I. IG
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Quant aux Spartiates, ils sont partout attaqués, mais spécialement dans Andromaque. Ménélas avoue à celleci qu'il Fa trompée et elle lui répond :
Voilà donc la sagesse qu'on estime sur les bords de l'Eurotas? '. . . .
0 de tous les mortels les plus odieux au genre humain, habitants de Sparte, conciliabule de perfides, rois du mensonge, artisans de fraudes , pleins de pensées tortueuses, perverses et fallacieuses ! Votre prospérité dans la Grèce blesse la justice ! Quel crime est inconnu parmi vous? Où voit-on plus de meurtres? N'êtes-vous pas avides de gains honteux? Ne vous surprendra-t-on pas toujours à dire une chose et à en penser une autre?
A ce transport de colère dupoëte, Athènes applaudissait tout entière, non-seulement par haine pour Sparte, mais par compassion pour Platée, qui venait d'être détruite contre toute foi par les soldats de Lacédémone devenus les bourreaux complaisants de Thèbes la béotienne.
Vous le voyez, plus qu'aucun autre poëte, Euripide est la voix de son temps ; non pas la voix vulgaire, mais celle qui traduit les instincts les plus vivants, les doctrines les plus hardies.
Et ne croyez point que ces qualités philosophiques nuisent en rien à l'émotion poétique. Loin de làu, elles lui communiquent une vibration plus intime. Aucan poëte antique n'a pénétré aussi loin dans le cœur humain. Euripide est de beaucoup le plus vrai (quand il est vrai), le plus mouvementé et le plus tendre.
Parfois, sans doute, il abuse des ressources infinies de son esprit; il devient subtil, rhéteur ; nous le voyons multiplier les discours et jouer sur les mots ; ce sont là ses erreurs ; mais elles sont rachetées par tant de mouvement et de profondeur! Nul ne sait mieux creuser la réalité humaine et en tirer des effets, des crisinconnuî^.
Dans Sophocle, les personnages varient peu pour le ton; chez eux, tout est d'un seul bloc; Euripide, au contraire, trouve mille nuances ; il analyse les sentimenls selon les classes, les sexes, les situations ; il suit toutes les oscillations du cœur, il nous le montre dans ses moindres changements, comme ces coins de ciel où eo succèdent les rayons et les nuées.
Quant au plan, il excelle également à choisir une donnée curieuse, à trouver une combinaison saisissante. Vous connaissez le sujet à'Élcctre et vous n'avez poiiioublié peut-être l'analyse que nous avons faite de celle de Sophocle ? Euripide a traité le même sujet, mais en
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modifiant le point de départ. — Dans sa pièce, Electre n'habite plus le palais d'Agamemnon, Égisthe et Clytemnestre l'ont donnée pour épouse à un paysan. Quand la pièce commence, elle sort de sa cabane, portant une cruche de terre. Elle s'arrête, regarde le ciel et dit :
Sombre nuit, mère des astres d'or, tu me vois, chargée de cette urne qui presse mon front, m'avancer vers la source où je dois la remplir d'une eau pure... Je suis heureuse de montrer aux dieux les outrages d'Ëgisthe et de faire retentir l'air immense des plaintes que j'adresse à mon père !
Il y a dans cette manière d'entrer dans la sombre action du drame qui va se dérouler quelque chose de pittoresque, de saisissant, qui semble appartenir moins à l'antiquité grecque qu'aux théâtres romantiques de l'Angleterre ou de l'Espagne. Malheureusement, la s:iite de la pièce ne répond point à l'originalité grandiose de ce début ; elle est prolixe, confuse et de beaucoup inférieure à celle de Sophocle.
