Œ8IP
Tu es mort si je répète ma question.
L£ BERGER
Eh bien , c'est de quelqu'un de la maison de Laïus.
ŒDIPE
Esclave, ou de la famille du roi ?
LE BERGER
Hélas! voilà le secret le plus terril)le à dire.
ŒDIPE
Et le plus terrible à entendre ! — Parle, cependant.
LE BERGER
On le disait fils de Laïus ; — mais Jocaste pourrait mieux que personne te l'apprendre.
OE D I P E
C'est elle qui te Fa remis ?
LE BERGER
C'est elle.
ŒDIPE
Dans quelle intention ?
LE BERGER
Pour le faire périr.
OEDIPE
Elle qui l'avait mis au monde ?
LE BERGER
Elle redoutait de funestes oracles.
ŒDIPE
Que disaient-ils ?
LE BERGER
Qu'il tuerait l'auteur de ses jours.
OEDIPE, montrant le messager.
Pourquoi le remis-tu à ce vieillard ?
LE BERGER
Par pitié. J'avais cru qu'il l'emporterait dans sa patrie, sur une terre étrangère ; il l'a conservé pour les plus grands malheurs ; car, si tu es celui dont il parle , tu es le plus infortuné des hommes. ,
OEDIPE
Hélas I tout est révélé maintenant ! — 0 lumière î je te vois pour la dernière fois.
Voilà cette scène admirable pour la vérité des caractères, pour le charme des détails, pour le naturel du dialogue ; dans laquelle tout est à sa place, où Texplication marche sans se ralentir ni se précipiter, et où, à travers la simplicité contenue du langage, on entend le secret terrible qui s'avance comme un coup de tonnerre.
Nous ne voulons point paraître partial en citant, à côté, la scène de Voltaire ; il est des cas où la seule comparaison est une critique trop poignante. Nous aimons mieux vous y renvoyer ; c'est, dans la pièce française, la troisième scène du cinquième acte.
Œdipe a annoncé sa résolution en s'écriant : 0 lumière l je te vois pour la dernière fois.
Le chœur nous apprend bientôt, en effet, qu'à l'aspect de Jocaste, qui s'était donné la mort, il s'est luimême crevé les yeux. On entend des cris. Il reparaît sur la scène aveugle, les bras en avant, demandant sa route et s'effrayant lui-même du bruit de sa voix, qui retentit dans ces ténèbres.
214 CAUSEfilES HISTORIQUES
Le chœur déplore le châtiment qu'il s'est infligé; mais Œdipe lui répond :
Ce que j'ai fait, je devais le faire!... Et de quel œil aurais-je pu soutenir, dans les enfers, les regards d'un père et d'une mère?... Je ne pouvais plus voir cette ville, ces murs, ces images sacrées des dieux que moi-même je me suis interdits à moi seul... Non, non, si j'avais pu empêcher encore mes oreilles d'entendre, j'aurais fermé si bien les avenues de ces sens misérables, que je serais devenu aveugle et sourd à la fois. Car n'avoir pas le sentiment de ses maux est la seule douceur qui reste au malheureux. — 0 Cithéron ! pourquoi m'as-tu reçu? pourquoi, en me recevant, ne m'astu pas aussitôt donné la mort?...
Triste chemin , sombre vallée , forêt qui as vu le meurtre, étroit sentier à l'embranchement des trois routes qui avez bu le sang de mon père, versé par mes mains, avez-vous encore gardé mon souvenir ?
Cependant, Créon arrive ; il témoigne sa pitié à Œdipe et veut le faire rentrer dans le palais. Œdipe refuse.
Laisse-moi, laisse-moi habiter ces montagnes, ma patrie, que ma mère et mon père m'avaient désignées dès ma naissance pour tombeau, afin que je meure où
ET LITTKRAIRLS 2i5
ils voulurent me faire périr. — Mais, hélas ! je prévois trop bien que ma vie doit se prolonger et que les dieux me réservent à des maux encore plus affnmx. — Eh bien , que ma destinée s'accomplisse ! — Quant à mes enfants... je ne te recommande pas mes fils, ô Créon, ce sont des honames; en quelque lieu qu'ils soient, ils doivent se suffire ; mais je laisse deux filles dignes de pitié. Autrefois elles s'asseyaient à ma table et je ne touchais à aucun mets dont elles n'eussent leur part. Veille sur leur sort avec tendresse. — Permets-moi de leur parler et de pleurer avec elles. Créon, généreux frère, Créon, ahl s'il m'était permis de les toucher de mes mains, il me semblerait les voir encore... — Que dis-je ! ne sont-ce point elles que j'entends pleurer? 0 filles chéries ! la pitié de Créon vous aurait-elle envoyées près de moi?...
