CHAPITRE PREMIER
Origine de la littérature. — La chanson chez les peuples primitifs. — Chant
des femmes de Ségo. — La mère finlandaise au berceau de son enfant.
Ranz des bords de la Loire. — Chant du Clephte. — L'apologue ; son rôle dans les premiers âges. — Ce que sont les animaux aux yeux des peuples sauvages. — La fable est-elle une satire voilée ? — Son action sur la foule. — La fable des deux Lions lue à Paris après l'émeute de juin. — L'apologue de l'enseigne du chapelier. — Quel est l'auteur des premier? apologues?— Leur transformation successive. — Le savetier et le financier.
Quond on voit dans l'histoire de la littérature autre
chose qu'une frivole étude de l'art de bien dire , et
quand on pense y trouver l'éclatante manifestation de
la marche des civilisations elles-mêmes, H est difficile
de ne point chercher comment cet art de modeler la
pensée a dû naître dans les premiers âges, et par
quelles transformations successives il a pu arriver à la I. 1
perfection qui éclate déjà dans des œuvres vieilles de plus de trois mille ans.
Certains économistes purs ont à cet égard une théorie. Lorsqu'ils cherchent une place à l'art dans leurs sociétés tenues en partie double , ils ne lui en trouvent une qu'à grand'peine et très-tard, cepeadant ils lui en trouvent une ; voici comment :
Ils supposent que les hommes, réunis par la communauté des besoins, se sont d'abord implantés sur un sol qu'ils ont exploité ; de là l'agriculture, c'est-à-dire l'habitation stable, la famille ! — puis les produits de la terre se sont transformés ; de là l'industrie, et, par suite, les arts mécaniques, les agglomérations d'hommes, les villes; — enfin, le besoin des échanges a créé le commerce, pour lequel les routes ont été percées, les mers franchies I — Alors seulement, les peuples, assurés du nécessaire, se sont tournés vers le superflu. Solidement assis sur leurs bases économiques, bien vêtus, nien nourris, ils se sont avisés de chercher des distractions pour leurs loisirs en inventant la littérature et les arts.
L'explication est rationnelle, nous devons le reconnaître : elle suppose un genre humain bien prudent, bien rangé, bien décidé à ne s'amuser que la balance
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de comptes faite, et quand les économistes le lui auront permis ! Par malheur, ce genre humain est encore à trouver! Celui que nous connaissons, né d'Adam et d'Eve, a toujours eu plus de curiosité que de logique, et plus de dispositions à s'amuser qu'à être sage. Bien loin d'avoir les tendances exclusivement utilitaires qu'on lui suppose, il a toujours regardé le superflu comme la chose la plus nécessaire. Le sauvage de l'Orénoque se passe volontiers de souliers, mais il veut des pendants d'oreilles ; le nègre de la côte de Guinée peut renoncer au bien-ôtre et à la liberté, il ne renoncera ni à ses danses ni à ses chansons ! Le monde est couvert de peuplades sans agriculture, sans commerce, sans fabrication ; vous n'en trouverez point une seule sans ménétriers et sans poètes.
Qu'en faut-il conclure? Que l'homme a des besoins de deux ordres distincts qui ne se subordonnent point l'un à l'autre, mais qui coexistent, parce qu'ils répondent à des facultés inséparables de sa nature. Quand on a dit qu'il ne se nourrissait pas seulement de pain, on a exprimé une vérité absolue et qui peut s'étendre au delà du domaine religieux. L'homme se nourrit de tout ce qui correspond à ses besoins primitifs, d'expansion, de mélodie, de mouvement (nous ne parlons
pas d'aspirations plus élevées) ; retirez-lui ces appétits immatériels, vous n'avez plus l'être que Dieu a créé, mais un être de raison, une supposition, une impossibilité !
