PHÈDRE — ACTE I. — SCÈNE
PHEDRE. — CENONE.
PHÈDRE
N'allons point plus avant, demeurons, chère CEnone, Je ne me soutiens plus; ma force m'abandonne. Mes yeux sont éblouis du jour que je revois Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas!
{Elle s* assied.)
OCINONB.
Dieux tout-puissants que nos pleurs vous apaisent !
PHÈDRE
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent, Quelle importune main en formant tous ces nœuds A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux? Tout m'afflige, me nuitct conspire i\ me nuire.
œNO^E.
Comme on voit tous ses vœux l'un l'autre se détruire ! Vous-même condamnant vos injustes desseins,
reusement. Le mal se supporte plus facilement dans le calme. — Hélas ! souffrir est la condition nécessaire des mortels I
PHÈDRE, avec égarement.
Ah ! que ne suis-je aux bords d'une source limpide ! que ne puis-je y puiser une eau pure et m'y désaltérer. Je voudrais être couchée à l'ombre des peupliers, me reposer dans une verte prairie î
LA NOURRICE, à demîe-voix.
Que dis-tu? Ne parle pas ainsi devant la foule; ne tiens pas ces discours insensés !
PHÈDRE, se soulevant.
Conduisez-moi sur la montagne. Je veux aller dans la forêt, à travers les pins, où les meutes cruelles poursuivent les bêtes sauvages et s'élancent sur les cerfs
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains; Vous-même, rappelant votre force première, Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière. Vous la voyez, madame, et, prête à vous cacher, Vous haïssez le jour que vous veniez chercher.
PHÈDRE, à elle-même.
Noble et brillant auteur d'une triste famille. Toi dont ma mère osait se vanter d'être lille , Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
œ.VONE.
Quoi ! vous ne perdez point cette cruelle envie ! Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie. Faire de votre mort les funèbres apprêts?
PHÈDRE, à elle-même avec égarement.
Dieux! que ne suis-je assise i\ l'ombre des fgrêts!
ET LITTÉRAIllES 'MH
tachetés. Je veux animer les chiens de ma voix, approcher de ma blonde chevelure le javelot thessalien et le lancer d'une main assurée.
LA NOURRICE
Ma fille, où s'égare ta pensée?...
PHÈDRE, toujours •plua égarée.
Diane, souveraine de Limné, qui présides aux coursiers, que ne puis-je, dans les plaines où tu règnes, dompter quelque sauvage cavale...
LA NOURRICE
Pourquoi encore cette parole insensée?... Ah! ma fille, c'est aux devins qu'il faut demander quel est le dieu qui t'agite et qui fait délirer ton esprit.
PHÈDRE, revenant à clic.
Malheureuse! qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? Un dieu m'a ôté la raison ! — Nourrice, couvre ma tète de ce voile! j'ai honte de mes paroles. Cache-moi; tu vois,
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière!
œNONE.
Quoi! madame?
piiKuiiE, revenant à elle.
Insensée, où suis-je et qu'ai-je dit?
Où laissai-je égarer mes vœux et mon esprit ? Je l'ai perdu : les dieux m'en ont ravi l'usage. Œnone, la rougeur me couvre le visage : Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs; Et mes yeux, malgré moi se remplissent de pleurs.
des larmes s'échappent de mes yeux et la rougeur couvre mes joues...
LA NOURRICE
Je voile ton visage. Ah ! quand la mort voilera-t-elle le mien?
La belle scène où la nourrice arrache à Phèdre son secret est tout entière dans Euripide ; Racine n'a presque fait que traduire. Nous voudrions le prouver en citant la scène grecque, mais le temps nous presse, l'espace nous manque; nous nous hâtons d'arriver à Alceste.
Le sujet vous est connu. Admète, roi de Thessalie, a été condamné à la mort par les Parques; mais elles acceptent une autre vie en échange de la sienne, et sa femme, Alceste, se dévoue.
Le sacrifice de la femme pour le mari, qui y consent, a quelque chose de choquant dans nos idées modernes. La grande égalité proclamée par le christianisme, l'espèce de générosité attendrie qu'il a versé dans tous les cœurs, s'opposerait chez nous à l'acceptation d'un tel échange; mais il ne faut point oublier que, dans les sociétés anciennes, où la force et l'utilité avaient réglé les rangs, la femme n'occupait qu'une place secondaire. La vie d'un seul homme est plus précieuse que celle de
mille femmeSj dit Iphigénie dans Iphiyénic en Aulide, et elle exprime en cela l'opinion de toute l'antiquité. Le sacrifice d'Alceste était donc, d'après les idées du temps, honorable pour elle sans être honteux pour son mari ; c'était le dévouement de l'esclave envers son maître, du soldat envers son chef, et nul ne songeait à s'étonner que le chef ou le maître en eût profité.
La pièce s'ouvre par une sorte de prologue. Apollon, qui est berger chez Admète, voit arriver la mort qui vient pour frapper Alceste; il la supplie de l'épargner; mais la mort montre son glaive et répond qu'elle va marquer la victime pour les dieux infernaux.
Arrivent alors les chœurs, qui s'approchent des portes du palais. On se parle avec angoisse ; on se demande si le sacrifice est accompli et si Alceste a déjà succombé.
— « Vous pouvez la dire également morte et vivante, fait observer une esclave qui sort du palais, car son agonie commence, et l'on fait déjà tous les apprêts funèbres. »
Le chœur interroge la servante sur ce que fait Alceste à ce moment suprême.