CRÉON
Tu ne te trompes point, je lésai fait venir...
CE D I P E
Ahl puisses-tu être heureux!... Mes enfants, où êtes-vous? Venez toucher ces mains fraternelles qui ont répandu sur les yeux de votre père une éternelle nuit... Je ne puis vous voir; mais je pleure sur vous en songeant aux amertumes qui attendent le reste de votre vie. A quelle assemblée de Thébains, à quelle fête pourrez-vous assister sans être bientôt forcées de fuir pour pleurer dans la solitude? — quand Tàge de l'hymen sera venu, quel mortel assez hardi osera pren-
dre sa part de tant d'opprobre? Aucun, mes enfants, aucun ! le célibat et la stérilité seront votre partage.
CREON
C'est assez verser de larmes; rentre dans ton palais et quitte tes filles.
ŒDIPE, avec violence.
Non, non, garde-toi de me les arracher î
CRÉON
Cesse de vouloir toujours dominer ; c'est là ce qui t'a perdu.
LE CHOEUR
Regardez 1 ô Thébains î regardez ! le voilà, cet Œdipe qui pénétrait le sens des énigmes les plus obscures et qui, parvenu au faîte du pouvoir, n'a jamais rien regardé avec envie. Voyez dans quel océan de maux il est tombé ; apprenez à fixer vos regards vers les derniers jours et à ne donner à aucun mortel le titre d'heureux avant qu'il ait achevé de vivre.
Savez-vous ce que Voltaire a substitué à cet admirable dénoùment? Au lieu du poétique égarement d'CEdipe interrogeant le Cithéron, la vallée sombre et l'étroit sentier où il a frappé son père, au lieu de ces
adieux touchants à ses filles, au lieu de cette grande conclusion religieuse tirée par le chœur, voici ce qu'il a inventé, lui qui avait eu le bonheur de naître à une époque où l'on \)0}iYdiii perfectionner Sophocle.
Œdipe, à qui Phorbas et Icare (le messager et le pâtre de la pièce grecque) ont appris la terrible vérité, s'écrie :
Sortez, cruels, sorlez de ma présence!
De vos a/freux bienfaits craignez la récompense , Fuyez: à tant d'horreur par vous seuls réservé, Je vous punirais trop de m'avoir conservé.
Les cruels se hâtent de fuir, et Œdipe, resté seul commence ce monologue :
Le voilà donc rempli, cet oracle exécrable
Dont ma crainte a pressé l'effet inévitable!
Et je me vois enfin, par un mélange affreux^
Inceste et parricide et pourtant vertueux.
— Misérable vertu, nom stérile et funeste,
Toi par qui j'ai réglé des jours que je déteste,
A mon noir ascendant tu n'as pu résister :
Je tombai dans le piège en voulant l'éviter.
Un Dieu plus fort que toi m'entraînait vers le crime
Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme.
Et j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement,
D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument.
Voilà tous mes forfaits, je n'en connais point d'autres ; Impitoyables dieux ! mes crimes sont les vôtres , Et vous m'en punissez !.c. — Où suis-je? quelle nuit Couvre d'un voile affreux la clarté qui nous luit? Ces murs sont teints de sang ! je vois les Euménides Secouer leurs flambeaux vengeurs des parricides. Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi. L'enfer s'ouvre... O Laïus! ô mon père! est-ce toi? Je vois, je reconnais la blessure mortelle Que te fit dans le flanc cette main criminelle ; Punis-moi, venge-toi d'un monstre délesté , D'un monstre qui souilla les \lancs qui l'ont porté. Approche, entraîne-moi dans les demeures sombres ; J'irai de mon supplice épouvanter les ombres.