Nous croyons donc fermement que l'ait et la littérature sont frère et sœur du premier homme; qu'ils sont nés dans le même berceau, le même jour ! et, si nous ignorons quels furent leurs bégayements dans ces premiers âges du monde, nous pouvons, au moins, les préjuger d'après ce que nous voyons encore aujourd'hui chez les tribus restées ou revenues à l'état d'enfance sociale.
Or, chez ces tribus, le sens littéraire, c'est-à-dire la tendance à formuler la pensée dans un autre but que celui de satisfaire à des besoins positifs et seulement pour le plaisir de la formulation elle-même, ce sens littéraire, dis-je, n'a qu'une manière de s'exprimer, toujours et partout la môme : c'est la chanson !
Beaumarchais a dit que tout finissait ^;ar des cluinsons ! Il faudrait dire plutôt que tout commence par elles. La chanson naît de l'impression du moment, de la rencontre de deux sons, d'un détail exprimé tout haut et auquel la voix donne, en se jouant, une mélodie et une cadence. Les peuples sauvages ou peu civilisés
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ont conservé cette habitude d'improviser des chants à tout propos, sur toutes les circonstances ; ils chantent ce qu'ils sentent, ce qu'ils pensent, ce qu'ils désirent. Mungo Park raconte, dans ses relations de voyage, qu'arrivé près de Ségo, dans la Nigritie centrale, il se laissa tomber aux pieds d'un arbre sans pouvoir avancer davantage. — Il était presque nu , brisé de fatigue et mourant de faim. — Une pauvre négresse qui passait en eut pitié; elle le conduisit à sa cabane, lui donna à manger et étendit une natte à terre pour qu'il piit reposer. Les autres femmes de la famille arrivèrent bientôt et toutes se mirent à filer du coton en chantant. La chanson était improvisée par une des jeunes filles, et les autres reprenaient en chœur par instant ses dernières paroles. Le sujet de ces improvisations était emprunté aux occupations journalières, à des circonstances de voisinage, à une impression personnelle. La présence môme du voyageur étranger inspira l'improvisatrice, qui se mit à chanter sur un air doux et plaintif :
Le vent mugit dans les airs; la pluie tombe à grandes ondées ; le pauvre homme blanc, faible et abattu, est venu s'asseoir sous notre palmier. Hélas ! il n'a point de mère pour lui présenter du lait, point d'épouse pour lui moudre son grain.
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Et les autres femmes reprenaient en chœur :
Hélas ! prenons pitié du pauvre homme blanc ; il n'a point de mère pour lui présenter du lait, point d'épouse pour lui moudre son grain.
Voilà la chanson telle qu'elle a dû se produire dès les anciens âges parmi les peuplades les plus agrestes. C'est le premier effort littéraire d'une imagination qui s'amuse elle-même et qui crée sans en avoir conscience, sans se connaître.
Des sentiments plus vifs , plus tendres, durent inspirer des chants plus ornés. La joie ou la douleur de la mère, l'enthousiasme du guerrier, la plainte de l'amant, trouvèrent des images terribles ou caressantes. M. Marmier nous a conservé une de ces improvisations sortie des intimités de l'âme et recueillie par lui pendant son voyage au pôle nord. C'est celle d'une pauvre paysanne finlandaise endormant son nouveau-né dans son berceau d'écorce de bouleau.
Dors, petit oiseau de la prairie ; dors doucement, joli petit rouge-gorge.
Dieu t'éveillera quand il en sera temps...
Le sommeil est à la porte et dit : o N'y a-t-il pas ici un doux enfant qui voudrait dormir?
» Un petit enfant enveloppé dans ses langes, un bel enfant qui repose dans sa couverture de laine?»
Dors, petit oiseau de la prairie ; dors doucement, joli petit rouge-gorge.
Ne reconnaissez-vous point là encore une de ces chansons éternelles, jamais écrites, mais toujours retrouvées par le cœur des mères ?
