‹ Causeries historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 14 sur 44 · LE C H CE U R · texte numérisé non relu

LE C H CE U R

En effet, toute la Grèce deviendrait alors sa sujette.

ATOSSA

Les Athéniens ont donc une armée bien nombreuse ?

LE CHOEUR

Assez nombreuse pour que les Mèdes aient déjà eu à souffrir d'elle mille maux.

loO CAUSERIES HISTORIQUES

ATOSSA

Et, avec cette armée, ont-ils chez eux des richesses suffisantes ?

LE CHOEUR

Ils ont une source d'argent, un trésor que leur fournit la terre ^

ATOSSA

Leurs mains sont-elles armées de l'arc et des flèches?

LE CHOEUR

Non ; ils combattent de près avec la lance ; ils se couvrent de boucliers.

ATOSSA

Quel est le roi qui les conduit ?

LE CHOEUR

Nul homme ne les a pour esclaves ni pour sujets.

ATOSSA

Comment pourront-ils soutenir l'attaque de mon fils?

LE CHOEUR

Comme ils ont soutenu jadis celle de ton époux.

Le cœur achève ces mots, lorsqu'on voit paraître un * Les mines de Laurium.

ET LITTÉRAIRES io!

messager couvert de poussière, il s'arrête à la porte du palais et s'écrie :

— 0 villes qui couvrez la terre d'Asie ! ô Perses I et vous palais séjour de l'opulence! comment un seul coup a-t-il flétri tant de prospérité ! la fleur de la nation est tombée sous la faux !

Atossa et le chœur l'entourent, l'interrogent.

— C'en est fait de l'armée, elle a péri toute entière... J'étais là... mon témoignage est sûr... Au choc impétueux de leurs navires, nous avons fléchi... 0 Salamine I nom fatal et détesté I Athènes, Athènes, que ton souvenir nous coûtera de pleurs 1

Alors les questions se pressent. « Combien les Grecs avaient-ils de vaisseaux pour oser engager le combat? — Trois cents, et nous en avions mille. — Les dieux ont donc combattu pour eux ? »

Athènes est une ville inexpugnable I Athènes contient des hommes ! c'est là son invincible rempart.

On demande alors au messager le récit de la bataille. — Il dit à Atossa :

— Reine, un dieu courroucé, quelque fatal génie fut la cause première de tant de malheurs. Un soldat athénien vint dire à Xerxès, à ton fils, que, lorsque les ombres de la nuit seraient descendues, les Grecs abandonneraient leur position ; que, pour sauver leur vie, ils allaient se réembarquer rapidement et se disperser dans les ténèbres 1 Â cette nouvelle, Xerxès veut qu'au moment où les ombres de la nuit rempliront les espaces célestes, ses commandants disposent sur trois rangs les innombrables navires et ferment tous les passages. Si les Grecs évitent leur fatal destin, si leur flotte s'échappe furtivement, chaque chef en répondra sur sa tète ! Les troupes se préparent donc sans confusion, sans négligence; elles prennent leur repas du soir; les matelots attachent leurs rames aux anneaux des bancs... Cependant, la nuit se passait et nulle part l'armée des Grecs ne tentait de fuir à la faveur des ténèbres. Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière. A cet instant, une clameur immense, modulée comme un hymne saint, s'élève du côté des Grecs. L'écho des rochers de l'île y répond Les barbares sentent leur cœur se glacer, car il n'était pas l'annonce de la fuite, ce chant sacré qui conduisait l'ennemi au combat!... Bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux; l'aile droite marchait la première , habilement rangée ; les autres navires suivaient et ces mots retentissaient au loin :

— Allez ^ fils de la Grèce ^ délivrez la patrie ; sauvez vos enfants, vos femmes, les temples des dieux de

ET LITTÉRAIRES i :>3

VOS pères et les tombeaux de vos aïcvx ; un seul combat va décider de tout ce que vous aimez !

