PROMÉTHÉE
Divin éther I vents à l'aile rapide I source des fleuves! flots innombrables qui ridez la mer! et toi, terre, nourrice du monde, et toi, soleil, omI qui voit tout! entendez ma plainte! regardez les tourments qu'un dieu subit par la main des dieux!... moi, le bienfaiteur des mortels, moi, infortuné, sous le joug d'un tel supplice... et quel fut mon crime, u hommes? C'est de vous avoir trop aimés !
170 CAUSERIES lIISTOilïQUES
Cependant un parfum arrive jusqu'au supplicié; des chants doux et plaintifs se font entendre : ce sont les Océanides qui viennent le consoler et s'informer de la cause de ses tourments. Alors il raconte comment il a guéri la race humaine des terreurs de l'avenir en remplissant les âmes d'aveugles espérances; comment il l'a empêchée de périr, en lui découvrant toutes les ressources de la création .
Écoutez, dit-il, quelle était la triste destinée des hommes, et comment, sortis de leur abrutissement, ils acquirent, par mes bienfaits, la raison et la science. — Ce n'est pas que j'aie à leur faire aucun reproche, je parle seulement pour rappeler quels furent mes dons et ma bonté. — Avant moi, ils regardaient, mais ils ne voyaient pas; ils entendaient, mais ils ne pouvaient comprendre; semblables aux fantômes des songes, ils vivaient depuis des siècles en confondant toutes choses; ils ne savaient employer ni les briques ni le bois pour construire des demeures éclairées par le jour. Comme la frêle fourmi, ils habitaient sous terre dans des cavernes profondes où ne pénétrait point le soleil ; nul signe certain qui distinguât à leurs yeux l'hiver du printemps plein de fleurs ou de l'été aux moissons abondantes. Ils agissaient, mais au hasard et sans réflexion. Je leur enseignai l'instant où se lèvent les astres et l'art plus difficile encore d'observer leur cou-
cher. J'inventai pour eux la science des nombres, la plus noble des sciences; pour eux, je formai l'assemblage des lettres, je fixai la mémoire, la mère, l'instrument des Muses. — C'est moi aussi qui, le premier, accouplai sous le joug les animaux, désormais esclaves de l'homme, et qui le soulageai ainsi du poids des plus rudes travaux; j'attelai à ces chars splendides dont s'enorgueillit l'opulence les chevaux dociles au frein ; enfin ces autres chars aux ailes de lin, qui emportent les matelots sur les ondées, quel autre que moi les a inventés? Malheureux ! mon industrie a tout créé pour les mortels, et je ne trouve pour moi-môme aucun soulagement !
Au milieu de cette plainte prolongée paraît la fille errante d'Inachus, la jeune lo, qui, pour avoir attiré les regards du maître des dieux, est sans cesse poursuivie par la vengeance de Junon. Ces deux victimes dt* Jupiter, dont l'une personnifie l'intelligence, l'autre l'amour, se parlent et s'encouragent. Prométhée, poui qui l'avenir n'a point de secret, présage qu'un descendant de celle qui l'écoute viendra un jour rompre ses chaînes; il annonce la chute du dieu inexorable qui gouverne le monde.
A cette prophétie, qui est allée troubler le tyran de l'Olympe jusque sur son trône, Mercure accourt et veut
forcer Prométhée à lui faire connaître les moyens d'éviter cette chute ; mais l'indomptable Titan refuse en le raillant, et Mercure s'envole après lui avoir annoncé un redoublement de supplice.
Prométhée s'écrie :
Ahl voilà que déjà la menace s'accomplit! la terre tremble; le tonnerre assourdissant commence à mugir; réclair trace dans le ciel des sillons enflammés; la poussière roule en tourbillons ; tous les vents s'élancent; tous les souffles contraires se heurtent dans une confuse mêlée; l'air et la mer se confondent! cette tempête, qui porte sur ses ailes l'épouvante, elle vient de Jupiter, elle fond sur moi ! 0 ma mère, auguste divinité, et toi, éther, toi qui fais rouler sur le monde le char de la lumière, regardez tous et voyez mes injustes tourments !
Tel est ce merveilleux poëme. C'est la plainte la plus haute, la plus noble, la plus douloureuse qu'ait jamais élevé le génie d'Adam chassé de l'Éden et forcé de lutter contre une nature ennemie.
Depuis Eschyle, cette fable de Prométhée a successivement tenté tous les poètes. C'était un thème vague et grandiose qui laissait le champ libre aux interprétations. Ce Titan, qui se révolte contre le dieu du vieux monde
ET LITTÉU.UUES 173
et lui annonce sa chute, a même semblé, à quelques Pères de l'Église, un annonciateur du Christ. Le Caucase a été comparé plus d'une fois au Calvaire ; et TertuUien, en présentant aux païens le Fils de Dieu, leur dit : « Voici le véritable Prométhée ! »
Byron alaisséun court fragment dans lequel il semble inspiré par Eschyle. Après avoir décrit, comme le poëte grec, les services rendus parle Titan à la race humaine, avoir rappelé son supplice et la menace lancée par lui contre le bourreau, il ajoute :
Ton crime divin fut d'être bon, de diminuer par tes leçons la somme de nos misères, d'apprendre à l'homme comment on puise des forces dans son âme. Bien que le ciel ait arrêté ton œuvre, tu nous as légué un grand enseignement dans ton énergie patiente et dans la résistance de ton esprit invincible.
Tu es pour les mortels le signe de leur force et de leur destin. Comme toi, l'homme est en partie divin... Onde troublée dont la source est pure... A tous les maux rame humaine peut opposer une conscience intime et profonde, qui dans les tourments le récompense ; elle peut défier les triomphes et faire de la mort une victoire.
