G8 CAUSERIES HISTORIQUES
L'enseignement de Socrate n'avait qu'un but, nous l'avons déjà dit : apprendre à l'homme quelle était sa tâche sur la terre.
Voici l'enchaînement d'idées auquel l'avait conduit la réflexion, autant qu'on peut le saisir à travers les écrits de ses disciples, Xénophon et Platon.
« Tous les dons mortels sont trompeurs : la richesse passe, la puissance tombe, la beauté se flétrit, la force s'abat ; il n'y a donc de sur pour le bonheur que la sagesse.
» La sagesse est la connaissance du bien vrai.
» Ce vrai bien., notre raison le reconnaît, notre volonté le repousse ou le choisit : — c'est, comme vous le voyez, la doctrine du libre arbitre.
» Mais pourquoi notre raison reconnaît-elle ce qui est le vrai bien ?
» C'est que Dieu lui a donné une émanation de sa divinité.
» La sagesse n'est donc que la tendance à ressembler à Dieu.
» Ce Dieu a tout fait, il conserve tout, il est partout, il règle tout.
» Il aime surtout l'homme, il veille aux détails de sa vie, il l'avertit au dedans. »
Sans avoir démontré l'immortalité de l'âme, Socrate y croit.
Dans le Phédon (de Platon), il dit :
Il n'est permis à personne d'attenter à ses joure. Placés sur la terre comme dans un poste, nous ne devons le quitter que par la permission des dieux. Pour moi, résigné à leur volonté, je soupire après le moment qui me mettra en possession du bonheur que j'ai tâché de mériter. Quand même mes espérances d'une vie immortelle ne seraient point fondées, outre que les sacrifices qu'elles exigent ne m'ont pas empêché d'être le plus heureux des hommes, elles écartent loin de moi les amertumes de la mort et répandent sur mes derniers moments une joie pure et délicieuse. Tout homme qui, renonçant aux voluptés, a pris soin d'embellir son âme, non d'ornements étranges, mais des ornements qui lui sont propres, tels que la justice, la tempérance et les autres vertus, doit être plein de confiance et attendre patiemment l'heure suprême.
Il est donc certain que Socrate changeait complètement le point de vue sous lequel on avait considéré avant lui l'homme et la divinité. Il donnait à la sagesse un sens pratique, aux dieux un rôle logique et nécessaire au lieu du rôle arbitraire des dieux païens.
11 créait ainsi, en réalité, les éléments d'une religion nouvelle, et, par conséquent, travaillait à ébranler l'ancienne. Ceux qui l'accusèrent de corrompre la jeunesse d'Athènes eurent raison au point de vue de la tradition ; car il détruisait chez elle l'ancienne morale et l'ancienne foi.
Que sa doctrine fût un progrès, ce n'est plus une question pour nous ; mais évidemment elle annonçait et préparait une crise. Ces préoccupations profondes de l'essence divine et des destinées de l'homme absorbaient la vitalité nationale; c'était le grand problème à résoudre. Athènes, travaillée par ces doutes et marchant à tâtons à travers ces nouvelles lueurs, abandonnait son passé sans avoir encore un avenir.
Tandis que les innovateurs abattaient de toutes parts le vieil édifice, les conservateurs, effrayés, regardaient les débris tomber autour d'eux et criaient que le siècle allait rester couché à la belle étoile 1 Inévitable misère de toutes les époques de transformation. En examinant bien, vous voyez la raison des deux côtés. Ici, c'est l'aspiration qui pousse en avant; là, la prudence qui retient en arrière. Les uns voient tout perdu si on avance, les autres si on recule ! Et, entre ces deux jugements incomplets comme tous les jugements humains, le mouve-
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ment providentiel s'accomplit, les sociétés continuent leur route, menées par les lois suprêmes que nous nous inquiétons moins de comprendre que de soumettre à nos fragiles volontés.
Or, dans cette grande révolution qui agitait alors Athènes et dont Socrate devait être un jour le martyr, Euripide, nous l'avons déjà dit, fut appelé à jouer un des premiers rôles. Tandis que les philosophes démolissaient la religion populaire dans l'école, lui, il l'attaquait au théâtre, non par des allusions détournées, mais ouvertement et avec une amertume passionnée, qui explique les accusations d'impiété dont il eut plusieurs fois à se défendre.