Les longues marches solitaires, les ennuis de l'attente, les loisirs de la vie pastorale ont également fa*vorisé, à toutes les époques, le génie poétique et chanteur. Tout le monde a entendu parler des longues complaintes improvisées par les muletiers espagnols, par les chameliers arabes, par les bergers d'Ecosse et par les bourriquiers du Caire ou d'Alexandrie. Les chansons de ces derniers avaient donné si bonne opinion de leur intelligence , que, lorsque Mohamet-Ali voulut peupler les écoles qu'il avait créées, ce fut parmi eux qu'il fit la presse; on les prit à leurs baudets pour leur apprendre la science d'Europe et en faire plus tard des fonctionnaires civilisés ; leurs improvisations avaient fait bien préj uger de la vivacité de leur esprit et Mohamet disait plaisamment plus tard :
— Mes conducteurs d'ànes sont devenus des con-
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ducteurs d'hommes, sans s'apercevoir du changement. Dans nos campagnes mêmes, ce don de la poésie spontanée n'est point complètement perdu. Le long de la Loire, nous avons souvent entendu les laboureurs arauder leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par un chant que les bœufs semblaient écouter, sinon comprendre. Nous avons recueilli un de ces ranz champêtres adressé par un jeune paysan à sa double paire de bœufs rouges et noirs; le voici dans toute sa naïveté :
Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme à Cliouslcau (au logis).
Vous aurez du i-'nouveau (du regain).
L'bon Dieu aim' les chrétiens !
L'blé a graine ben,
Les gens auront du pain !
Mes mignons, c'est voir' gain.
Nos femm' vont ben chanter.
Et les enfants s'ront gais !
Hé!
Mon rougeaud ,
Mon noiraud,
Allons ferme à Thousteau ,
Vous aurez du r'nouveau.
Certes (comme nous l'avons déjà fait observer en
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citant ailleurs cette rustique improvisation), on peut dire ici de même que pour la chanson d'Alceste :
La rime n'est pas riche et le slyle en est vieux.
Mais il y a, ce me semble, quelque souffle poétique dans ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu'il ramène à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femm.es et la gaieté des enfants, et confiant à ses humbles compagnons de peine que toute cette prospérité est leur gain !
Quel que soit, au reste, le jugement porté sur ces improvisations, elles suffisent pour indiquer comment le sens littéraire a trouvé à se produire dans les populations les moins lettrées, sous quelles formes et à quelles occasions.
Mais ces chants isolés et tout personnels ne pouvaient suffire. Associés dans leurs travaux et leui's combats, les hommes voulurent l'être dans leurs divertissements. Les grandes phases de la vie, telles que la naissance, le mariage et la mort, furent célébrées par des improvisations solennelles et, pourainsi dire, sociales. Ici, la chanson tendait à devenir poëme.
11 n'est personne qui n'ait lu quelques-uns des hymnes I. 1.
funèbres adressés par les Peaux rouges ou par les noires à leurs guerriers morts. Invariables quant au fond, ils diffèrent par les détails, selon l'importance de celui qu'on pleure et selon la verve du poëte. — En Finlande et en Corse ^ les improvisations mortuaires n'ont point cessé d'être en usage ; dans la Bretagne armoricaine, ce sont les mariages qui ont conservé ces accessoires poétiques.
Il donnent lieu à une sorte de combat engagé entre le barz de l'époux et celui de la jeune mariée. Le premier se présente à la porte de celle qui va changer de nom et de demeure, il réclame « une colombe échappée » qu'il cherche, dit-il, partout et « qui doit s'être réfugiée là. »
Le barz de la jeune mariée entre alors dans la maison pour la chercher et revient avec une petite fille.
Voici une rose, dit-il; c'est tout ce que j'ai trouvé au logis ; emporte-la si tu veux à la place de ta colombe perdue.
Le barz du jeune homme répond que
La rose n'est encore qu'un bouton et qu'il faut lui laisser le temps de lleurir.
On lui amène alors une jeune mère, en lui disant que « c'est un épi abandonné après la moisson ; » mais il répond qu'il ne glane point sur les champs des autres et qu'il laisse à chacun sa gerbe entière.
