LES DEUX LIONS
Sur les bords africains, aux lieux inhabités Où le char du soleil roule en brûlant la terre, Deux énormes lions, de la soif tourmentés, Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire. Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort
De quelque naïade expirante ;
Les deux lions courent d'abord
Au bruit de celte eau murmurante.
Ils pouvaient boire ensemble, et la fraternité , Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire;
Mais l'orgueil disait le contraire ,
Et l'orgueil fut seul écouté.
Chacun veut boire seul ! D'un œil plein de colère ,
L'un l'autre ils vont se mesurant , Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière, De leur terrible queue ils se frappent les flancs. Et s'attaquent avec de tels rugissements, Qu'à ce bruit, dans le fond de leur sombre tanière , Les tigres d'alentour vont se cacher tremblants.
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Égaux en vigueur, en courage,
Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats
Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage, Car les dieux ne s'en mêlaient pas.
Après une heure ou deux d'efforts et de morsures,
Nos héros, fatigués, déchirés, haletants, S'arrêtèrent en même temps.
Couverts de sang et de blessures.
N'en pouvant plus, morts à demi ,
Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire ;
Mais, pendant le combat, la source avait tari !
Ils expirent auprès.
Vous lisez votre histoire,
Malheureux insensés, dont les divisions. L'orgueil, les fureurs, la folie :
Consument en douleurs le moment de la vie ! — Hommes vous êtes ces lions :
yos jours, c'est l'eau qui s'est tarie !
Je ne puis dire l'effet produit par cette fable, dont l'application était si immédiate et si directe. Il y eut d'abord un léger murmure, puis comme un cri ! Ces deux cents auditeurs, immobiles et muets un instant auparavant, se regardaient en murmurant les derniers vers. Il y avait dans tous les yeux, dans toutes les voix, une émotion qui ne cherchait point à se cacher.
Quand je sortis, je retrouvai sous le péristyle la foule qui causait avec une vivacité douloureuse ; les esprits
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s'étaient ouverts à la raison et la sympathie se réveillait dans les âmes! Je regagnai, moins triste, mon logis à travers le faubourg obscur et bouleversé ; les pavés tremblaient encore sous mes pieds, mais je sentais que quelques cœurs avaient retrouvé leur place.
Au reste, l'histoire est pleine d'exemples qui prouvent combien le conseil donné par l'apologue est frappant et saisissable pour les multitudes comme pour les individus. On a cité mille fois la fable de Ménénius Agrippa {les Membres et l'Estomac)^ qui apaisa la révolte du peuple romain ;. celle de l'Enseigne du chapelier racontée par Franklin, au congrès des États-Unis, est moins généralement connue.
Jefferson avait rédigé la déclaration d'indépendance ; mais tous les membres de l'assemblée prétendaient y changer quelque chose. Le temps se passait en discussions inutiles sur les mots, les phrases, dont quelques lambeaux étaient enlevés chaque jour. Jefferson se décourageait et s'indignait. Alors Franklin raconta à ses collègues l'anecdote suivante :
Quand j'étais jeune, dit-il, un de mes amis qui Voulait s'établir chapelier, réunit ses compagnons, aiiii de les consulter sur l'important chapitre de l'enscign?.
Celle qu'il avait préparée était ainsi conçue :
2g causeries iiistoiiiques
John Thomson, chapelier, fait et vend des chapeaux au comptant
Puis suivait le signe commun à tous ceux de sa profession, la représentation d'un chapeau.
Le premier ami qui prit la parole lui fit observer que le mot de chapelier était tout à fait superflu, puisque le reste de l'afFiche expliquait l'industrie ; mon ami en convint et l'effaça.
Un second remarqua qu'il était inutile de mentionner que John vendait au comptant^ que peu de gens achetaient autrement un objet d'une aussi faible valeur qu'un chapeau, 'et qu'il pouvait, d'ailleurs. Convenir au marchand lui-même, en certaines occasions, de faire crédit à un acheteur.