Écoutez, par exemple, ce qu'il fait dire à Thésée dans l'Hercule furieux, en parlant des dieux adorés par la foule :
Ces dieux ont contracté entre eux des unions que réprouvent toutes les lois. Ne les a-t-on pas vus usurper un trône, charger leurs pères de chaînes ? Et cependant ils hahitent l'Olympe et supportent sans remords le poids de leurs crimes !
Dans Iphigénie en AuHde, Iphigénie s'écrie :
Quoi ! Diane écarte de ses autels les hommes souil-
lés d'un meurtre récent, et elle prend plaisir à se faire immoler des victimes humaines? Non, il est impossible que l'épouse de Jupiter, Latone, ait enfanté une divinité si cruellement stupide. Le festin servi aux dieux par Tantale me parait incroyable ; ils n'ont pu se re • paître du corps d'un enfant. Les habitants de ce pays, habitués à verser le sang des hommes, ont rejeté sur les dieux leurs mœurs inhumaines^ car une divinité ne saurait faire le mal.
Vous le voyez, ici, le poëte ne balance pas à chercher les origines des croyances religieuses de la Grèce dans les plus mauvais instincts de l'homme ; et il y revient encore dans les Troyennes, lorsque Hécube dit à Hélène, qui accuse Vénus de l'avoir entraînée à suivre Paris :
N'accuse pas les déesses de folie pour parer tes vices ; mon fils était d'une rare beauté, et, à sa vue, ton cœur s'est personnifié en Vénus. — Les passions impudiques des mortels sont la Vénus qu'ils adorent.
Dans la tragédie à'To7i, il va encore plus loin. Après avoir reproché à Apollon d'avoir séduit Creuse et de l'avoir abandonnée. Ion ajoute :
Les dieux punissent parmi les hommes ceux dont le
cœur est pervers. Est-il donc juste que, vous qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyez vousmêmes les violateurs des lois? — S'il arrivait (chose impossible, je lésais, mais je le suppose), s'il arrivait qu'un jour les hommes -vous fissent porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours, bientôt, toi, Apollon, toi, Neptune, toi, Jupiter, roi du ciel, vous seriez contraints de dépouiller vos sanctuaires pour payer le prix de vos fautes. — Est-il donc juste d'accuser les hommes s'ils imitent les vices des dieux I
Voilà pour la critique des dieux populaires, et, certes, on ne l'accusera pas d'être obscure ou timide; voici maintenant l'indication du dieu philosophique auquel croit Euripide. Ici, l'expression est moins claire, il se laisse seulement deviner.
Le chœur dit, dans les Troyennes :
0 toi qui donnes le mouvement à la terre et qui, en même temps, résides en elle, qui que tu sois^ Jupiter impénétrable à la vue des mortels, soit nécessité de la nature, soit intelligence des hommes, je t'adresse mes prières; car c'est toi qui, par des voies secrètes, gouvernes toutes les choses selon la justice.
Jupiter est ici pour satisfaire aux habitudes de lan-
gage, mais il s'agit évidemment d'un autre dieu que l'amant de Léda et de Sémelé ; c'est le dieu panthéistique de Spinosa ou l'humanité divinisée de l'école allemande. L'un et l'autre peut-être! Euripide laisse à dessein un nuage protecteur sur son dieu , quel qu'il soit. — Cette dernière forme lui est familière. Dans les Bacchantes, il y revient en engageant les mortels à reconnaître la puissance de la divinité, quelle q^l elle soit. — On voit que c'est une préoccupation habituelle de son esprit ; il pense sans cesse à un dieu qu'il ne veut ou ne peut pas nommer.
Ces tendances réformatrices d'Euripide ne s'arrêtent point, du reste, aux questions religieuses; on les retrouve dans une foule d'attaques aux usages, aux institutions, aux préjugés de la société grecque. Dans lon^ il se plaint du droit d'asile donné aux coupables dans les temples.