A ces cris, nous répondons par le cri de guerre des Perses... Déjà les proues d'airain se heurtent contre les proues... Ennemi contre ennemi, les deux flottes s'élancent ! Au premier effort, les Perses ne reculent pas ; mais nos innombrables navires, resserrés dans m\ étroit espace, nepeuventse prêter secours; ils entre-choquent leurs becs d'airain, ils brisent mutuellement leurs rames; la flotte grecque, conduite par des mains exercées, les enveloppe et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont détruits, la mer disparaît sous les débris flottants et sous les morts ; les rivages, les écueils se couvrent de cadavres ! ce qui restait de notre flotte ramait pour fuir en désordre ; mais, comme des poissons pris au filet, les Perses sont écrasés dans les vagues et mis en lambeaux ; la mer résonne au loin de voix lamentables ! enfin la nuit montra sa face sombre et nous déroba au vainqueur.

A co récit, d'une si poétique réalité, Atossa et le chœur poussent des cris de désespoir ; Darius les entend du fond de son sépulcre; il soulève la pierre, il apparaît au milieu d'eux. Il leur annonce que la Perse ne retrouvera le bonheur qu'en renonçant à porter jamais la guerre dans le pays des Grecs ; il les avertit que l'armée restée sous les ordres de Mardonius doit périr elle-

io4 CAUSERIES HISTORIQUES

même; c'est la juste punition des cruautés et des sacrilèges commis par les soldats de Xerxès.

— Les autels sont détruits ; les statues ont été arrachées de leurs bases et brisées en morceaux; déjà ces crimes ont reçu leur salaire, mais tout n'est point fini ; l'abîme du malheur n'a pas été desséché jusqu'au fond, la source jaillit encore ! Des flots de sang couleront sous la lance dorienne et se figeront dans les champs de Platée. Des amas de cadavres parleront jusqu'à la troisième génération et diront aux hommes, dans leur muet langage : « Mortels , n'élevez pas vos pensées au-dessus de la condition mortelle. Si vous laissez germer l'insolence, il poussera l'épi du crime et vous récolterez une moisson de douleurs. »

Après cet avertissement, l'ombre de Darius disparaît, et le chœur reprend ses lamentations, quand un fugitif pâle et égaré se précipite sur le théâtre; c'est Xerxès. Le chœur s'écrie :

— Quel coup ! quel coup terrible, ô mon roil l'Asie est abattue sur ses genoux.

Et* il lui demande ce que sont devenus vingt chefs

célèbres qu'il nomme. Mais, à ces questions, Xerxès ne répond qu'un mot : « 0 ennemis ! ennemis! — Non, non I elle ne peut avoir péri tout entière, cette puissance des Perses, reprend le chœur. — Tu vois ce qui me reste, » répond le grand roi. Et il montre son carquois vide.

Alors le chœur s'arrache la barbe, et le drame se termine dans une immense clameur de désespoir.

Maintenant, figurez-vous ces sublimes souvenirs des dangers et de la gloire d'Athènes, évoqués au milieu d'une ville dont les murs étaient encore noirs de l'incendie allumé par Xerxès, devant des spectateurs couverts de nobles cicatrices et par un poète qui racontait ce qu'il avait vu, ce qu'il avait aidé à accomplir. Quelles émotions dans la foule ! comme le souffle patriotique de ces vers devait soulever toutes les âmes ! Comment s'étonner qu'une pareille pièce ait été couronnée, qu'Eschyle soit resté le poëte de la Grèce du second âge, et qu'elle lui ait élevé une statue ?

Parmi les quatre tragédies empruntées aux chro niques primitives, les Suppliantes occupent le dernier rang. On y voit les cinquante filles de Danaûs fuir l'hymen des fils d'Égyptus et se réfugier en Argolidc, où Pélasgus leur accorde un asile. — Ce n'est, ù pro-

156 CAaSERIES HISTORIQUES

prement parler, qu'un hymne pieux en l'honneur de l'hospitalité.

Dans les Sept Chefs devant Thèhes^ Eschyle raconte plutôt qu'il ne met en scène le sujet traité par Racine sous le nom des Frères ennemis. Tout se borne aux plaintes des femmes de Thèbes, à la peinture de l'armée assiégeante et à l'annonce de la mort d'Étéocle et de Polynice, par suite de laquelle le siège est levé. La richesse des détails et le souffle guerrier qui circule dans tout le poëme l'avaient rendu célèbre chez les Grecs ; les spectateurs sortaient, dit-on, de la représentation animés de la fureur de la guerre.