Ce n'est point, au reste, le seul exemple. Euripide adopte rarement l'idée courante; il préfère le côté moins connu des choses. — Ainsi, tout le monde sait la tradi-
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lion d'Hélène enlevée par iVii'is et condaiW^ à Troie tous les poêles qui ont traité ce sujet l'ont acceptée. Euripide en adopte une différente et singulièrement étrange. Il suppose que Junon, pour se venger du berger troyen, lui a enlevé Hélène et ne lui a laissé que son fantôme. C'est ce fantôme que les Grecs poursuivent et pour lequel ils détruisent llion. Ménélas ramène sa fausse Hélène, qui s'évanouit et disparaît lorsqu'il retrouve la véritable dans l'ile de Pharos I
Ne croirait-on pas lire une pièce allemande? Quelque chose comme la suite de Faust, où celui-ci est transporté dans un monde fantastique et y devint l'amant de l'Hélène antique.
Alccsie elle-même, comme nous le verrons tout à l'heure, est marquée à ce coin singulier, qui suffirait seul pour donner à Euripide un caractère et lui faire assigner une place à part dans la littérature antique.
Les pièces qu'il nous a laissées sont au nombre de dix-neuf. La plupart mériteraient d'être examinées; mais, forcé de choisir dans le nombre, nous nous arrêterons à quatre d'entre elles qui nous semblent résumer tout le génie du poëte grec ; ce sont : les IVoyennes, Iphigénie en Aulide, Hippohjte et Alceste.
Le sujet des Troyennes est le partage des captives l, 16.
après la prise de Troie; l'intérêt est dans la destinée faite à chacune par le vainqueur.
La pièce s'ouvre par une plainte de Neptune sur le sort de cette ville dont il avait lui-même bâti les murailles et qui va disparaître de la face de la terre.
Il dit en se retirant :
Malheur au mortel insensé qui ravage les cités et les change en déserts ! il périra à son tour.
Alors paraissent Hécube et les Troyennes déplorant leur infortune et s'inquiétant du maître auquel le sort va les livrer. Toutes désirent supporter au moins leur exil dans la célèbre et bienheureuse patrie de Thésée (Athènes) et demandent à ne pas voir les bords odieux del'Eurotas (Sparte).
Le héraut Talthybius arrive pour annoncer à chacune sa destinée, et Cassandre, qui est tombée en partage à Agamemnon, prédit qu'elle trouvera la mort en arrivant au palais de son nouveau maître.
Bientôt paraît Andromaque sur un char de guerre, entourée des armes d'Hector et des dépoailles do la Phrygie. Astyanax dort à ses pieds. Elle annonce à Hécube que sa fille Pc^yr.ène vient d'être immolée sur le
tombeau d'Achille. Héciibe tombe à genoux on poussant un cri. Andromaque l'apaise doucement.
0 ma mère! écoute de belles paroles que j*ai entendues; elles consoleront ta douleur. Ne pas naître équivaut à mourir, et mourir vaut mieux que vivre misérable... Polyxène est morte, c'est comme si elle n'eût pas vu le jour; elle oublie tous ses maux. Mais moi, après avoir atteint le faîte de la prospérité, je suis retombée dans l'abîme... Tout ce que l'on peut exiger d'une femme, je l'ai pratiqué dans la maison d'Hector... Je me suis enfermée dans ma demeure ; j'ai évité les entretiens de mes pareilles; je n'a\ais d'autres maîtres que les sentiments honnêtes de mon cœur, et ils me suffisaient ; je présentais toujours à mon époux un visage serein et une bouche silencieuse... Cette conduite, connue dans le camp des Grecs, est cause de ma perte : le fils d'Achille a voulu m'avoir pour femme et je vais être esclave dans la maison des meurtriers de mon Hector I
Mais elle ne connaît pas encore toutson malheur. Talthybius revient lui annoncer que les Grecs, redoutant la postérité d'Hector, ont décidé que son fils Astyanax serait précipité du haut des tours d'Ilion 1 La malheureuse mère a beau envelopper son enfant dans ses bras, on
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s'avance pour le lui arracher. Alors elle le serre une dernière fois sur le sein qui l'a nourri.