On lui amène une vieille femme que l'on compare à « une petite pomme ridée et oubliée parmi les feuilles mortes. » Le barz réplique :
Pour être ridé, un bon fruit ne perd pas son parfum; mais je n'ai que faire de pomme, d'épi, ni de rose, je ne veux rien autre que ma colombe.
Et on lui amène enfin la jeune épouse.
Ce thème, varié de mille façons par les rimeurs armoricains, donne lieu à des rencontres souvent pleines de grâce, de force ou de sensibilité. Bien des fois nous les avons écoutées, avec une surprise émerveillée, et nous avons compris comment, chez les peuples primitifs, les improvisateurs, mêlés à tous les faits de la vie domestique, sociale ou guerrière, avaient pu acquérir sur les liommes et sur les choses cette haute influence que l'histoire constate et que le rôle de la poésie dans notre société moderne expliquerait si peu.
Après avoir consacré les événements privés, les chansons durent, en eflet, consacrer les événements publics.
Chaque tribu eut son poëte favori pour chanter ses actions glorieuses, célébrer la mort de ses héros, exciter les guerriers au moment du combat. Les chants populaires de la Grèce moderne, traduits par M. Fauriel, sont un exemple de ce qui à dû se reproduire, chez tous les peuples, avec plus ou moins de bonheur dans l'inspiration.
Ce ne sont jamais que quelques strophes d'un seul jet, faciles à retenir et que l'on sent destinées à rester longtemps fixées dans la mémoire populaire.
Écoutez plutôt ce défi jeté par les Souliotes à Ali, pacha de Janina, qui veut les réduire en servitude :
Un oiseau s'est posé sur le haut du pont ; il se la mente et dit à Ali-Pacha : « Ce n'est point ici Janina pour y faire des jets d'eau ; ce n'est pas ici Prévéza pour y bâtir des forteresses ; c'est ici Souli le fameux, Souli le renommé, où vont en guerre les petits enfants, les femmes et les filles ; où la femme de Tsavellas combat, le sabre à la main, son nourrisson à un bras, le fusil à l'autre, et le tablier plein de cartouches. »
Et ce beau chant du Clephte mourant, devenu populaire dans toutes les montagnes de l'Albanie :
Lance-toi là-bas vers le rivage, là-bas vers la rive ; fais des rames de tes mains, fais de ta poitrine un gouvernail, et, de ton corps léger, fais un navire.
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Si Dieu et la Vierge veulent que tu nages heureusement, que tu gagnes l'autre bord et que tu arrives à nos quartiers, là où nous tenons conseil.
Ne dis pas à nos compagnons que j'ai péri ! lorsqu'ils t'interrogeront, réponds seulement que je me suis marié dans les tristes pays de l'étranger.
J'ai pris la pierre plate pour belle-mère, la sombre terre pour femme et les cailloux pour beaux-frères.
Telle dut être pendant longtemps toute la littérature des hommes réunis en tribus. La chanson, sous ses divers aspects , sufïisait aux inspirations d'une muse aussi bornée dans ses sentiments que dans son langage. Les poésies des peuples sauvages, quelque différents qu'ils soient d'origine, se ressemblent toutes; elles ne sortent point d'un cercle connu d'images et d'idées. L'homme primitif se répète partout, parce qu'il est partout le même ; c'est en se développant dans des civilisations différentes qu'il arrive à produire des individualités distinctes, à créer cette infinie variété de caractères nationaux, ce grand chœur de l'humanité dans lequel chaque peuple apporte sa note et son accent.