Au comptant fut encore rayé, et l'enseigne se borna à ces mots :
John Thomson
fait et vend des chapeaux
Un troisième ami l'abrégea de nouveau, en aftirmant que ceux qui acquéraient une coiffure s'inquiétaient peu de savoir par qui elle était faite. On ne conserva donc que.
John Thomson vend des chapeaux
— Ehl que diable ! s'écria un quatrième conseiller,
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avez-vous peur qu'on ne s'imagine que vous les donnez?
— C'estjuste, répliqua Thomson; mais, comme alors il n'y aura plus au-dessus de ma porte que mon nom, qui importe peu au public, je l'efTace !
De sorte qu'à force de perfectionnements, l'enseigne disparut tout entière, et qu'il ne resta rien... que l'effigie d'un chapeau.
Les m.embres du congrès et Jefferson comprirent l'apologue. Les premiers bornèrent leurs observations critiques, le second prit patience, et la déclaration de l'indépendance fut enfin promulguée.
On pourrait multiplier à l'infini ces exemples ; car nous trouvons la fable partout en usage dès le berceau des nations. La Judée, la Grèce, l'Inde, la Chine l'ont également connue. On la rencontre dans l'ajoUpa du Cafre, sous la tente de l'Arabe, aux bivacs de l'Orégon , sur les almadies de l'Océanien .
Et non-seulement c'est chez tous les peuples, à peu de chose près, la même forme, mais ce sont les même^ vérités pratiques mises en action. Au fond, cet immense répertoire des fables ne renferme qu'un petit nombre de préceptes de conduite toujours et partout les mêmes ; le symbole varie, l'idée reste invariable.
Prenez^ dans le recueil ésopique, les principales affabulations, vous les reverrez, en d'autres termes, nonseulement dans Bidpay, mais jusque sous les neiges de la Laponie! Uniforme dans ses perceptions et borné dans ses moyens, le bon sens humain a nécessairement réduit son Credo à un petit nombre d'articles de foi, qui ont été adoptés partout, parce qu'ils étaient les conditions les plus indispensables de l'existence, et ces articles de foi ont été développés en apologues par les raisons que nous avons données plus haut.
Ainsi, faut-il rappeler aux hommes de ne point se fier aux apparences^ — qu'on a souvent besoin d'un plus faible que soi, — qice la modération est mère de la sûreté,..^ toutes les époques et toutes les races ont une fable populaire pour démontrer ces lieux communs de la sagesse pratique. La fable du Rat de ville et du Rat des champs s'appelle le Chat maigre dans l'Inde, et vous pouvez la lire dans la traduction des fables de Bidpay ; vers les montagnes Rocheuses, elle se nomme la Loutre et le Bison. — Les personnages et les détails diffèrent, mais c'est toujours la même conclusion.
La ressemblance des apologues parvenus jusqu'à nous, dans différentes langues, ne prouve donc point, comme on l'a pensé, l'unité de l'inventeur, mais l'identité de
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la raison humaine sous toutes les latitudes. La muse que vous avez appelée, tour à tour, Ésope, Lokman, Bidpay, n'a qu'un vrai nom : elle s'appelle expérience^ et elle seule a trouvé les fables, popularisées d'abord par la tradition, puis reprises par un art plus civilisé et revêtues des gracieux ornements de la parole. Les fabulistes dont les noms nous ont été transmis ont accompli ce dernier travail ; ils ont recueilli ces démonstrations de préceptes utiles malignement dramatisées; ils y ont ajouté, sans aucun doute; ils se sont appliqués à parfaire et à compléter des enseignements jusqu'alors donnés au hasard ; de là est venue leur gloire.
Quant à l'époque précise que l'on doit assigner à l'apparition de chacun d'eux, nous, avouons , pour notre compte , y attacher un médiocre intérêt. Qu'importe l'antériorité là où elle ne prouve point l'invention? Ce qui nous importe, c'est le moyen de transmission jusqu'à nous , et ce moyen a été , si l'on en croit la tradition vulgaire, le bossu de Phrygie.
