés n'ont pas le temps de faire des visites le jour. C'est le soir qu'on appartient au monde ; c'est le soir qu'on voudrait pouvoir aller passer une demi-heure chez celui-ci, une heure chez celui-là, cultiver une connaissance agréable qu'on a commencée la veille, reprendre un entretien intéressant qu'on a interrompu, resserrer les liens d'une amitié que l'absence de relations affaiblit, et qu'une séparation — éternelle demain — achèvera de dissoudre.

Hélas ! cette belle liberté, on n'en a pas seulement l'idée. On ne connaît ici que les invitations spéciales et extraordinaires, les invitations qui se renouvellent une fois, deux fois dans le courant d'une saison ; puis, c'est tout. Lorsqu'on a passé la soirée quelque part, et que huit jours après on est allé déposer sa carte entre 'les mains du domestique qui vous a dit que ni Monsieur ni Madame n'était à la maison, on rentre dans son isolement, et en voilà pour plusieurs mois, peut-être pour l'année, de cessation complète de tous rapports avec cette famille-là !

pr<^:face. XV.

Je n'ai pas le C(Eur d'insister sur ce cruel état de choses. J'aime mieux dire comment on pourrait, selon moi, l'adoucir et l'améliorer.

II ne faut rien supprimer de ce qui existe. Les invitations spéciales à des soirées extraordinaires, musicales ou dansantes, grandes ou petites, et terminées par un souper, sont fort agréables, et je serais, pour ma part, bien fâché d'en être privé. Mais ne pourrait-on pas avoir en même temps des invitations générales à quelques soirées ordinaires de simple visite et de simple conversation ? Il me semble que rien ne serait plus facile à établir. Il suffirait que les personnes qui occupent ici les premières positions sociales consentissent à recevoir une fois par semaine. On n'aurait pas à craindre la trop grande affluence des visiteurs ; car il n'y aurait dans ces soirées rien de ce qui attire le monde : ni musique, ni souper. On viendrait pour se voir, causer quelque temps ensemble ; on entrerait librement et on sortirait librement.

Je sais bien que l'obligation de rester chez soi, à certains jours fixes, pour recevoir, est assujetissante. Mais il faut savoir se gêner un peu dans ce monde. Les Anglais ne seraient-il pas trop jaloux de leur indépendance individuelle ? ne serait-ce pas pour cela qu'ils entendent moins bien que les Français la vie de société ? L'ile de Guernesey est une terre libre, située entre

Xvi. PRÉFACE.

l'Angleterre et la France ; elle est anglaise, et je l'en félicite ; mais elle a la fière et noble prétention d'avoir sa physionomie originale, de ne pas être purement et simplement anglaise, et je l'en félicite encore plus. Son devoir est d'unir dans une heureuse harmonie les mœurs, le caractère, l'esprit, les coutumes et la langue des deux nations, d'emprunter à l'Angleterre ce qu'elle a de bon et à la France ce qu'elle a de bon.

Les sociétés éloignées des grands centres du mouvement intellectuel prennent beaucoup trop aisément leur parti de la somnolence relative à laquelle leur isolement les condamne. J'entends dire sans cesse : " Guernesey est un petit endroit ; comment pouvez- vous vous attendre à y trouver beaucoup de vie sociale et intellectuelle? " Les personnes qui parlent ainsi font injure à Guernesey. Il est vrai, Guernesey est un petit endroit ; mais qu'est-ce que cela fait? Ce petit endroit est rempli d'intelligences et de talents. Me permettra-t-on quelques personnalités qui n'ont rien que d'aimable ? Mes collègues du Collège Elisabeth, à commencer par notre spirituel Principal, sont des hommes d'une instruction supérieure, sortis des premières universités d'Angleterre ; notre Bailli a tout lu, je crois ; sa conversation serait une mine inépuisable d'informations curieuses sur tous les sujets ; notre Consul conserve sous ses cheveux gris le feu de la jeunesse, il est un de ces esprits libé-

prI^:kack. xvii.