Dès que les agglomérations d'hommes furent assez considérables pour créer des intérêts étendus et complexes, les idées se multiplièrent avec les besoins, et, par suite, l'action de la poésie dut s'élargir. 11 n'y eut,
dans ces premiers temps, aucune distinction entre les différents modes de penser. Tout ce qui se rattachait au travail intellectuel fut compris sous un seul chef. La science, la religion, la législation, la poésie formaient un seul domaine et obéissaient au même roi. Les premiers civilisateurs durent s'aider en même temps de toutes les puissances qui les rendaient forts contre la barbarie. Tandis qu'ils enseignaient aux hommes à forger le fer et à tailler la pierre, ils leur apprenaient à recevoir des lois et à craindre des dieux ; ils adoucissaient leurs habitudes par l'association dans la joie, par les chants en commun, par les danses elles sons de la lyre. Tous les coins du monde eurent leurs Orphées et leurs Linus .
Le sens littéraire (que nous avons défini plus haut) allait ainsi se perfectionnant chaque jour. Devenu l'instrument le plus indispensable à l'avancement du genre humain^ il prenait toutes les formes pour atteindre le but. Après s'être appliqué à créer un culte et des lois, il s'occupait de constituer cette sagesse humaine, monnaie courante qui ne suffît point pour enrichir, mais sans laquelle nul ne peut vivre. Ce code de préceptes, résultat d'observations vulgaires mais indispensables, passées depuis à l'état de lieux communs, il fallait alors
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le formuler, le mettre en ordre, le répandre : ce fut le rôle de l'apologue. L'apologue n'a été évidemment, chez tous les peuples, que la morale du bon sens mise en action, afin d'être mieux comprise. Plus tard, on retrancha l'anecdote en ne gardant que la conclusion, et, au lieu de la fable, on eut le proverbe.
On peut donc supposer avec toute vraisemblance que l'apologue est, non pas la première forme littéraire qui se soit produite (nous avons expliqué comment il avait dû être précédé par la chanson), mais le premier effort de l'art arrivé à se connaître lui-même et à chercher les moyens d'exercer sa puissance. C'est dans l'apologue qu'apparaît, pour la première fois, la préparation et l'artifice ; jusqu'à lui, tout était venu de la seule inspiration. On avait chanté sans y prendre garde, presque sans le savoir ; quand on en vint à l'apologue, il fallut comparer, choisir, conclure, en un mot, composer.
Cette forme avait, au reste, quelque chose de particulièrement approprié à ces époques de science naïve. — Là où les premiers caractères d'écriture furent des hiéroglyphes, c'est-à-dire des représentations d'animaux, de plantes ou d'objets usuels, les premiers poèmes moraux ne pouvaient guère avoir d'autres personnages. L'homme vivait encore tellement mêlé à la nature rui
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l'entourait, il avait tant de peine à saisir l'invisible frontière qui le séparait des autres créatures, qu'il était toujours prêt à faire de la vie entière un vaste tourbillon dont chaque être vivant formait un atome, sans prééminence bien claire et sans classement bien définitif. Toutes les philosophies et toutes les religions primitives avaient une porte ouverte à la métempsycose, et c'est encore aujourd'hui le caractère général des croyances adoptées chez les différentes tribus sauvages de l'Amérique, de l'Afrique ou de l'Océanie. Il semble que moins les races se sont élevées dans l'échelle de la civilisation, moins elles se sentent séparées de l'animalité brute ; celle-ci est une parenté encore trop prochaine pour qu'elles osent nier ouvertement la commune origine.
Les Indiens de l'Amérique du Nord, spécialement, regardent les bêtes fauves auxquelles ils font la guerre comme des tribus ennemies qu'une circonstance théogonique (dont le souvenir a été conservé dans leur tradition religieuse) lie à leur propre race par la communauté du sang.
Un missionnaire protestant, Hecwelder, qui a longtemps vécu chez les Peaux rouges et qui a laissé, sur leurs mœurs, leurs langues et leiirs croyances, un livre plein de documents précieux, entre, à ce sujet, dans des
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détails singuliers. Il fait observer que les préparatifs pour les chasses et pour les guerres sont absolument identiques, qu'on a recours aux mêmes cérémonies superstitieuses pour écarter les âmes des morts, que ces morts soient des hommes ou des hôtes fauves ; qu'il n'y a enfin aucune différence pour l'Indien entre un autre Indien et un gibier.