0 mon fils! mon fils î doux objet de ma tendresse, faut-il donc périr par une main ennemie, abandonné de ta mère î — Ah ! c'est la valeur de ton père qui te tue, elle qui fut le salut de tant d'autres !... 0 hymen fortuné! couche nuptiale! lorsque j'entrai dans le palais d'Hector, devais-je croire qu'en lui donnant un fils je préparais une victime pour les Grecs et non un roi pour l'opulente Asie? — Tu pleures, mon fils; auraistu donc le sentiment de ton malheur? Pourquoi tes mains m'erabrassent-elles? pourquoi t'attacher à mes vêtements? Tu semblés un jeune oiseau qui cherche un abri sous l'aile de sa mère ! Hélas ! Hector ne se lèvera point desonjit déterre, la lance à la main, pour te sauver ! Ni sa famille, ni la puissance phrygienne ne peuvent plus rien pour toi. Impitoyablement précipité du haut d'une tour, tu vas mourir ! — 0 enfant bien-aimé que je serre entre mes bras! douce haleine que je respire ! c'est donc en vain que ce sein t'a nourri, que je me suis épuisée de veilles et de tourments? Ah! pour la dernière fois, embrasse ta mère ; presse-toi contre son cœur, de tes bras entoure son corps... tes lèvres sur les miennes ! — 0 Grecs, qui inventez des supplices dignes des barbares, pourquoi faire périr un enfant innocent? — Race de Tyndare, non, tu n'es pas la fille de Jupiter ; tes parents sont la Fureur, l'Envie, le Meurtre et la Mort!... — Prenez, emportez, précipitez cet enfant, puisque c'est votre joie ; faites de ses chairs un
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horrible festin ; les dieux le veulent ; les dieux sont les auteurs de nos souffrances ; je ne puis le sauver... Emmenez-moi donc... cachez-moi au fond de vos vaisseaux. — Heureux auspices pour cet hymen, qu'aura souillé le sang de mon fils 1
L'arrêt est exécuté ; Andromaque part, et le cadavre est rapporté à Hécube pour qu'elle lui rende les honneurs funèbres.
Elle regarde cette frêle créature brisée par la chute et s'écrie :
Infortuné I comme le^ mji.rs de notre ville, ouvrage d'Apollon, ont défiguré ta tête charmante et cette chevelure, qui reçut tantde fois les soins et lesbaisers d'une mèrel De ces os fracassés découle le sang... 0 mains chéries ! dont les gestes me rappelaient Hector, vous voilà brisées! Bouche adorée, qui me charmais^par tes doux propos, tu m'abusais, lorsque, appuyée à mon épaule, tu répétais : « Mère , je veux couper sur ta tombe toutes les boucles de ma chevelure, je veux y conduire tous ceux de mon âge pour t'adresser de ten dres adieux! » Hélas ! c'est moi qui te pleure, enfant; courbée sous le faix des années, sans famille, sans patrie, c'est moi qui dois te rendre ces tristes et derniers devoirs. Tant de caresses, tant de soucis, tant de nuits inquiètes sont perdus î Quelles paroles les poètes graveront-ils sur ta tombe ?
L ENFANT QUI REPOSE ICI A PÉRI PAR LA MAIN DES GRECS, QUI LE CRAIGNAIENT.
Epitaphe honteuse pour la Grèce. — Douce créature, tu perds l'héritage de tes pères ; mais, du moins, le bouclier d'Hector me reste ; il sera ta sépulture. — Viens, ô toi qui, dans les combats, couvrais le corps de ce héros ! hélas ! tu as perdu ton défenseur ! Je vois autour de cet anneau l'empreinte de son bras chéri; je vois les traces de la généreuse sueur qui ruisselait de son noble front, lorsque, dans ses glorieux travaux, il t'approchait de son visage. Apportez, apportez tout ce qui reste des débris de notre fortune, pour honorer ces funérailles. Le sort ne me permet pas de parer magnifiquement ta tombe, reçois du moins ce qu'il m'a conservé. — Ah î insensé le mortel qui accepte la joie en comptant sur une prospérité durable ; la fortune ressemble à l'homme en délire qui ne se plaît qu'à tout renverser.
