‹ Causeries historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 33 sur 44 · IPHIGÉNIE EN AULIDE. — ACTE IV. — SCÈNE U · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE EN AULIDE. — ACTE IV. — SCÈNE U

AGAMEMNON

Que vois-je? quel discours! ma lillc vous pleurez. Et baissez devant moi vos yeux mal assurés: Quel trouble! mais tout pleure, et la lillc et la mère, Ah! malheureux Arcas, tu m'as trahi!

IPHIGÉME.

Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien; vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,

je puis. En gage de suppliante, je mets à tes pieds ma personne, que celle-ci t'a enfantée ; ne me fais pas mourir avant le temps, car il est doux de voir la lumière; — ne me force pas à visiter la région souterraine des morts! — La première je t'appelai du nom de père , et tu m'appelas ta fille ; la première, assise SUK" tes genoux, je te donnai et je reçus de toi de tendres caresses. Tu me disais alors : — Quand te verrai-je, ma fille, dans la maison d'un heureux époux, vivre florissante, comme il est digne de moi? — et je

Je saurais, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente : Et respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance. Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis. J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie , Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eut marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première. Seigneur, vous appelait de ce doux nom de père , C'est moi, qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous a fait de ce nom remercier les dieux. Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous allez dompter ; Et déjà d'Ilion présageant la conquête , D'un triomphe si beau je préparais la fête. Je ne m'attendais pas que, pour le commencer. Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. Non que la peur du coup dont je suis menacée Me fasse rappeler votre bonté passée.

répondais, suspcnduo à ton cou et pressant ton visage que ma main touche encore : — Et moi, mon père, (|uand te recevrai-je à mon tour dans la douce hospitalité de ma maison, et quand rendrai-je à ta vieillesse les tendres soins donnés à mon enfance? — Je conserve la mémoire de ces paroles; mais tu les as oubliées. — Oh I ne me donne pas la mort ! au nom de Pélops et d'Atrée, ton père, au nom de ma mère, qui, après m'avoir enfantée dans la douleur, souffre une seconde fois pour moi les douleurs de l'enfantement. Qu'ai-je de commun avec l'hymen de Paris et d'Hélène? Mon père, tourne les yeux sur moi, accorde-moi un regard et un baiser, pour qu'en mourant j'emporte du moins ce gage de toi, si tu restes inflexible à mes prières. {A Oresie.) 0 mon frère, tu es un faible défenseur pour tes amis ; cependant, mêle tes larmes aux miennes, et supplie ton père de ne pas tuer ta sœur. — Les enfants même ont le sentiment de l'infortune. — Vois, mon père, il t'adresse une muette prière ; ah I compatis à mon sort

Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,

Ne fora point rougir un père tel que vous.

Et si je n'avais eu que ma vie à défendre,

J'aurais su renfermer un souvenir si tendre ;

Mais à mon triste sort, vous le savez, seigneur.

Une mère, un amant, attachaient leur bonheur.

Un roi digne de vous a. cru voir la journée

Qui devait éclairer notre illustre hyménée.

Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,

11 s'estimait heureux : vous me l'aviez permis.

Il sait votre dessein; jugez de ses alarmes.

Ma mère est devant vous et vous voyez ses larmes.

Pardonnez aux efforts que je viens de tenter

Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

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et prends pitié de ma vie. Nous sommes deux à l'implorer, lui faible enfant et moi déjà grande I

Mais il est trop tard, le sacrifice d'[phigénie a été décidé ; les Grecs le réclament ; ils vont venir en armes saisir la jeune fille et la traîner à l'autel ; Achille jure de la défendre; il met la main sur la garde de son épée et s'écrie : Voilà qui en décidera! C'est alors qu'Ipliigénicf voulant éviter la lutte fratricide qui va s'engager entre des peuples alliés, se décide à la mort.

IPHIGÉJÎIE.