Gœthe, qui a traité le |mème sujet, n'a vu dans Prc- I. 10..
méthée que la révolte contre le maître invisible. Son Titan est un frère du Cyclope d'Euripide qui brave et appelle la foudre. Il le représente occupé à modeler des hommes qu'il va animer de la flamme dérobée au ciel, les yeux fixés à la terre et y bornant sa destinée, comme celle des créatures d'argile qu'il doit faire vivre. Yoici son monologue :
Cache ton ciel, ô Jupiter, sous la fumée des nuages ; imite l'enfant qui décapite les chardons, brise de ta foudre les cimes des chênes et les crêtes des montagnes ; quoi que tu fasses, tu ne pourras m'enlever ma terre, ma cabane que tu n'as point bâtie, mon foyer dont tu jalouses la flamme.
Quoi de plus misérable que vous autres dieux? Vous nourrissez à grand'peine votre majesté de l'odeur des off'randes, des souffles de la prière, et vous péririez s'il n'y avait point ici-bas des enfants et des malheureux insensés qui mettent leur espoir dans votre puissance.
Quand je n'étais point encore un homme, que je ne connaissais ni mon origine ni mon but, j'ai aussi tourné mon œil errant vers le soleil; j'ai cru qu'il y avait làhaut une oreille pour entendre mes plaintes, un cœur comme le mien pour avoir pitié de l'opprimé ; mais qui m'a aidé contre les Titans? qui m'a sauvé de la mort et de l'esclavage? 0 cœur saint et enflammé, n'est-ce pas
toi seul qui as tout accompli? Et cependant, jeune et trompé , tu remercias celui qui dormait là-haut.
Moi t'honorer! pourquoi? as-tu jamais allégé le fardeau de l'esclave? as-tu essuyé les yeux de l'affligé? qui a fait de moi un hbmme, sinon le temps tout-puissant et le d(^stin, tes maîtres comme les miens?
Crois-tu que je doive haïr la vie et me retirer dans les solitudes, parce que toutes les fleurs de mes rêves n'éclosent pas? ÎSon, je suis assis ici, façonnant des hommes à mon image, une race qui me sera semblable pour pleurer, pour jouir, pour être heureuse et pour te mépriser.
Quelle que soit la splendeur de cette poésie, sensible encore à travers notre traduction, qu'il y a loin de ce Prométhée à celui d'Eschyle I Comme on sent dans le héros de Goethe le scepticisme moderne mal déguisé sous un nom antique. Ce demi-dieu qui se plaint de ce que toutes les fleurs de ses rêves rC é cl osent ^ms^ et qui remercie son cœur saint et enflammé de ce qu'il a pu accomplir de grand, ressemble singulièrement à un Faust de Weimar en insurrection contre toutes les croyances. Ceux qui ont accordé à Gœthe une connaissance profonde du génie antique ont été évidemment dupes d'une apparence. Gœthe avait perçu la forme artistique de l'antiquité, mais sans pénétrer au-dessous. Étranger à
ne CAUSERIES HISTORIQUES
la philosophie de l'histoire, il n'a rien compris à l'évolution des races, comme l'a fait judicieusement remarquer avant nous un professeur de l'Académie de Genève (M. Amiel), dans les remarquables fragments fournis par lui à la Revue suùse. Pour Gœthe, les hommes des différents siècles n'ont jamais été que des basreliefs dont il étudiait les lignes sans chercher leur âme.
Vers la fm de sa vie, Eschyle se retira près deHiéron, roi de Syracuse. — Certains auteurs ont attribué ce départ d'Athènes à la douleur qu'il éprouva d'avoir été vaincu par Simonide dans la lutte poétique engagée pour l'éloge des guerriers de Marathon ; mais, en consultant les dates, on voit que huit ou neuf année s'étaient écoulées depuis sa défaite lorsqu'il se rendit en Sicile ; le dépit aurait donc attendu bien longtemps pour s'exprimer. Il avait, d'ailleurs, été vaincu plusieurs fois, avant cet échec, sans avoir songé à quitter sa patrie.
Élien croit que sa fuite tint plutôt à une accusation d'impiété, et l'helléniste anglais Musgrave suppose qu'elle put être intentée à l'occasion de la tragédie des Furies,
On comprend , en effet , que la hardiesse avec la-
ET LITTÉKAIKES 177
quelle le poëte attaquait la vieille société dans ses anciens dieux ait pu éveiller l'indignation des mêmes hommes qui poursuivirent plus tard Euripide et condamnèrent Socrate à boire la cigùe.
Au reste , cette expatriation s'expliquerait sufïisamment par les prières du roi Hiéron et sa munificence^ qui avaient déjà attiré à Syracuse le poète Pindare.
Eschyle obtint le prix treize fois. Or, on présentait, à chaque concours, trois tragédies et une pastorale ; c'est donc cinquante-deux de ses pièces qui furent couronnées ! Ce seul détail prouve que les Athéniens ne méconnurent pas son génie, comme on l'a prétendu. Les faits protestent, d'ailleurs, contre cette supposition. Même après sa mort, Eschyle resta le poëte d'Athènes. L'orateur Lycurgue proposa de lui élever une statue et sa proposition fut accueillie. On fit faire, en outre, aux frais de la République, une copie officielle de ses tragédies. Elles continuèrent môme à être admises au concours avec les ouvrages nouveaux, par une exception qui ne fut étendue à aucun autre poëte, et, du fond de sa tombe, l'auteur de Prométhée remporta encore plusieurs victoires.
Enfin il eut ses rapsodes comme Homère pour
conserver la tradition de ses poëmes dramatiques. Ils chantaient, une branche de myrte à la main, tandis que les homérides tenaient une branche de lau-
rier.