C'est à la vertu outragée, dit-il, qu'il appartenait de prendre place dans les lieux saints ; il ne fallait pas que l'innocent et le criminel eussent les mêmes droits devant les dieux.
Ailleurs, à propos de la condition faite à la femme par le monde antique, il met dans la bouche de Médée cette plainte éloquente :
Ah î de toutes les créatures douées de la vie et de la pensée, les femmes sont les plus malheureuses. Il leur faut d'ahord acheter un époux à grand prix d'argfmt et recevoir un maître d'elles-mêmes I — La grande épreuve est de savoir si le maître sera bon ou mauvais ; car le divorce n'est point honorable pour les femmes, et elles n'ont pas le droit de répudier leur époux. En commençant une vie nouvelle, il faut qu'elles possèdent l'art des devins, pour connaître ce qu'elles n'ont pu apprendre dans la maison paternelle, le caractère du mari qui leur est réservé. Si nous réussissons dans celte épreuve, si nous sommes unies à un époux qui porte le joug avec douceur, notre sort est digne d'envie ; sinon, il faut mourir!... — Un homme, quand l'intérieur de sa famille lui devient à charge, peut en sortir et délivrer son àme de tout ennui par le commerce de ses amis et des personnes de son âge ; mais nous, nous ne pouvons regarder que dans notre propre cœur ! Ils disent que nous menons au fond de nos demeures une vie exemple de périls, tandis qu'ils combattent avec le fer! Vaine erreur! j'aimerais mieux, les armes à la main, braver trois fois la mort que d'enfanter une seule fois I
Quand on entend cette récrimination amère, cette révolte contre le partage fait entre l'homme, libre et maître de lui-même, et la femme, condamnée à la solitude du foyer et ne pouvant regarder que dcais son propre cœur, qui croirait que cette plainte a plus de
deux mille ans? Ne semble-t-il pas entendre l'écho d'accusations toutes récentes, dont l'éloquence enfiévrée a troublé tant d'âmes heureuses? L*accent de Médée n'est-il pas celui de Lélia ?
Outre le caractère philosophique si frappant dans les pièces d'Euripide, il en est un autre, non moins remarquable et signalé par tous les commentateurs : c'est le caractère patriotique.
Aucun autre poëte n'est autant que lui de son pays. On sent qu'il partage toutes les passions de sa race, qu'il s'associe à toutes ses indignations, qu'il applaudit à toutes ses espérances. Eschyle était seulement grec, Sophocle avait à peine une patrie, Euripide est athénien, exclusivement athénien.
La guerre du Péloponèse est engagée ; Athènes lutte contre Sparte et Argos, conjurées pour sa perte. Comme Euripide exalte le courage et la générosité historiques de sa ville, et quels anathèmes lancés sur les ennemis I
Il montre , dans les Héraclides, les Athéniens recueillant les fils d'Hercule, et le chœur s'écrie :
Toujours notre patrie est prête à secourir les malheureux lorsque leur cause est juste... Que de périls
n*a-t-elle pas déjà bravés pour la défense de ses amisi et maintenant je vois une lutte nouvelle qui se prépare.
Puis le roi d'Argos maudit d'avance l'ingratitude de ses descendants envers Athènes; il leur recommande de rester alliés à cette ville hospitalière. Tous les chœurs sont des odes admirables chantés en l'honneur de la gloire et des vertus athéniennes.
Dans les Suppliantes^ les mêmes idées se reproduisent. Les sept chefs argiens étaient morts en assiégeant Thèbes avec Polynice ; les Thébains refusent de rendre leurs corps aux mères suppliantes; elles s'adressent à Thésée, roi d'Athènes, qui force les Thébains, par les armes, à cette restitution. Au dénoùment , Minerve dit à Thésée d'exiger des Argiens la promesse de ne jamais porter les armes contre Athènes, et elle ajoute :
Si, au mépris de ce serment, ils marchent contre ta ville, appelle la malédiction et la ruine sur le pays des Argiens.
On comprend quel effet devaient produire ces souvenirs historiques des services rendus à Argos par Athènes, publiquement rappelés au moment même où l'obligée trahissait son ancienne bienfaitrice.