Agamemon et les CJioéphores appartiennent également à la tradition historique de la vieille Grèce. Dans la première pièce, nous voyons Clytemnestre, aidée d'Égiste, venger sur son époux le meurtre de sa fille Iphi génie ; dans la seconde, Oreste venger sur sa mère elle-même le meurtre de son père.

La suite de cette dernière pièce, les Furies^ est une des deux tragédies philosophiques que nous avons annoncées. — Pour être bien comprise, elle exige quelques éclaircissements relatifs à l'histoire religieuse des Grecs, jusqu'ici obscure ou mal étudiée.

La théogonie païenne n'avait été primitivement qu'un

mythe encyclopédique de toutes les connaissances du temps. Les créateurs de ce système religieux y avaient résumé, sous des images, leur astronomie, leur physique, leur morale. Mais le sens caché de cette vaste sy mbolisationseperditous'altéra; l'image cachal'idéeet subit elle-même mille transformations. La mythologie, qui avait été un grand système, devint une grande idolâtrie, et Ton eut les dieux d'Homère, faits à l'image des hommes du temps. Ce fut ainsi que s'établit la religion populaire, c'est-à-dire celle de tout le monde.

Cependant, au-dessus de la foule restait toujours un certain nombre d'hommes initiés aux mythes théogoniques. Or, ces mythes eux-mêmes ne correspondaient plus aux connaissances et aux besoins des temps nouveaux. Les principes absolus sur lesquels s'étaient fondées les sociétés primitives ne pouvaient convenir à des sociétés plus complexes, plus douces, plus éclairées. On subissait enfin les conséquences de cette grande loi qui veut que les règles suprêmes de l'humanité se modifient avec l'humanité elle-même.

De là l'introduction de divinités nouvelles qui personnifiaient les besoins nouveaux. — Le jeune et le vieux monde eurent leurs représentants dans l'Olympe comme sur la terre ; il y eut deux religions parce qu'il

y avait deux lois, celle de la Grèce barbare et celle de la Grèce civilisée.

Et ne croyez pas que nous nous abandonnions ici à de hasardeuses inductions; ce que nous venons de dire, c'est Eschyle lui-même qui nous l'apprend.

Dans les Choéphores^ il fait proclamer par le chœur la loi du monde ancien ou loi du talion.

N'est-il pas juste et saint , de rendre à un ennemi mal pour mal.

Et plus loin, dans sa prière, il ajoute :

0 grandes Parques ! fasse Jupiter que la loi d'équité triomphe, que l'outrage soit puni par l'outrage I Ce cri vient d'éclater, la justice a réclamé sa dette ; que le meurtre venge le meurtre ; mal pour mal, c'est la vengeance des vieux temps.

Ainsi, pas de doute possible ! Dans ce système, la vengeance appelle la vengeance et chaque crime ouvre une série non interrompue d'autres crimes qui se punissent successivement. Agamemnon a tué Iphigénie, la mère d'Iphigénie tue Agamemnon; le fds d'Agamemnon égorge à son tour la coupable, et les Furies, que l'on

désigne sous le nom des vieilles déesses, lo poursuivent pour ce meurtre. — La doctrine du rachat n'est point admise, la règle du monde est l'implacable justice des représailles.

C'est cette règle dont Eschyle vient proclamer l'abolition dans sa tragédie des Furies.

Oreste a frappé sa mère pour obéir à ce que le chœur appelait tout à l'heure la vengeance des vieux temps ; mais les Furies vengent à leur tour Clytemnestre sur son meurtier.

Quand la scène s'ouvre, Oreste s'est réfugié au temple de Delphes; les Furies qui l'y poursuivent se sont endormies devant l'autel du dieu ; celui-ci se montre et dit à Oreste de se réfugier à Athènes, aux pieds de la statue de Pallas, qu'il y retrouvera des juges qu'on saura fléchir. Il le confie ensuite à Mercure, qui doit le conduire en sûreté dans son nouvel asile.