Il raconte, à ce sujet, qu'un chasseur delaware blessa un jour grièvement, devant lui, un ours énorme qui 68 mit à pousser des cris plaintifs. L'Indien s'approcha au lieu de l'achever et lui dit :
Ours, lève-toi, tu es un lâche et non un guerrier comme tu le prétends ; si tu étais un guerrier, tu le montrerais par ta fermeté et tu ne crierais pas comme une vieille femme. ïu sais bien, ours, que nos tribus sont en guerre ; la tienne a commencé l'attaque ; mais, comme elle a trouvé les Indiens trop forts pour elle, vous vous cachez dans la forêt pour manger nos cochons. Je gage que, dans ce moment, tu as de la chair de cet animal dans ton estomac. Si tu m'avais vaincu, je serais mort comme un brave guerrier ; mais toi, ours , tu restes là et tu cries sans songer que tu déshonores ainsi ta nation par ta lâcheté.
Quand l'Indien eut fini, Hecwelder lui demanda s'il supposait réellement que l'animal pût l'entendre.
— Oh I il m'entend fort bien, répondit le chasseur delaware ; n'avez-vous point remarqué comme il paraissait honteux pendant que je lui faisais ces reproches?
Un autre missionnaire protestant, M. Arbousset, assure que les Lighoyas, tribu sauvage qui vit au nord de la colonie du Cap, regarde les bêtes fauves comme leurs semblables ; ils leur parlent et raisonnent avec elles. — Aux oiseaux qui dévorent leurs moissons, ils crient bien haut :
— Va-t'en ! il faut aussi que je mange. Et tout bas :
'— ' Passe dans le champ du voisin, il a de meilleur grain que moi.
Quand ils chassent le chacal, ils l'appellent en le priant de leur rendre visite et ils adressent à leur meute un chant célèbre qui les anime.
Sans croire aune parité aussi absolue entre l'homme et la bête, tous les peuples d'une civilisation peu avancée supposent certains rapports mystérieux entre les deux espèces. Les Slaves, dans leurs chants populaires, no s'adressent jamais aux oiseaux du ciel sans les appeler leurs frères en Dieu !
Il ne faut donc pas s'étonner de ce que, dans les plus anciennes créations littéraires, on ait choisi les ani-
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myux pour acteurs. Ces personnages muets, auxquels on pouvait prêter tout ce que Ton pensait soi-même , étaient merveilleusement commodes pour un inventeur ; ils laissaient le champ plus libre à l'imagination ; ils apportaient, par leurs espèces bien connues, des types tout formés ; le seul nom du personnage disait à tous le rôle qu'il devait jouer; ce qui simplifiait singulièrement les difficultés pour un conteur encore sans expérience.
Puis, chez des peuples chasseurs, agricoles ou pasteurs, l'apologue ouvrait un cadre heureux aux connaissances familières du narrateur et de l'auditoire. Les acteurs étaient des compagnons de tous les jours; chacun pouvait juger de la justesse de l'observation et de l'a vérité des caractères.
Il y avait enfin, dans cette leçon donnée aux hommes par la bête, un côté d'ironie qui chatouillait l'humeur railleuse des fils d'Adam'. Quand on ne peut pas se moquer de l'individu, on se dédommage en se moquant de l'espèce.
Je ne sais qui s'est avisé le premier de trouver à l'apologue une forme voilée et d'en conclure qu'il avait du. être inventé dans quelque cour d'Orient par une muse esclave, qui n'osait conseiller que par cette voie détournée I Les faits ne protesteraient point contre une
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pareille supposition, qu'elle se détruirait elle-même.
Où a-t-on Yu que l'apologue fût une forme voilée? Estce donc pour déguiser la vérité ou pour la rendre plus frappante qu'on la symbolise dans des êtres vivants, qu'on la fait sortir d'un événement, qu'on lui donne, en un mot, l'accent incisif et souverain d'une réalité-?