Ainsi, voilà tout ce qu'inspire à Voltaire la situation d'Œdipe 1 Une amplification froidement philosophique contre la fatalité, et une proclamation de son innocence qui le conduit, dix vers plus loin, à se déclarer lui-même un monstre détesté !
C'était bien la peine de relever si dédaigneusement les contradictions de Sophocle et de le traiter de déclamateur.
Hâtons-nous d'être juste : lorsque, plus tard, Voltaire imita une seconde tragédie du même auteur, Electre, il se montra plus circonspect dans son jugement. Il déclara généreusement que l'ignorance et la présomption qui en est la suite pouvaient seules dire qu'il n'y avait
rien à imiter dans les anciens ; qii*on trouvait, au contraire, chez eux lesxemences de toutes les beautés / Il va même jusqu'à parler Je lai^omi)e, de la magni/tccnce vraiment tragique des vers de SopJiocle ! de son élégance, de sa pureté, de son naturel! Tout était bien changé à ses yeux, comme vous le voyez ; 1 âge l'avait rendu plus clairvoyant ou plus réservé. Lui avait-il fait acquérir véritablement le sens de l'antiquité ? — Hélas I Electre prouve le contraire \ Nous n'avons plus ici, à la vérité, de Philoctète amoureux ; mais, à part cette sage réforme, c'est toujours la société française substituée à la société antique ; ce sont nos sentiments, nos habitudes, nos images familières ; il n'y a de grec que les noms des personnages. Au lieu de cette poésie ample et sereine de Sophocle, vous avez des vers hachés, tordus, entrecoupés d'exclamations ; l'action matérielle du drame simplement notée par des alexandrins.
Nous pourrions citer dix scènes à l'appui de notre jugement; nous nous arrêterons à la principale situation, lorsque Oreste et Pylade, qui veulent arriver jusqu'à Égiste et Clytemnestre pour venger sur eux le meurtre d'Agamemnon, se présentent au palais avec une urne funéraire qui renferme, à ce qu'ils assurent, les cendres d'Oreste.
Electre, qui espère toujours le retour de son frère, en qui elle compte trouver un vengeur, les aperçoit et s'approche.
ELECTRE, à Oreste.
Et qui donc êles-vous, étrangers malheureux? Que venez-vous chercher sur ce rivage a/freux ?
ORESTE
Nous attendons ici les ordres, la présence Du roi qui tient Argos sous son obéissance.
Qui? du roi ! Quoi ! des Grecs osent donner ce nom Au tyran qui versa le sang d'Agamemnon !
PYLADE
11 règne; c'est assez, et le ciel nous ordonne
Que, sans peser ses droits, nous respections son trône.
ELECTRE
Maxime horrible et lâche ! Et que demandez-vous Au monstre ensanglanté qui règne ici sur nous?
PYLADE
Nous venons lui porter des nouvelles heureuses.
ELECTRE
Elles sont donc pour nous mliumaines, affreuses?
ET LITTÉRAIRES 2i21
II' II 1 S E , voyant Curnc. ,
Quelle est celle urne?(E//e lit C inscription.)
Hélas ! ô surprise ! ô douleur I
PYLADE
Orcsle...
ELECTRE
Oreste ! ah I dieux ! il est mort ! je me meurs.
ORESTE , à Pylade.
Qu'avons-nous fait, ami ? Peut-on les méconnaître, A l'excès des douleurs que nous voyons paraître? Tout mon sang se soulève! alil princesse, ah! vivez!
Moi, vivre?... Oreste est mort! barbares, achevez.
IPHISE.
Hélas ! d'Agamemnon vous voyez ce qui reste , Ses deux filles, les sœurs du malheureux Oreste.
ORESTE
Electre ! Iphise! où suis-je? impitoyables dieux ^ I
{A celui qui porte Curne.)
Otez ce monument; éloignez de leurs yeux Cette urne dont Taspect...
ELECTRE, revenant à elle et courant vers Curne,
Cruel ! qu'osez-vous dire ?
^ Ici, Oreste semble surpris de reconnaître ses deux sœurs, et, six vers plus haut, il a dit qu'il ne pouvait les méconnaître.