N'est-ce pas une grande et poétique image que cet ensevelissement du fils d'Hector dans le bouclier de son père ; cette réunion de l'espérance et des souvenirs descendus en même temps dans la tombe ?
Mais les Grecs, de leur côté , préparent une pompe inattendue à ces funérailles î Au moment où elles s'ax3complissent, ils livrent Troie à l'incendie.
Alors un long cri do douleur s'élève parmi les captives.
Voyez, voyez ; ainsi que la fumée emportée sur l'aile des vents, disparait la ville tombée de son faîte et dévastée par le fer... — La poussière qui s'élève dans les airs m'empêche de reconnaître la maison que j'habitais; le nom même de cet empire va disparaître!... Écoutez... reconnoissez-vous ce fracas?... C'est la terre ébranlée sous le poids d'une ville entière qui s'écroule I
Hécube, égarée, se rouleau milieu des ruines ; elle invoque cette terre qui a nourri ses enfants ; elle appelle à haute voixPriam et toute sa famille ensevelie sous les débris ; elle se redresse sur ses genoux en s'écriant : « Troie qui brûle sera mon bûcher ; je veux mêler mes cendres à celles de la patrie ! » Mais on la retient et on l'emmène sur les vaisseaux avec les autres captives pour commencer une vie d'esclavage.
Ne sentez-vous pas qu'il y a ici une poésie toute nouvelle? Nous voilà bien loin de l'inspiratijn guerrière d'Homère ou d'Eschyle ; ce qu'on respire dans cett€ pièce, c'est l'horreur du carnage et de la destruction ; c'est la pitié pour les victimes de ces luttes impies ; c'est la colère contre la barbarie du vainqueur. Euripide
ne s'inquiète plus de l'inimitié traditionnelle de l'Europe et de l'Asie ; il n'est plus Grec, il est homme ; et sa pièce entière est une protestation en faveur de l'humanité.
Certes, c'est là une glorieuse nouveauté dans l'histoire littéraire de la Grèce ; glorieuse pour le poète qui en a pris l'initiative, glorieuse pour le peuple qui applaudit à de telles tendances 1 Athènes était la seule ville de la Grèce où de pareilles idées pussent être émises et trouver de l'écho. Insigne honneur, sans doute, mais périlleux! car ce désintéressement de la nationalité n'a pu s'accomplir sans un affaiblissement du sentiment patriotique. Les soldats de Marathon sont devenus des philosophes ; ils n'ont plus de haine contre les races étrangères; partant, plus la même ardeur pour les combattre. La civilisation générale gagnera à cet avancement d'idées; Athènes en sera amoindrie et risque d'en
mourir.
Loi dure, mais inévitable, qui veut que, dans l'histoire du genre humain comme dans celle des individus, rien de grand ne puisse s'exécuter sans le sacrifice ! Regardez bien vers le passé, vous ne trouverez pas un progrès accompli sans voir la route du temps rougie par le sang d'un homme ou d'une nation. Le rachat de
l'humanité par le supplice de la croix semble un immense symbole de l'histoire du monde. Nous le voyons se reproduire sans cesse sous des proportions moins éclatantes, et, au-dessous du Golgotha, se dressent des milliers de calvaires où des martyrs de la civilisation fécondent quelques vérités particulières avec leurs larmes ou avec leur sang.