Nous savons bien que l'existence d'Ésope même a été mise en doute par quelques érudits ; mais que saventils respecter? Dans le siècle dernier, je ne sais quel docte théologien avait conquis le nom de dénicheur de
saints à force d'en avoir chassé de la légende et du ca- I. 2.
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lendrier; aussi le curé d'une des paroisses de Paris disait-il :
— Je ne le rencontre jamais sans le saluer jusqu'à terre, de peur qu'il ne s'en prenne à mon pauvre saint Roch, qui ne tient qu'à un fil.
Or, nous autres, humbles curés de l'art, qui acceptons les autels dressés et les dieux établis, nous éprouvons la même crainte respectueuse devant certains savants. A chaque apparition d'un de leurs mémoires, nous tremblons qu'ils ne nous apprennent la suppression d'un philosophe ou d'un poëte que nous nous sommes habitués à aimer ! Car tout le monde a son saint Roch qui ne tient qu'à un fil, et nous devons reconnaître que c'est le cas d'Ésope.
Et cependant, quelle perte que celle de ce charmant personnage dont l'histoire a amusé notre enfance! Cette histoire, fût-elle une fable, nous voudrions qu'on la gardât comme la plus divertissante de toutes celles que l'on a pu attribuer au sage esclave phrygien. Redite
ar la Fontaine surtout, rien ne lui manque! Il est clair que le bonhomme croit tout ce qu'il raconte. L'antiquité pour lui est une chose de la veille, Sardes touche à Versailles, Crésus est cousin de Sa Majesté Louis XIV, et Xantus, le maître d'Ésope, quelque président au par-
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lement ou au Châtelet. La Fontaine ne dit-il pas sérieusement que, lorsque Xantus acheta le petit bossu au marché de Samos, les commU de la douane lui firent généreusement remise du sou pour livre^ et lui donnèrent quittance sans qu'il eut rien a payer. — Voilà évidemment des commis qui connaissaient leur monde et savaient comment on doit se conduire avec les personnes de qualité ! Ailleurs, quand il raconte l'aventure de l'homme sans souci qui se laisse combler de politesses, accepte tranquillement tout ce qu'on lui offre, et qui, voyant Xantus près de brûler sa femme parce qu'elle lui a pétri un mauvais gâteau, dit simplement : a Attendez que j'aille chercher la mienne; les fagots serviront pour deux !... » on sent que c'est la Fontaine lui-même qui prend la place du personnage et qui croit parler pour son compte.
La Fontaine ! dès qu'il était question de fables, nous de\ious arriver à ce nom 1 D'autres ont introduit le genre parmi les hommes; lui, il se l'est approprié !
Et c'est le fait non-seulement de son talent poétique, mais encore de la tournure de son esprit.
On a trop parlé de la naïveté de la Fontaine et trop peu de son bon sens. — Ce dernier domine surtout chez lui. Il y a, dans son génie, quelque chose de la
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logique agreste et narquoise du paysan; je ne sais quoi de direct, de positif, d'un peu étroit, comme tout ce qui tient de près à la terre. On s'est laissé prendre à deux ou trois élans de gentillesse amoureuse pour supposer à notre poëte une nature tendre ! Rien de moins prouvé par l'ensemble des œuvres, rien de mieux contredit par l'ensemble de la vie. La Fontaine était précisément ce qu'il fallait être pour composer ses fables : une intelligence nette, originale, moqueuse, aimant à voir le monde au microscope, et servie par un admirable goût poétique. Les biographes en ont fait tour à tour un enfant et un sage I C'était simplement un excellent poëte, dont la grande affaire a été d'écrire de petits chefs-d'œuvre et de vivre pour son compte !
Il n'en fait point mystère dans l'avant-propos qui précède son premier volume ; il avoue qu'il n'a donné de moralité à ses apologues que lorsqu'elle a pu y entrer avec grâce. En France, ajoute-t-il pour excuse, on ne considère que ce qui plaît, et cest la seule règle. De la part de tout autre, l'aveu semblerait tant soit peu effronté.