Écoutez mes paroles. Je vois, ma mère, que tu t'irrites en vain contre ton époux. Ne tentons pas l'impossible. Il est juste de louer la générosité d'Achille, mais il faut penser aussi à ne pas soulever l'animosité de l'armée contre toi et à ne pas jeter notre défenseur dans le péril. Après une réflexion sérieuse, voici ce que j'ai résolu... j'ai résolu de mourir ! — Mais je veux rendre ma mort glorieuse et la subir sans regrets. La Grèce tout entière a maintenant les yeux sur moi; de moi seule dépend le départ de la flotte et la ruine de Troie ; seule je puis empêcher les barbares de venir enlever, à l'avenir, les nobles femmes de ma patrie, en \engeant sur eux le déshonneur d'Hélène enlevée par Paris. Je les sauverai toutes par ma mort. Libératrice de la Grèce, ma gloire sera digne d'être enviée! — Dois-je donc tant tenir à la vie? Tu me l'as donnée dans l'intérêt des

ET LITT EU AIRES Mi'.i

Grecs et non pour toi seule. Une foule d'hommes armés, une foule de rameurs, afin de venger les injures de la patrie, oseront coml)altre et mourir pour elle, et ma vie seule serait un oi)slacle à tant d'élans?... — Non, je me dévoue : Immolez-moi et allez renverser Ilion. Ses ruines seront les monuments éternels de mon sacrifice, €e seront mes enfants, mon hymen et ma gloire. Il est dans l'ordre que les Grecs commandent aux barbai-es, <et non les barbares aux Grecs; ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté I

N*est-il pas vrai qu'une pareille poésie peut plaire même à côté des souvenirs que laisse celle de Racine? Et songez que je vous la donne ici décolorée et confusément aperçue à travers le brouillard d'une traduction.

La seconde pièce d'Euripide imitée par Racine est VHippoIytc. Ici, le poète français s'est éloigné davantage de la pièce grecque ; et, bien qu'il ait trop adouci le caractère du fils de l'amazone, bien que le rôle d'Aricie soit une concession déplorable faite au goût du temps, il faut reconnaître que, par son ensemble, la pièce française l'emporte de beaucoup sur celle d'Euripide ; mais tous les grands mouvements ont été fournis par ce dernier. C'est lui qui a créé cette personnification terrible de la lutte du devoir contre la passion, cette

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Phèdre dont Boileau vante la douleur vertueuse et que Chateaubriand appelle une épouse chrétienne. — Chrétienne, en effet, car la vie morale est éveillée au fond de sa conscience, elle résiste au mal; elle le déteste et n'y cède qu'en se condamnant. — Mais quand on a prétendu que cette nuance appartenait à Racine, on s'est trompé. La Phèdre d'Euripide ne cède pas plus volontairement que la sienne; elle se débat jusqu'au dernier instant contre la fatale influence de Avenus, et elle se donne la mort pour échapper à la honte. Dans la pièce grecque, l'effort semble même plus difficile, par la raison que la passion semble plus souveraine ; l'espèce de délire de Phèdre, lorsqu'elle paraît pour la première fois, se prolonge plus longtemps et vous saisit davantage. Vous connaissez les beaux vers que Racine lui fait répéter dans son égarement :

Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts l

Dans Euripide, le chœur a parlé du mal mystérieux qui consume la reine (c'est son amour pour Hippolyte, le fils de son mari) ; on la voit paraître ; sa vieille nourrice la conduit , elle l'assied sur les marches de marbre, aux portes du palais!... La foule est à quelques pas et regarde Phèdre, pâle, mourante, l'œil à demi égaré.

LA NOURRICE *

Que (lois-jc faire ou ne pas faire pour toi, ma fille? Voici cette lumière brillante, voici cet air libre que tu demandais

PHÈDRE

Soulevez-moi, redressez ma tête languissante, chères amies, mes membres aflaiblis sont prêts à se dissoudre. Esclaves fidèles, soutenez mes mains défaillantes. — Que ce vain ornement pèse à ma tète. Détachez-le. Laissez flotter mes cheveux sur mes épaules.

LA NOURRICE

Prends courage, ma fille, et ne fagite pas doulou-

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