Au reste, ce n'est pas seulement dans la tragédie des Troyenncs qu'Euripide montre cette horreur pour les violences de la guerre ; il y revient dans Hécube, dans les Phéniciennes^ dans Andromaque, Jamais il ne perd l'occasion de nous attendrir sur le sort des vaincus et surtout des captives. Il y a dans Iphigénie en Tauride un chœur de jeunes filles grecques retenues en esclavage chez les Scythes, qui est la plainte la plus mélancolique, la plus douce et la plus mélodieuse que nous ait laissée la muse antique.
Les jeunes captives sont à la porte du temple, elles regardent vers les Palus-Méotides et écoutent les chants plaintifs des alcyons.
Oiseau qui sur les rochers de la mer chantes ta destinée douloureuse, alcyon dont les doux accents, compris des sages mortels, pleurent sans cesse un époux bien-aimé, je môle mes gémissements aux tiens.
Oiseau plaintif comme toi, mais privée d'ailes pour voler vers la patrie, je pleure les doux entretiens des Grecs. Je te regrette, ô Diane, toi qui habites le mont Cynthius, à l'ombre des palmiers élégants, des lauriers touffus et du pâle olivier,, non loin du lac peuplé de cygnes, dont les chants mélodieux célèbrent les muses.
Ah ! que de larmes coulèrent de mes yeux, lorsque, après la ruine de ma patrie, je dus monter sur des vaisseaux couverts de rames et de lances ennemies î Vendue à prix d'or, je suis venue dans ce pays barbare, où je sers la fille d'Agamemnon, prêtresse de Diane chasseresse...
Mais elle, un navire argien conduit par cinquante rames, va la ramener dans sa patrie. Des sons aigus de la flûte de Pan, dieu des montagnes, encourageront les rameurs ; Apollon fera retentir la lyre à sept cordes et accompagnera par des chants son voyage vers la splendide Athènes...
Ahl que ne puis-je, portée sur des ailes, parcourir l'immensité des cieux où le soleil promène ses ardents rayons; que ne puis-je arrêter mon vol sur la maison paternelle, me mêler comme autrefois aux chœurs des danses, sous les yeux de ma mère! Que ne puis-je encore disputer à mes compagnes le prix de la beauté, en laissant ondoyer les tissus précieux et les boucles flottantes qui voilent mon visage !
Vous avez déjà pu vous apercevoir, par ces citations, que ce qui distingue surtout la poésie d'Euripide, c'est
un accent suave et tendre, je ne sais quoi de la grâce de la femme et de son charme émouvant. Une telle nature le désignait aux préférences de Racine qui luj a, en effet, emprunté deux de ses plus belles tragédies. Iphùjéniè et PJièclre. Nous ne parlons pas (\!Andromaquc; les deux pièces de ce nom n'ayant de commun que le sujet.
Tout le monde a lu vingt fois VïphUjcnie française; tout le monde en sait quelque chose par cœur. Aucune pièce de Racine n'est plus vraie, plus touchante^ et Boileau a pu dire sans trop d'exagération :
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, K'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Que dans Theureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
Sans doute la plus grande partie de ce mérite appartient à Racine ; mais il en revient aussi quelque chose à Euripide, et le poète français le reconnaît avec une loyauté digne de son génie. Nous avons vu en quels termes Voltaire, âgé de dix-sept ans, parlait de Sophocle, à propos à'Œdipe'y voici comment Racine, qui avait déjà fait Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mit/iridate, parle d'Euripide :
c( Je me suis un peu éloigné de l'économie de la
-fable d'Euripide; pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie, et je l'avoue d'autant plus volontiers que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles, et le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. »
Voilà comment les vrais poètes parlent des vrais poètes.
Ajoutons que l'admiration respectueuse de Racine pour Euripide était méritée, et que les obligations qu'il reconnaît lui avoir sont réelles. L'analyse de la pièc« grecque et quelques citations suffiront pour vous en faire juger.Chaque lecteur, en consultant sa mémoire,- pourra faire les rapprochements avec la version de Racine.