raux qui seraient disposes à prendre ici l'initiative de toutes les réformes, si seulement ils se sentaient appuyés ; je n'ose rien dire de notre nouveau Gouverneur que nous connaissons encore à peine ; mais il y a à Guernesey, qu'on le sache bien, des personnes de la plus rare distinction d'esprit : je n'en veux pour preuve que quelques-unes des lettres qu'on lira dans ce volume. Pourquoi toutes ces lumières resteraient-elles cachées sous le boisseau, ou pourquoi ne luiraient-elles que dans le cercle étroit des familles ? Pourquoi ne se formerait-il pas ici comme ailleurs une petite société d'élite, qui se rencontre souvent, échange ses connaissances, ses idées, cause des nouvelles politiques et littéraires du jour ? Je déclare que pour moi je ne sais plus rien de ce qui se passe dans le monde des vivants, et quand je rentrerai en France, on me prendra pour un homme qui tombe de la lune. Mes idées, ne se communiquant à personne, sont devenues, j'en ai peur, étroites, fausses, paradoxales, bizarres, et elles ne font que tourner sur ellesmêmes assez mélancoliquement, comme un écureuil dans sa cage.

Et maintenant, j'espère que voilà une préface sans méchanceté, et que la société de Guernesey ne va pas me dévorer une troisième fois. Pour moi, je ne l'ai jamais dévorée. J'ai seulement pris la liberté de lui dire

XViii. PREFACE.

qu'elle n'était point parfaite, et qu'elle avait des progrès à faire. Là-dessus, elle s'est figurée que je la haïssais. Mais, je l'aime. J'aime les Anglais, étant passablement anglais moi-même de goûts et de caractère ; j'aime Guernesey, et je serais charmé d'y passer une partie de mon existence. Je sais tout ce que le séjour d'une grande ville comme Londres ou Paris offre d'avantages inestimables, uniques, et aussi je ne voudrais pas passer à Guernesey toute mon existence ; mais j'y passerais bien volontiers plusieurs mois chaque année, persuadé qu'en aucun lieu du monde je ne trouverai pour travailler plus de loisir et plus d'indépendance. Je quitte le Collège Elisabeth, parce que je ne suis point né pour enseigner toujours la grammaire ni pour administrer des corrections plus ou moins barbares à des enfants auxquels je ne parviens à faire ni aucun bien ni aucun mal, (1) et qu'au bout de trois ans de cet exercice je n'en puis plus supporter l'ennui. Mais savezvous quel est mon rêve ? je l'appelle un rêve parce qu'il est encore bien vague et n'a pas la consistance d'un

(1) Qu'on me permette une petite critique qui peut avoir son utilité. Les moyens de répression sont insuffisants au Collège Elisabeth. Ainsi il n'est pas possible d'expulser de la classe et de faire reconduire cbez ses parents un élève turbulent ou insolent. De là la nécessité de la cane. C'est tout simplement l'espèce de baguette dont on se sert en France pour battre les habits. Il faut, pour la manier avec succès, une dextérité particulière que je n'ai jamais su acquérii'. L'envoi du mauvais garnement au Principal qui l'écarterait temporairement du Collège avec un pensum plus ou moins long, ne serait-ce pas un châtiment plus pmssant et plus doixx ? Les mauvais garnements ne sont pas nombreux au Collège Elisabeth j mais il suffit d'un seul pour troubler toute une classe.

PRÉFACE. xix.

projet. Mon rêve est de revenir un jour à Guernesey, et d'y faire un second Cours de Littérature, s'adressant non ])lus seulement à quelques jeunes filles de l'aristocratie comme le premier, mais aux personnes des deux sexes et, autant que possible, de toutes les classes. On me dit que ce sera très-difficile. Je le crois bien ; j'aurai à innover, à fonder, et il n'est jamais facile d'innover ni de fonder. Mais c'est cela même qui pique mon ambition ; si la chose était facile, je ne me soucierais pas de la tenter ; je crois que dans ce monde rien de ce qui vaut la peine d'être fait n'est facile à faire. On me dit aussi que je m'y suis bien mal pris pour réussir, et que c'était le plus mauvais moyen de préparer le succès de mes plans que d'aller dire à la société de Guernesey des vérités désagréables. Quant à cela, je suis convaincu qu'on se trompe. Je suis convaincu que mes amis de Guernesey ont l'esprit trop juste et l'âme trop élevée pour me garder rancune de ma franchise, et pour m'en vouloir longtemps de ce qu'au lieu de leur adresser de vains compliments à la manière des gens de mon pays, je leur ai indiqué la voie du progrès.

Page 1