Au reste, en habillant l'apologue au goût de son temps, la Fontaine n'usait pas seulement d'un droit, il obéissait à une nécessité.
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Aucun autre genre, en effet, n'appelle aussi impérieusement des modifications progressives.
Né, comme nous l'avons dit, au berceau des sociétés elles-mômes, l'apologue fut d'abord la seule composition véritablement littéraire. L'imagination y concentra toutes ses ressources et l'art grossier du temps toutes ses finesses.
En réalité, il renfermait les éléments de la création la plus complète. On l'a dit avant nous, le poème épique lui-même n'est qu'un apologue développé. Pour tous deux, il faut un sujet, un plan, un but, des caractères, l'alternative du dialogue, de la réflexion, du récit, et Boileau aurait pu dire avec plus de raison d'un apologue sans défaut ce qu'il dit du sonnet, qu'î7 vaut un long poëme.
Seulement, dans la fable primitive, tous ces éléments poétiques étaient nécessairement restés en germe : cette fable ressemblait, en quelque sorte, aux animaux des premières créations, qui réunissaient tous les moyens de locomotion, ailes, pieds, nageoires, mais tellement rudimcntaires , que l'animal ne pouvait s'en servir. Plus tard et à la longue, le partage se fit entre les différentes espèces : les unes gardèrent les ailes, qui s'étendirent; les autres, les pieds, qui se fortifièrent; les au-
très encore, les nageoires, qui leur servirent de rames! — Or, quelque chose d'analogue eut lieu pour la fable. Elle aussi sembla se dédoubler en différents genres dont chacun s'appropria une qualité qu'il perfectionna. Ici allèrent les ailes, à l'ode, à la tragédie, à l'épopée; là allèrent les pieds, aux discussions oratoires, à la philosophie, à l'histoire. — Les anciens eux-mêmes reconnaissent deux muses, la muse pédestre et la muse ailée. Mais, même sans sortir de l'apologue, nous voyons le développement s'accomplir et la transfiguration s'opérer.
Pour s'en convaincre, il suffit de prendre une création ésopique, de la suivre à travers les siècles littéraires, de la voir grandir et se compléter.
Nous citerons pour exemple cette fable du Rat de ville et du Rat des champs^ dont nous avons déjà eu occasion de parler, et nous demanderons la permission de nous y arrêter. L'histoire d'un apologue (c'est-à-dire d'un précepte mis en action) nous paraît chose curieuse à étudier dans ce grand mouvement d'idées qui se continue depuis trois mille ans.
Quel est le but du fabuliste? Prouver qu'il y a plus de bonheur et de calme dans la médiocrité que dans l'opulence.
L'inventeur des anciens temps se borne pour cela à opposer la frugalité et la sécurité du rat campagnard au luxe et aux inquiétudes du rat citadin. Ceux qui ont pu lire la version primitive arrangée par Horace savent ce que l'antiquité avait su y mettre de charme.
Mais, malgré tout, c'était là une leçon un peu vague. L'opulence du rat de ville n'est point sa propriété, et rien n'indique qu'il eiit dû la regretter si on lui eût permis d'en jouir librement. La fable ne prouve pas enfin les inconvénients inhérents à la richesse ellemême, mais à la position de ceux qui en jouissent par fraude. Le rat des champs est un paysan qui vit pauvrement et tranquillement de sa récolte ; le rat de ville, un parasite qui s'engraisse des dessertes d'une table opulente, au risque des chats et des coups de bâton.
La vraie question reste donc en dehors du récit, et il y a toujours à prouver que contentement ne sort point de richesse.
C'est le but de la fable du Savetier et du Financier,
Ici, ridée est franchement abordée. D'un côté, vous avez la joie ; de l'autre, les sacs d'écus. Quelques-uns de ceux-ci roulent du côté de la joie, et voilà qu'elle devient tout à coup souci et tristesse I Cette fois, la dé-
monstration est logique, complète ; la moralité ressort clairement du récit et prend un sens général. Tout le monde sait par cœur la fable de la Fontaine ; mais, pour cela même, on nous permettra de la redire.