Mais à peine est-il parti, que l'ombre de Clytemnestre sort des enfers ; elle vient de reprocher aux Furies leur sommeil, elle leur demande pourquoi elles ont laissé échapper le coupable. Les Furies, qui se réveillent avec des cris de colère, accusent Apollon de leur avoir dérobé le meurtrier.

'GO CAL'SEllIES HISTORIQUES

Voilà donc ce qu'osent ces nouveaux dieux ! Ils régnent sans l'équité... De ton propre mouvement, tu as accueilli ce mortel souillé, infidèle pour lui à la loi des divinités, et contempteur des antiques arrêts du destin.

Mais Apollon les repousse de son temple en disant :

Prenez garde que le trait, serpent à l'aile blanche, ne s'échappe de mon arc d'or... Votre place est là où la justice coupe des têtes... et non dans mon sanctuaire prophétique.

Les Furies partent ;... elles suivent, disent-elles, les traces de sang comme le chien qui court sur la piste du faon blessé ; enfin elles aperçoivent Oreste :

Le voilà! abattu par la fatigue, il embrasse la statue de l'immortelle déesse ; il demande que son crime soit jugé î — Non, non, le jugement est porté ; le sang maternel, quand on l'a versé sur la terre, ne se rachète plus ; ce que la terre a bu, elle ne le rendra pas. Tu dois donc du sang pour ce sang ; il faut que ton corps tout vivant fournisse à notre soif et que nous nous désaltérions à longs traits dans le rouge et amer breuvage !

— Le sang versé ne se rachète pas j il se paye avec du sang ! voilà la loi des anciens dicux^ et, pleines de cette

ET LITTl':ilAIIlES 401

terrible conviction, les Furies commencent l'hymne de la vengeance, le chant de la justice primitive et implacable, en ramenant sans cesse leur redoutable refrain :

Ce concert est pour notre victime; c'est la folie, le désespoir; c'est l'hymne des furies qui enchaîne les âmes ; c'est l'hymne sans lyre, dont le poison consume les mortels.

Lhymne] sans lyre, en clfoL car la lyre est l'instrument des dieux nouveaux, qui régnent par la douceur et non par la crainte. Apollon l'a mise aux mains d'Orphée pour arrêter les sacrifices humains, calmer les haines, endormir les vengeances 1 Où la lyre de la civilisation résonne, le glaive des Furies se brise et elles veulent conserver leur sanguinaire puissance , rester, comme elles le disent, les juges inexorables des mortels !

Cependant Minerve et Apollon, — c'est-à-dire la Sagesse et l'Harmonie, — ont choisi dans la ville d'Athènes des citoyens qui doivent juger Oreste. Ce tribunal, appelé à décider entre les dieux anciens et les dieux nouveaux, c'est-à-dire entre le présent et le passé, n'est autre que l'Aréopage, à qui Eschyle donne ainsi une

céleste origine. — Oreste est absous, et les Furies recommencent un chœur de malédictions :

Ahl divinités nouvelles, vous avez foulé aux pieds d'antiques lois, vous avez arraché de nos mains le criminel 1

Mais Minerve les apaise, elle leur promet un temple à Athènes. Elles adouciront à l'avenir leur humeur farouche et seront appelées Euménides {les bonnes déesses). Le chœur implacable se laisse fléchir; il promet sa protection à la ville de Minerve et demande à celle-ci quels vœux il doit former pour cette gardienne de la Grèce. La déesse répond :

Des vœux de victoire, et d'une victoire toujoui^ loyale. Qu'avec les Athéniens conspirent la terre, les flots, les vents I que le soleil inonde leur contrée de ses plus doux rayons ; qu'elle soit féconde en fruits et en troupeaux ; que le temps ne puisse rien sur leur prospérité; que la maladie n'approche jamais de l'enfant. Yous, Euménides, haïssez plus que jamais l'impie ! — J'aime les hommes comme le jardinier ses plantes; la race des justes doit vivre seule exempte de maux.