La scène, comme vous le savez, est à Aulis, port de la Béotie; le jour n'est point encore levé. Agamemnon sort de sa tente avec précaution, suivi d'un de ses serviteurs :
Vieillard, sors avec moi.
LE VIEILLARD
Me voici, mais, ô roi Agamemnon, quel nouveau projet prépares-tu ?
AGAMEMNON
Tu le sauras.
LE VIEILLARD
J'accours; ma vieillesse est vigilante et mes yeux sont encore perçants.
AGAMEMNON
Quel est Tastre qui s'avance dans le ciel ?
LEVIEILLARD.
C'est la brillante étoile voisine des sept pléiades ; elle est au milieu de sa course.
A G A ai E M N 0 N,
On n'entend ni le chant des oiseaux ni le bruit de la mer; les vents se taisent sur l'Euripe.
LE VIEILLARD
Pourquoi sortir de ta tente à' cette heure, ô Agamemnon? Le calme règne ici dans Aulis, et les sentinelles sont immobiles sur les remparts. — Rentrons.
AGAMEMNON
Je te porte envie, ô vieillard; je porte onvie à celui
qui traverse, exempt de péril, une vie ignorée et sans gloire; mais ceux qui vivent dans les honneurs... ah! je ne puis les envier!
LE VIEILLARD
Et pourtant là réside l'éclat de la vie.
AGAMEMNON
Éclat trompeur ! Les honneurs ! il est doux de les poursuivre, il est dur de les posséder!...
LE VIEILLARD
Je n'approuve point ce langage dans un prince, ô Agamemnon! Atrée ne t'a pas mis au monde pour jouir de tous les biens sans mélange. Tu es sujet à la joie et à la douleur, car tu es mortel ; tu auras beau t'y refuser, telle est la volonté des dieux. — Cependant, cette nuit, à la lueur d'une lampe, tu traçais cette lettre que tu tiens encore entre tes mains, puis tu effaçais ce que tu venais d'écrire : tu imprimais le cachet, puis tu le rompais aussitôt et tu jetais tes tablettes à terre , en versant des larmes ! . . . Quel malheur, dis-moi, quel malheur t'accable. Que t'arrive-t-il de funeste, ô mon roi ? Confie-moi tes secrets, c'est à un bon et à un fidèle serviteur que tu les diras, car Tyndare m'a donné à ton épouse comme une partie de sa dot.
Agamemnon lui avoue alors que, pour accorder des vents favorables à la flotte des Grecs, les dieux exigent
le sacrifice de sa fille Iphigénie. Celle-ci arrive avec l'espoir d'épouser Achille et doit trouver la mort au camp des Grecs. Une lettre écrite par Agamemnon à Clytemnestre n'a d'autre but que de l'arrêter. Il la confie au vieillard.
Hàte-toi, lui dit-il, triomphe de la vieillesse... ne t'arrête pas au bord des fontaines ombragées, ne te laisse pas aller aux douceurs du sommeil... Partout où deux chemins se croisent, observe, prends garde qu'un char emporté sur des roues rapides, n'échappe à ta
vue et n'amène ici ma fille au camp des Grecs
Hâte-toi de franchir les portes, et si tu rencontres le cortège d'Iphigénic, détourne toi-même les coursiers vers le chemin d'Argos.
Vous reconnaissez tous cette scène. Elle est admirable dans Racine; ici, elle a quelque chose de plus simple, de plus antique.
Le vieux serviteur part, mais il est arrêté par ^ïénélas, qui intercepte le message, de sorte que Clytemnestre arrive avec sa fille. Elle entre portée sur son char, près d'elle est Iphigénie, et Oreste, encore enfant, repose à leurs pieds.
Agamemnon reste immobile de douleur ; car il sent que sa fille est perdue.
En l'apercevant, celle-ci, qui ne soupçonne rien, s*élance du char.
IPHIGÉNIE
0 ma mère, ne me gronde pas, je cours me jeter sur le cœur de mon père.