Mais, direz-vous, la leçon n'est pas donnée directement et de l'homme à l'homme.
Sans doute, et c'est là précisément qu'est l'audace, je pourrais dire l'injure ! Quoi ! vous me présentez les animaux les plus vils, les plus stupides ou les plus malfaisants comme des personnifications de mes instincts ; vous me donnez pour professeurs et pour modèles les animaux nobles, courageux et bienfaisants, et vous voulez que je regarde cette méthode comme un détour craintif ou .flatteur? C'est par réserve respectueuse de courtisan que vous me mettez à l'école des bêtes? Qui a jamais pu le croire sérieusement? Loin d'être une satire déguisée^ la fable est une satire exagérée de l'homme ; c'est sa caricature audacieusement crayonnée avec les traits énergiques de la bestialité. Quand Granville a pris nos différentes professions et que, sur la robe d'un avocat, sur l'uniforme d'un gendarme, sur le frac d'un académicien, il a mis une tête de perroquet, de
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bouU'dogiic OU de hibou, il n'a fait que traduire, par le crayon, ce qu'avait écrit la plume de tous les fabulistes.
Il faut donc bien le répéter : l'apologue est une leçon parfaitement claire donnée à l'homme sous une forme familière et un peu chargée, qui la rend, par cela même, plus facile à saisir.
La Fontaine ne s'y est pas trompé quand il a dit, en parlant des conseils donnés par la fable, que, si, pour enseigner la prévoyance à un enfant, on lui racontait d'une part, l'histoire de Crassus, de l'autre l'apologue du bouc et du renard descendu au fond d'un puits, ce dernier exemple serait celui dont il resterait le plus frappé.
Et nous ajouterons que, sous ce rapport, l'homme ressemblera à l'enfant. Bien qu'on ait dit plaisamment que nous en étions venus à un siècle de doute où, malgré tous les eflbrts de leurs maîtres, les écoliers eux-mêmes ne voulaient plus croire que les bêtes parlassent, nous avons pu constater personnellement, en plusieurs occasions, combien l'action des fables sur la foule était restée puissante. Là où le conseil précis, la leçon oratoire, si je puis m 'exprimer ainsi, eût été inutile ou mal reçue, l'apologue saisissait brusquement et enlevait l'adhésion.
2i^ GALSERIES HISTORIQUES
Je n'eu citerai qu'an exemple, parce qu'il m'est personnel^ encore récent, et qu'il a laissé dans ma mémoire un ineffaçable souvenir.
C'était après l'émeute de juin 1848. Paris démolissait à la hâte les barricades sur lesquelles s'étaient élevés les drapeaux troués et sanglants de tous les partis. A peine sorti de la bataille, on s'efforçait de reprendre les habitudes journalières de la vie avec cette hâte fiévreuse qui n'est que le besoin d'ordre et l'impatience du chaos. — Des lectures publiques du soir avaient été décidées peu de jours avant l'insurrection; le jour même où elle avait éclaté, je devais les inaugurer. — Dès que le canon fit silence, je pris mes livres et je me rendis au lieu de réunion convenu.
J'y trouvai environ deux cents auditeurs, ouvriers ou bourgeois, qui se regardaient les uns les autres avec défiance. Évidemment, il y avait là des ennemis de la veille ; ces mains avaient déchiré des cartouches de deux côtés opposés de la barricade I Les mines étaient sombres, les regards soupçonneux ! Je parlai, je lus, comme on pouvait parler et lire sous l'oppression de pareils événements et d'un pareil auditoire. Malgré moi, mon oreille, comme celle de tous les hommes qui étaient là, se penchait toujours vers la porte et
guettait la fusillade ou le canon! Que vous dirai-je? cette anxiété distraite dura près d'une heure sans que ma voix fût autre chose dans cette salle qu'un vain bruit. Enfin, au moment de partir, j'ouvris un volume de Florian que j'avais près de moi et je lus la fable que voici :