Et les Euménides adoucies reprennent :

ET Ll l'TKUA [HKS i f ';.'i

Oui, nous acceptons le partage du séjour de Pallas; oui, nous respecterons la ville que le tout-puissant Jupiter et que Mars honorent comme l'asile des dieux... Puisse la discorde, insatiable de crimes, n'y faire jamais entendre ses frémissements ; que le sang des citoyens ne rougisse plus la poussière; que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier ne se dresse en courroux; que l'intérêt de l'État l'emporte dans tous les cœurs. Ayez les uns pour les autres, ô Athéniens! un amour commun et une haine unanime contre l'ennemi.

Nous voilà bien loin de l'antique loi, la loi du talion. — Les vieilles déesses elles-mêmes souhaitent que, pour venger un meurtre, jamais un meurtrier ne !^c dresse ; elles recommandent aux Athéniens de ne haïr que V ennemi !

Ne sentez-vous pas que les temps approchent, que l'astre de Bethléem fait blanchir l'horizon bien avant son lever, que la voix des génies prépare lentement l'âme humaine à recevoir la bonne nouvelle? — Ces nouveaux dieux qui épurent la morale de la société primitive sont, à leur insu, des précurseurs; ils façonnent de loin l'humanité, ils ouvrent son cœur pour lui faire entendre la voix sublime qui doit laisser tomber sur le monde ces paroles, qui renferment toute une société nouvelle :

16i CAUSERIES HISTORIQUES

Aimez-vous les uns les autres.

En proclamant l'idée du rachat et de l'absolution de la faute, Eschyle avait défendu une première fois la cause de la civilisation ; il la défendit une seconde fois en choisissant pour héros d'un de ses poèmes le Titan qui, au dire de la Fable, avait dérobé le feu du ciel et apporté aux hommes les moyens de vivre en société.

Cette œuvre du fils de Thémis avait été déclarée impie ; car alors déjà certains esprits regardaient comme un attentat à la puissance des dieux toute modification apportée à la création. Selon eux, les agents de la nature n'étaient point la propriété de l'homme, mais celle de la divinité; nous devions subir leur oppression ! Les soumettre et les faire tourner à notre avantage était un crime 1 Cette doctrine, renouvelée depuis, qui a si longtemps arrêté, même dans les sociétés chrétiennes, la marche de l'humanité, et que nous entendons encore reproduire de nos jours, avait été figurée chez les anciens par la fable de Prométhée. Eschyle voulut la combattre en composant .une trilogie qui nous présentait le Titan dérobant le feu, c'est-à-dire civilisant les hommes, puis livré aux vautours, c'est-à-dire torturé par le dieu cosmogonique, enfin délivré, grâce à Hercule, c'est-à-dire grâce au travail et au courage humains!

KT LITTJ':UAIRES 105

Il ne nous reste ^ mîilheureusement, que la seconde partie de cette trilogie : Prométhée enchaîné,

Jupiter, irrité de ce que le Titan ait donné le feu aux hommes et leur ait enseigné les arts civilisateurs qui leur soumettent la nature, son domaine, appelle à lui deux agents aveugles, la -force et la puissance ; il leur ordonne de saisir Prométhée et de le conduire sur une haute montagne entre l'Europe et l'Asie (ce n'est pas le Caucase, adopté par la tradition moderne); toutes deux obéissent.

Elles sont arrivées à la cime aride avec ce fils de la Justice; elles ont amené, pour l'y enchaîner, un être de ^a race, Vulcain, personnification de l'industrie.

Alors commence la grande scène qui ouvre le poëme.

Il ne faut pas perdre de vue que la victime ici n'est point un homme, n'est pas un demi-dieu : c'est le génie humain ou plutôt l'humanité même livrée aux tortures des divinités violentes.

Elles ont atteint le sommet de la montagne ; la puissance parle la première :

— Nous voici aux derniers confins de la terre, dans le pays des Scythes, au fond d'un désert inaccessible.

i(lQ CALSERIES ilISTORIQUES

Vulcain, c'est à loi maintenant d'exécuter les ordres que t'a donnés Jupiter. Au sommet des rochers qui pendent sur le précipice, tu vas enchaîner ce criminel dans les nœuds d'un indestructible airain. Car le feu, autrefois ton apanage, l'instrument de tous les arts, c'est lui qui l'a dérobé, qui en a fait don aux mortels. Qu'il subisse donc, pour un tel crime, la vengeance des dieux ; qu'il apprenne à respecter le pouvoir souverain de Jupiter, et qu'il cesse de porter un si vif intérêt à la race mortelle.

VULCAIN

Puissance, et toi, Force, vous avez accompli votre part de l'ordre de Jupiter; je n'ai plus qu'à me mettre à l'œuvre. Mais le courage me manque 1 Enchaîner à ces rochers fatigués par la tempête un dieu du même sang que moi I Et cependant il le faut; je dois avoir ce courage; il est dangereux de résister aux volontés de Jupiter! (A Promet! ée.) Fils industrieux de la prudente Thémis, vois pour ton malheur, pour le mien, ces ferrements invincibles ; je vais te clouer sur ce mont sauvage, où tu n'entendras la voix, où tu n'apercevras le visage d'aucun mortel, où, desséché par les brûlants rayons du soleil, tu sentiras ta vie se flétrir dans sa fleur. Trop tard, à ton gré, la nuit viendra cacher le jour sous sa robe émaillée d'étoiles; trop tard le soleil viendra dissiper le froid du matin. Tu vivras éternellement, accablé par la douleur du mal présent.. . Voilà ce que t'a valu ton amitié pour les hommes...

LA PDISSANCE.

Eh bien , pourquoi ces délais, cette vaine pitié?

VULCAIN

Le sang et l'amitié sont bien forts 1

LA PUISSANCE

... Plaindre des maux n'est pas les guérir...

VULCAIN

Industrie de mes mains, que tu m'es odieuse!...

LA PUISSANCE

... Hâte-toi d'enchaîner le coupable; prends garde que Jupiter ne te voie hésiter !

VULCAIN

Voici les anneaux pour les bras ; ils sont prêts.

LA PUISSANCE

Prends-les; fais-y passer les mains; scelle-lcs au rocher; frappe de toute la force de ton pesant marteau.

VULCAIN

C'est fait; je n'ai mis qu'un instant à l'œuvre.

LA PUISSANCE

Plus fort! frappe, serre; que rien ne se relâche,..

VULCAIN

Ce bras tient bien, rien ne briserait l'attache.

LA PUISSANCE

A l'autre ; serre, serre toujours. Qu'il apprenne que sa science ne vaut pas celle de Jupiter.

VULCAIN

Prométhée seul aura à se plaindre de moi.

LA PUISSANCE

Prends ce coin de fer; enfonce sa dent irrésistible an travers de la poitrine, et sans mollir !

VULCAIN

Prométhée I Prométhée î ah I je gémis de tes maux.

LA PUISSANCE

Eh bien , tu balances ? tu pleures sur les ennemis de Jupiter? Prends garde de gémir un jour sur toimême... Achève, passe ces autres chaînes autour des reins.

VULCAIN

Il le faut, je le sais...

LA PUISSANCE

... Scelle les anneaux des cuisses.

VULCAIN

C'est fait encore et en un instant.

LA PUISSANCE

Aux pieds, maintenant; rive sur eux les fers; — de

la vigueur; c'est un rude maître que celui qui examinera l'œuvre.

VULCAIN

Ton langage est digne de ce qu'annoncent tes traits... Mais partons, ses membres sont chargés de chaînes.

LA PUISSANCE, à Prométhée,

Et maintenant, brave les dieux ; ravis leurs biens ; donne-ies à la race d'un jour. Que peuvent-ils, ces mortels, pour alléger tes souffrances? Les dieux te nomment Prométhée (prévoyant)^ nom menteur, car c'est à toi-môme (lu'il faut un Prométhée.

î.e Titan a tout souffert sans prononcer une parole ; lorsqu'il se trouve seul, sa voix s'élève enfin, et écoutez quelle voix :

Page 1